‹ Un été à la campagneChapitre 4 sur 45 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Adèle F... à Albert ine B..., sous-maîtresse au pensionnat V..., à..., près Paris (i).

Paris, 22 avril 18. .

Tu vas m'accuser, bonne petite amie, de négligence ou de paresse, et je t'assure que ce sera bien à tort; si je n'ai pas répondu à ta dernière lettre, ce n'est vraiment pas de ma faute; j'ai eu tant d'occupations!

Figure-toi que mon oncle a été, ce mois-ci, nommé colonel d'un régiment en Algérie, et qu'avant de partir il a fait à ma tante la surprise d'une charmante petite maison de campagne, où elle doit passer le temps de son veuvage — deux ou trois mois au plus, et quel veuvage!... Ce bon oncle nous a expressément ordonné de recevoir beaucoup de monde et de nous amuser le plus possible.

(i) Inutile de dire que nous avons dû remplacer par de simples initiales les noms des personnes qui, toutes ou presque toutes, vivent encore.

Je te laisse à penser si nous suivons à la lettre les recommandations d'un si aimable tyran.

Aussi, depuis quinze jours, je n'ai pas une minute à moi : des toilettes à acheter, des robes à essayer, mille emplettes à faire, ma tante à accompagner dans toutes ses visites; dire adieu à ceux-ci, inviter ceux-là à venir nous voir cet été; ajoute à cela les préparatifs du départ de mon oncle, et tu verras s'il m'est resté beaucoup de temps pour écrire à ma chère Albertine.

Si je ne t'écrivais pas, je pensais bien à toi, va! Combien je regrettais, toute seule dans ma chambre, toute seule dans mon lit, les douces nuits que nous passions dans les bras l'une de l'autre! Combien de fois me suis-je réveillée et t'ai-je cherchée à mon côté pour te demander un plaisir que j'étais réduite, hélas! à me procurer toute seule!

Et toi, méchante, penses-tu à moi? Tu m'as sans doute oubliée pour quelque autre... Oh! si je le savais ! . . . Tiens ! je te dénoncerais à madame, je lui dirais que sa sévère et savante sous-maîtresse qui enseigne si bien, pendant le jour, à ses élèves, les secrets de l'histoire, les finesses de la langue française, les beautés de la littérature, leur apprend encore la nuit... les plus délicieuses choses du monde!

C'est égal, va, depuis deux mois que j'ai quitté

la pension, j'ai bien pleuré en pensant à toi; enfin, il faut se consoler, et j'espère que le séjour de la campagne m'y aidera.

Nous partons dans deux heures, et je n'ai pas voulu quitter Paris sans te dire au moins où je vais; si tu m'écris la première, adresse-moi ta lettre à B..., par Meulan.

Adieu, mon cher cœur; j'embrasse mille fois ta jolie bouche rose, et pense quelquefois à ton

Adèle.

WM'é^MSM^i&M^^S'^MM^Më

Page 1