Mémoires de Vambassadeur Morgenthau, p. 9i
souvent bouleyersée par les grandes crises européennes du passé, la Sublime-Porte se trouvait, dans la crise présente, partagée en deux camps : Tun préconisant l'intervention, l'autre le maintien de la neutralité^ tous d'eux, d'ailleurs, n'obéissant au fond qu'à un seul mobile : la peur. Le Sultan était opposé à la guerre; l'héritier présomptif Youssouff Izeddin se montrait ouvertement pro-allié; le grand vizir SaïdHaJim favorisait plus l'Angleterre que l'Allemagne; Djemal avait la réputation d'être francophile. Une grande majorité du cabinet n'éprouvait aucun enthousiasme pour TAllemagne et l'opinion publique regardait la Grande-Bretagne comme Tamie séculaire de la nation*. Mais le camp opposé comptait les fortes têtes du gouvernement jeune-turc : Enver Pacha et surtout Talaat, le chef du groupe.
Talaat avait débuté dans la vie comme facteur; il avait été ensuite télégraphiste, et le goût de ce métier lui étant resté, il arrivait parfois au dictateur de la Turquie de transmettre ses ordres en maniant luimême l'appareil aux dépêches. Physiquement, c'était un homme d'une puissante constitution. Son dos large et carré, ses biceps durs comme le roc matérialisaient la force mentale et la vigueur naturelle qui avaient facilité sa carrière. « Doué de capacités innées, extraordinaires, il avait un pouvoir dominateur intense, la faculté de penser rapidement et juste, et presque une divination surnaturelle dès mobiles
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d'autrui. Sa franche gaieté et son sens de Thumour en faisaient, d'autre part, un admirable manieur d'hommes ^ »
A côté de lui, Enver Pacha, le « héros de la révolution », offrait un parfait contraste, avec son physique et ses façons agréables, son beau visage aux traits réguliers, ses manières efféminées. Mais cette enveloppe dissimulait un cœur d'une cruauté sans merci, une volonté implacable et une ambition effrénée. Ses amis l'appelaient « Napoleonik », le petit Napoléon, en raison de l'admiration profonde qu'il témoignait pour Napoléon et Frédéric le Grand. Se croyant destiné à un grand avenir, il se posait en régénérateur de la Turquie. Son trait dominant était l'audace; c'était un homme de décision prompte, toujours prêt à jouer sa vie et son avenir sur une aventure. Rien ne trahissait au dehors ses émotions ni ses pensées ; il était toujours calme, glacial, imperturbable*.
Ces deux hommes, ainsi que Djemal, le troisième triumvir, étaient d'accord sur le but à atteindre. Épris de la chimère du pantouranisme, leur programme se résumait en un mot : « La Turquie aux Turcs », et ce mot avait des conséquences atroces, car dans son implacable logique, il entraînait l'élimination par la force des peuples étrangers habitant la Turquie ^ Les triumvirs étaient d'accord aussi