LETTRE NEUVIEME
Albertine à Adèle.
Paris, 26 mai 18..
Eh bien, chère petite, mon siège n'a pas été aussi long- tout à fait que celui de la ville de Troie : je suis maîtresse de la position, et ta place, vacante depuis plus de trois mois, est occcupée.
Tu veux des détails, n'est-ce pas?
Voici comment j'avais disposé mes batteries. Hier, dès le matin, en venant voir madame, dont le mal empire visiblement tous les jours, je m'étais plainte d'une légère indisposition; à midi, le mal avait redoublé, comme bien tu penses, sans que je pusse dire précisément où en était le siège; tantôt c'était la tête, tantôt c'étaient les nerfs; oh! les nerfs, les nerfs surtout!
Le soir, je voulus tenir compagnie à madame, comme de coutume; mais je me trouvai bientôt si mal que monsieur me contraig"nit d'aller
me coucher, affirmant qu'il suffirait près de sa femme et recommandant à Félicie, dont la chambre n'est pas éloignée de la mienne, de veiller attentivement sur moi.
C'est justement ce que je désirais; je me levai en soupirant, et d'un pas dolent je me dirigeai vers ma chambre, suivie de ma camerera mayor.
Arrivée là, je me trouvai si accablée qu'il fallut m'aider à me déshabiller; pourtant, lorsque je fus dans mon lit et que j'eus pris une tasse de camomille, je me sentis beaucoup mieux, et j'envoyai Félicie prévenir monsieur qu'il ne s'inquiétât pas, que mon indisposition se passait et que j'étais prise d'une invincible envie de dormir.
Tranquille de ce côté et la messagère revenue, le mal me reprit subitement; jusqu'alors indécis, il se porta avec violence sur les nerfs; je m'agitais, je me tordais les bras.
Félicie, fort embarrassée, parlait d'aller chercher monsieur, quand la crise s'apaisa comme par enchantement : elle me proposa alors de passer la nuit à côté de moi et s'installa sur une une chaise à mon chevet.
Au bout d'un quart d'heure de tranquillité, je l'invitai à regagner sa chambre; elle n'en voulut rien faire, naturellement; alors, pour tout concilier, je l'engageai à partager mon lit, ce qui lui
permettrait, en cas de nouvelle crise, de me venir en aide au plus tôt.
Après s'être un peu fait tirer l'oreille, elle se décida.
Le moment décisif approchait.
Voilà ma Félicie quittant robe, jupon, corset, et moi, la lorgnant du coin de l'œil, découvrant, à mesure que tombaient ses vêtements, des formes extrêmement gracieuses et pures, bien que peu accentuées.
Enfin elle se mit au lit!
Quand je la sentis près de moi, une sorte de fièvre s'empara de tout mon être; à force d'avoir joué la malade, je devins presque malade sérieusement; les désirs violents que j'éprouvais, depuis huit longs jours que j'observais un jeûne rigoureux dans l'attente de ce bienheureux moment, la crainte de me voir mal accueillie, l'appréhension d'un scandale, tout cela me donnait si fortement sur le système nerveux que mes dents claquaient malgré moi, et que j'étais agitée d'un tremblement impossible à réprimer.
Eh bien! ma chère Adèle, je n'en jouai mon rôle que plus parfaitement.
Je priai d'abord Félicie d'éteindre la veilleuse, dont la lumière, affirmai-je, m'empêcherait de dormir.
Cette précaution prise, et cinq minutes à peine
écoulées, cinq siècles plutôt ! hors d'état de me contenir plus long-temps, je me tourne de son côté en soupirant profondément ; elle me demande si je souffre.
— Horriblement, ma chère! lui dis-je.
Et, m'approchant brusquement, je me jette à son cou, comme pour implorer du secours, et je l'embrasse.
Cette avance n'est pas mal reçue; au contraire, je crois sentir une étreinte qui répond à la mienne. La bonne fille aurait tout fait pour me soulager!
Enhardie par cette heureuse tentative, et ce premier succès aiguisant mes désirs, toujours gémissant, toujours m'autorisant de mes maudits nerfs, je la serre étroitement, puis je me mets à fureter çà et là, d'une main discrète, bien entendu, pour ne pas lui donner l'alarme, et je m'assure que partout une peau fine et douce recouvre un corps frais, souple, charmant.
Ne rencontrant aucun obstacle, me sentant môme plutôt attirée que repoussée, je me décide à tenter un grand coup. Je passe mon bras gauche autour de Félicie, j'appuie ma bouche sur la sienne, et, contraignant ses genoux à s'écarter, je glisse doucement ma main droite entre deux cuisses satinées, qui, loin de me disputer le passage, semblent bien plutôt aller au-devant de mes vœux.
Je touche au but, m'y voilà! Je vais... Tout à coup ma main se retire et je pousse une exclamation de surprise à laquelle ma Provençale répond par un accès d'hilarité folle.
Je te vois d'ici toute ébahie. Tu te demandes ce qui m'arrête en si beau chemin, pourquoi ces rires, pourquoi celte stupéfaction? Tu me parlais dernièrement d'une certaine toison de ta connaissance et de la mienne, coquettement dessinée, gracieusement frisée... Ah! chère petite, si cela peut s'appeler une toison, de quel nom désigner alors ce que je venais de toucher? Je devais avoir, pour le moins, rencontré une foret, peutêtre pas aussi vierge que celles de l'Amérique, mais presque aussi impénétrable. Ou plutôt, non, ne cherchons pas de métaphores impossibles; c'était bien une toison, une toison véritable, celle-là : touffue, hérissée, mêlée, inculte, rude au toucher; une dépouille de chevreau, semblable à celle que Jacob revêtit pour tromper le bonhomme Isaac, ce qui, soit dit en passant, me porte à penser que la race d'Esaû n'est pas éteinte; Félicie doit, à coup sûr, descendre en ligne droite de ce patriarche velu et passionné pour les lentilles.
Mais il te faut la fin de l'aventure.
L'accès de Félicie apaisé, moi revenue de mon ébahissement, la malicieuse fille m'avoua que, depuis un grand quart d'heure déjà, elle avait
éventé ma ruse et n'était plus la dupe de mes soubresauts nerveux ; elle ne m'en avait pas moins laissé jouer mon rôle jusqu'au bout, curieuse de l'effet que produirait sur moi le contact de l'insolite parure dont elle est décorée. L'événement avait répondu à son attente.
Au souvenir de mon exclamation si naturellement jetée et de mon brusque mouvement de retraite, nous nous mîmes à rire comme deux folles, et l'entente la plus parfaite, la plus cordiale s'établit aussitôt. Félicie prit ma main timide encore, lui servit elle-même de guide à travers d'épais fourrés que je franchis non sans peine, et bientôt elle me prouva, par des transports aussi vifs que fréquemment renouvelés, qu'elle n'était pas moins friande que moi d'un plaisir qui m'avait coûté tant de diplomatie dépensée en pure perte.
Pour tout dire, nous fûmes contentes l'une de l'autre; la nuit fut consciencieusement emplovée, et lorsque le lendemain monsieur et madame me demandèrent si j'étais remise de mon indisposition, à l'air intéressant que me donnaient mes yeux battus, ma figure fatiguée, ils jugèrent que j'avais dû mal dormir et me plaignirent beaucoup.
Tu vois que j'ai tenu parole; telle est, dans tous ses détails, l'histoire de ma nouvelle conquête; à toi, maintenant.
Au diable soit ton vilain petit avocat ! Il avait bien besoin de venir entraver sottement, dès son début, un cours d'histoire naturelle qui promettait d'être si intéressant! Heureusement, les ressources ne manquent pas à B...
Adieu, chère petite Adèle, je t'embrasse et t'aime toujours, malgré une grosse infidélité.
Ajlbertine.