‹ Un été à la campagneChapitre 42 sur 45 · LETTRE TRENTE-NEUVIEME · texte numérisé non relu

LETTRE TRENTE-NEUVIEME

Adèle à Albertine.

B..., 25 septembre 18..

Je suis mariée, chère Albertine, et tout s'est passé on ne peut mieux. Mes pudiques alarmes ont eu un tel cachet de naturel, j'ai si bien eu l'air de ne céder qu'à bout de forces, j'ai si habilement simulé la souffrance que l'ombre même d'un soupçon n'a pas traversé l'esprit de mon mari.

Mon triomphe a été si complet que, dans un transport de joie tenant du délire, il s'est écrié, en me couvrant de baisers : « Adèle, mon cher ange, tu me rends le plus heureux des hommes ! »

Pauvre ami, comme je le trompe! Je t'assure que j'en ai des remords; pourtant, puis-je faire autrement? Il le faut dans l'intérêt de son bonheur, car je l'aime, vois-tu, je l'aime véritablement.

Aussi de quelle résolution ai-je dû m'armer lorsqu'il m'a fallu contraindre le sentiment qui

m'entraînait vers lui et feindre la résistance à des désirs que je partageais!

Je te donnerais bien des détails plus circonstanciés, mais, ma chère amie, je ne suis plus libre maintenant; je ne puis m'enfermer dans ma chambre comme autrefois; j'ai un seigneur et maître qui a le droit de pénétrer chez moi à tout instant de la journée et de me demander compte de mes moindres actions. Je profite donc de l'absence de mon tyran pour t'écrire ces quelques lignes.

Nous revenons à Paris le mois prochain; alors j'aurai le loisir de te conter tout au long ce que je ne puis t'écrire.

A bientôt et à toi.

Adèle.

Page 1