LETTRE VINGT ET UNIEME
Adèle à Albertine.
B..., 3 juillet 18..
M. J... a gagné sa cause,, sois satisfaite, chère Albertine; il est vainqueur sur toute la ligne; c'est la nuit passée que Rose a succombé, après une héroïque défense... Honneur au courage malheureux!
Bien que je n'aie pas vu l'action dansses détails intimes, j'en ai cependant assez entendu pour m'en faire l'impartiale historienne.
Ayant tout lieu de penser que la pièce touchait à dénoûment, depuis quelques jours je ne perdais pas un mouvement des acteurs principaux.
Hier matin, à l'heure où Rose fait la chambre de l'avocat, je me mis à mon observatoire de droite, et là, commodément postée, j'attendis.
Je n'étais pas installée depuis cinq minutes que M. J... arriva, ainsi que je l'avais prévu.
La conversation, que j'avais grand'peineà sui-
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vre, car les deux interlocuteurs parlaient à voix basse, s'engagea aussitôt, très animée.
Le tentateur, décidé à vaincre à tout prix, prodiguait les promesses les plus séduisantes; les mots : toilette, appartement, robes, cachemires, etc., arrivant de temps à autre jusqu'à moi, me faisaient l'effet d'autant de projectiles incendiaires auxquels, évidemment, la place ne résisterait pas longtemps.
En effet, la défense mollissait; la belle fille, les yeux baissés, la voix haletante, combattait seulement pour l'acquit de sa conscience, et lorsque enfin M. J..., ouvrant un joli portefeuille garni de pas mal d'or et de billets de banque, le lui mit entre les mains, toute résistance sérieuse cessa. Rendez-vous fut pris pour le soir même.
A quelle heure? Où? Cela m'échappa.
L'avocat irait-il chez Rose? Rose viendrait-elle chez l'avocat? Choisiraient-ils un terrain neutre?
Voilà ce que je ne pus saisir.
Un gros baiser que le petit homme, en se haussant sur ses pointes, cueillit sur les lèvres de Rose, rouge comme une pivoine, servit d'arrhes au marché; après quoi, plus léger qu'un sylphe, il disparut pour ne pas donner lieu aux soupçons.
La journée se passa sans nouvel incident.
Qu'elle dut être longue, mon Dieu! pour M. J...! Il s'agitait, frétillait, tirait sa montre, s'essuyait le front, s'asseyait, se levait; certes,
Guatimozin, sur son gril, n'était pas plus à plaindre.
L'heure tant souhaitée sonna enfin; chacun regagna son gîte; plus attentive que jamais, je me remets aux écoutes.
L'avocat attendait l'heure du berger, se promenant dans sa chambre comme un ours dans sa cage.
Onze heures sonnent, rien; tous les bruits ne sont pas éteints dans la maison; la demie, rien encore; mon voisin se déshabille et se couche. Décidément, le rendez-vous est chez lui.
Minuit! il se dresse sur son séant, comme mû par un ressort. C'était l'heure fatale.
Cinq minutes se passent ; silence partout, silence profond; le vent secoue la cime des grands peupliers et fait parler les feuilles; voilà tout.
Rose avait-elle changé de résolution? Manquait-elle à la parole donnée? Les perplexités, les angoises de M. J..., je les ressentais.
Chut!... une porte a craqué sur ses gonds; un pas un peu lourd, quoique dissimulé avec soin, se fait entendre dans le corridor.
Vite, regardons.
La porte entre-bâillée de l'avocat s'ouvre, et Rose, pâle, tremblante, mais charmante dans son déshabillé blanc, qui dissimule à peine la splendeur de ses formes, s'avance en hésitant.
L'heureux avocat l'enlace de ses bras et l'attire
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à lui; elle résiste, il la force à s'asseoir sur le lit; un dernier effort, la voilà à ses côtés. . . Que va-t-il se passer?
Toutes mes facultés se sont réfugiées dans mes yeux : il me semble que mon regard percerait une muraille... 0 malheur! la bougie est soufflée, tout disparaît dans les ténèbres... Pas même le secours de la lune à espérer! Écouter, puisque c'est la seule ressource qui me reste.
J'écoute donc.
Rose pleure, se lamente, supplie; larmes, supplications inutiles. Les mots entrecoupés qu'elle laisse échapper sont-ils l'expression de la souffrance? Je ne saurais le dire. Toujours est-il que M. J... ne s'en montre guère touché et poursuit implacablement son œuvre.
Ah! les gémissements redoublent... Rose pousse un cri aigu, un cri assurément arraché par la douleur.
Plus rien... tout est consommé...
C'est donc un monstre, cet homme-là, qui fait ainsi souffrir les femmes !...
Voyons, ne l'accusons pas; il embrasse sa victime, il lui prodigue toutes sortes de consolations... Elle s'apaise peu à peu, les larmes se sèchent... Je crois qu'elle vient de rire...
On chuchote, mon oreille ne perçoit aucun son distinct. S'en tiennent-ils là? Faut-il aller se coucher? J'en ai presque envie.
Oh! Oh! l'avocat redevient agressif ; nouveaux débats; il y a encore résistance; cette fois, il en triomphe aisément, plus de cri douloureux comme tout à l'heure, de faibles plaintes perdues dans des embrassements...
On se tait; silence prolongé...
Je suis brisée de fatigue, je vais me coucher. J'espère m'éveiller au point du jour et ressaisir la partie du spectacle qui m'a échappée. Bonsoir !
Tu penses bien, chère Albertine, que je ne pus fermer l'œil, je me retournais incessamment dans mon lit, sans parvenir à trouver le sommeil; malgré moi, j'avais toujours l'oreille au guet.
N'entendant absolument rien, je m'assoupis pourtant. Je ne sais rien si je dormais depuis longtemps, lorsque je fus réveillée par le bruit d'une porte ouverte avec précaution...
Je m'élance aussitôt à mon observatoire : l'avocat était seul dans son lit; Rose regagnait sa chambre. Il était quatre heures du matin; je m'étais levée trop tard !
Le lendemain, la mine piteuse, les yeux gonflés, le teint pâli, la marche difficile de la pauvre fille formaient le contraste le plus complet avec la figure enluminée et les airs conquérants de M. J..., qui mangea comme un ogre à déjeuner et but plus qu'un templier.
A bientôt, chère Albertine, car je compte sur une prompte revanche, dussé-je passer une nuit blanche.
A toi.
Adèle.