‹ Un été à la campagneChapitre 30 sur 45 · LETTRE VINGT-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE VINGT-SEPTIÈME

Albert ine à Adèle.

Paris, 23 juillet 18,.

Le voilà donc connu, ce secret plein d'horreur ! Combien tu as dû souffrir, mon Adèle, et quel barbare que ce Lucien! Enfin, puisque tu ne lui en veux pas, je ne puis décemment pas lui en vouloir non plus ; et puis, j'en suis certaine, il te ménage une foule de merveilleuses compensations ; il te doit bien cela, du reste.

Par une bizarre coïncidence, la nuit même où tu accomplissais ton double début, Jeanne faisait ses premières armes sous ma direction.

La chère enfant n'a pas eu à subir les cruelles épreuves par lesquelles il t'a fallu passer, mais si le lendemain son charmant visage ne portait pas les traces de fatigue et de souffrance qui se voyaient sur le tien, pauvre chère victime, elle n'était ni moins confuse que toi, ni moins rougissante; rien de plus amusant que son air embarrassé, elle n'osait plus lever les yeux;

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c'était un ange chassé du ciel, dépouillé de ses ailes.

Tu le sais, je cherchais un moyen d'arriver à mon but sans rien risquer ; la chose était difficile, et j'avais déjà imaginé et rejeté bien des projets, lorsque le hasard, plus habile que moi, me servit à souhait.

Pendant que tu te préparais là-bas à faire oublier nos meilleures comédiennes, ce dont je te crois parfaitement capable, nous avions ici une chaleur accablante. Vers dix heures, de fréquents éclairs et le roulement du tonnerre annoncèrent un violent orage; Jeanne et moi venions de nous coucher; les lumières étaient éteintes. Elle dormait dans son cabinet, du moins je le pensais; moi, je poursuivais, toujours infructueusement, mon idée fixe, quand un terrible fracas éclata; aussitôt la porte vitrée s'ouvre; Jeanne, effarée, en chemise, se précipite vers mon lit, me suppliant de la laisser coucher avec moi, car elle a, me dit-elle, une peur affreuse.

Qu'en dis-tu? La Providence n'exauçait-elle pas mes vœux?

Je m'empresse de me reculer, je fais place à ma jolie peureuse, qui se glisse tremblante à mes côtés. Je la rassure d'abord, je l'embrasse. A chaque nouvel éclair, à chaque grondement de la foudre, elle se rapproche davantage et se

serre sur moi; ses frayeurs et mes caresses redoublent.

Je te laisse à penser dans quel état j'étais moimême, en sentant frémir sur le mien ce corps délicieux dont je constatais à loisir toutes les perfections. Ce contact seul me met hors de moi; avant d'avoir rien pu tenter de sérieux, trahie par mes sens, je tombe sans mouvement sur le sein de Jeanne; elle me croit dominée par l'effroi et devient presque brave pour m'encourager à mon tour.

Un peu remise, et surtout plus calme, cette fois je mets l'orage à profit; je combine une attaque en règle. Au premier coup de tonnerre, ma main touche le but et s'y maintient, en dépit d'une forte résistance.

— Albertine, que faites-vous? s'écrie l'infortunée, qui se sent tomber de Charibde en Scylla.

— Quoi donc, chère Jeanne?

— Votre main...

— Eh bien!...

Ici, éclairs et tonnerre; je me poste de façon à n'être pas délogée.

— Je vous en prie, Albertine...

Un baiser lui ferme la bouche.

— Albertine, c'est bien mal ce que vous faites là!... Je ne veux pas... Je...

Le ciel en feu paraît vouloir s'entr'ouvrir; je ne

réponds pas, mais j'enlace si bien la rebelle que toute défense est paralysée; ma main ne perd pas son temps.

— Ali! mon Dieu! je ne sais ce que j'éprouve... soupire Jeanne, qui commence à perdre la tête. Non, jamais... Je vous prie en grâce, Albertine... finissez!... Je n'ai jamais ressenti... Ah! quel plaisir!... Sainte Vierge... Pardonnez!... Albertine, je... je vais mourir!... Chère Albertine... ah! ah!... bonheur des anges!... Je... je... meurs!...

Les mots expirent sur ses lèvres, sa tète sans force se renverse sur mon épaule; elle frissonne, palpite, se raidit, puis s'affaisse entre mes bras.

Mes désirs, un instant apaisés, se rallument plus ardents; je me roule sur le corps inerte de Jeanne en proférant des cris insensés; ma bouche sur sa bouche, j'aspire son souffle, je bois son haleine! Bientôt, haletante, pantelante, je me laisse aller, vaincue de nouveau par le plaisir, aux côtés de celle que je venais d'initier à nos grossières jouissances terrestres, en attendant qu'elle en pût savourer d'autres plus épurées, plus en harmonie avec sa nature et ses aspirations.

Ce bienheureux anéantissement ne pouvait durer toujours; peu à peu, nous ouvrons les yeux, nous revenons à nous, et voilà Jeanne repentante, tout en larmes, et demandant par-

don à Dieu, à la sainte Vierge du plaisir que je lui avais fait goûter! L'ingrate essaye de se soustraire à mes baisers et veut regagner sa chambre pour y implorer à l'aise la rémission de ce qu'elle regarde comme un énorme péché.

L'orage était passé; plus le moindre éclair, pas le plus mince coup de tonnerre qui me vînt en aide. Je ne savais que faire.

Ma foi, je me mis à pleurer plus fort que ma belle éplorée; je pris à témoin Dieu, la Vierge et les saints de la pureté de mes intentions, et je parvins ainsi à la calmer un peu. Petit à petit, je regagnai sa confiance. J'employai alors toute ma rhétorique à lui démontrer que nous n'étions coupables ni l'une ni l'autre, que le hasard seul et l'orage avaient fait tout le mal, et que, d'ailleurs,

Il est avec le ciel des accommodements.

Persuadée, sinon par mon éloquence, du moins par les caresses que je ne lui épargnais pas, sollicitée par les désirs qui s'éveillaient en elle, ma timide pécheresse se rendit à mes raisons, et, bon gré, mal gré, succomba une seconde fois. A partir de ce moment, ma tâche devint facile, et, le matin, quand nous nous séparâmes, la conversation était en bon train.

Eh bien ! chère Adèle, n'avais-je pas raison de te dire que je réussirais? Reste maintenant à cul-

tiver les excellentes dispositions dont Jeanne est douée, à n'en pas douter. Songe, de ton côté, à bien profiter des leçons de ton professeur, et fais-moi part de ce qu'il t'aura enseigné. Adieu; je t'embrasse.

Albertine.

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