LETTRE VINGT-SIXIÈME
Albertine à Adèle.
B..., 20 juillet 18..
Il n'y a plus à s'en dédire, chère Albertine : à l'heure qu'il est, Lucien n'a plus rien à désirer.
Ah! le monstre! — monstre adorable, s'entend — comme il s'est vengé en une seule nuit des délais apportés à ce qu'il veut bien appeler son bonheur.
Tu m'as demandé, ma bonne chérie, une confession générale; me voilà toute disposée à te satisfaire, mais je suis encore, je te l'avouerai, sous l'impression des émotions de toute nature qui m'ont assaillie depuis trois jours ; ma tête est un véritable chaos; je ne sais vraiment par où commencer.
Tant pis! je commence toujours, la mémoire me reviendra peut-être en route.
Je t'ai quittée l'autre jour, si tu te le rappelles, au moment de la répétition générale. Cette répétion eut lieu en effet, et Lucien, comme s'il eût
pressenti la victoire au bout d'un suprême effort, y déploya une ardeur, un brio — style de journaliste — qu'on ne lui connaissait pas; il fut si entraînant, en un mot, qu'oubliant mon double rôle je me souvins seulement de celui que je devais jouer pour le public; sans y penser, malgré moi, mes yeux s'allumèrent aux éclairs qui jaillissaient de ses yeux, et mon cœur se mit à battre à l'unisson du sien.
Ainsi montés, nous répétâmes divinement ; aussi fûmes-nous acclamés par les intimes présents ; X..., enthousiasmé, déclara que nous étions plus forts qu'au Gymnase ou à la Comédie- Française.
Lucien était ravi de ce succès inattendu, présage d'un autre sans prix à ses yeux. Moi, presque honteuse de m'être laissé deviner, je me dérobai à tous les compliments, sous prétexte de migraine, et, rentrée chez moi, j'évoquai un à un, avec volupté, les bienheureux souvenirs de cette répétition, ce qui ne m'empêcha pas, le soir, de rester insensible aux sollicitations muettes de mon beau poursuivant et de me rendre complètement inabordable, en m'accrochant sans rémission à la crinoline de ma tante.
Le lendemain, jour mémorable! fut en grande partie employé en préparatifs sans fin, dont je te fais grâce.
Huit heures sonnent! Notre petite salle, bril-
lamment éclairée, est garnie de spectateurs en grande toilette, derrière lesquels apparaissent, aux portes, dans les corridors, partout où l'on peut se nicher, nos domestiques et ceux des invités; en tout, près de cent personnes.
Les trois coups sont frappés !
J'avais, figure-toi, une peur horrible; je me sentais pâlir sous mon rouge. Je ne commençais pas, heureusement. Cette tâche était dévolue à ma tante et à Lucien, qui se tirèrent d'affaire en vrais comédiens. A la sortie de ma tante, j'entendis de nombreux applaudissements ; cela me rendit un peu de courage.
Ah! ma chère, j'ai parlé trop vite!... Mon tour vient. Encore une scène, il me faudra paraître : les jambes me manquent... Sans X..., placé derrière moi, je crois vraiment que je tombais. J'entends ma réplique; mon Dieu! je n'ai plus dans la tête un seul mot de mon rôle... Je me retourne pour fuir, X... me barre le passage et me pousse, pour ainsi dire, sur les planches.
Me voilà devant tout ce monde, et en face de Lucien; il se fait un murmure dans la salle, il me semble entendre bourdonner à mes oreilles : Dieu ! est-elle gentille! Ses yeux, à lui, me confirment cette assurance. Mon courage renaît, la mémoire me revient, je parle; ma voix, basse et tremblante d'abord, s'affermit peu à peu; un mot, dit avec beaucoup de naturel, m'attire d'unanimes bravos.
Ah! je respire... La montagnequi pesait sur ma poitrine prend des ailes et s'envole. A partir de ce moment, je vais, je viens sans embarras, mon ton est assuré, et lorsqu'arrive ma grande scène avec Lucien, je retrouve, sous la flamme de son regard, mes inspirations de la veille; les applaudissements éclatent de toutes parts, on nous décerne une véritable ovation.
Je me complais, chère Albertine, à te conter le succès qui a couronné mon essai dramatique, et tu t'impatientes; tu es plus curieuse, je le gagerais, d'apprendre les détails intimes de l'autre début qui devait s'effectuera la suite du premier.
Patience, nous y arrivons; tous les deux se tiennent, ils sont inséparables l'un de l'autre, tu vas le voir.
Voici comment la pièce se termine. Je dois une réponse définitive à mon amant, qui la sollicite avec instance ; je ne puis la lui donner sur l'heure, au baisser du rideau, pourtant il doit deviner l'amour qu'il m'inspire, et son triomphe prochain à la façon dont j'accentue ces trois mots, les derniers de mon rôle : A ce soir !
Eh bien! entraînée par la situation, incapable de maîtriser plus longtemps les sentiments que j'éprouvais, dominée par mon amour, je mis une telle intention dans ces trois syllabes, mes yeux parlèrent si éloquemment que Lucien ne put conserver l'ombre d'un doute sur la récompense
que je lui ménageais, la soirée finie. Après m'avoir baisé la main, il se releva radieux, le front illuminé : il venait d'entrevoir la terre promise.
Le souper fut extrêmement gai; il dura jusqu'à minuit. Alors on songea à se séparer; on fît atteler, et, un quart d'heure après, le roulement de la dernière voiture s'éteignait dans le lointain.
Chose étrange! à présent que je touchais à l'heure de tenir une promesse librement faite, au moment de me donner à l'homme que j'adorais, j'hésitais, — non, je n'hésitais pas! — cependant j'aurais voulu, je ne sais pourquoi, retarder l'instant décisi f ; j 'aurais voul u pouvoir arrêter la pendule, dont l'aiguille me semblait marcher avec une effrayante rapidité.
Ma tante s'était levée, et, ayant ainsi donné le signal de la retraite, je me levai et m'approchai d'elle instinctivement, comme pour me mettre sous sa protection. Un coup d'œil suppliant de Lucien vint me rappeler la parole donnée. Il n'y avait plus à reculer.
Une fois dans ma chambre, après avoir hermétiquement fermé du côté de ma tante, j'eus soin de laisser la porte du corridor entr'ouverte ; puis je me déshabillai, j'éteignis ma bougie, et j'attendis.
L'heure, qui fuyait si rapide une minute avant,
me parut alors se traîner avec une lenteur incroyable.
Arrange cela si tu peux : je redoutais la présence de Lucien, et je la souhaitais en même temps; ce que je voulais surtout, c'était mettre fin aux angoisses qui me brisaient.
J'étais assise, l'oreille tendue, la main sur mon cœur, cherchant à comprimer ses battements :je suis sûre qu'à côté de moi on aurait pu les entendre.
Enfin, la porte est poussée lentement... C'est Lucien!
Emportée par un mouvement irrésistible, irréfléchi, je me précipite vers lui, j'entoure son cou de mes bras, je cache ma tête sur sa poitrine ; une ardente étreinte répond à cet élan ; ses lèvres cherchent les miennes; je me sens soulevée de terre et portée dans mon lit!...
Il est là, près de moi, il me tient embrassée; je sens partout à la fois sa main qui ne se fixe nulle part; elle s'arrête pourtant, rencontre une des miennes imitant aussi exactement que possible celle de la Vénus pudique, l'éloigné doucement, et... je meurs de plaisir!
Toute médaille a son revers, dit-on; hélas! je dus me convaincre de cette incontestable vérité ; une vive douleur me tira brusquement de la voluptueuse torpeur dans laquelle j'étais plongée. Lucien essayait de conquérir la palme réservée
aux amants heureux; et vois l'injustice! tandis qu'il cueillait la rose, moi, je me piquais aux épines!
Malgré d'héroïques efforts pour les retenir, la souffrance m'arrachait des plaintes que mon amant s'efforçait de calmer par de tendres protestations; il regrettait de toute son âme les maux qu'il me causait, mais acharné à sa tache impossible, s'il en fallait juger sur les apparences, il ne me laissait pas un moment de répit : il aspirait à une victoire complète.
Combien de temps cela dura, ce que je souffris, je ne saurais le dire; toutàcoup, je ressentis une douleur aiguë, profonde, tout sembla se déchirer en moi; je poussai un cri, aussitôt étouffé sous mille baisers, puis je n'eus plus conscience de rien...
Quand je repris mes sens, Lucien, inquiet, désolé, m'appelait des noms les plus doux; il murmurait à mon oreille ce que l'amour peut inspirer de plus passionné.
Tu crois peut-être, ma chère Albertine, que je vais être fâchée contre lui : pas du tout, je l'aimais plus encore que tout à l'heure, si c'est possible; j'étais à lui maintenant, je lui appartenais ; aussi, me jetant dans ses bras, je lui rendis caresse pour caresse, baiser pour baiser.
Je ne te surprendrai sans doute pas si je te dis qu'il eut l'indélicatesse d'abuser de ma grandeur
d'âme; non content de la victoire décisive qu'il venait de remporter, il se couvrit de nombreux lauriers, cueillis bien un peu à mon corps défendant, j'en conviens, car je souffrais toujours cruellement; mais que veuxtu? Il était si insinuant, si persuasif, il s'y prenait si délicatement qu'il obtenait tout ce qu'il voulait.
Heureusement, le jour parut et l'avertit qu'il était temps de se retirer s'il ne voulait pas éveiller de soupçons; j'obtins ainsi un repos dont j'avais le plus grand besoin.
Il était neuf heures passées quand je me levai; les premiers pas que je fis dans ma chambre, en réveillant de cuisants souvenirs, et les premiers regards jetés sur ma glace, en me montrant des yeux battus, une figure tirée, me rappelèrent la triste mine, la marche difficile de la pauvre Rose, le lendemain de sa rencontre avec l'avocat; mais Lucien, loin d'afficher les airs vainqueurs de M. J..., se montra plus affectueux, plus aimable que jamais ; je lisais dans ses yeux tout ce que sa bouche aurait voulu me dire.
Mon excessive fatigue fut tout naturellement mise sur le compte de la représentation, et personne ne soupçonna la vérité; cependant, chaque coup d'œil dirigé vers moi me faisait monter le rouge au visage, sans que je pusse m'en défendre.
Adieu, chère Albertine; je t'écris à l'issue du déjeuner; je pourrais presque dater ma lettre du champ de bataille.
A toi.
Adèle.
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