LETTRE VINGT-TROISIÈME
Adèle à Albertine.
B.... io juillet 18..
Tu avais raison, chère Albertine, ce n'était que partie remise. Ah ! quelle revanche j'ai prise de la bougie soufflée ! J'ai vu cette fois, vu tout ce qui peut se voir; plus rien de caché pour moi, le voile est tombé, la lumière s'est faite !
Il me reste à photographier la scène qui s'est déroulée sous mes yeux, et me voilà grandement embarrassée, je t'assure.
Tu me complimentes sur l'exactitude de ma dernière narration ; mon Dieu ! ma tâche était facile, je remplissais l'office de sténographe : j'écoutais et j'écrivais. Aujourd'hui, quelle différence ! Ce que j'ai vu, j'y crois à peine moimême quand je me rappelle, et il faut te le faire toucher du doigt !
Enfin, je me recommande à ton indulgence et je compte sur ta perspicacité.
Reprenons l'histoire au point où je l'ai laissée.
Le lendemain de la chaude affaire que tu sais, il y eut relâche à mon théâtre ; cela se comprend : la prima donna, vu les fatigues et l'émotion inséparables d'un premier début, avait bien le droit de s'accorder un congé.
La nuit suivante fut la répétition de ce que j'avais déjà entendu, moins la partie pathétique; Rose s'aguerrissait. En dépit de mes belles résolutions, je m'é veillai le matin juste assez à temps pour voir M. J..., resté seul, se tourner vers la ruelle.
J'enrageais et tu conviendras qu'il y avait de quoi ; le soir, en guise de consolation, je pus assister au petit coucher de mon voisin ; cinq minutes après s'être mis au lit, il ronflait à ébranler la maison sur ses fondements. Chez lui, paraît-il, c'est comme à l'Opéra: on joue tous les deux jours.
Hier donc, c'était jour de représentation : j'essuyai le verre de ma lorgnette et j'attendis.
La salle était éclairée à giorno ; l'avocat, en robe de chambre, restait sur pied, contre l'habitude des jours précédents.
Je supposai quelque chose d'extraordinaire.
A minuit, le sanctuaire s'ouvrit, et la déesse apparut, radieuse ; l'avocat courut à elle, la prit par les mains, Fembrassa, l'attira près du lit et là, en dépit de ses protestations, usant d'une