LETTRE DIXIEME
Adèle à Albert ine.
B..., 28 mai 18..
Bravo! ma vaillante amazone, tu viens de te couvrir de lauriers. Ta rare prudence et ton habile stratégie ont été superflues, il est vrai, mais un bon général ne doit jamais livrer bataille sans avoir pourvu à la retraite. J'approuve et j'admire les dispositions que tu avais cru devoir prendre.
Sais-tu bien que tu me fais une peinture effrayante de l'adversaire velu que tu as eu à combattre! Rencontrer ainsi la nuit, au moment où l'on y pense le moins, une bête fauve sous sa main, il y a de quoi hésiter, reculer même, et il a fallu tout le courage dont tu es douée pour triompher de ce monstre.
Tu me disais dans ton avant-dernière lettre que l'image de mon oncle ne te quittait plus; de mon côté, j'ai toujours devant les yeux le rébarbatif objet dont tu m'as fait la description.
Nous voilà quittes : je te cède mon oncle, je prends ton ours; c'est convenu.
Je me range tout à fait à ton avis sur la généalogie de Félicie, et pour obéir à ma monomanie d'imposer un second baptême aux gens, je l'appellerai, si tu veux bien me le permettre, mademoiselle Esaù\ nom auquel elle paraît avoir des droits incontestables.
Et maintenant revenons à B..., non que j'aie rien de nouveau à te conter, mais bien des choses se préparent, je crois, et dans ce moment, contrairement à ce que représente la sagesse des nations, je cours plusieurs lièvres à la fois.
Commençons par Mlle Rose, autour de laquelle papillonnent à qui mieux mieux tous nos messieurs : le monotone X..., le nouveau marié — oh! les hommes! — et même le petit avocat.
Ces messieurs sont loin de se douter que je les épie sans relâche et qu'aucun de leurs mouvements ne m'échappe. Les deux premiers n'avancent guère; X.... est trop fat, l'autre ne peut se dépêtrer de sa femme; l'avocat, lui, a entrepris un siège en règle; il pousse les travaux avec une activité que je ne lui aurais jamais soupçonnée, et je ne serais pas surprise qu'il arrivât le premier au cœur de la place.
La valetaille aussi s'en mêle. Le cocher, un beau garçon, ma foi! s'est sérieusement mis sur les rangs et néglige la petite Victoire, la plus
jeune des filles du père V... Je ne le vois plus se diriger le soir, vers neuf heures, du côté du petit bois, où se rendait d'un autre côté, de l'air le plus candide du monde, la simplette villageoise. Victoire-Ariane en est tout affolée.
Rose n'a qu'à bien se tenir : elle est le but d'une véritable course au clocher. Jusqu'à présent, elle n'a pas l'air de s'émouvoir beaucoup ; en tout cas, j'ai l'œil sur elle. Cela m'est d'autant plus facile, la nuit surtout, qu'elle couche dans un petit cabinet situé à l'extrémité du corridor que nous occupons, l'avocat, ma tante et moi.
Tu ne saurais croire, chère Albertine, combien je suis occupée; j'ai à peine le temps de dormir. — Et toi qui me voyais déjà attaquée par le spleen.
Autre chose encore :
J'ai à surveiller la grange, que Mme Pruneau — c'est son nom, ne m'en accuse pas — noire cordon bleu, visite bien souvent.
Il faut le dire que la grange est sous la direction immédiate de M. Nicolas, frère cadet de Mlle Victoire, très g-entil petit blond, dont Mme Pruneau, une grosse réjouie d'une trentaine d'années, au teint rubicond, a commencé l'éducation.
L'honorable M. Pruneau fricote en Angleterre pour le moment; il est de toute justice que madame occupe ici ses loisirs. L'art culinaire ne
lui prenant que le jour, elle consare ses soirées à renseignement.
J'espère un jour assister à une de ses leçons qui se donnent le plus souvent entre dix et onze heures du soir; je trouverai bien le moyen de me glisser derrière une innocente botte de foin ou autre part. L'amour de la science fait surmonter tous les obstacles.
J'amasse des matériaux pour t'écrire; à bientôt, chère Albertine; je t'embrasse tendrement, mais surtout n'en dis rien à MUe Esaù : elle en serait peut-être jalouse.
A toi.
Adèle.
P. S. — Il nous est arrivé hier une vieille cousine, ce qui n'est guère intéressant, et — ce qui l'est bien davantage — un jeune homme, M. Lucien P.. . Nous nous étions vus déjà ; il m'a fait danser deux fois cet hiver à l'unique bal auquel j'aie encore été. Nous avons renouvelé connaissance. Il est très bien; il s'est montré très aimable et empressé. Je ne sais pas, mais...
Adieu encore une fois.
Adèle.
S3@SX3§X©SX©^ ,.r
, ,kV.»>.". .». .". ."■ ■". ."• -:l- .". •"• -"• • "• .".."..■"■ .".