UNE NUIT ORAGEUSE
C'était une nuit d'août ; l'incertaine lumière Que tamisait la lune à travers les rideaux D'une chambre coquette éclairait le repos De deux femmes ; brûlante et lourde, l'atmosphère Pesait de tout son poids sur ce pauvre hémisphère ; On sentait dans sa chair se dissoudre ses os.
Vu le chaud qu'il faisait, légèrement couvertes, Deux femmes sommeillaient, ainsi que je l'ai dit, De crainte des voleurs, usant du môme lit ; Leur pose était charmante : aux fenêtres ouvertes S'il se fût, en effet, montré quelque bandit, Le scélérat eût fait d'étranges découvertes.
Puisque Phébé veut bien nous prêter ses rayons, Soulevons le rideau d'une main indiscrète. Je sais que de l'Albane il faudrait la palette Pour peindre dignement la nocturne toilette De ces dames, et moi qui n'ai que des crayons Fort mal taillés encor... Bah! tant pis! essayons.
Du lit en désarroi tombait la couverture, Le drap était en fuite et laissait voir deux corps Dont la chair rebondie, arrachée aux efforts Du corset, ce moderne instrument de torture, Libre de toute entrave, à l'abri du remords, Splendide, s'étalait, rendue à la nature.
De nos dormeuses, l'une aspirait le printemps De la vie ; elle avait un peu plus de vingt ans, Était mince, élancée, une adorable blonde :
Des roses dans du lait; en sourires féconde,
Sa bouche qui s'ouvrait montrait de fraîches dents,
Et comme son bonnet, pris d'humeur vagabonde,
Voletait au hasard, l'or de ses beaux cheveux Inondait l'oreiller; sa cuisse ronde et ferme Promettait au toucher un soyeux épiderme, Mais la dame était grêle, et c'est vraiment fâcheux. Enfin, que voulez- vous? Rien n'est parfait : heureux Celui qui, prudemment, à ses vœux met un terme.
En revanche, la gorge offrait dans son ampleur Un roc inébranlable, un inflexible albâtre, Que sillonnait de bleu mainte veine folâtre; Une gorge impossible, à rendre de l'ardeur A Lazare défunt ; rien qu'à la voir — horreur ! — Saint Antoine tenté se fût fait idolâtre.
Notre infante, en un mot, était un vrai morceau De prince. Maintenant que nous connaissons l'une, A l'autre, voulez-vous ? L'autre était forte, brune, Nature vigoureuse et même un peu commune ; De ses cheveux lustrés le plantureux bandeau Avait les noirs reflets de l'aile du corbeau.
Bondissant au contact, tendue à n'y pas croire, La chair de cette femme était un bloc d'ivoire, Le matelas, creusé sous ses robustes flancs, Gémissait par moments ; insensible à la gloire De porter tant d'appas, le lit de temps en temps Craquait et protestait par de plaintifs accents.
J'ai bonne envie ici, pour abréger ma peine,
De m'en remettre à vous du soin de son portrait;
Mariez savamment le marbre avec l'ébène,
Faites de ce mélange une femme au complet, Vous aurez ma dormeuse : ajoutez-y ce trait : L'été brûlait en elle, elle avait la trentaine.
J'entends qu'on m'interrompt au milieu du récit :
« Eh quoi ! vous étiez là ! Vous les avez donc vues,
Ces pauvres femmes, hein ! sur leur lit étendues?
Vous vous étiez sans doute en cachette introduit,
Et vous teniez, vaurien, dans un coin du réduit? »
— Moi, pas le moins du monde ; elles m'étaient connues.
Bien avant ce soir-là, s'il faut vous dire tout, J'étais au mieux avec une de leurs amies Qui les savait par cœur, ces belles endormies, Vous voyez, mon esprit fait des économies. Je n'imagine rien ; j'avais un avant-goût De ce qui se passa pendant cette nuit d'août.
Pour m'assurer comment l'une et l'autre était faite, Je n'avais nul besoin de ruse, de cachette, Car je les connaissais comme si, chaque soir, J'eusse de leur épaule enlevé le peignoir; Je savais leur histoire, authentique, secrète, Et, si vous y tenez, vous allez la savoir.
Je m'en vais vous transmettre, exempt de broderie, Le récit primitif; intègre historien, Mon texte m'est sacré, je n'y veux changer rien. Donc, ces dames vivaient sans trop de pruderie, Ne manquaient point d'amants, et la galanterie Était, en résumé, le plus clair de leur bien.
Du reste, point d'éclat, d'excellentes bourgeoises Tenant sur un bon pied une honnête maison, Où l'on s'interdisait les paroles grivoises,
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Où l'on était reçu d'agréable façon,
Les maîtresses étant femmes du meilleur ton,
Sachant au mieux leur monde, aimables et courtoises.
La plus jeune des deux se nommait Anaïs ; Par l'autre tout enfant elle fut recueillie, Étudia sous elle, et la brune Eulalie Rêvant pour son élève, alors grande et jolie, Dans notre Sahara quelque riche oasis, Lui délivra bientôt un brevet de Laïs.
Eulalie affichait un veuvage illusoire ; On acceptait ce deuil, mais plus d'un médisant, Qui de l'obscur passé jugeait par le présent, Fredonnait un couplet de Madame Grégoire, Contestait feu l'époux et s'en allait glosant Sur ce livre inédit d'une galante histoire.
Quoi qu'il en fût, d'ailleurs, ces deux femmes s'aimaient
Entre elles fort souvent de doux noms s'échangeaient ;
Éprouvant toutes deux disette de famille,
Elles s'en étaient fait une de pacotille;
L'une disait : « Maman ! » l'autre disait : « Ma fille ! »
Et comme mère et fille ensemble elles vivaient.
De l'opposition de leurs deux caractères
L'union était née : à la loi des contraires
Elles obéissaient ; de leur vie à vau-l'eau,
Où tout était commun, amours, bonheurs, misères,
Elles se partageaient par moitié le fardeau :
La blonde était le lierre et la brune l'ormeau.
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Ces dames avaient pris — dégoût ou lassitude —
Paris en grippe, étaient folles de solitude,
Et, recluses depuis quinze jours environ,
De l'existence aux champs goûtaient la quiétude.
Elles avaient choisi, tout en haut de Meudon,
Au milieu du feuillage, une blanche maison.
Dans cette Thébaïde où régnait l'innocence. Le sexe masculin brillait par son absence; Pas un être barbu, pas l'ombre d'un amant! Nos anges bravement y vivaient d'abstinence, Mais le jeûne, il le faut avouer franchement, N'était pas sympathique à leur tempérament.
Trente degrés de chaud ! quinze jours de sagesse ! On peut avoir à moins le sommeil agité ; Mise à si rude épreuve, assurément Lucrèce Eût accueilli Tarquin avec moins de fierté. Dans ces conditions, que fait la pécheresse, Depuis longtemps en brouille avec la chasteté?
Elle sent dans un rêve une lèvre brûlante Se coller à la sienne, avide de baisers ; Ivre, folle, pareille à l'antique bacchante Aux lascives ardeurs, aux ébats peu gazés, L'ombre, qu'elle saisit d'une étreinte puissante, Lui semble palpiter entre ses bras croisés.
C'est en proie à ce songe, — ô classique Athalie, Bien différent du tien — que se tord Eulalie ; C'est sous la pression de ce rêve excitant Que des mêmes désirs Anaïs assaillie Découvre les trésors de son sein haletant, Murmure un nom tout bas, et s'agite et s'étend.
Cette fièvre d'amour se changeant en martyre, Chacune glisse enfin vers l'aimant qui l'attire; Ce ne sont plus alors que soupirs, cris confus, Efforts désespérés plus que ceux d'un satyre, Pour souder en un seul leurs deux corps confondus, Qui tremblent, convulsifs, par le plaisir tordus.
Après ce premier choc commença la mêlée,
Bizarre, impétueuse, ardente, échevelée ;
Ces femmes s'étreignaient, beaux serpents enlacés,
Sans trêve ni merci pour leurs muscles lassés,
Et la lutte dix fois s'était renouvelée
Avant qu'une des deux voulût crier : « Assez! »
Pendant ce temps, Phébé, de sa lueur sereine Dévoilait les secrets de cet accouplement; Son gros œil étonné se fixait sur l'arène, En spectateur charmé que le spectacle enchaîne Et qui ne s'en va pas, s'il n'a son dénoûment ; La déesse trop tard restait au firmament.
On se lasse de tout : la lune dut se clore Quand le jour radieux apparut à son tour. Épuisé, languissant, les yeux chargés d'amour, Des baisers de la nuit la lèvre humide encore, Le couple entrelacé put voir lever l'aurore Et vertueusement saluer son retour.
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