‹ Un été à la campagneChapitre 20 sur 45 · LETTRE DIX-SEPTIEME · texte numérisé non relu

LETTRE DIX-SEPTIEME

Albertine à Adèle.

Paris, 25 juin 18..

Tu es gentille au possible, mon Adèle; oui, je suis enchantée de ta lettre; elle m'a fait passer une bonne heure à B..., au milieu de tes commensaux.

Inutile de te dire que j'attends avec impatience les vers qui ont causé tant de transes à ton cavalier servant: je suis curieuse de savoir jusqu'où va l'imagination libertine de M. Lucien et quels sont ses mérites comme poète.

Je commence à croire que tu auras là un excellent professeur; je lui prédis, à lui, pour élève, le plus malin démon qui se soit jamais dissimulé sous enveloppe féminine.

Quelles fatigues, quels périls ne braverait-on pas par amour de la science 1 Tu devais être à peindre, perchée sur ton échelle, attendant le bon plaisir de Mrae la Lune pour sonder les mystères de la grange, mystères, soit dit

en passant, dont Mllp Esaù ne pourra te fournir la clé, par la raison très simple que, depuis trois jours, elle a quitté le pensionnat sous l'escorte d'un magnifique carabinier. Oui, ma chère, mon successeur dans les bonnes grâces de Félicie est un gaillard de près de six pieds.

Grand bien leur fasse à tous deux! Quant à moi, me voilà débarrassée d'elle et je m'en félicite.

D'abord je me tuais avec cette fille-là. Si tu voyais comme je suis maigrie! Ensuite, son caractère, son langage, ses manières ne pouvaient me convenir; et puis je tremblais à chaque instant qu'elle ne vînt se jeter à la traverse de la nouvelle position que je suis en train de me faire.

Elle est partie, le ciel soit loué! N'en parlons plus.

A son défaut pourtant, et grâce aux leçons qu'elle m'a données, je suis assez savante pour t'affimer que M. Pruneau peut rester longtemps en Angleterre sans crainte de voir sa famille augmentée à son retour si sa chaste moitié continue à comprendre et à pratiquer l'amour ainsi que tu le lui as vu faire avec son jeune néophyte.

Je ne te dirai rien de plus à ce sujet; quelques leçons du bien-aimé t'en apprendront plus làdessus que dix pages d'explications.

Aie donc patience; il dépend de toi, d'ailleurs, de hâter l'époque de ton initiation. — Ne le fais pas trop attendre, ce pauvre garçon.

J'arrive à la partie sérieuse de ma lettre, à mon avancement. Eh bien ! chère petite, il est en bonne voie; à moins d'accidents qu'on ne peut prévoir, dans trois mois, au plus tard, je serai Mme R...

Le matin du jour où je t'écrivais, je te disais, tu te le rappelles, que monsieur n'avait pas encore retrouvé la parole. Le soir, il me fit prier de passer chez lui. Assez émue, je me rendis à cette invitation.

Je vis un homme décidé à une démarche héroïque, bien que fort embarrassé de formuler sa résolution.

Après un exorde des plus diffus, dans lequel il rappela la scène de la veille en s'excusant de son mieux, il commença un discours où se heurtèrent pêle-mêle l'oraison funèbre de la défunte, l'éloge de ma vertu, le tableau touchant du bonheur que goûtent deux cœurs unis par les liens d'une douce sympathie, etc., etc.; puis, s'essuyant le front — il y avait de quoi, — il passa brusquement à la péroraison, c'est-à-dire qu'il me demanda, en bonne et due forme, la main de Mlle Albertine.

Je n'ai pas besoin de te dire que je jouai la surprise; j'eus l'air de tomber des nues ; je me

défendis, je fis mille objections, qui, toutes, furent levées, bien entendu, et comme, en définitive, je suis seule au monde et ne dépends que de moi, je me laissai arracher un consentement que monsieur accueillit en se précipitant, ivre de joie, sur ma main que je lui abandonnai sans résistance, et dont il se contenta, faute de mieux.

Restait à fixer la date du mariage; là encore il fallut me faire violence, car je pense, avec toi, que ces messieurs ne sauraient attendre trop longtemps et payer trop cher ce qu'ils désirent si impatiemment.

Après bien des débats, il fut convenu que je ceindrais la couronne d'oranger vers le commencement de septembre.

A cette époque, chère Adèle, l'amour t'aura révélé tous ses secrets, tes jolies dents blanches auront grignoté jusqu'au trognon la pomme de la science, tandis que moi, timide fiancée, je marcherai à l'autel, aussi vierge que les neiges de l'Himalaya, comme dit Maupin.

Adieu, ma bonne petite; envoie-moi les vers et ne perds pas de vue Mlle Rose; je tiens beaucoup à savoir comment l'avocat se tirera d'affaire avec elle.

Je t'embrasse bien des fois.

Albertixe.

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