LETTRE VINGT-HUITIÈME
Adèle à Albertine.
B..., 4 août 18..
Oui, ma bonne Albertine, oui, Lucien me réservait de bien douces compensations, et je me préparais à t'écrire toutes les charmantes choses qu'il m'apprend chaque jour, car sa science, comme son amour, paraît inépuisable; je trempais déjà à cet effet le bout de ma plume dans l'encre lorsqu'un nuage, apparu dans mon beau ciel d'azur, est venu arrêter ma main et paralyser mon esprit.
Il est arrivé hier une lettre d'Algérie; elle annonce à ma tante le retour de son mari, accompagné d'un de ses jeunes officiers, tout nouvellement nommé capitaine. Ce jeune homme paraît avoir inspiré le plus vif intérêt à mon oncle, qui fait un brillant éloge de son caractère, de sa fortune et de ses avantages physiques.
Il y a assurément là-dessous quelque projet de
mariage; la preuve, c'est que le soir même, au salon, au moment où ma tante terminait une polka, elle a dit gaîment, en me regardant : « Messieurs, préparez-vous à danser; nous aurons, je crois, un bal de noce avant la fin de l'été. »
Je ne sais pourquoi, depuis cet instant je suis triste, inquiète; Lucien ne m'a pas dit un mot, cette nuit, de cet incident, et pourtant je le trouve tout sombre et tout changé ce matin.
J'étais trop heureuse aussi, cela ne pouvait durer longtemps.
Adieu, ma bonne Albertine. J'ai envie de pleurer, sans savoir pourquoi.
A toi, toujours.
Adèle.
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