LETTRE VINGT-QUATRIÈME
Albertine à Adèle.
Paris, 14 juillet 18..
Tu peux m'en croire, chère Adèle, j'ai été on ne peut plus sensible aux pénibles privations que tu as endurées à cause de ton isolement.
En effet, se trouver solitaire dans son lit lorsque, de l'autre côté de la cloison, se chante un duo si entraînant, c'est véritablement subir le supplice de Tantale; aussi je te plains de grand cœur.
Encore si j'avais été là! Je me serais efforcée d'alléger des souffrances qu'après tout, soyons franches, tu t'es attirées, ma chérie.
Ecoute donc, c'est ta faute, ta très grande faute : au lieu de laisser ce malheureux Lucien sécher sur pied, si tu avais eu quelque pitié de lui, pareille chose ne serait pas arrivée.
D'abord, au lieu d'assister seule au spectacle, petite égoïste, tu aurais eu un cavalier servant, plaisir dont tu as élé privée ; et puis, le rideau
baissé, Dieu sait comment le duo se serait tout naturellement transformé en quatuor, et combien de reprises il aurait eues! Puisque tu ne l'as pas voulu, ne t'en prends qu'à toi des ennuis de la solitude et du vide cruel dont tu as eu à te plaindre.
Profite de la leçon et amende-toi.
Je te l'avouerai, mon Adèle, en toute autre circonstance, ton portrait à la flamande de la superbe Rose aurait soulevé en moi un fanatique enthousiasme.
Comme c'est onctueux! comme c'est opulent! L'eau vous en vient à la bouche ; on mordrait dedans!
Par malheur, en ce moment, vois-tu, toutes mes facultés admiratives sont concentrées sur un seul objet; mes regards, ma pensée tendent vers un but unique : la divine Jeanne de K...
Rose, après tout, c'est le triomphe de la chair; Jeanne, au contraire, résume en elle toutes les perfections d'un idéal poétique.
De magnifiques cheveux à reflets dorés, formant auréole sur le front et tombant en boucles soyeuses sur un cou adorablement modelé ; des yeux bleus frangés de longs cils bruns — les yeux rêveurs de la Marguerite de Scheffer ; une peau si fine et si blanche que la moindre émotion la colore du plus vif incarnat; une taille svelte aux souples ondulations; des mains presque dia-
phanes, un pied irréductible et je ne sais quoi d'aérien, d'immatériel, répandu sur sa personne, lui donnent l'apparence vaporeuse d'un être supérieur à notre humanité; on s'étonne de lui voir fouler la terre, on est tenté de fléchir le genou devant elle.
Eh bien! oserai3-je l'avouer, chère petite?... Je médite, que dis-je? j'ai résolu la chute de cet ange!
Oui, je la veux, il me la faut, je l'aurai... Si je ne réussis pas pourtant, car on doit tout prévoir, je puis compromettre, perdre même la position que je convoite; je le sais, j'en suis convaincue, et cette perspective n'a rien qui m'arrête; je n'écoute, je ne veux écouter que l'invincible penchant qui me pousse vers Jeanne !
Ah! bast! jusqu'à présent j'ai réussi dans mes entreprises amoureuses, pourquoi échouerais-je dans celle-ci? Et puis je serai si prudente, tu verras !
Veux-tu maintenant quelques détails biographiques? Je suis en mesure de t'en donner. Mlle de K..., son nom l'indique du reste, est d'une ancienne famille de Bretagne. Elle perdit sa mère toute jeune, et son père, officier de marine, ne pouvant s'occuper d'elle, la confia à une béguine de tante demeurant à Rennes. Jeanne a été élevée chez cette parente, qu'elle n'a jamais quittée, dans toutes les pratiques d'une dévotion étroite,
outrée, d'un cagotisme de vieille fille et, ce qui pis est, de vieille provinciale! Aussi n'a-t-elle à la bouche que les noms de la sainte Vierge et des saints ; elle s'impute la moindre chose à péché et s'accuserait volontiers
D'avoir pris une puce en faisant sa prière Et de l'avoir tuée avec trop de colère.
Enfin elle est d'une naïveté qui passe toute expression et, malgré cela, ne manque pas d'un certain esprit naturel, qui se fait jour parfois au moment où l'on y pense le moins.
Voici par quel concours de circonstances nous possédons cette sainte en herbe. La tante est morte dernièrement ; la gouvernante, une Yvonne quelconque, s'est mise en route avec la nièce et l'a ramenée à M. de K..., vieux loup de mer, qui vit à Paris en garçon; celui-ci, ne sachant que faire, dans sa cabine, de cette jeune fille qui lui tombait ainsi du ciel, s'est empressé de s'en débarrasser en notre faveur.
Outre sa fille, M. de K... est orné d'un neveu, marin comme lui, à qui Jeanne est fiancée depuis l'enfance. On n'attend plus, pour célébrer l'union, que le retour du prétendu, engagé dans une expédition lointaine, et comme on ne compte guère sur lui avant deux ou trois mois, j'espère mettre le temps à profit et l'employer à déniaiser sa charmante future.
Dans l'état d'innocence primitive où elle est à présent, ce serait un véritable meurtre de la jeter en pâture à ce corsaire brutal et malappris, qu'elle a vu à peine trois ou quatre fois et qui a le double de son âge.
Tu approuveras, je pense, chère petite, le motif qui me fait agir, et tu rendras justice à la pureté de mes intentions.
Tu le sais, à cette heure je suis toute-puissante dans le pensionnat; monsieur m'ayant remis ses pleins pouvoirs, j'ag-is absolument en dame et maîtresse du lieu. Dès le lendemain de l'arrivée de Jeanne, sous prétexte que, vu sa position exceptionnelle, elle ne pouvait coucher dans le dortoir commun, j'ai fait disposer à son intention le grand cabinet attenant à ma chambre et je l'y ai installée; de cette manière, je ne suis séparée d'elle que par une porte vitrée.
Ainsi placée, je suis, comme toi, tantalisée chaque soir, et, comme toi, hélas! j'en suis réduite à mes seules ressources, en attendant que j'aie échauffé au feu de mes désirs la belle statue qui repose froide, chaste et pure, à deux pas de moi.
Je m'empare peu à peu de son esprit; déjà sa confiance m'est acquise, elle me dit ses petits secrets déjeune fille; quelques jours encore, et je pourrai faire un pas en avant.
Oh! sois tranquille, je ne le ferai pas sans avoir, auparavant, couvert ma retraite. Cette fois, je le sais, je ne joue pas, comme avec Félicie, la Précaution inutile.
Adieu, chère Adèle.
Albertine.
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LETTRE VIXGT-CINOUIÈME
Adèle à Albert ine.
B..., 17 juillet 18..
Mes vœux t'accompagnent, chère Albertine, dans ta nouvelle entreprise. A la bonne heure, sainte Jeanne est une conquête digne de toi, et j'approuve entièrement la noble tâche que tu t'es imposée.
C'est une mission toute de dévouement, tu ne dois pas te le dissimuler; tu auras bien des fatigues à endurer; les veilles, les travaux exigés par une éducation complète, par une instruction qu'on se propose de rendre aussi solide que variée ; les mêmes leçons répétées cent fois, les mille détails auxquels il faut descendre, tout cela restera ignoré sans doute du futur mari, et le connût-il, sût-il toutes les peines prises par toi dans le but de lui offrir une femme parfaite, que peut-être il ne t'en saurait pas gré, tant l'ingratitude est naturelle à l'homme! Heureu-
sèment, en toi sera ta récompense ; ta conscience te rendra témoignage du devoir accompli; et, d'ailleurs, Jeanne, la séraphique Jeanne, ne gardera-t-elle pas de reconnaissance sans bornes à celle qui lui aura fait connaître les mystérieuses délices, avant-goût du bonheur parfait réservé aux élus, vers le séjour desquels l'emportent ses aspirations éthérées !
En fait de nouvelles, je te dirai, ma chère amie, que B... se dépeuple; notre colonie vient de perdre deux de ses habitants.
Avant-hier, M. J..., après avoir lu et relu une lettre arrivée pendant le déjeuner, annonça à ma tante qu'une affaire urgente l'appelait immédiatement à Paris; sur quoi il prit congé de nous et partit le jour même.
Hier, Rose, de son côté, reçut une lettre qu'elle s'empressa de montrer à ma tante : sa mère était à l'agonie et ne voulait pas mourir sans lui donner sa bénédiction.
Tu comprends, cela ne souffrait aucun retard; aussi prit-elle sur-le-champ le chemin de fer.
De ce double départ, je conclus tout simplement que le petit avocat emporte sa proie à Paris, où il va la dévorer à loisir dans quelque antre bien sombre de la rue Bréda, qu'il aura à cet effet meublé, capitonné et doré sur toutes les coutures.
Voilà, par contre-coup, mon théâtre en
vacances, juste au moment où les acteurs allaient déployer tous leurs moyens !
Pour me consoler, il est vrai, j'ai celui sur lequel je dois monter; les menuisiers y mettent la dernière main, car c'est demain, sans aucune remise, qu'a lieu notre représentation. Les invitations sont envoyées; le public sera composé de nos voisins plus ou moins rapprochés, cinquante ou soixante spectateurs à peu près. Il y aura souper après le spectacle. La fête sera complète.
Je te dirais bien ma toilette de demain, mais le temps me manquerait; je viens de l'essayer, elle me sied à ravir. Modestie à part, je suis charmante ainsi, Lucien est capable d'en perdre la tête.
Voyons, ne me gronde plus; je prends son martyre en pitié, et j'ai résolu de l'abréger. Sans s'en douter, il touche au port.
Je te quitte, chère Albertine; la sonnette du régisseur m'appelle à la répétition générale. Tu comprends, je ne puis me faire attendre; je serais à l'amende.
A bientôt; ton
Adèle.
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