‹ Un été à la campagneChapitre 23 sur 45 · LETTRE VINGTIEME · texte numérisé non relu

LETTRE VINGTIEME

Albert i ne à Adèle.

Paris, 3 juillet 18..

Tu as raison, ma chère petite, la Nuit orageuse est de beaucoup préférable au Précepteur antique, dont le sujet, outre les difficultés, la servitude de la traduction, n'a rien, selon moi, d'attrayant ni de sympathique.

Je ne sais si c'est esprit de corps ou répulsion naturelle, je ne puis, sans en être révoltée, penser qu'il existe des hommes capables de rechercher ces dégoûtants plaisirs. Pouah!

J'en veux à ton Lucien! Qu'avait-il besoin d'exhumer de pareils personnages I Que ne laissait-il ces turpitudes enfouies dans un bouquin?

Il n'a pas fallu moins, je t'assure, que la gracieuse photographie de Mmes Eulalie et Anaïs pour me réconcilier avec lui.

A la bonne heure, cela se comprend.

Nous autres filles, infortunées en qui la nature a mis des désirs aussi impétueux que chez les

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hommes et qui ne pouvons cependant céder aux douces exigences de notre tempérament sans voir se dresser à nos côtés la misère et la honte, sans payer par des souffrances inouïes un seul moment d'abandon et de faiblesse, sommes-nous donc si coupables, après tout, quand nous cherchons dans les bras l'une de l'autre un plaisir, imparfait peutêtre, mais dégagé du moins d'incessantes terreurs?

Ouf! voilà une phrase qui a dû certainement m'être inspirée par quelque philosophe du dixhuitième siècle, sur lequel j'aurai marché ces jours-ci sans m'en apercevoir.

Pardonne-la-moi et laisse-moi te dire tout simplement que M. Lucien est un vilain indiscret. Ce n'est pas gentil de divulguer ainsi les secrets que Ton surprend à des femmes. Tu le gronderas de ma part, entends-tu, quand tu auras acquis ce droit-là. Sera-ce bientôt?

Jeté quitte, quoique j'aie encore bien des choses à te dire; les soins de mon pensionnat me réclament. J'y introduis toutes sortes de réformes. Monsieur me laisse maîtresse absolue; il n'est occupé qu'à me regarder avec ravissement. Je taille en plein drap.

Adieu, chère Adèle; tâche de m'écrire bientôt.

Albertine.

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