‹ Un été à la campagneChapitre 21 sur 45 · LETTRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DIX-HUITIÈME

Adèle à Albertine.

B..., 28 juin 18..

J'en étais bien sûre, moi, que monsieur passerait par où tu voudrais ! Avec la perspective de te posséder, on se jetterait dans le feu.

Je suis doublement heureuse de ce qui t'arrive, chère Albertine : tu fais un mariage qui t'assure une position digne de toi, et te voilà délivrée d'une fille de grand mérite assurément, mais qui, tôt ou tard, n'aurait pas manqué de te compromettre.

Je ne t'en dis pas plus aujourd'hui, la place étant prise par le fragment d'histoire ancienne que je t'expédie. Rien de nouveau, d'ailleurs, si ce n'est que notre représentation est retardée par indisposition. Il a fallu contremander les invitations.

A toi.

Adèle.

UN CHAPITRE DE PÉTRONE Le précepteur antique peint par lui-même.

Au temps de ma jeunesse, il me prit fantaisie

De quitter Rome un jour et d'aller en Asie;

J'accomplis ce dessein, je hâtai mon départ,

Et sans choix arrêté, guidé par le hasard,

J'arrive dans Pergame, une cité fertile

En plaisirs, où la vie est heureuse et facile;

Mais ce qui m'y retint, je le dis sans détour,

— A quoi bon s'en cacher? — ce fut surtout l'amour.

Mon hôte avait un fils aussi beau que Narcisse,

Tendre fleur à cueillir, en usant d'artifice ;

Je cachais donc mes goûts sous mon air réservé

Et sus passer bientôt pour un sage achevé.

Tous les parents, séduits par mon maintien sévère,

M'exaltaient à l'envi, de façon que le père,

Bonhomme sans malice et plus aveugle qu'eux,

Me confia son fils et combla tous mes vœux.

Je fus chargé par lui de mener aux écoles

Son rejeton chéri; par d'austères paroles

J'eus grand soin d'écarter ceux qui de mon trésor

S'approchaient de trop près. L'avare sur son or

Ne veille pas avec plus de sollicitude,

Plus de souci, d'amour et plus d'inquiétude,

Que je ne veillais, moi, sur l'attrayant dépôt

Duquel je prétendais user seul et bientôt.

Un matin que, couché tout près de mon élève,

Je cherchais le moyen de donner à ce rêve

Si longtemps poursuivi quelque réalité,

L'amour illumina mon esprit agité;

- «Il -

Cupidon m'inspira. Je sortis de ma couche

En veillant sur mes pas, ayant peur qu'une mouche

Ne se pût envoler, puis je gagnai le lit

De mon petit voisin, n'ayant fait aucun bruit.

A certains mouvements qu'il fit, je pus comprendre

Qu'il ne sommeillait plus; alors, sans plus attendre,

M'adressant à Vénus, la reine des amours,

Je m'écrie en tremblant : « Je t'adorai toujours,

Protège-moi, déesse, exauce ma prière;

Fais que ce bel enfant n'entr'ouvre la paupière

Qu'après m'avoir permis de lui prendre un baiser;

S'il ne s'éveille pas, s'il me laisse poser

Une main sur son corps charmant, deux tourterelles

Seront sa récompense, et parmi les plus belles

Je m'engage à choisir. »

Le bel adolescent A mes vœux aussitôt se montre obéissant : Il ne bouge, et j'obtiens une faveur légère Qui grandit mes désirs, loin de les satisfaire. Mais en homme prudent, je n'allai pas plus loin Pour le moment, et quand je fus levé, j'eus soin De courir tout d'abord chercher la récompense Qu'attendait mon disciple avec impatience.

Je fus encouragé par cet heureux début,

Et, dès la nuit suivante, allant tout droit au but:

« Si tu permets, Vénus, qu'à mon aise, je touche

Ce beau corps, m'écriai-je, et si dans cette couche

Je parviens à cueillir la palme de l'amour,

Je fais ici serment, dès que viendra le jour,

D'acheter un cheval à mon docile élève. »

L'enfant affriandé n'attend pas que j'achève, Et de moi s'approchant, il semble m'inviter

A livrer le combat. Je cesse d'hésiter,

Je me jette sur lui : ma lèvre opiniâtre

En cent endroits s'attache et mord ce corps d'albâtre;

Il s'agite, bondit; j'aiguise ses désirs,

Et rompant tout obstacle, au centre des plaisirs

Je pénètre à la fin... Ah ! je renonce à dire

Ce que je ressentis : en quels termes décrire

Un bonheur ardemment et longtemps désiré?

Quand je tins dans mes bras cet enfant adoré,

Ce furent des transports, d'ineffables délices,

Comme les dieux parfois, quand ils nous sont propices,

Nous en laissent goûter. Ainsi passa la nuit,

Plus rapide qu'un songe, et l'aube nous surprit

Lassés, mais non vaincus, luttant avec vaillance,

Quoiqu'en désespérés, contre la défaillance

Qui s'emparait de nous. Il fallut bien pourtant

Quitter mon cher disciple, et le jour éclatant

De son lit me chassa.

J'avais une promesse A tenir, je sortis, comptant sur mon adresse Pour m'en débarrasser, car outre qu'un cheval Est plus cher qu'un pigeon, un pareil animal, Cadeau trop important, risquait de compromettre Ma réputation ; le père aurait pu mettre Obstacle à mes plaisirs, m'éloigner de son fils. Ces raisons agitant mon esprit indécis, Quelques heures après je rentrais les mains vides. Mon disciple attendait, et ses regards avides, Curieux, sur les miens obstinément fixés, Semblaient m'interroger; ils me disaient assez Qu'il était mécontent... « Hé! je comptais, mon maître, Sur un joli cheval... je ne vois rien paraître, Dit-il avec dépit. — Dès demain tu l'auras, Lui dis-je, le serrant tendrement dans mes bras;

Je n'en ai pas trouve qui méritât la peine

D'être monté par toi. — C'est bon, la nuit prochaine,

Je t'engage à venir déranger mon repos,

Et tu verras ! dit-il en me tournant le dos.

Je m'éloignai confus. Malgré cette menace.

Lorsque revint la nuit, rappelant mon audace,

Je gagnai doucement son lit; là, j'eus recours,

Espérant le fléchir, aux plus tendres discours,

Assez bas murmurés toutefois, car mon hôte

Tout près de là couchait. Je convins de ma faute,

Humblement, en pleurant; mais j'eus beau lui jurer

Que je n'épargnerais rien pour la réparer,

Je ne pus parvenir à calmer sa colère :

« Dors, dors, répondit-il, ou j'éveille mon père ! »

Je ne cacherai pas que grande était ma peur,

Cependant le péril stimulant mon ardeur,

Je risquai la bataille, et la persévérance

Aisément triompha de cette résistance

Un peu molle, il est vrai ; l'enfant ne demandait

Qu'à se laisser ravir ce qu'il me refusait ;

Après avoir reçu mes premières caresses :

« Est-ce ainsi, me dit-il, que tu tiens tes promesses?

Moi je te donne tout sans te promettre rien ;

C'est en paroles, toi, que tu manges ton bien.

Est-il cher le cheval? » J'eus peine à me défendre;

Le railleur obstiné ne voulait pas se rendre

A mes raisons ; enfin nous signâmes la paix.

Accablé de sommeil, depuis peu je goûtais Un repos bien gagné quand je sens qu'on me pousse ; Je m'éveille en sursaut, cherchant d'où la secousse Pouvait venir : « Mon maître, eh quoi ! déjà tu dors? Murmurait mon disciple ; au bout de tes efforts Es-tu donc? » Ce disant il jouait de l'épaule

Et se pressait sur moi. Je vis bien que le drôle

Se payait amplement lui-même des faveurs

Qu'il accordait. Je dus ranimer les lueurs

D'un foyer presque éteint, dans un monceau de cendre

Chercher une étincelle, en un mot entreprendre

Un travail difficile, ingrat, et long- surtout :

Je l'entrepris pourtant, et si j'en vins à bout,

Si mon honneur fut sauf, ce ne fut sans peine :

Quand je touchai le but, j'étais tout hors d'haleine.

Après un tel exploit, je pouvais espérer

Une trêve, un répit ; j'avais droit d'aspirer

Au sommeil; eh bien ! non, cette tâche si rude

Que j'avais mise à fin, ce n'était qu'un prélude,

Au moins pour mon élève, et son large appétit,

Non calmé, refusait de me faire crédit.

« Comment, me disait-il, tu veux dormir, cher maître?

Il n'est pas temps encor, je ne puis le permettre.

Quoi ! ce jeu si plaisant t'a-t-il déjà lassé?

Nous commençons à peine! »

Oui, j'étais harassé ; Rendu, moulu, fourbu, je tombais de fatigue; Il fallait à tout prix opposer une digue Aux désirs effrontés du petit garnement; Je me retourne donc et lui dis brusquement : « Assez! Pour cette nuit que ton feu se modère; Allons, dors, petit drôle, ou j'éveille ton père ! » Le moyen était bon, l'enfant mot ne souffla Et jusqu'au lendemain paisiblement ronfla.

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