‹ Un été à Meudon (volume 2)Chapitre 4 sur 36 · UN NON. DO · texte numérisé non relu

UN NON. DO

groupes U)oi4Hlk>Dnent aux acceuls Tils et pi?s|4i| 4^ 4^ d€u$them. Alors ou peut dire que le pay^ et les bomip^s ^ menfrent dlans leur plus haute expression de riçhepge p^-: térielle et de félicité modérée.

Pour celui qui vit et meurt dans ce onoade et dans cm l^" bitudes, pour celui dont la pensée a compris la destinée humaine dans l'aisance des biens corporels et dans le r^pos de l^me, ce peuple^ à un jour de travail comme à un jour d^ fête, est la réponse la i^us puissante à toutes les pb|iplas dM idéalistes contre les misères de l^ vie et à toptee les diatribes des libéraux européens contre les gouvernemeqts absolus. Mais (tour tout homme qui porte en lui une activité d'àm^ et d*esprit qui a besmn de se répandre au dehoro ppur m pas se rabattre sur elle*méinet et user rapidement la vie qui lui est départie, pour cet homme rien B*est {dus inaupr portable que ce peuple engraissé de repos, ruminant mol* lement sa pâture de bonheur, et au cœur ni à la tête duquel il ne doit point fipapper pour leur demander une passion ou une idée. Si parmi oe peuple il se trouve des êtres ainsi mai* . heureusement doués, il faut qu'ils s'enfuient s^ils veulent vivre ; il faut qu'ils meurent s'ils ne peuvent fuir.

Il ne manque pas non plus danq ce monde de ces homneies^ optimistes déddés, qui trouvept plus commode d'accuser Ip malheur que de le secourir ou même de le compirendre, qu| s'arment de la làehe complaisance de leur nature à supports toute condition humaine, pour appeler révolte insensée le désespoir d'une àme trop à l'étroit ou trop bas placée pour sa taille et son ambiti(»i. Geux-là, lorsqu'ils ont comprimé tout élan de douleur, lorsqu'ils ont étouffé toute plaipte, à force de i)analité8 «ur la sagesse qu'il y a à Ejavoir se contenter de son sort, lorsque la victime ne s'agite plus et se tait, ceux^fr se font gloire d'une guérison, et répètent avec un sourire inepte de triomphe : « Rêves d^ jeunesse, foUes d'une inogination malside, que quelques bons coneeite devaient hien-

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tôt remener à la saine raison 1 » Et ils ne s*^>erçoiyent pas que ces forces, qui demandaient la gloire et Tavenir pour se déployer, s'acharnent à détruire le corps où il les refoulent, et que cette flamme généreuse, mais implacable, à laquelle ils refusent tout aliment, se nourrit de la vie qu'elle devait éclairer.

Lorsque nous nous sommes décidé à publier l'histoire qu'on va lire, ces réflexions nous sont venues plulôt comme une supposition que comme uiie certitude ; car dans le peu d'événements qui la composent, deux choses seulement pourraient justifier notre opinion à ce sujet, le nom de celui qui en fut le mystérieux et principal acteur, et le dénoue- *ment qui vint la conclure d'une manière si inattendue.

C'était àr la chute du jour, pendant une de ces fêtes dont nous avons parlé tout à l'heure, aux environs de cette abbaye de Kleustemeubourg, que nous avons nommée en commençant. Un jeune homme, il pouvait avoir vingt ans, monté sur un gracieux cheval arabe et «uivi d'un domestique sans livrée, subissait, sans l'écouter, la conversation d'un bomme d'une cinquantaine d'années, dont le cheval marchait au pas à côté du sien. Tous deux étaient vêtus de noir, et rien n'annonçait que ce ne fussent pas deux simples gentiishommmes qui revenaient d'une longue promenade; un père et son tils peut-être; peut-être aussi un gouverneur et son élève. Mais dans le premier cas, le père eût eu une plus tendre sollicitude pour la préoccupation sinistre de son fils, et dans le second, l'élève eût montré plus de dédain moqueur pour les exhortations ennuyeuses de son gouverneur. Ici c'était, d'un côté l'obséquieuse tyrannie d'un homme qui surveille l'àme comme le corps, et qui la poursuit d'attentions outrées jusque dans lé silence où elle se réfugie; de l'autre, c'est une résolution })ersévérante d'insensibilité contre laquelle venaient se briser toutes les phrases vides du parleur. Il y avait quelque chose de particulier entre ces deu^ hoinmes.

A un certain moment, le cheval arabe, qui marôhait doucement, libre sous le ^ids qu'il portait, et jouant entre ses dents avec le mors détendu de sa bride, le cheval pointa vivement ses oreilles à Thorizon, et aspira l'air avec un long hennissement. Averti par ce sûr instinct que quelque chose approchait à quoi il fallait prendre garde, son cavalier leva le»8 yeux et vit devant lui un de ces grands arbres couronnés par une fête. Quelques pas après, il entendit les harpes et les cors qui animaient la danse. Quoiqu'il parût refuser les secours que son importun compagnon lui offrait contre sa mélancolie, il n'y avait pas sans doute en son àme un désespoir si arrêté qu'elle n'acceptât du hasard la chance d'une distraction.

« Une fête I » dit-il en regardant cet arbre tout orné de festons : puis, comme s'il voulait se défaire à la fois de ce qu'il entendait et de ce qu'il peqsait, il reprit avec un doux et triste sourire : « Allons à cette fête. »

Aussitôt il lança son cheval au galop à travers les arbres bas et branchus qui entouraient au loin le lieu de la réunion, sans prendre garde, ni (jour l'épargner ni^ur en rire, à l'embarras de son compagnon, qui le suivait péniblement dans sa course rapide. On eût dit la chaûne attachée au pied du forçat qu'il traîne après lui indifféremment, et qu'il use sur le pavé du bagne sans attention ni espérance^ certain qu'il y en a une autre toute forgée pour la remplacer. Arrivé à ce cercle d'obscurité que donne autour d'elle toute vive lumière allumée dans le crépuscule, le jeune homme s'arrêta et contempla le spectacle qui s'offrait à lui. Au miliei»du bosquet, une nombreuse jeunesse, le sourire aux lèvres, le teint coloré de la chaleur de la danse; tout autour les vieux vignerons embrassant de leurs larges mains leurs larges gobelets d'argent, qu'ils laissaient reposer un moment sur la table, ^ns les quitter, pour suivre de l'œil le balancement régulier de la valse; dans un coin, un vieux noble

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des environs, qui honorait la fête de 8a présence, et qui avait permis à sa fille d'ouvrir le bal ayeo le plus beau des vignerons; çà et là quelques moines de Tabbaye qui s'entretenaient avec leurs fermiers de la richesse de la récolte, tandis que quelques autres, béatement penchés sur une ebaise, les yeux demi-clos, la lèvre avinée, faisaient tourbilloni^er dans leurs tôtes leurs rêves monastiques au bruit des iastruments. Un moment les yeux du jeune cavalier s'arrêtèrent avec une douce expression de bienveillance sur ce tableau de joie innocente. Gomme un malade dévoré de fièvre, et qui trempe ses bras brûlants dans une eau fraîche et pure, il semble qu'il baigne un moment son àme dans cette pure et fraîche atmosphère de bonheur et d'insouciance où s'enivrait tout ce peuple. Mais une voix fatale ne lui permit pas longtemps cet oubli de lui-même. Ce n'était pas, à coup sûr, méchancelé noire et calculée de la part de celui qui vint l'arracher si tôt à cette douce contemplation : ce fut ce pédantisme ignoble d'un moraliste lourdaud, qui marche tête haute sans regarder où il pose le pied, et qui heurte le cœur brutalement et à son insu. Le vieux compagnon du jeune homme, en voyant le plaisir que celui-ci prenait à regarder celte fête, ne put laisser échapper cette excellente occasion de faire sa leçon. Il se pencha vers lui, et avec le sourire satisfait d'une philosophie stoKque :

— Vous voyez, lui dit-il, le bonheur est partout, quand on veut le trouver où l'on est.

Et après ces paroles, il se reprit à considérer la danse, sans s'apercevoir que déjà le jeune tiomme ne la regardait plus; qu'il avait de nouveau baissé la tête, et que ses yeux, vaguement fixés devant lui, ne voyaient plus qu'en luimême. Us eussent ainsi longtemps gardé le silence, si la satisfaction qu'éprouvait cet homme n'eOt ramené ses yeux sur son jeune compagnon pour y adn^irer l'excellent efl^t de ses paroles. Il s'étonna comme un sot, et comme un sot il se

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f&cha presque dû mal qu'il avait, TattribuaDt à un parti pris de souffrir, à uu entêtement de désespéré. Mais il parait qu'il n^avait autorité que pour tyranniser d'en bas cette vie qu'on lui avait confiée ; car il supprima toute expression de ^surprise et de mécontentement, et dit avec un ton de soumission particulière :

— Pourquoi ne pas vous mêler à cette fête ^ ce serait une

distraction pour

Un profond soupir du jeune homme l'arrêta : il avait détourné la tète sans répondre ; mais au moment oti son compagnon attendait un refus, il le vit se jeter vivement à bas de son cheval. Pendant que lui-même descendait du sien et le remettait à un domestique, le jeune homme lit quelques pas dans l'ombre, passa derrière un arbre,' le temps d'essuyer une larme, et se rapprocha de lui. Il portail alors sur son visage une austère et simple dignité.

— Vous voyez, dit-il, que je ne suis pas ingrat; vous direz, j'espère, que j'accepte avec reconnaissance les plaisirs qu'on me permet.

Il y avait dans ces paroles la résolution d'un homme qui se sent certainement mourir, et qui se résigne cependant à tous les remèdes qu'on lui offre et qu'il sait inutiles, pour ne pas être au moins accusé de sa mort. Aussitôt il entra dans la salle de bal. Il n'y avait pas fait dix pas qu'un mouvement univerpel se manifesta à son aspect; quelques gentilshommes, les fermiers, les moines, se levèrent soudainement, les joueurs d'instruments se troublèrent dans leur mesure, les valses furent presque suspendues. Un doux ringard de remercîment de la part du nouveau venu salua ce bienveillant accueil; mais tout près de lui et derrière lui, son implacable compagnon arrôla ce mouvement d'un signe de la main. Son geste et l'expresnon de son visage dirent à toute cette assemblée qu'elle ne devait rien voir et rien manifester; et l'habitude de Tobéissance est telle au coeur du

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peuple autrichien, il comprend comme si absolu tout ordre qu'il suppose venir du pouvoir, qu'au même instant tout reprit son cours régulier, danse, musique, joie ; on ne se permit plus de faire attention à celui qui arrivait, on n'osa pas même songer à être curieux. Ce coup ne pénétra pas moins avant que le précédent au cœur du jeune homme ; mais à ce uioment il faisait jour autour de lui; Torgueil couvrit la douleur : rien ne parut sur son visage. Il continua àparcourir*le bal, et pour achever toute sa victoire sur lui-môme, il se résolut à y prendre part. Quelle misérable vie pour un homme que d'employer toutes les forces de son âme à jouer le calme à propos d'une valse, que de réduire toute la puissance d'un esprit supérieur à faire choix d'une danseuse telle qu'on n'y pût rien deviner de ce qu'il sentait ! Ainsi il dédaigna de donner cette leçon à ceux qui le regardaient, d'aller dans un coin obscur chercher quelque jeune tyie délaissée, pour leur montrer que l'abandon de l'abandonné n'est pas une loi pour tout le monde. Peut-être il prêta à toutes ces âmes plus d'intelligence qu'elles n'en avaient, et peut-être ne l'eùt-on pas compris comme il craignait de l'être; mais il salisQt à son intime pensée, et depuis longtemps c'était sa seule occupation. Il chercha donc dans l'assemblée la plus belle de toutes les danseuses, la plus invitée, celle qu'on se disputait, et lui demanda de valser avec lui.

—Je ne puis'point, répondit-elle librement ; voici mon danseur pour toute la soirée.

Et elle lui montra un grand et beau vigneron qui se tenait prés d'elle. Celui-ci devint tout rouge, et, jetant un regard furtif autour de lui, il dit avec un léger tremblement daus la voix :

— Non, non, dansez avec... avec monsieur.

La jeune fille regarda son danseur avec surprise , et consulta de l'œil une vieille femme qui était à son côté, et qui

de la tète, mais en regardant aussi avec inquiétude si on TobsepCSit, lui fit un signe d'assentiment. Le triste jeune bomme devina, à la surprise de la jeune fille et au trouble du danseur et de la vieille femme, que la première ignorait qui il étaity mais que les autres le savaient ; et il leur sut bon gré, à ces pauvres gens, d'avoir eu pour lui tout le courage dont ils étaient capables. Puis» comme il avait besoin d*étre reconnaissant, il parla d'eux à sa belle danseusQ^ non pas en calculant ce qu'il pourrait faire pour eux , car il ne prévoyait pas qu'il pût les récompenser, mais pour s'en occuper et pour les mieux remercier en lui-même en les connaissant mieux. Alors, pendant qu'il suivait les tours rapides d'une valse ravissante , où les musiciens s'appliquaient du cœur, il dit à la jeune fille :

— Cette excellente femme est votre mère, n'est-ce pas?

— Hélas ! non, répondit la valseuse ; c'est la mère de mon danseur, ma mère est une Française. »

A ces mots, le jeune bomme trembla comme à une commoti(m. électrique, et sa danseuse, qui se complaisait à vafôer avec lui, tant il lui semblait plus babile et plus gracieux que son vigneron, le sentit perdre la mesure et se troubler un moment; mais il se rçmit aussitôt , et la pénétrant de son regard d'aigle, il ajouta en baissant la voix :

— Et vous, vous êtes Française aussi 1

— Non, vraiment, dit-elle ; mon père est Hongrois, et je suis née en Hongrie comme lui.

— Mais votre mère est ici, sans doute? dit le jeune bomme ; faites-la-moi voir.

— Hélas! reprit la jeune fille, elle est mortel et à son tour, elle se troubla et baissa tristement les yeux.

Le regard du jeune homme perdit tout aussitôt cette tension ardente qui l'attachait au front de cette belle enfant : il devint triste et plein de compassion ; mais elle se trompa lorsqu'elle crut que c'était pour elle qu'était cette subite pitié.

dl4 un ÉTÉ A MEUDON.

Elle ne put pas deviner qu'elle venait d'éteindre uûe espérance, une espérance bien vaine sans doute^celle de voir des yeux qui avaient vu la France/, et rien au monde ne pouvait avertir cette pauvre jeune fille que c'était sur lui-même qu'était triste ce beau et noble jeune homme. BUe voulut répondre à son intérêt, et crut lui devoir une eonfidenee en retour :

— Oui, elle est |morte voilà bientôt deux ans ; mon père n'a pu supporter plus longtemps de demeurer dans te village où nous Tavons perdue ; c'est pourquoi nous avons quitté, U y a un mois, les environs de Pétersbourg pour venir habiter auprès de Vienne.

Cette circonstance expliquait au jeune homme comment il était inconnu de celte paysanne ; mais il n'y fit point attention, et la valse s'acheva en silence. Eo reconduisant sa danseuse à la place où il l'avait prise, il vit que son compagnon parlait bas à la vieille femme, qui fit asseoir la jeune fille auprès d'elle sans lever les yeux sur lui. Il s'éloigna dé quelques pas, soupçonnant aisément les ordres qu'elle avait reçus ; mais à quelque distance, il voulut s'en assurer tout à fait, comme un homme accoutumé à souffirir et qui veut faire pénétrer jusqu'au fond de son àme toute douleur qui l'effieure. IL se retourna et vit au geste actif de la jeuue fille, qui désignait l'endroit par où il s'était échappé, qu'elle s'informait de lui, et en même temps il comprit, à la façon dont on lui répondait, qu'on lui disait l'ignorer. « Oh 1 pensat-il en lui-même, on proscrit mon nom de la curiosité innocente de cette pauvre fille, parce qu'on est sans doute informé déjà qu'il y a un peu de sang français dans ses veines. » Sans doute il eut cette pensée ; mais il n'en témoigna rien, ni par un regard de colère, ni par un mot de mépris adressé à son compagnon; seulement il s'élaûça isur son cheval, et partit comme une fièche, en disant au domestique:

— Au pafais, à \ienne I

Mais avec Vaccent d'un homme qui eût crié : A la prison, à la torture, au cachot, à la tombe! *

Le lendemain, dans la Sîille gothique d'un vieux palais, quatre personnes étaient réunies ; celle qui paraissait la plus importante était assise dans un fauteuil, le coude appuyé sur une table et la tête dans sa main ; une autre- placée devant un bureau et parcourant attentivement des papiers, les deux autres debout devant la première. L'une de celles-ci était le compagnon du jeune homme ; le vieillard qui était assis près de la table, car c'était un vieillard, releva la tête après un si long silence, et dit tristement :'

— Vraiment, je ne sais plus- quel parti prendre, monsieur le baron, et il désignait celui que nous connaissons déjà. Monsieur le baron prétend qu'i7 a paru charmé de sa promenade d'hier, et vous dites, docteur, qu'il est aujourd'hui plus triste et plus accablé que jamais ?

— C'est que l'on n'a pas fait, répondit le docteur, ce que j'avais demandé.

— Cependant, reprit le vieillard, il est libre, il sort à toute heure et va où il veut.

— Sans doute, ajouta le médecin, on a allongé la chaîne ; mais il la voit'encore. Si l'on ne peut la briser, il faut du moins essayer je la lui cacher

— Que peut-on faire de plus? dit le vieillard.

— Beaucoup, répondit le médecin; on peut le laisser seul, seul surtout dans ses promenades.

— Ce n'est pas convenable ! s'écria vivement le baron, avec le courage désespéré d'un courtisan qui croit voir supprimer son emploi.

— Est-ce prudent ? dit le vieillard en consultant du regard le silencieux personnage qui feuilletait toujours des papiers, et qui fît semblant de n'avoir pas entendu ; est-ce prudent? répéta-t-il avec un soupir.

— Je ne sais, répondit fermement le médecin, si cela est convenable et prudent, mais ce sera humain, il faut qu'il ait la liberté de son âme comme de sa personne^ ou il faut qu'il meure.

— Monsieur l s'écria le vieillard en se levant soudainement et en parcourant la chambre avec rapidité^ non, non, il ne faut pas qu'il meure I lui aussi, mourir de prison et de captivité ! Je ne veux pas, je ne veux pas ! lis diront ce qu'ils voudront; on me blâmera, on me fera la guerre, n'importe I Ohl non, non, il ne faut pas qu'il meure ainsi*; c'est bien assez de »

Et il s'arrêta peut-être devant le nom qu'il allait prononcer, peut-être aussi devant le regard quelevasur lui Thomme qui lisait les dépêches du jour. Celui-ci , après un moment de silence , après avoir consulté sur la figure du vieillard la douleur qui l'agitait^ dit d'un air de bonhomie compatissante :

— Mais tout peut s'arranger au gré du docteur. Puisqu'il croit cette liberté nécessaire à la santé de son malade , eh bien! le baron ne l'accompagnera plus; il sortira seul et comme il voudra.

— Vous croyez que c'est possible? dit le vieillard.

~ Oui vraiment, répondit Fhomme aux papiers avec un sourire où un plus adroit eût deviné une restriction.

— Je vous remercie, dit le vieillard avec joie ; c'est encore un service que vous ajoutez àtantd'autres; je vous remercie.

Puis il ajouta en se retournant vers le médecin :

— Vous devez être content, docteur; vous lui donnerez cette bonne nouvelle tout de suite, n'est-ce pas?

El tout aussitôt il sortit en saluant amicalement celui qui l'avait tiré d'embarras, et sans prendre garde à l'air consterné du baron ni au regard préoccupé du médecin. Dès que les autres acteurs de cette scène furent seuls, l'homme aux papiers dit sèchement :

— Eh bien ! monsieur, vous pouvez aller faire ce que Tempereur vous a commandé. .

Le docteur le regarda fixement^-et lui rf^pondit avec un accent où Ton sentait qu'il mettait tout son courage :

-^ Monseigneur, par pitié, ne gâtez pas votre bienfait !

Celui à qui ces paroles s'adressaient congédia le médecin avec un regard de mécontentement hautain et un geste impératif, et il demeura seul avec le baron.

— Et moi, monseigneur ? dit le courtisan avec une pt teuse lîgure de désespoir.

— Vous, lui répondit le ministre, avertissez le chef de la police que je l'attends à l'instant même.

Dans cette conférence rien ne fut convenu sans doute contre la liberté de notre jeune inconnu, dont le nom semblait si difficile à prononcer à tous ceux qui avaient à s'occuper de lui, qu'ils s'entendaient aisément en employant, pour le désigner, cette tournure de phrase qui ne va qu'aux êtres qui tiennent une place à part dans lesintérêts d'une vie. Ainsi le geôlier du masque de fer comprenait M. de Louvois, ainsi une femme entend suffisamment son amie intime à ces seuls, mots : — Que fait-il aujourd'hui ? — l'avez- vous vu? — pariez-moi de lui. En saine grammaire, ce pronom qui tient lieu d'un nom qui n'a pas été dit est une faute ; mais il est admirable comme éloquence d'un fait, car il montre à lui tout seul que ce nom qu'il remplace occupe si incessamment la pensée de chacun, qu'il est inutile de le prononcer pour en éveiller le souvenir. Donc, contre lui, contre le triste et beau jeune homme dont nous racontons cette histoire, rien n'avait été sans doute convenu, ou tout avait été si bien arrangé qu'à quelques jours de là il était seul à cheval dans les environs de Kleusterneubourg, sans que rien pût faire soupçonner qu'il ne fût pas l'homme le plus indifférent du monde à l'inquiète police autrichienne. Cette fois, il était monté sur un souple et facile andalous dont il aimait à faire

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piafier la super])e mollesse. Qu'il nowàsoU eocore permis de faire à ce sujet une réflexiou, de remarquer qu'il n'avait pas gardé son agile et vigoureux arabe. Disons môme qu'il ar* rivait rarement qu'il se 'servît plusieurs fois de suite de l'un de ses chevaux. Ceci est une bien Jutile observation; mais chez une vie stérile en événements, comme ce n'est pas dans de grandes choses qu'on peut observer Tâme qu'on veut mettre à nu, c'est dans les moindres qu'il faut savoir en saisir Tintime disposition.

^ Dans l'humanité, il ne manque pas d'existences exilées de presque toutes les affections de ce monde; ainsi, le soldat, le pauvre, le marin. Parmi celles -là, il y en a quelquesunes à qui leur insouciance rend ces affections inutiles ; il y en a d'autres qui sentent le besoin de les remplacer par des attachements bien misérables en apparence, mais qui prennent sur ces hommes tout le pouvoir des liens qui leur manquent. Ainsi, quelquefois le soldat aima son cheval, le pauvre son chien, le marinson vaisseau. Il y en a aussi dont l'orgueilleuse exigence ne veut rien, parce qu'elle ne peut avoir tout. A ces âmes, il faut ig malheur tout entier de leur destinée. Pour elles, aimer quelque chose, si petite qu'elle soit, ce serait fournir une excuse au sort, ce serait donner a ceux qui ne cherchen-t qu'un prétexte à n'avoir ni remords ni pitié, le droit de dire à tous propos : « Mais qu'a-til besoin de gloire; il passe tous ses jours à la chasse? que lui servirait d'avoir un ami? il est heureux lorsqu'il monte son cheval de choix. » C'est pour cela,c'est parce qu'il savait

• qu'on épiait dans sa vie un sourire pour crier au bonheur, une préférence pour en faire une passion ; c'est pour cela qu'il s'était même interdit d'avoir une occupation favorite^ un cheval, un chien, un meuble préféré. 11 s'indignait de cette infâme prétention de lui remplacer par un jouet l'avenir qu'on lui avait arraché ; il s'indignait bien plus de ce qu'on pût faire croire qu'il avait accepté l'échange.

DM NOV. liO

ik iour-là cepeadant il courait au fiolril» tivrast soa ^e et soQ corps à la liberté de la solitude, u'ayant poiat de comédie à jouer, car il n'était en spectacle à personne ; maître d'être impatient ou rêveur à son gré, de s'agiter avec fureur ou de cheminer paisiblement selon la pensée qui l'occupait, de lakser tomber sa tête, sur sa poitrine avec d'amers soupir», ou de la releyer au soleil avec de longue aspirations comme pour lui demander de l'air, de la chaleur, de la vie, de l'espoir. Sa promenade s'était passée de cette façon, et il en éprouvait un bien-être tout nouveau, tant le malheur e^ la ieuHesse demandât peu à la vie pour en faire une joie puissante. Tout à coup, comme il rasait au galop la longue avenue d'un boi&^ il entendit un cri au détour d'une allée qui oroisait Celle où il se trouvais, et vit reculer épouvantée une jeune iille qti s'était presque jetée en courant sous les pieds desoncheval.il s'arrêta pour s'excuser, Mais^vec cette disposition habituelle de ne rencontrer qu'avec déplaisir tout être qui pouvait lui donner le nom qu'il portait et qu'il détestait, il fut vivement contrarié lorsque la jeune paysanne se prit à le considérer comme quelqu'un qu'on reconnaît, et qu'elle lui dit avec un doux sourire et une voix encore tremblante :

. — Ah, mon Dieu 1 que vous m'avez fait peur, monsieur I

Le regard de la jeune fille disait qu'elle le connaissait ; ce mot de monsieur pouvait faire croire qu'elle ne savait à qui elle parlait. Dans ce doute, il la regarda à son tour, et se mp^apour les avoir vus quelque part les traits charmants de cette belle enfant. Elle devina sa pensée, et, y répondant nâiveineat sans qu'il la lui eût dite, elle reprit :

— Voiffl ne me reconnaissez pas ? oh I c'est mal, je vous re- 'Cimflais bien^ moi.

M y avait dans ces paroles et dans l'accent dont elles fureBt ptoBOQcées uhe si naïve coquetterie de femme, un si ifttfaDge teC A libre reproche d'ingratitude pour avoir été si

220 UN ÉTÉ A MEUDOlf.

vite oubliée, que le jeuue cavalier se prit à sourire, et cpill lui répondit gracieusement :

— Sans doute, j'ai le tort de ne pas savoir qui vous êtes, mais je n'ai pas celui d'avoir oublié que j'ai déjà vu une si belle personne.

La jeune Me devint toute rouge en «ourlant; elle baissa

les yeux. Puis, s'approcbant doucement du cheval immobile,

elle posa sa main sur la crinière, et relevant doucement sa

tête et ses regards sur le jeune inconnu, elle lui dit comme

"avec amitié :

— Je suis votre danseuse de la fête de Kleusterneubourg. Sous un mouvement involontaire, le cheval se recula de

deux pas, et la figure du maître se rembrunit soudainement. La pauvre 'paysanne en devint toute sérieuse. Elle demeura devant lui, droite et isolée ; et lorsqu'il lui dit d'une voix grave et sévère :

— Ah ! oui, vous êtes la fille d'une Française; n'est-ce pas? Elle lui répondit presque avec tristesse :

— Oui, monsieur.

— Vous êtes Hongroise?

—Oui, monsieur.

Mais ce souvenir exact de leur entretien, ce souvenir qu'il semblait qu'elle eût accepté avec joie un instant avant, ne lui fit pas relever ses yeux qu'elle tenait humblemen t fixés à terre ; tant elle éprouvait de surprise et de crainte de l'effet de ses premières paroles. Le jeuoe homme remarqua ce changement, et comme il n'avait point voulu blesser cette enfant ni repous. ser sa douce confiance, il crut devoir lui faire une question dont la réponse ramènerait la jolie causeuse à sa facile familiarité-

— Et vous vous promenez souvent dans ces bois?

— J'y passe tous les jours à cette heure, mais je ne m'y promène pas, répondit-elle avec un léger mouvement de tête, comme fâchée de ce qu'après ne l'avoir pas reconnue on la soupçonnait encore d'une habitude de désœuvrement.

J'y passe tous les jours pour «tller à l'abbaye chercher des remèdes pour mon pauvre père, qui est malade.

Cette réponse était bien simple, elle était Texpression bien ordioaire d'une circoDStaace bien ordinaire; mais il y a des êtres chez Texistence desquels toute parole éveille un écho de douleur : il y a aussi des hasards qui font qu'entre deux personnes qui ne se connaissent pas^ aucun mot ne peut rester indifférent. C'est ce qui arriva de la réponse de la jeune iille. Elle jeta une sombre tristesse sur le front de celui qui récoutait, et comme elle se hasarda à le regarder, elle en fut toute saisie, tandis que lui, comme s'il se parlait à lui-même» et non pas à elle, répéta tristement :

— Vous allez chercher des remèdes pour votre pauvre père mstlade?

— Oui... oui, monsieur... répondit-elle en le considérant attentivement.

— Pour votre père, continua-t-il en accentuant amèrement ?es paroles sans pourtant élever la voix, pour votre père,

I que vous voyez tous les jours! pour votre père, qui guérira ! l —Je l'espère, dit-elle en levant les yeux au ciel.

— Ëh bien! reprit .le jeune homme le visage tout ému et ultendii, pardonnez-moi de vous avoir attardée d'une miuute dans raccomplissenieut de ce saint devoir.

Et tout aussitôt il lança son cheval au galop en laissant la paysanne si stupéfaite de ce brusque départ, que lorsqu'il tourna dans la première allée qui s'offrit à lui, il la vit immobile à la place où il l'avait laissée^ et le suivant attentivement des yeux.

Sans doute, cette rencontre ne laissa aucune trace ni aucun désir dans l'esprit préoccupé de cet être singulier, car durant tous les jours qui la suivirent, il dirigea sa promenade de divers côtés, assez loin de cet endroit des environs de Vienne pour n'y pas repasser, assez près pour ne point I paraître la fuir. Quelques semaines après, cependant, la so-

litude de cetle ktréi Ty luiiiensu La régularité avec laquelle il distribuait i'ei]||)k}i de son temps lirque ce fut ù ia même heure. Gomme il suivait la même avenue que la première fois , il entendit à l'angle de Tallée où il allait arriver la course d'une femme et sa respiration haletante. Il arrêta son clieval pour la laisser passer^ mais celle qui courait s'arrêta aussi dès qu'elle fut près de lui, et lui dit avec cette facile naïveté d'une enfant de seize ans:

— Ah! j'étais bien sûre que c'était vous, quoique vous ayez un cheval gris au lieu de ce bel andalous nw que vous montiez l'autre jour.

— Vous m'avez donc vu de loin?

— Oui, à travers les arbres ; mais je n'étais pas bien sure que ce fût vojis, c'est pour ça que j'ai couru.. ^

~ Pour nie vpir? dit le jeune homme, à qui tant de douce franchise charmait le cœur.

La pauvre fille devint si confuse qu'une larme vint presque mouiller ses paupières baissées. Elle se tut, et lui, pour venir à son secours, faisant un effort sur son habitude de silence, lui dit :

— Et votre père, va-l-il mieux? .

-- Oh ! bien mieux ! dit la pauvre enfant avec une effusion de reconnaissance pour ce mot qui venait en aide à son trouble. Ce n'est pas une maladie, ce sont de vieilles blessures qui le font souffrir.

— Votre père a été militaire?

— Oui, monsieur, jusqu'en 4815.

On eût dit que chaque mot avait pour notreiuconnu une signification à part.Ce mot de mil huit cent quinze Je troubla, et il ajouta avec une expression sévère de dédadn :

— Et votre père est Hongrois?

— Vous le savez bien, reprit-elle en s'approdiant de lui. ~ Adieu, adieu 1 lui cria-tril rapidement, votre père vous

attend ! !

Et ii s'ékMgna aussi brusquement que la première fois, mais sans retourner la tête, sans curiosité pour celle pauvre paysanne qui le regardait fuir.

Ce jour-là, il emporta assurément le souvenir de cette rencontre ; mais ce fut sans doute avec cette indifférence qu'on a pour tout événement qu'on ne remarque que parce qu'il est répété. La vie de cet homme était si singulièrement posée, et lui-môme s'en était fait un fantôme si redoutable, qu'il ne lui vint pas à la pensée que rien d'ordinaire pût y prendre place, ni de lui aux autres, ni des autres à luimême. Cependant lorsquef deux jours après, en traversant le bois à la même heure et à la même place, il y trouva encore la jeune fille, il prit garde à ce hasard, et lorsqu'elle l'aborda en lui disant avec curiosité :

— Vous n'êtes pas venu hier?

Il vit bien qu'il y avait une préoccupation formelle de cette jeune fille à son égard. Peut-être l'avail-elle espéré, peutêtre attendu, et pour la première fois il ne sut pas mauvais gré à quelqu'un de s'enquérir de lui. Etait-ce parce qu'il était assuré qu'elle ne le connaissait pas? était-ce parce que cette franchise de curiosité, car il traduisit ainsi cette préoccupation, lui paraissait charmante, à lui qui vivait dans un monde où tout était apprêt et convention ? Il serait bien dif- Gcile de l'expliquer, tant sont inappréciables sur le co^jr les premières atteintes de la passion qui doit le pénétrer, comme sur le rocher les premières marques de la goutte d'eau qui le percera un jour. Cependant rien ne l'intéressait à cette rencontre, et s'il revint le lendemain, s'il revint plusieurs jours de suite, c'est que vraiment cette jeune fille avait raison lorsqu'elle lui disait que cette promenade était la plus belle des environs de Vienne. Ainsi se passa toute une semaine où à chaque jour ils s'arrêtèrent quelques minutes; mais rien de plus intime ne s'établit entre eux, si ce n'est l'habitude de se rencontrer. Seulement il avait appris

qu'elle s'appelait Catherine, et son père Tillmann, et que sa santé se rétablissait tous les jours. Peut-^tre la moindre occupation imposée au jeune inconnu, le plus frivole accident arrivé à cette jeune fille, eussent rompu cette habitude pour ne la laisser dans leur vie que comme un souvenir léger sans émotion ni regret, si un mot, qui eût pu être prononcé plus t6t, n'eût réveillé ces soudaines réticences qui avaient rompu leurs premiers entretiens, et que Catherine ne remarquait déjà plus. Le jour que cela arriva, c'était un samedi, elle aborda le jeune cavalier avec une charmante mine de tristesse : «

— Vous ne savez pas? lui dit-^lle, je suis bien contrariée-, il faut que j'aille me divertir demain.

— Comment cela? reprit le jeune homme en riant presque de sa phrase.

— C'est que madame Apsberg,vous savez bien, celle que vous preniez pour ma mère, est venue m'inviter à la fête de son village, et mon père a consenti à m'y laisser aller.

— Eh bien ! dit le jeune homme en souriant encore.

— Eh bien î répliqua-t-elle toute fâchée de ce qu'elle n'était pas comprise, eh bien! si j'y vais^ je ne pourrai pas venir demain.

A tout autre âge qu'à vingt ans, pour un autre cœur que pour celui ù qui ces paroles s'adressaient, elles eussent été un aveu complet d'un amour qui s'ignore. Mais lui n'avait jamais tant rêvé pour sa vie, et il lui suffit d'y croire un naïf intérêt à sa rencontre pour qu'il en filt reconnaissant ; et pour remercier cette enfant de cet innocent intérêt, il fit plus pour elle qu'il n'avait fait jusque là pour personne, il lui engagea une heure de son avenir, et lui répondit avec une douce complaisance :

— Eh bienl ce sera pour lundi.

— Ah 1 bien oui, dit-elle avec joie, pour lundi ; mais alors

de bonne heure, n'est-ce pas? car j'ai bien des choses à vous

dire.

— Oui, de bonne heure, reprit-il avec un doux sourire de consentement ; et comme elle s'éloignait en lui souriant aussi:

— Adieu, Catherine, lui dit-il.

— Adieu, monsieur!... Puis elle s'arrêta, et revenant sur ses pas, elle ajouta avec son facile et habituel abandon :

— Dites-moi donc votre nom?

— Mon nom ! s'écria-t-il en tressaillant et en jetant sur la jeune fille un regard désespéré; mon nom! ajouta-t-il en parcourant la forêt d'un regard encore plus terrible et farouche ; mon nom ! Puis il se tut, et après s'être laissé aller à une sorte de rire amer, il ajouta : Mon nom I je n'en ai pas!

La jeune fille, à cette expression cruelle, à cette réponse inconcevable, se recula avec épouvante et le regarda presque comme un insensé, mais avec l'expression dévouée d'une ardente pitié ; et lui, pendant ce temps, en voyant le résultat de ses paroles, en calculant que pour lui tout bonheur, de si petit prix qu'il fût, si caché qu'il pût être, avait à tout instant un danger de périr, une chance de se briser contre la fataUté de sa vie, lui-même se prit aussi en pitié : il prit en pitié cette douce habitude de s'oublier lui-même, qu'il avait contractée avec cette jeune fille et qu'un mot venait de rompre si violemment, et il lui dit avec désespoir et en s'éloignant d'elle lentement :

— Ah 1 pourquoi m'avez-vous demandé mon nom ?

Ce jour-là ce ne fut pas paisiblement qu'il retourna h Vienne ; ce fut comme un condamné éveillé et qui a rêvé la vie, comme un prisonnier qui a touché la tiberté. Alors, et eans pitié stérile, sans lâcheté pour lui-même, il examina sa probable destinée et se blâma impérieusement de l'avoir détournée un moment de ce régime d'abandon auquel il Tais.

22ft UN ÉTÉ A MEUDON.

vait vouée depuis longtemps; el ce blâme ne fut pas pour la douleur qu'il en éprouvait, car il l'accepta comme une leçon de prudence, mais pour celle qu'il allait causer; car il était arrivé à s'interroger sérieusement sur ses rapports avec celte pauvre fille. Il repassa dans son esprit chaque geste, chaque mot de leurs entretiens, et il y reconnut enfin de l'amour, de l'amour qu'il allait désespérer et briser; car, selon son âme, il devait le faire, il considérait comme un crime d'attacher une vie à la sienne par quelque lien que ce fût. Il se railla amèrement de s'être si maladroitement laissé aller à être heureux, se donnant cependant pour excuse qu'il ne s'en était pas aperçu, et qu'il n'avait pas au moins commis cette faute de s'en faire une espérance. Mais cette force qu'il avait contre lui, il ne l'avait pas contre Catherine; il la plaignait, voyaht bien que tout était fini entre eux, du moins d'après sa propre résolution. H n'avait pas douté un moment qu'il ne dût rompre ces entrevues, auxquelles il prenait tant de charme ; mais il ne savait comment le faire. Devait-il ne plus ^ retourner et laisser Catherine l'attendre , la pauvre fille ? C'était brutalité et ingralitudp. Fallait-il la revoir et lui dire un étemel adieu? Ceci semblait paturel et convenable : les prétextes ne paan- (jyaieiît pas à une absence, et cette attente de chaque jour, chaque jour déçue et plus affreuse que le désespoir décidé, ne resterait pas au moins au cœur de Catherine. Cette conduite était la seule à suivre, et ce fut cependant pour la première qu'il se décida, (^est qu'en agitant ainsi qvec lui- %^ même les plus intimes secrets de son cœur, il s'aperçut peut-être qu'il lui fallait moins de courage pour ne plus •revoir Catherine que pour la revoir et la quitter. Aussi il se résolut à dire en son âme un éternel adieu à ces heures sans nuage qui avaient éclairé sa vijB. Le lendemain il était inébranlable dans sa résolution, et le jour du rendez-vous venu, il le passa à Vienne chez lui, pour qu'aucun hasard

ne le jetât à cette rencontre, jusqu'à l'heure où il savait bien que Catherine était rentrée depuis longtemps. Alors il monta à cheval, et sûr d'être seul au coin de celte avenue dont le souvenir devait lui rester, comme au cœur d'un homme perdu sur la mer celui d'une terre où il pouvait aborder, ai^arue un moment et disparue aussitôt, il alla vers le bois accoutumé, mais si lentement que la nuit était presque close quand il y pénétra, mais bien assuré qu'à l'endroit désert maîfitenant qu'il allait chercher, rien ne manquerait, à quelque heure qu'il arrivât. Rien n'y manquait véritablement, rien, pas môme Catherine, qui, dès qu'*e l'aperçut au bout de l'allée, agita son mouchoir; et lui, honteux et ravi, emporté par un remords ou par un désir, précipita vers elle le vol de son cheval, et dès qu'il put l'entendre :

— Mon Dieu I lui dit-eHe, comme vous venez tard !

— Vous m'attendiez! s'écria-t-il.

-— Depuis ce matin, reprit-elle vivement, et j'avais tant de choses à vous dire ; maintenant je ne puis plus, car mon père m'attend, sans doute. Il me croit morte peut-être!!! Mais demain !

• — Demain 1 dit le jeune hoiLme avec incertitude.

— Il le^faut bien, puisque je ne puis vous parler. Ah! ditelle avec on singulier mouvement de désespoir, c'est que nous allons avoir beaucoup à souffrir.

Ce mot, si franchement échappé, et qui montrait sans détour leur existence intimement liée dans l'àme de la jeune tille, ce mot pénétra vivement dans le cœur du jeune homme; il lui fit venir aux yeux des larmes de tristesse et de joie; mais un reste de sa sévère résolution résistait encore en luimême, et lui mspira de chercher à refuser ce rendez-vous.

— Mais demain! dit-il en hésitant, demain! je ne sais....

— Oh! s'écria-telle en l'interrompant, demain je pourrai * attendre, je m'arrangerai pour attendre. Je vous attendrai

tant qu'il le faudra.

aS8 « UN ÉTÉ A MÊUDON.

Et aussitôt elle s'enfuit avant qu'il eût pu lui répondre, s'il en eût eu la force ou la volonté.

Le lendemain il était le premier au rendez-vous. C'est que dans toutes choses de ce monde, il y a une heure fatale où elles se serrent ou se dénouent à jamais. Ainsi, que la journée de la veille se fût' tout entière passée sans revoir Catherine, et c'en était fait pour ne plus la revoir; mais il l'avait revue, et c'en était fait aussi , mais pour qu'il la revit sans cesse. Et maintenant qu'après s'être laissé mener k son insu par le naïf entraînement de cette enfant dans une voie d'amour, il prêtait le parti d'y marcher de sa volonté, il lui convenait d'y être le premier. Cette longue attente de la veille, qu'il avait san& le vouloir imposée à cette jeune fille, et qui lui avait valu l'aveu palpitant de son innocente adoration, cette attente qu'un habile séducteur n'eût pas plus heureusement calculée, il eût trouvé coup'àble de la renouveler: il y eût eu mensonge de son amour dii moment qu'il se mettait de moitié dans les espérances de la jeune fille, il vint donc le premier. Elle ne l'en remercia pas plus qu'elle ne lui avait reproché son retard de la veille. Cette enfant, qui se donnait si entièrement à la tyrannie d'un sentiment qu'elle ne comprenait pas, n'avait pas songé un instant que celui qui en était l'objet pût faire moins qu'elle ne faisait; et s'il venait de bonne heure ce jour-là comme il était venu tard la veille, optait sans doute parce qu'il n'avait pu faire aulre- •ment. Pour la première fois, il était descendu de cheval, et marchait à grands pas dans l'allée par où elle devait arriver. Elle s'arrêta de loin, car elle ne le reconnut pas ainsi. Il y a dans toutes les choses qui se gravent dans la mémoire ou le cœur un certain aspect sous lequel on les adopte; c'est celui qui survit dans l'âme à travers les changements que le temps ou les habitudes amènent à leur suite, c'est celui sous lequel on rêve à une personne, celui sous lequel on l'attend; et souvent il faut quelque réflexion pour nous avertir qu'une

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ciicoDStance a dû le cbanger. Ainsi pour Gatberiue, cet homme à pied, à la taille haute et élancée, et marchant activement, ne fut pas dès l'abord celui qu'elle attendait; mais à rinstant même elle rennt de sa surprise, et accourut.

— Eh bien ! dit-elle en Tabordant, mon père est guéri tout à fait, je ne vais plus avoir de prétexte pour sortir ; comment ferons-nous pour nous voir? •

Devait-il répondre : « Eh bien ! nous ne nous reverrons plus! » Qui oserait dans un conte d'imagination prêter à un cœujr de vingt ans cette froide et misérable réponse?;Qui pourrait en lisant cette histoire véritable blâmer celui qui ne se sentit pas la force de la faire? Et d'ailleurs, c'était une puissance dont il est difficile de se faire une idée, que celle de cette jeune fille avançant à l'étourdie dans une passion sérieuse, et entraînant avec elle celui qu'elle aimait, bien plus rapidement que n'eût fait (e manège de la plus adroite coquette; car déjà elle avait établi entre eux toutes les exigences d'une complicité de cœur, toutes les conséquences de ces mots : Je vous aime, vous m'aimez I nous devons nous revoir à tout prix! et cela sans que ces mots eussent ^été véritablement prononcés; peut-être y avait-il aussi dans le naïf abandon de la jeune fille une force étrangère dont plus tard le dénoûment jje cette aventure nous expliquera le secret. Cependant le jeune homme se taisait, n'osant offrir aucun moyen ou craignant même d'en chercher. Elle se taisait aussi ; m<us rassemblant, pour les lui proposer, toutes les précautions qu^elle avait imaginées :

— Voici à quoi j'ai pensé, lui dit-elle; avant, que mon père fût malade, il avait coutume de sortir tous les soirs et de ne rentrer que bien avant dans la nuit. Depuis quelques jours qu'il peut travailler, il a repris cette habitude, et voilà maintenant les seules heures où je puisse être libre. L'êtes-vous aussi?

— Libre 1 reprit le jeune homme avec un sourire rêveur, moi, libre ! Puis il sembla secouer la pensée qui l'attrigtait,

et il ajouta, en regardant Catherine avec amour : Je le serai du moins pour vous I

— Eh bien ! reprit-elle vivement, le soir, après sept heures, je pourrai me trouver, non pas ici, car à ce moment les paysans passent par cette avenue pour rentrer au village, mais un peu plus loin, là-bas, dans un taillis écarté où ne pénètre jamais personne. Venez, je vais vous le montrer.

A ce moment elle passa son bras dans celui du jeune homme et l'entraîna doucement; tandis que lui, la dominant de sa taille élevée, et penchant vers elle sou front et ses yeux mélancoliques, ne put s'empêcher de lui dire avec une émotion profonde :

« Ah! Catherine, que vous êtes bonne! »

Il ne lui eût pas dit davantage en lui prononçant les véritables mots de sa pensée : Oh! Catherine, que je vpus aime I Et peut-être alors l'eùt-il alarmée sur ce qu'elle faisait; mais drjà il avait besoin de cet amour, il en comprenait toute l'innucence et il le ménageait avec ce sûr instinct du cœur dont la délicatesse est un inystère même pour celui qui la met dans ses actions. Ils arrivèrent aiusi à cet endroit choisi, si bien choisi, si parfaitement examiné, qu'elle lui détailla en un moment comnient on pouvait y arriver de tous côtés sans être vu du dehors, et en sortir de même, et comment on y pouvait aisément obsçrver ceux qui en approchaient. Puis, quand tout fut dit sur ce sujet, ils^revinrent en silence vers l'endroit qu'ils avaient quitté. Pourquoi ce silence, et que devaient-ils se dire le lendemain qu'ils ne pussent se le contier tout de suite? Rien, sans doute. Mais leur existence si calme, ce changement de quelques heures et de quelques pas était comme une grande résolution pour laquelle ils réservaient une conversation particulière, et leur retenue à ce moment élait comme un mystérieux rendez-vous pris de • cœur à cœur pour ne parler que le lendemain. Us en étaient là de leur émotion lorsque, revenu à l'allée accoutumée, le

jeune homme vit près de son clieval, qu'il avait attaché à un arbre, un officier qui paraissait l'attendre. A cet aspect, le visage du jeune homme se couvrit d une vive rougeur; mais le regard hautain qu'il jeta sur cet officier laissait voir suffisamment que ce n'était pas pour lui qu'il rougissait.

— Monseigneur! dit l'officier. Mais un signe l'avertit que ce titre était maladroitement placé en cette circonstance, et le jeune homme s'écria brusquement :

— Eh bien! que me voulez -vous, monsieur? L'officierreprit sans se troubler, et en faisant pour ainsi

dire servir le titre indiscret dont il s'était servi à déguiser sa maladresse :

— Monseigneur l'archiduc Charles vous attend , monsieur.

— Mons... Et en voyant le regard curieux dont Catherine les écoutait, l'inconnu supprima aussi le mot qu'il allait prononcer, et se hâta d'ajouter avec un empressement bienveillant : — Eh bien 1 monsieur, dans une heure je serai près de lui. Je vous remercie. L'officier s'inclina profondément et s'éloigna au galop. Le jeune homme se retourna vers Catherine qui le considérait avec un étonnement alarmé, et qui lui dit avec un soupir :

— J'ai cru que c'était vous qu'il appelait monseigneu r I

— Et cela vous étonnait, sans doute?

— Je ne sais pas; je suis bien aise que ce ne soit pas vous.

— Vous avez entendu que ce n'était pas moi?

— Oui, oui, vraiment. Cependant vous êtes un seigneur de la cour, » ajouta-t-elle sans perdre la timidité qui avait remplacé sa douce confiance. Le jeune homme sourit doucement, tant cette crainte le charmait, et il lépondit :

— Un seigneur de la cour? Pas précisément cela...

— Un officier de Tarchiduc, n'est-ce pas? dit Catherine en reprenant un peu de hardiesse.

— Oui... à peu près.

— Mais pas un officier très-élevé, n*e8l-ce pas? Vous

Mi UN ÉTÉ A MEUDON.

n*étes pas colonel? Vous n'ôtes pas major? Vous êtes...

— Sous-lieutenant, peut-être? lui dit-il en souriant.

— Oui, c'est cela, reprit-elle vivement, sous lieutenant I... Je m'en doutais bien.

Et 1ui> devinant qu'elle l'avait ainsi placé dans son àme, qu'elle l'avait ainsi rapproché d'elle, et avait mis sa vie à la portée de la sienne pour pouvoir plus aisément rêver à une chance d'être aimée, lui n'osa pas lui dire le contraire ; et comme il se taisait, il fut bien établi entre eux qu'il était souslieutenant attaché à l'archiduc Charles; et ils allaient se séparer sans se rien dire de plus lorsqu'elle s'écria vivement :

— Mais comment a-t-on su que vous étiez ici?

Cette observation frappa le jeune homme d'une cruelle surprise; il regarda un moment autour de lui avec une expression de vive indignation, et il reprit en réfléchissant soudainement :

— Comment Tont-ils su, en effet?

— Vous en avez parlé à quelqu'un? lui dit Catherine, comme si elle lui rappelait une indiscrétion passée, mais qu'il ne commettrait plus maintenant.

— A quelqu'un? répéta-l-il; ai-je quelqu'un à qui parler de vous, à qui parler de moi? lui répondant ainsi comme si elle savait le secret de sa vie, comme si elle pouvait le comprendre ; puis il ajouta :

— Mais, vous-même?

— Moi! dit-elle en baissant les yeux, moi! je l'ai caché môme à mon père; et si mon confesseur le sait, si je lui ai avoué qne je vous rencontrais tous les jours, c'est parce qu'il m'a demandé si je n'aimais pas quelqu'un.

Et la pauvre enfant était si honteuse et lui si préoccupé qu'ils ne s'aperçurent ni l'un ni l'autre de l'aveu complet que renfermaient ces paroles.

— Mais vous ne lui avez pas dit mon nom? s'écria- t-il vivement.

— Votre nomi reprit-elle en baissant les yeux tristement, votre nom I

— Ah I vQus avez raison, dit-il en se rappelant qu'elle n'avait pas même un nom à répéter dans ses rêves, un nom à invoquer dans ses tristesses; vous avez raison, il faut que je retourne à Vienne; que je sache qui m'a trahi. Adieu, Catherine I Et comme il s'éloignait sans la regarder, elle se prit à pleurer, et lui dît avec un sanglot :

— Adieu, monsieur.

il se retourna, vit les larmes qui descendaient à larges gouttes sur sa figure triste, et lui répondit tendrement :

— A demain.

Un sourire de joie traversa les larmes de la jeune fille. Ce fut toute sa réponse, et elle le regarda s'éloigner, joyeuse et tout d'un coup débarrassée, par cel espoir de le voir le lendemain, des craintes qui la tourmentaient un instant avant. Le jeune homme, au contraire, les emportait avec lui. Il cherchait à découvrir par quel espionnage si adroit et si inaperçu on avait trouvé si précisément l'endroit de ses rendezvous. Il éprouvait une vive irritation de cette surveillance à laqueTle il croyait avoir échappé, non pas en ce qu'elle était une tyrannie politique, comme autrefois, mais parce qu'elle blessait sans commisération la pudeur de son amour. Peu à peu toutes les douleurs de sa position se réveillèrent en lui, et il discutait dans sa pensée s'il reverrait jamais Catherine, lorsqu'il entra chez l'archiduc Charles. L'idée qu'on pouvait raconter quelque chose de lui, l'idée qu'on pouvait l'approuver ou le blâmer lui était insupportable, et il frémit de rage à la supposition qu'on en pouvait causer frivolement comme d'une nouvelle de salon, ou qu'on en pouvait rire entre soi. Jeter son nom à la buriosité et à la raillerie de tous ces courtisans qu'il méprisait, mieux valait, selon lui, fuir Catherine, ne plus la revoir ; et peut-être il eût pris cette résolution désespérée si un seul mot de l'archiduc Charles lui eût

laissé entendre qu'on savait son secret. Ce f\x\ ^^^ c^tW censée qu'il Taborda.

— Mon enfant, lui dit Tarchiduc, je Yom ai f^it ajj^p^leç cour vous donner un avis.

— Je suis, prêt à le recevoir, repoAdil, le, jeune ^omme avec, quelque réserve.

— Ecoulez-moi biçn, et ne voye;^ dans mes paroles aucuu désir de vous pousser à entreprendre ce q^ui iji'ei>trerait çoint dans, vos desseins, ni de yous dét,our];iei^ de ce (^ vi<f)us . auriez entrepris. U y a des. choses daos^ les affaiies. de c^ monde pour lesquelles on ne doit consulter que soi-çttôme, et lorsqu'on est arrivé à l'heure de jouer sa, destinée, personne, selon mon avis, n'a le droit d'influencer par un coaseil, lar résolution que l'on veut prendre ;, c'est ui^ç. ïespousabilité q^uç la tendresse la plus profonde ne peut et ne doit ^ encourir : or, mon enfant, écoutez ce que je vais vous raconter. Je vous le dis comme un mari^ qui arpve à tçjcri? et q^ui raconte qu'il a vu un ropher red,ou,t^lç à tel endroit de la m^er, sans savoir si celui qjui récou,te a l'intention oi^ non de s'embarquer. . ♦

Les précautions, de l'archiduc, l'émotioa solennelle qui perçait en lui, malgré ses efforts pour, paraître calme, étonnèrent le jeune homme, et cljangèrent son humeur en attention sérieuse. L'archiduc continua :

— Un homme a sollicité mon audipnce ce malin ; je Tai fait introduire. Dès que nous avons été seuls, il m'a remis up papier écrit que j'ai lu attentivement. Lorsque j'en ai ei^ fini la lecture, il s'est approché et m'a dit : « Je «l'appelle.- — Je n'ai rien lu, lui ai-je dit; » et, l'iulerrompant aussitôt : « Je ne veux pas savoir votre nom. * 11 m'a regardé eo silence, puis il a repris son papier, et m'a répondu : u. C'est juste, c'est à un autre que je dois m'adres3er; » et il est sorti. Cet autrq, mon enfant, c'est vous.

— Moi? s'écria le jeune homme étonné.

— Vquq, Ce qu*eaferroait ce papier, tous le devinez aisément. Rien n'est fini en France, et peut-être que de vieux et vaillants amis !..•

— Ah ! s'écria Je jeuofi homme avec une jpie qui vibrait convulsivement dans son regard et sur son front où s'ôpanouissaient de hautaines espérances, ah ! des Français !

— Peut-être aussi... des intrigants subalternes...

Un second cri, mais de funeste désespoir, interrompit encore Tarchiduc, qui s'épouvanta également de l'extrême de ces deux émotions, et se hHU d'ajouter :

— Mon enfant, mon enfant, j'en ai plus dit que]e ne voulais. A^a place je ne puis avoir d'opinion; tout m'est interdit, si ce n'est de vous aimer et de vous avertir. Lorsque cet homme est sorti je l'ai vu, à travers celte fenêtre, traverser la cour de ce palais. Il y a rencontré un homme avec lequel il a causé un moment. Cet homme est un moine de Kleustemeubourg, cet homme est une créature de M*'*. Vos fréquentes absences m'alarmaient : j'en ignore l'objet; mais je vous devais cet avis, je vous Tai donné le plus tôt que j'ai pifc.

— Et je ne vous demande plus rien, répondit tristement le jeune homme, et comprends que je ne puis rien vous dire. L'avenir n'a que deux issues pour moi, la tombe ou la France; et qui sait si c'est moi qui pourrais choisir?

Alors l'enfant et le vieillard se quittèrent. Mais cette conversation avait répoussé bien loin le souvenir de Catherine ; elle préoccupa longuement l'esprit du jeune homme; mais à force d'y penser, il se souvint comment elle était arrivée, et il reconnut qu'elle n'avait aucun rapport avec ses rendezvous habituels, et que si l'oftlcier de l'archiduc l'avait si bien reucoptré, il avait été guidé ou par le hasard ou par quelques indices fortuits. Ce fut dans ce choc de mille pensées si disscn^blables que s'écoula pour lui cette journée et celle du lendemain.

^ Deux jours après, un entretien de tout autre genre amt lieu entre le baron et le ministre silencieux dont nous avoas parié au commencement de celte histoire. Le baron s'était fait annoncer de grand malin chez le ministre, qu'il trouva déjà occupé au travail, ce qui n'étonna pas médiocrement le courtisan, qui s'était fait du pouvoir une idée d'oisiveté et de repos chèrement rétribués. Le baron aborda le ministre avec une importance si prodigieusement mystérieuse que celui-ci perdit une bonne seconde à le regarder: puis, baissant la voix et hochant la tète avec gravité :

— Eh bien ! monsieur? fit le baron.

— Eh bien! monsieur? reprit le ministre.

— Eh bien ! il est sorti hier à sept heures et n'esl; rentré qu'à une heure dans la nuit.

Tout Allemand que fût le ministre, il ne put pas s'cmpôcher de rire au nez du baron ; et celui-ci, qui avait apporté sa confidence en hâte et comme une nouvelle d'État qui intéressait le monde dans ses quatre parties, en la voyant ainsi cavalièrement accueillie, ne put pas non plus s'empêcher de croire un moment ou que les facultés du vieux ministre baissaient, ou qu'il préparait une guerre générale, oiffnôme qu'il trahissait. Une seule pensée ne lui vint pas, c'est qu'il était un sot, et qu on se moquait de lui. Mais un sot est toujours un malheur en toutes choses; un sot dérange les plus habiles combinaisons des plus fins politiques; un sot évente un projet qu'il ne sait pas ; un sot vous tue en jouant avec Tarme qui tremblerait peut-être dans la main d'un assassin ; un sot vous attire dans les filets de son imbécillité, et y prend votre secret, que vous vous seriez bien gardé de confier à un individu capable de le comprendre. Et voici comoijnt cela arriva entre le ministre habile et le courtisan idiot.

— Eh bien ! dit le ministre, il est sorti hier soir, et il sortira ce soir, et demain, et tous les jours.

Aucun homme n'a une grande finesse sans une grande va-

Dite. Cette Yanité a deux manières de s'exercer. Vis-àvis des hommes rusés elle est discrète et patiente, et elle attend du succès des événements que la finesse prépare le jour du triomphe, assurée qu'est la vanité que la finesse sera dignement comprise. Vis-à-vis d'un sot, au contraire, elle n'a rien à espérer de sa pénétration, ni avant ni après les événements ; alors elle devient imprudente, elle laisse échapper quelque chose de ses calculs pour se faire apprécier, et si la sottise est dure à percer, elle va jusqu'à se trahir ; elle met les points sur les i à l'admiration qu'elle demande, et elle se laisse aller à dire :

« Eh bien ! ne faut-il pas que chaque chose ait son cours? Après les rendez-vous du jour, les rendez- vous de nuit : c'est l'histoire de tous les amours ; et faut-il s'en alarmer, surtout quand la belle est une enfant bien innocente, qui s'accuse régulièrement de tout ce qu'elle fait à son confesseur, qui se confesse à nous ? »

Et quand le sot reste béant de surprise et d'admiration à une pareille confidence, on ajoute à sa joie celle de lui dire : » Ah 1 mon pauvre baron, vous n'êtes qu'un enfant. » — Merci, monseigneur, » (jjit celui qui se relire et qu'on a congédie d'un geste de mépris amical.

Grand merci, en effet, diplomate rusé qui viens de mettre dans la raaiii d'un gauche courtisan le poignard qui n'eût pas blessé dans la tienne; grand merci, en efl'et, voici une vie perdue à un jeu de vanité! Est-ce donc une prévision sans raison que celle de grands malheurs pour une si légère faute? Les événements vont répondre. Que si l'on peut remarquer qu'ils sont empreints d'une fatalité inconcevable, on sera forcé de reconnaître que c'est le moment que nous venons de raconter qui leur donna toute cette fatalité.

Trois mois après, en etîet, le jeune homme inconnu à Catherine, car il ne Ta pas été un moment à nos lecteurs, ce jeune homme dont nous n'osons écrire le nom dansce fri-

voIp récit, tant il nous semble qu'il devait contenir de place dans Thistoire, ce jeune homme et Catherine étaient seuls dans le bois, la nuit était sombre. Comme il arrivait à peine, elle s'approcha de lui, mais lentement, mais sans se jeter dans ses bras avec effusion, et elle lui dit solennellement :

— Il faut que je vous parle ce soir.

— Catherine, qu'as-tu à me dire ? je t'é^oute. Tu es triste, tu te tais ; mais, mou Dieu, qu'as-tu donc?

— Je voudrais vous parler, mais pas ici.

— Où donc, Catherine ?

— Dans la maison de mon père.

— Dans la maison de ton père, enfant? iPourquoi dans la maison de ton père ? Je ne te comprends pas.

— Là vous me comprendrez. »

Une singulière émotion agite à ce moment l'âme de ce jeune homme. Ce n'était point crainte assurément ni pour ses jours, ni de quelque piège qu'on voulait lui tendre ; mais it lui sembla qu'en pénétrant dans cette maison il outrageait plus sensiblement le père qui en était le maître. Dans un espace illimité, sous le ciel, à l'ombre des arbres, dans le silence et la sohtude, son amour pour Catherine s'était pour ainsi dire exhalé sans que rien ne lui renvoyât au cœur comtne un remords ; mais dans cette maison chaque mur devait avoir un écho, chaque objet un langage qui lui répéteraient : Ici il y a un vieillard trompé, une confiance trahie, un nom déshonoré.

— Oh 1 parle-moi ici, dit-il avec tristesse ; ici où nous sommes seuls.

— Non, reprit-elle avec fermeté et résignation; là, là, je t'en supplie !

— Viens donc? s' écria- 1 -elle en baissant la tête, comme un homme qui ne veut pas reculer dans la voie où il s'est engagé.

Elle le prit par la main, et ils marchèrent silencieusement vers la maison. Ils entrèrent. D'abord c'était une salle basse où veillait, pour les attendre, un flambleau allumé. Rien de remarquable que sa propreté parfaite, cette sainte dignité de la misère. Catherine prit le flambeau et marcha la première. Elle monta un petit escalier et ouvrit une porte. C'était sans doute la chambre de la JLune fille où elle voulait Tintroduire, et il ne jput s'empêcher d'y jeter ce regard rapide et curieux qui anime chaque objet aperçu de l'emploi auquel il est destiné, et qui le Ue à une action, à un mouvement de la femme qu'on aime. Mais ce n'était pas la chambre d'une femme. Une paire d'épées pendues au mur, des pistolets et un fusil accrochés au fond du lit, un large sabre soigneusement étalé sur une console, quelques cartes de géographie sur une table, des livres épars, des papiers longuement écrits et raturés, un uniforme mal caché sous un rideau : c'était la chambre d'un homme, celle de Tillmann, celle du père de Catherine. Le jeune homme regarda la jeune fille avec surprise, puis il regarda encore cette chambre, comme pour deviner le motif qu'avait Catherine de l'y conduire. Elle aussi le regarda longtemps en silence, jusqu'à ce que les larmes vinssent, troubler ses regards. Puis e\\e les essuya soudainement, et au soupir qui s'exhala de sa poitrine il put deviner, qu'elle se décidait à exécuter ce qu'elle avait résolu.

— Ecoule, lui dit-elle, regarde bien et comprends-moi. Tu vois ces aimes, ces pistolets, ces deux épées : tout cela te dit que c'est ici la chambre d'un vieux soldat, d'un homme qui estime peu la vie pour la vie. Mais ce soldat est Hongrois, un de ces fiers et superbes sujets de l'Autriche qui, n'ayant plus de patrie, en ont cherché une dans l'honnewrj un de ces pauvres Hongrois qui, n'ayant pas de richesses, ont fait de leur nom tout leur patrimoinoi Ne baisse pafi ainsi les yeux, tu ne le connais pas ; ce n'est pas à toi qu'il avait

confié Bon trésor, ce n'est pas toi qui Tas dissipé, tu ne Tas pas trahi : mais il faut que tu le connaisses.

A ces mots elle écarta le rideau qui cachait Tuniforme qu'il avait à peine aperçu.

— Regarde, lui dit-elle, ceci n'est point Thabit d'un simple et obscur soldat cependant ; ceci est l'habit d'un officier, d'un capitaine, d'un gentilhomme, mais non pas d'un capitaine et d'un gentilhomme comme il s'en trouve, qui traînent dans les antichambres des princes : c'est un gentilhomme de haute race, un capitaine de guerre et de combat, un homme qui a été nommé brave par le grand brave des Français. Regarde, en voici le titre solennel.

Et elle détacha quelque chose qui pendait au chevet du lit, et elle le remit au jeune homme, qui, poussant un cri et tombant à genoux, se prit à suffoquer de larmes et de sanglots en pressant cet objet sur ses lèvres ; et elle continua :

— C'est une croix de l'empereur Napoléon, qui la lui donna à Smolensk, quand l'Autriche comme la'Prusse lui fournissait des armées. Vois, c'est une croix de l'empereur Napoléon; et maintenant que tu vois que mon père est un officier comme toi, un gentilhomme comme toi, dis-moi quel nom je donnerai à l'enfant que je porte dans mon sein ? »

Le jeune homme se releva à ce mot, et le moment qui le suivit eut un caractère de folie et de désordre qui épouvanta Catherine.

— Ton enfant, s'écria-t-il avec des yeux effarés, ton père, le mien! Ah! misérable, misérable! »

Puis il se prenait à pleurer avec désespoir. 11 meurtrissait son front sous ses doigts, il comprimait avec fureur sa poi- , trine qui éclatait en sanglots, si bien que la pauvre enfant fut obligée de le consoler, si bien que ce fut elle, la malheureuse, qui lui dit en se mettant à genoux :

— Eh bien ! pardonne-moi.

Il la releva.

— Demain, lui dit-il, je te reverrai, je le dirai tout, je te sauverai.

Dounèrent-ils tous deux, le raônie sens à ces paroles? ce D'est pas probable ; cependant quand il quitta Catherine, elle était pleine de joie et d'espérance.

Le lendemain de grand matin ij se leva et fit appeler le docte,ui*. La nuit qu'il venait de passer avait été^i cruellement agitée qu'il était encore plus pùle que d'ordinaire; ses yeux flambaient de fièvre dans leur orbite cerné et bleuâtre; une agitation nerveuse faisait trembler tout son coq)s. Le docteur s'avança rapidement.

— Vous souffrez! lui dit-il avec 'intérêt.

— Non, ce n'est rien, ne vous alarmez pas. Nous en parlerons plus tard. J'ai autre chose à vous dire.

Puis il se promena activement dans l'appartement. Après ce silence, pendant lequel il semblait résumer tout ce qu'il avait arrêté dans son esprit, il se plaça en face du docteur et lui dit :

— Docteur, j'ai besoin d'un ami; voulez-vous être le mien ? Le médecin accepta en mettant la main sur son cœur, et

en pronouçaut d'une voix étouffée :

— Oui.

Le jeune homme lui tendit la maiu, que le médecin saisit avec transport ot pressa dans les siennes, en laissant échapper quelques larmes.

— Eh bien, dit le jeune homme, puisque vous voilà mon ami, j'ai un service à vous demander ; mais, écoutez-moi bien, un service qu'on ne peut demander qu'à un ami bien dévoué ou à un serviteur qu'on méprise.

— Monseigneur, dit le docteur, vous venez de me doimer un tilre qui justifie tous les sci vices; je vous écoute.

A ce moment le jeune homme parut embarrassé. On voyait qu'il ne savait trop comment aïtorder sa confidence. Cependant il reprit bientôt :

242 UN ÉTÉ A MEUOON.

-- Ce que vous veuez de me dire, docteur, change un peu les choses. Peut-être vous demanderai-je plus qu'un service : vous me donnerez vos conseils.

— J'y suis tout prêt, reprit le docteur.

— Eh bien! ajouta le jeune homme avec effort, il s'agit de sauver une femme, un ange de beauté et de candeur, une pauvre fille dont j'ai perdu la vie.

Comme en parlant ainsi le jeune homme marchait vivement, il ne s'était pas aperçu qu'à son premier mot le médecin avait subitement baissé les yeux -, il n'avait pas vu noa plus un sourire de triste pilié glisser sur ses lèvres. Mais comme il ne lui répondait pas, il s'arrêta devant lui et ajouta lentement :

— Cela vous élonne, docteur?

— Non, monseigneur, répondit tristement celui-ci.

— Cela vous semble donc dangereux?

Le docteur le regarda à son tour et ajouta, aVec une expression mal déguisée de dédain :

— Cela n'est pas dangereux assurément.

— Alors, cela vous déplaît, dit le jeune homme. Eh bien! n'en parlons plus.

— Monseigneur, reprit le docteur avec dignité, commandez, j'obéirai à vos ordres.

— Docteur, lui dit le jeune homme affectueusement, ce n'est pas ainsi que je l'entendais avec vous. Je croyais avoir affaire à un ami.

— Et c'est parce que je veux mériter ce titre qu'en cette circonstance je ne dois exécuter que vos ordres.

— Je ne vous comprends pas; expliquez - vous, de grâce.

— Si je n'étais que votre ami, je m'expliquerais; mais j'ai une autre mission qui m.e le défend. Cependant je suis prêt, vous dis-je, à vous cbéir.

— Ah! vous vous jouez de moi, docteur, de moi! Je ne

TOUS dirai pas que cela est sans pitié, à tous, ^ tous k qui j'en avais cru un peu daos le cœur.

Le médecin sentit des larmes venir à ses yeux; mais il les comprima* et le jeune homme reprit haùlainement :

— Allons, monsieur, allons; je chercherai des complaisants à défaut d'amis.

— Je Taime mieux ainsi, dit le médecin en sMloignant, et après avoir salué profondément.

Le jeune homme le suivit de rœil. Jamais il ne s'était confié à cet homme, mais il croyait Pavoir compris, et dans le fond de son cœur il l'avait pour ainsi dire réservé pour la première Occasion de sa vie ob il aurait besoin d'un absolu dévoùment. C'était encore une déception, une déception affreuse : trop heureux cependant si c'eût été la seule de cette fatale journée! Après quelques soupirs amers où sembla s'e^lcr la première amertume de sa douleur, le jeune homme passa vivement la main sur son front, comme pour en écarter la pensée qui Fabsorbait. H sonna et fit demander le baron par le domestique qui se présenta. N'ayant plus à compter sur un dévoùment, il s'adressa à la plus servOe obéissance.

— Monsieur, dit-il au baron dès qu'il fut entré, vous me trouverez dans Vienne une maison petite, isolée; vous la louerez, vous la ferez meubler convenablement.

— Pour une femme? reprit le baron avec un gros sourire de finesse.

Le jeune hcnnme le regarda fixement, mais cette question ne l'étonna pas, car il n'y supposa d'abord que l'admirable pénétration de la complaisance. Mais, pour en rester Ih, le baron portait depuis trop longtemps en lui un secret dont il avait à peine parlé à quelques intimes pour les écraser de sa supériorité, de son importance, et leur faire mesurer la confiance qu'on avait en sa discrétion; ce secret dont on ne lui avait dit d'abord que les premiers mots, il en avait sucçessi-

Yement découvert ou appris tous les détails; ce secret enfin lui pesait trop pour qu'il résistât au besoin d'en laisser voir quelque chose. 11 lui donnait d'ailleurs accès auprès de cet homme auquel il était attaché, et dont la réserve l'avait toujours tenu à distance. La faute du ministre porta ses fruits.

— Pour une femme, en efifet, dit le jeune homme.

— Et pour la location de cette maison, dit le baron en croyant admirablement servir les proiets de celui qui lui donnait ses ordres, pour cette location, il n'est pas convenable que je donne le nom de Votre Altesse. Puis il ajouta, toujours avec son air stupide d'intelligence : Et il ne serait pas prudent, sans doute, de donner celui de Catherine Tillmann.

— Catherine Tillmannl s'écria le jeune homme; vous savez ce nom, monsieur, vous? Qui vous l'a dit, comment l'avez-vous appris?

Le baron, stupéfait et épouvanté, balbutia quelques mots inintelligibles; mais le jeune homme exaspéré reprit violemment :

— Répondez, répondez, monsieur : par quel infâme espionnage avez-vous appris ce nom? Mais répondez donc, misérable !

— Monseigneur, reprit le barou, lier d'être faussement accusé d'une lâcheté qu'il n'avait pas commise, parce qu'on

ne la lui avait pas confiée, monseigneur, c'est à M. de à

répondre à vos questions.

— Lui! s'écria le jeune homme. Ah! lui. Puis, après un moment de silence terrible : Sortez, dit-il au baron, sortez. El dés qu'il fut seul, il s'écria en se jetant sur un fauteuil : Ah! c'est infâme.

Oh! pour tout homme jeune et aux sentiments purs et élevés, l'idée qu'on a espionné son âme, écouté ses soupirs, surpris ces moments d'extase ou de faiblesse, ces doux enivrements, CCS enfantillages de cœur qui sont la vie de Ta-

mour, oh! c'est infâme, c'est atroce en effet! mais ce coup, si épouvantable qu'il fût, n'était pas le plus terrible qui dût le briser ce jour-là. Gomme il était assis, la lôte penchée avec désespoir, il entendit un léger bruit et vit le docteur devant lui, le regardant avec une profonde expression de douleur.

— Ahl s'écria le jeune homme en se tournant vers lui, vous le saviez, docteur, et vous ne me l'aviez pas dit; et cependant vous êtes mon amU

— Oui, dit le docteur, l'ami devait le dire, mais le médecin ne le pouvait pas. Comment vous révéler, sans craindre l'état affreux où vous êtes, que la jeune fille, que l'enfant dans laquelle vous aviez mis toutes vos joies de ce monde, était vendue à un lâche métier d'espionnage, dont un prêtre était Témissaire?

Le coup fatal était porté, car voilà ce qu'était devenue la

confidence de M. de en passant par la bouche du baron.

Le jeune homme poussa un cri, et prenant les mains du docteur dans les siennes, il lui cria, en le dévorant du regard :

— Elle! Catherine!

Alors le paroxysme de la douleur fut porté à une effrayante énergie. Elle, Catherine! criait-il sans cesse; elle, Catherine! comme pour chasser de sa poitrine un charbon qui le biùiail, une main de fer qui le tordait. Elle, Catherine! Puis il courait, s'arrêtait, il criait encore, mais sans parler. H jetait autour de lui des regards effrayants, et quand la force de ce corps fut brisée à tant souffrir, il s'affaissa lentement, et le docteur n'entendit plus qu'un râle convulsif que le malheureux poussait encore en se roulant par terre

Le médecin appela du secours, on plaça rii'fortuné sur un ht, et ce ne fut qu'après une heure de soins qu'il revint à lui. Il regarda d'un œil étonné ceux qui l'entouraient. Le docteur, ne voulant pas qu'ils fussent témoins du premieir moment où ses souvenirs, en faisant une nouvelle irruption dans son cœur, le briseraient encore, le docteur les éloigna.

Le jeune homme le remercia par un sourire, et lui dit dès qu'ils furent seuls : •

— Je suis fort, docteur! c'est fini. Pensons à autre chose, n faut que je sorte.

— Vous n'en avez pas la force.

— J'en ai besoin, dit le jeune homme en se levant, et j'en trouverai la force. Il faut qtie je sorte, vous dis-je.

— Où voulez-vous donc aller ?

— Oh! s'écria le jeune homme, pas là! Il y a dans l'âme d'un ami trahi, d'un homme indignement trompé par une femme, des reproches inutiles peut-être, indignes souvent; mais enfin celui qui est abandonné peut se plaùidre, il peut pleurer, il peut accuser. C'est le désespoir qui parle à l'oubU. Mais de moi à cette femme, qu'y a-t-il? rien. Que comprendrait-elle, ou que lui dirais-je? Il n'y a ni colère ni reproches possibles -entre nous. Du jour qu'elle a accepté son métier, elle était si bas descendue que ce serait folie et ignominie de l'aller chercher où elle est. Non, je veux sortir pour ne pas être ici, pour respirer, pour vou: autre chose que cette chambre. Oh! ne craignez rien, vous viendrez avec moi; nous parlerons de mille choses que j'ai oubUées, de sciences, d'études, du monde, de tout; ce sera bien.

Le docteur sentit qu'il fallait livrer passage à toutes ces furieuses pensées qui s'animaient dans le cœur du jeune homme. Us sortirent ensemble en voiture, ils parcoururent les environs de Vienne, et rentrèrent à la nuit tombante. Le commencement de la promenade fut assez calme, la conversation s'engageait, loin du sujet qui occupait tout entier l'esprit et le cœur de ces deux^ hommes; cependant elle avait un caractère de fermeté calme qui faisait espérer au docteur que l'énergie de cette âme dominerait bientôt son désespoir. Mais quand l'heure du rendez-vous habituel approcha, la parole du jeune homme devint incandescente : il n'écoutait plus, il parlait, il parlait avec obstination, il débordait; c'é-

talent de hardis sophismes sur toutes les questions qui lui venaient à la parole, des jugements i^^pides sur le mérite des plus grands hommes, des moqueries cruelles sur les ridiculesde salons, des appréciations sublimessur la politique des Etats; et tout cela jeté à pleines mams, pêle-mêle, audacieusemèrit, plus en un moment que dans toute sa vie, plus qu'aucun homme ne pouvait en supposer dans cette existence silencieuse. Ils étaient rentrés, et le docteur, voyant avec quelle rage il s'animait ainsi de toutes les autres pensées de son âme pour en étouffer une seule, le laissait aller et se fatiguer à son gré, comptant sur Fépuisement et la lassitude pour les éteindre toutes, lorsqu'un domestique entra et parla tout bas au docteur. Il s'agissait d'un homme qui depuis quelque temps, venait obstinément tous les soirs pour demander son maître, et qui n'avait encore pu le rencontrer. Le médecin ne fut pas fâché de donner, une occupation, frivole sans doute, en aide à cette profusion d'efforts inutiles pour oublier Theure, et il ordonna qu'on ^t entrer. C'était un homme de cinquante ans, pâle et maigre, l'air sombre et sévère; il remit au jeune homme un papier qu'il tira de son sein. Celui-ci le lut : mais loin de le calmer dans sa fougue ou de l'en distraire comme l'avait espéré le docteur, il senibla que ce fût un nouvel éperon à cette .exaspération déjà si loin poussée. Pendant la lecture, une joie sauvage éclaira sa flgure, ses narines se gonflèrent avec un frémissement superbe, et après l'avoir achevée il s'écria dans une sorte de délire irrésistible :

— Eh bien, oui! c'est cela, au fait. Le plan en est admirable. Mol seul et mon épée. La France, c'est ma mère, c'est ma terre d'Antée ; en la louchant, je deviendrai géant. La France tie peut vouloir ce qu'elle a; la France a besoin de gloire, de force, d'étendue; elle est en prison comme moi, elle a la môme soif que moi. J'irai, j'irai. Nous nous verrons face à face ! et si je me suis trompé, eh bien! un coup de

fusil au cœur, et ce sera fini. Mais Sainte-Hélène avant Marengo, avant Austcrlitf, avant Montmirail, non! c'est absurde, c'est infâme ! Nous verrons.

Et le docteur et Vôtranger, tous deux stupéfaits, Técoutaient reliprieusement et le regardaient allant et venant avec des gestes emportés, terribles, décisifs. Enfin, il s'arrêta devant Tétranger et lui dit :

— Votre nom, monsieur ?

— Le capitaine Tillmann.

Lorsqu'une machine à feu est lancée à son plus haut degré de chaleur, quand la chaudière bouillonne et exalte l'eau à une puissance deux mille fois supérieure à son volume ; à ce moment, qu'il tombe quelques gouttes d'eau glacée dans le tube où s'amoncellent toutes ces forces, et soudain la vapeur s'affaisse, elle se condense, elle devient impuissante, et la terrible machine n'est plus qu'un corps inerte. Ce fut l'eftet que produisit le nom de cet homme sur l'âme bouillante et dilatée de ce jeune homme. Il devint pâle et froid»

— Le capitaine Tilmann ! répéta-t-il.

Et le temps de prononcer ce mot suffit à cet esprit de feu pour se rappeler son entretien avec l'archiduc, Tavertissement de celui-ci, les rapports de cet homme avec un moine de Kleusterneubourg, de ce moine avec Catherine. Il vit ce père vendu, lui et sa fille, à la surveillance de sa vie : toutes les menées de cette intrigue convergèrent au môme but; il crut deviner, enfin, l'infâme espionnage auquel cet homme ajoutait la provocation : il se sentit frappé au cœur de mort et de désespoir, et il n'eut d'autre force que de regarder ce misérable en laissant échapper quekiues exclamations sans suite, jusqu'à ce qu'enfin il tomba anéanti sur le parquet.

Tillmann se retira, Tillmann que le docteur avait chassé et maudit, Tillmann épouvanté de ce qu'il avait vu et qu'il ne pouvait comprendre, et qui regagna tristement sa demeure.

Une espérance dont il était le dépositaire et qui venait de

se briser dans ses, mains, cette espérance l'avait jusque là soutenu, jusque là occupé au point qu il ne prenait garde à rien de ce qui se passait près de lui. Ce soir-là il rentia bien avant l'heure accoutumée. Dans la salle basse il trouva un flambeau allumé ; ce n'était pas Tordre habituel de la maison, il pensa que Catherine l'avait oublié en allant se coucher. 11 monta l'escalier sans autre pensée; mais il vit la porte de la chambre de sa fille ouverte ; ce n'était pas non plus la coutume. 11 s'étonne et y jette un regard, elle était déserte. Catherine sortie, Catherine sortie à cette heure ! Le malheur appelle le malheur. Tillmann conçoit des soupçons, il parcourt toute la maison, appelle Catherine, et sort à son tour. Mais les soupçons avaient grandi de minute en minu'e. 11 sort, mais en sortant il s'arme d'une épée, car il sort non plus pour chercher sa tîlle, mais pour la surprendre ; aussi ne l'appelle-t-il pas : il marche dans l'ombre, en silence, écoutant le moindre bruit, se ghssant le long des arbres. Enfin, au bord d'une allée, il voit se détacher une ombre blanche sur le fond noir de la forêt : cette ombre était immobile. Le vêtement d'un homme pouvait se perdre dans l'obscurité ; il y pense et prend un long détour, et, comme un tigre qui tourne sa proie, il arrive sans bruit à quelques pas de cette ombre. C'était une femme, mais elle était seule, appuyée contre un arbre, la tête pendant sur la poitrine, ses bras pendant le long de son corps. Il doute que ce soit Catherine, il s'avance pour s'en assurer ; elle relève la tête, et se jetant à lui, elle lui dit avec un cri :

— Enfin, c'est toi !

— Non, ce .n'est pas lui! répond Tillmann en la prenant par. le bras.

— Oh ! s'écria-t-elle en tombant à genoux, vous l'avez tué !

— Pas encore, répondit-il avec une colère terrible, mais il viendra.

Mais l'amour et le désespoir inspirant Catherine pour le

250 UN ÉTÉ A MEDDON.

salut de celui qu'elle aimait^ mieux que ne Peut fait la plus profonde réflexion, elle se releva en s'écriant :

— Et il ne viendra pas, car il m'abandonne.

— Tu mens! cria le capitaine, tu mens !

Cette pauvre fille, qui croyait véritablement mentir, la iflalheureuse, Gatherme tomba dans les sanglots et les larmes ; alors commença la scène terrible d'un père outragé et de sa fille coupable : scène vulgaire et épouvantable où tonnent les malédictions et les reproches, où les larmes se versent à flots, où la prière se traîne à genoux, où un père tient son épée levée sur la tête de son enfant pour la tuer, où il ne le peut pas, et où il finit par se venger en la chassant du toit paternel qu'elle a déshonoré. Et Tillmann eût chassé Catherine, s'il n'avait rêvé une autre vengeance avant celle-là, et si, lorsqu'il lui demanda le nom de son séducteur pour le tuer, elle ne lui avait pas simplement répondu : — Je ne le sais pas ! »

Il crut que ce mot était une insolente dérision ; mais lorsqu'elle lui dit courageusement : « Si je le savais, je ne vous le dirais pas, ce n'est pas la peine de mentir ; mais je ne le sais pas! » il prit sans doute une autre résolution, et, sans s'arrêter à la singularité de cette circonstance, il lui dit seulement : « Eh bien î je le saurai, moi! » Puis il demeura à cette place, elle assise par terre, lui marchant à grands pas, tous deux silencieux, tous deux immobiles, sous une pluie fine et glacée ; et la nuit se passa ainsi, et quand le jour eut paru sans que personne fût venu, Tillmann fit lever sa fille et la ramena sans une parole dans cette maison désolée et où il n'y avait plus d'espérance ni de consolation pour le vieillard.

Les jours qui suivirent celui-ci se passèrent tous de môrtie. Chaque soir le capitaine sortait armé ; il allait à cette place où il supposait que les rendez-vous avaient lieu; il attendait durant la moitié de la nuit, puis il rentrait pendant ce temps.

UN NOM. 26i

Gatberiae attendait aussi; mais ce n'était plus celui qu'elle airaait, c'était son père qu'elle attendait, Fon père qui la tenait enfermée, et dès qu'il paraissait, elle lui jetait ses regards au visage, et comme elle le voyait toujours sombre et triste, elle se réjouissait, devinant alors qu'il n'avait pas ren^ contré celui qu'il cherchait, qu'il ne s'élait pas vengé. Ensuite, lorsqu'elle s'était ainsi rassurée, elle demeurait seule, et alors un autre désespoir prenait la place du premier. A la fin de l'anxiété qui la torturait pendant l'absence de son père, elle s'écriait en son âme : Grâces au ciel, il n'est pas venu! Et lorsque l'heure était passée, elle se demandait : Pourquoi n'est-il pas venu? Alors c'était le désespoir de l'abandon, de la fille perdue, de la maîtresse trompée; c'était la lâcheté de celui (qu'elle avait aimé la délaissant à l'heure (lu danger, la méprisant peut-être, qui lui tordait encore le cœur : et tout cela sans pouvoir rien éclaircir, espérance ni douleur; c'était trop, si cela eût duré, pour né pas en devenir folle ou en mourir. Un événement qu'elle et son père croyaient en apparence bien étranger à leur douleur, lui donna un tout autre cours, et amena la fatale explication de ce drame obscur.

Un matin un homme se présenta chez Tillmann, celui-ci, après avoir échangé quelques signes avec lui, ordonna à sa fille de se retirer. Catherine obéit; mais comme il lui semblait que rien ne pouvait exister au mondé qui ne touchât son amour, elle voulut savoir pourquoi cet homme était venu. Elle écouta. Un nom fut d'abord prononcé, un nom qu'elle avait souvent surpris dans les espérances politiques de sou père; l'étranger ajouta :

— Décidément tout est fini ! le mal est incurable, on désespère de sa vie. Nos réunions ne seraient plus que des imprudences inutiles, il faut y renoncer. Quelques-uns d'entre nous pensent même qu'il serait prudent de quitter l'Autriche ; il est possible, d'après quelques indices, que le gou-

vernement D'ignoré pas nos projets ; il est possible aussi que tant que le lionceau a été dangereux et à craindre pour les autres, il ait feint de ne pas connaître ceux qui avaient dessein d'ouvrir la cage : mais une fois mort, peut-être aussi s'empressera-t-il de les sacriQer pour s'en faire un mérite vis-à-vis de ses alliés.

— Cela se peut, dit Tillmann, et je crois que vous agissez prudemment; mais moi je ne puis partir. Quoi qu'il en arrive, ce sera comme si j'étais parti ou mort, nous ne nous connaissons plus.

Catherine n'en écouta pas davantage; d'abord elle avait tremblé à l'idée de quitter Vienne, elle tremblait maintenant de la persévérance de Tillmann qui refusait de s'en éloigner. Tout le reste du jour il parut plus sombre et plus soucieux qu'à l'ordinaire ; le soir il enferma sa fille comme il faisait toujours, sortit de même, et, le milieu de la nuit venu, il rentra de même sombre et soucieux. Elle vit bien qu'il n'avait rien trouvé; elle se leva pour monter chez elle, il se leva aussi, alla fermer la porte, et lui fit sigûc de s'asseoir : c'était la première explication depuis la scène du bois. Elle pria dans son cœur pour elle et son enfant, et elle espéra de lui la vie qu'elle devait lui donner.

— Catherine, lui dit son père, votre amant sait-il votre état?

Elle ne le comprit pas. Tillmann, forcé d'articuler des paroles qui le brûlaient pour ainsi dire au passage, ajouta brusquement :

— Sait il que vous êtes grosse?

— Vous le savez? s'écria Catherine sans répondre à la question de son père. Celui-ci la mesurant du geste, lui répondit avec mépris :

— Regardez-vous! Elle baissa les yeux et rougit. Noble pudeur qui se fit jour à travers tant de soufiTrances, pureté dans le crime, virginité de l'âme dans la souillure du corps ! Tillmann ajouta :

— Et maintenant répondez à ma question : Le savait-il?

— Il le savait, dit Catherine.

— U le savait, et il n'est pas revenu I Ah ! c'est plus qu'uQ infâme, c'est un monstre î c'est un père qui abandonne son enfant!

Pauvre père qui parlait ainsi, et dont Tenfant attendait de lui sa condamnation! Pauvre père (|ui comprenait si haut l'amour paternel et la colère paternelle ; qu'il devait souffrir! Catherine aussi, qui n'osa pas même excuser son amant dans son cœur ! Tillmann, reprenant la parole, lui dit alors :

— Catherine, il ne faut pas que cela soit! Ecoule, écoutemoi; c'est ton père qui s'engage à loi, qui te donne sa pa-' rôle de soldat ; c'est ton père qui fait sa cause de la tienne, qui ne voit plus que ton malheur, qui renonce à se venger pour te venger, qui te jure de l'épargner s'il le mérite, qui le demande le nom de cet homme pour le donner. à ton enfant!

Catherine se mit à genoux, brisée au cœur de ce terrible pardon auquel elle ne pouvait rien rendre en retour, car il lui fallut encore répondre :

— Mon père, je ne le sais pas !

Tillmann ne pouvait comprendre cette ignorance, et Catherine ne voulant pas avoir ce tort aux yeux de son père, de lui mentir après un si touchant appel, Catherine lui raconta comment elle était restée dans l'ignorance de ce nom; et dans son récit elle se laissa aller à lui dire le peu qu'elle savait, que son amant était un officier, qu'il était sans doute attaché à l'archiduc Charles; et pendant ce temps, son père l'écoutait attentivement, il prenait note en son esprit de chaque parole, et lorsqu'elle eut iini, il répondit :

— Eh bien l nous le trouverons; cela suffit pour le trouver. A partir de ce jour, commença pour Tillmann et sa fiiie

une autre existence. Chaque jour ils partaient de grand ma-

354 UN ÉTÉ A MEDOON.

tin pour Vienne ; là, dans les églises où se rendaient les plus hauts seigneurs de la cour, au Prater, où défilait I^ longue caravane de tous les équipages de la ville, aux revues où assistaient les officiers de la garnison, partout enfin où il y avait une espérance de découvrir cet inconnu, partout Tillmaun et sa fille, constants, attentifs, passaient les longues heures de leur journée, jusqu'à ce qu'enfin la nuit les renvoyât dans leur demeure, tristes et désespérés. Dans cette longue et douloureuse perquisition, la résolution de chacun demeura-t-elle inébranlable dans leur âme? Tillmann se trouva-t-il toujours le courage de ne pas tuer sur-le-champ le lâche qui avait séduit et abandonné sa fille ? Catherine ne pensa-t-elle pas quelquefois à se taire si elle le rencontrait? Qui sait, et qu'importe ! Tous les jours ils allaient et revenaient dans un affreux silence ; tous les jours à leur désespoir habituel s'ajoutait une déception de plus. Enfin, c'en était fuit : déjà l'état de Catherine lui rendait ces voyages pénibles, ces longues atteutes plus pénibles encore; depuis quelques jours ils étaient demeurés chez eux. Un soir, un soir encore que Tillmann avait parcouru toute la forêt avec ce vague espoir qui, après avoir perdu toute chance raisonnable, en demande une au hasard, à une impossibilité, ce soir-là Tillmann monta dans la chambre de Catherine, où elle veillait dans son lit, trop malade de corps pour se tenir debout, trop malade de cœur pour dormir.

— Catherine, lui dit son père, une chance nous reste, la dernière, la seule pour laquelle je te demande encore de la force et du courage. Demain, il y a à Vieune une cérémonie, une triste et fatale cérémonie, où tout ce que rAutriche renferme d'ofliciers et de seigneurs assistera certainement ; il faut que tu y viennes.

— J'irai, répondit Catherine, sans demander où on la repérait ; car que lui importait, à elle qui ne cherchait qu'un objet au monde pour le voir et mourir, que ce fût

dana une fête ou dans une assemblée funèbre, dans une salle d'opéra ou dans une église ?

Ils partirent donc. Arrivés à Vienne au point du jour, ils se présentèrent à la grille d'un palais où beaucoup de peuple se pressait comme eux. Gomme lui, ils attendirent que cette grille fût ouverte. Alors ils pénétrèrent avec les flots de ce peuple dans une vaste cour, et puis dans de richea appartements^ mais avec calme et lenteur. Chacun voulait voir, et chacun cependant n'apportait pas à ce désir rempressemeut d'une curiosité, Tillmann et sa tille, en traversant tous ces salons à la porte desquels veillaient des soldats magnifiques, les considéraient un moment, puis passaient. Tillmanu regardait sa fille comme s'il la soupçonnait de vouloir lui cacher la vérité, mais assuré de la lire à l'émotion de son visage, si elle se présentait un seul moment. Us arrivèrent ainsi jusqu'à une porte ouverte à deux, battants. Cette porte donnait entrée dans une chambre sombrement tendue, soigneusement fermée, éclairée, malgré le soleil, d'une innombrable quantité de* flambeaux. Catherine était si dépourvue d'espoir, tellement brisée de corps, qu'elle y arriva sans rien remarquer ; elle vit à travers la porte qui était en avant, elle vit, sans y rien comprendre, défiler au pied dune estrade des officiers, la tête basse, et qui saluaient en passant. Son cœur et son visage restaient immobiles, lorsque tout à coup parut l'archiduc. A ce moment, la pensée que celui qu'elle cherchait pouvait se trouver parmi les officiers de sa suite la rendit attentive ; et lorsqu'elle vit le vieillard, cet homme si haut placé, qui. marchait avec accablement et qui pleurait sur ses rides, elle prit, malgré elle, intérêt à cette digue douleur, et lorsque arrivé au pied de l'estrade il se comba, ramassa une branche bénite, et en jeta l'eau sur te lit qui était devant lui, elle suivit son mouvement, et sou- 4ain, avec une forcQ suihumaiine, elle écarta deux hommes qui la gênaient pour voir, et dressée sur la pointe de ses

pieds, le cou tendu, Toeil ouvert à fendre les paupières, la bouche béante, sans cri ni respiration, elle montra quelque chose à son père. Il regarda où elle montrait, et vit le pâle visage du cadavre qui dormait sur son lit d'honneur.

— Lui! cria-t-il en se dressant comme elle de toute sa hauteur.

— Lui 1 répondit-elle en se rompant, comme une corde tendue et en tombant à ses pieds.

On les entoura, on transporta la jeune fille dans une chambre voisine , et comme elle paraissait mourante, on appela un médecin. C'était le docteur. Il reconnut Tillmann et voulut sortir. Son devoir l'emporta sur son horreur, et il demeura près de Catherine. Bientôt il y demeura seul avec son père, et là, le cœur plein de la mort qui giFait à côté, il reprocha à Tillmann son infamie, son espionnnge assassin, sa détestable ignominie, la vente impudique de sa fille, et après tous ces crimes inouïs, un crime plus inouï encore, leur hideuse curiosité. A tous ces reproches Tillmann répondit comme un homme qui donne sa tête pour gage de ses paroles : — Sa fille s'était confessée peut-être ; mais assurément c'était le prêtre qui avait vendu la confession. Catherine ne savait pas même le nom de son amant. Il avait, lui, Tillman, abordé, en sortant de chez l'archiduc, le moine de Kleusterneubourg; mais ce morne, qui était le confesseur de Catherine, était celui oui lui avait fait Taumône des remèdes qui l'avaient guéri. Tout devint horriblement clair, et il ne resta plus entre eux que le désespoir et les larmes qu'ils versèrent comme deux hommes qui osent pleurer en face l'un de Tautre, pleurant sur une mort aussi fatalement arrivée, pleurant sur l'épouvantable douleur de cette existence éteinte dans la pensée d'une trahison, pleurant sur ce cœur à qui le destin avait fait une affreuse torture de la seule joie qu'il eût essayée, pleurant et désolés à ce poin' que, si l'âme d'un homme devait souffrir au ciel des dou-

leurs de la terre, il y eût eu Tun de ces deux hommes qui se fût dévoué pour aller lui dire le secret de celte horrible

Puis enfin, Catherine, arrachée à son anéantissement, rouvrit les yeux à la lumière et son âme au désespoir, et comme elle cherchait le regard irrité de son père, elle le vit triste et plein de pitié; et le pauvre capitaine, s'approchant d elle, lui dit doucement :

— Catherine, ton enfant sera le mien, et il portera le nom de son père, qui n'eût pas pu le lui donner.

-- Vous le savez donc? s'écria-t-elle.

— Oui, répondit-il; nous rappellerons Napoléon.

Il J ■ .1 >i<U>ii> Il lit m t*i uH mil 't I

n y à une foule de questions qui probablement demeureront à tout jamais dans la discussion humaine, et avant toutes la question de savoir : si la civilisation rend la société plus morale ou plus immorale que la barbarie, bien que ou ne paraisse qu'une question de fait. Toutefois pour la résoudre ou plutôt pour la discuter, il faudrait d'abord s'en-, tendre sur les mots, c'est-â-dire bien arrêter ce que veut dire civilisation et barbarie, morale et non morale. Cela est si vrai, qu'on pourrait démontrer que presque toutes les querelles qui divisent les hommes ne sont que des disputes de mots, de simples logomachies : aussi je pense qu'un excellent vocabulaire polyglotte préviendrait peut-être bien des guêtres dépeuplé à peuple, et qu'un parfait dictionnaire français eût peut-être empêché beaucoup de révolutions internes. Aujourd'hui, pai* exemple, si gouvernants et gouvernés s'entendaient bien sur la juste valeui* du mot liberté, la moitié des obstacles qui entravent notre marche disparaîtraient. Quand on sera bien copvaihcu de cette vérité, nous n'aurotis plus besoiii de chambre des pairs en habit-robe, de chambre des députés oîi tout s'amende surtout la conscieùce ; l'Académie française sera le premier corps de l'Etat, son Dictionnaire le livre deâ livres, et l'on ne se moquera plus dès quarante immortels. Rêves impossibles d'une ârhe pure, quand vous accomplirei-voust Palais de l'tnstitut.

quand seras*tu quelque chose de plus qu'une succursale des caveaux du Panthéon ?

Toutefois, sans vouloir aller au-devant de l'avenir, cherchons si le temps passé comparé au temps actuel ne nous fournirait pas quelques lumières pour la solution de la question que je me suis posée plus haut. Pour ma part et après y avoir longuement réfléchi, la civilisation me paraît une manière particulière d'être homme, c'est-à-dire d'être dominé le plus souvent par les mauvaises passions ; mais elle ne me semble nullement un perfectionnement de l'espèce, pas plus au moral qu'au physique.

Ainsi, à l'époque où nous vivons, nous ne sommes plus sous l'empire de certams préjugés qui nous font horreur, mais nous avons démoli la moitié des bons sentiments qui honorent l'humanité. Le fanatisme a disparu, mais un dégradant athéisme l'a remplacé^ la liberté civile a grandi, mais tout lieu de famille s'est rompu. Certes on tue moins sur les grandes routes et le long des lisières des forêts; mais personne n'ouvre plus sa porte à l'étranger qui passe, et ne lui offre plus le toit, le pana et le sel. On envahit beaucoup moins l'héritage de son voisin à main armée ; mais on l'escroque beaucoup plus par faux en écritures pubhques et privées. On n'enlève plus les filles et les vassales pour en user selon son droit ; mais vous avez des sociétés de débauches qui flagellent les femmes et les marquent à la pointe du couteau ; les jaloux du douzième siècle l'enfonçaient tout à fait, nos jaloux à gants jaunes ont calculé l'épaisseur de répiderme qu'on peut arracher sans risquer de se commettre avec le bourreau. Si cela s'appelle de la civilisation, c'est que cela s'appelle de la civilisation, voilà tout; reste à savoir ce que veut dh*e civilisation.

Jamais a-t-on fait si bon marché de son honneur, qu'à l'époque où nous sommes, et cela sous quelque aspect qu'on prenne ce mot à mille faces? Honneur politique, voyez;

honneur commercial, voyez; l'honneur de famille, voyez. Quand on désire avoir une conscience, c'est pour pouvoir la vendre; car il y en a de si misérables, qu'ils n'ont môme plus cela à brocanter. De tous les honneurs celui qui semble le plus oublié, c'est celui du nom ; l'individualisme est arrivé à ce degré qu'on se désintéresse à son aise de la vie de ses proches ; on fait plus, on profite de leur déshonneur, quand cela rapporte. Tout cela tient à certaines idées dites de progrès, mais qui ne sont que des manières différentes de considérer les choses.

Ce n'est pas que nous combattions ces idées comme mauvaises, bien au contraire ; mais nous ne les admettons pas comme bonnes, voilà touL L'humanité a détruit les bases de morale et de sociabilité sur lesquelles elle a vécu durant des milUers d'années; elle veut en avoir de nouvelles ; y est-elle arrivée? nous ne le croyons pas. Nous lui demanderons donc la permission de lui raconter l'histoire qui va suivre, et nous prierons sa nouvelle moralité de ne pas s'en offusquer plus qu'il ne convient pour ce qu'on doit garder de pudeur apparente. Nous osons môme espérer que la plupart de nos lecteurs trouveront qu'en cette affaire Pierre le Grand agit très judicieusement, et qu'ils n'eussent pas fait autrement que lui.

Car c'est Pierre le Grand qui est notre héros, Pierre le Grand, celui de tous les grands hommes qui a le plus fourni à la litiérature de sujets de romans, de drames, de vaudevilles et d'opéras comiques. Qu'on nous le pardonne donc, et Dieu fasse que nous ne rencontrions pas des lecteurs de cette secte littéraire qui exclut de tout intérêt dramatique certaines régions du globe et certaines générations de Tespèce humaine.

Ainsi il s'en trouve qui se meurent d'ennui dès qu'on lem* parle d'un sujet persan, d'autres d'un^ujet russe. Tout directeur de théâtre à qui vous offrez une pièce vous demande

ib.

de prime abord l'époque, le costume et le pays. Ce sont les premières conditious de la valeur d'un drame. Si je vous disais que je n'ai poiut fait un drame de cette aventure de Pierre le Grand, que je n'en ai fait ni une tragédie ni ua vaudeville, parce que je n'ai pas trouvé un seul directeur de théâtre qui voulût jouer un sujet russe, vous ririez de l'invention; et cependant ce serait la simple vérité. Voici ce que l'on m'a répondu : Pierre le Grand, héros usé ; Catherine, usée : costume à fourrure, par conséquent pièce insupportable à jouer en été, Refusée. — Toutefois, comme j'ai deux amis qui s'appellent l'un Auguste Arnould, et l'autre Fournier, qui ont encore dernièrement fait un excellent roman avec mondit sieur Pierre le Grand, je me risque et je commence.

C'était à Pétersbourg, ou plutôt parmi les commencements de cette ville impériale, qui menace aujourd'hui de devenir la souveraine du monde, dans une espèce de hutte en planches couverte de chaume, et d'où la fumée s'échappait à travers les ais mal joints de la porte; parmi les chants d'une douzaine de rustres, un homme se tenait seul, silencieux, et caché dans un coin. 11 était assis, le dos appuyé à la muraille : sur une table placée devant lui était une mesure de vin, le seul pcut-élie qu'il y eût dans tout le bouge. Cet homme regardait cette mesure avec une attention impatiente; quelquefois il étendait la main jusqu'à l'anse de fer dont elle était ornée, mais il s'arrêtait presque aussitôt, et jetait un regard vers la porte d'entrée. Cet homme attendait quelqu'un qui ne venait pas, et avant l'arrivée duquel il n'osait ou ne voulait pas entamer la mesure : la tentation était sans doute bien forte, car il essaya de tous les moyens pour y échapper : il siffla une foule d'airs, il battit le tambour sur la table, il glissa sa grande canne entre les jambes du cabaretier, au moment où celui-ci passait devant lui, et le fit tomber par terre;. il ajusta de plusieurs façons sa cra-

vateà rabat, et jura tous les jurons que la langue française put lui fournir.

Cet homme, à le considérer de prés, devait être cependant un mauvais buveuï* : une figure maigre, les yeux d'un bleu tendre, enfoncés sur des sourcils protubérants et pâles, des cheveux blonds et bien peignés, des lèvres épaisses et qui annonçaient la bonté, un air chétif, quelque chose de souffrant et de désigné ; eiifln, rien, ni de ces trognes superbes, qui suent le vin par tous les pores, ni de ces grandes figures hâves, flasques et pendantes comme des ventres vides, et qui appellent la pinte à les remplir.

Contre Tordinaire des gens du pays, tous coiffés de bonnets fourrés, il portait un chapeau en feutre orné de plumes, comme les Français de ce siècle; et contre l'ordinaire des Français, au lieu dhme épée transversale au bas de la taille, il avait au côté un large coutelas, et à la ceinture un poignard persan et une paire de pistolets.

Cependant les jurons grossissaient de minute en minute ; deux fois déjà, l'impatient avait décoiffé son broc, et l'avait penché vers son gobelet, et deux fois il l'avait repoussé en jurant, non plus contre celui qu'il attendait, mais contre lui-même, contre sa propre couardise qui l'empêchait de se verser à boire et de se satisfaire ; il s'injuriait en gronunelant entre ses dents et avec un léger accent gascon : « Imbécile 1! poltron ! ! gueux î ! »

Puis un moment après il supprimait ses exclamations, et sa physionomie reprenait quelque chose de noble ; on eut pu y lire une sorte de haute pitié pour lui-même.

Enfin, le supplice de Tantale auquel il était exposé cessa par Tarrivée de deux hommes. Quand celui qui marchait le premier entra, le cabaretier ôta son bonnet, et se précipita à ses genoux ; le nouveau venu prit le cabaretier par la barbe et le relevant avec prestesse, il lui dit paisiblement :

•— Ce n*est pas moi.

Le moujik comprit suffisamment que rarhvant ne voulait pas être reconnu. Celui-ci continua à marcher vers le fond de la salle, et s'élant approché de la table où était le vin, il découvrit le broc, et dit à Thomme qui était entré avec lui;

— Tu vois, Minski ; Yillebois n'en a pas bu une goutte. •— Pas une goutte, sire, dit celui qui avait si longtemps

attendu.

— Une fois n'est pas coutume, répliqua celui qu'on avait appelé Minski.

On s'attabla, et pendant que Pierre versait du vin, la conversation s'établit parmi le choc des gobelets.

— Monsieur, vous m'en voulez beaucoup, dit Villebois en trinquant avec Minski; vous me reprochez sans cesse ma seule distraction.

— Moi! fit Minski brusquemeut ; pas le moins du monde, monsieur de Yillebois : vous aimez à boire> c'est une passion comme une autre.

— Une passion moius afi'reuse que celle du jeu, Minski, reprit Pierre le Grand ; lu sais ce qu'elle coûte.

— Vous qui les avez toutes deux, sire, répliqua Minski assez brutalement, vous pouvez nous dire quelle est la plus mauvaise.

— 11 n'y a pas de passion mauvaise quand on les domine, répondit Pierre ; et l'on ne peut pas dire que l'une ou l'autre m'ait fait faire quelque faute sérieuse.

— Aussi on vojs appelle Pierre le Grand, dit Yillebois.

— Yoilà les flatteries qui vous plaisent, sire, reprit Minski.

— Vous m'en voulez toujours beaucoup , recommença Yillebois d'un ton parfaitement doux.

— Moi, point : vous aimez à dire de jolies phrases à la française, c'est une manie comme une autre.

— Elle est moins insupportable que celle d'être un insolent brutal, répliqua Pierre.

— Sire, repartit Minski, vous qui adorez les flatteries de Tun, et excusez les brutalités de l'autre, vous devez savoir au fond de quelle manie est le meilleur dévoùment.

— Je ne le sais pas encore, monsieur, dit Pierre, et j'espère que ce jour me le montrera. Il s'agit de prendre à la Suède ses dix meilleurs navires, et ses deux mille marins les plus déterminés.

— Sire, dit Villebois, donnez-moi dix barques et cinq cents hommes résolus, et je les coule bas en deux heures.

— Ce ne serait que la moitié de ce que je veux faire, mon cher Villebois, dit Pierre; non-seulement il faut ôter ces vaisseaux à la Suède, mais encore il faut que nous les gardions.

— Alors, c'est une ruse abominable, reprit le Gascon, quelque guet-apens dont je me sens tout à fait incapable, et dont Minski se chargera sans doute avec plaisir.

— Avec plaisir et sobriété, repartit Minski.

Cette fois, Villebois le regarda avec une douceur caressante, et reprit :

— Vous êtes beau joueur, Minski?

— Je le crois.

— Voulez- vous parier cinq cents roubles que je vous coupe les oreilles que vous avez très-longues, et le nez que vous avez très-court?

— Je veux bien, reprit Minski en se levant, et en tirant à moitié une grande épée qu'il portait au travers de la taille.

— Et moi, dit Pierre, en les prenant tous deux au collet, voulez-vous parier que je vous fais donner cent coups de fouet à tous deux?

Minski s'assit en grognant, comme un bouledogue à la voix de son maitte ; Villebois resta debout, et répondit avec sou air froid et doucereux :

— Cent coups de fouet à chacun, cela fait deux cents, dont cent de trop pour moi, et cent de moins qu'il ne faut pour

266 UN ÉTÉ A MEUPON.

votre trésorier Minski : mais comme il a coutume de prendre sa part et celle des autres, il se chargera, s'il vous plaît, de la mienne, comme il a fait de ma solde du mois dernier.

— Je vous Tai loyalement gagnée à l'ombre, monsieur de Villebois.

— Et tu as aussi loyalement gagné tous les coups de fouet, monsieur de Minski, répliqua Villebois.

— Ah çà ! vous tairez- vous tous deux? reprit Pierre ; et serez-vous toujours comme deux chiens hargneux toujours prêts à vous déchirer?

— Je vous écoute, sire, répondirent-ils ensemble.

Mais les regards qu'ils échangèrent voulaient dire, de la part de Mineki : « Je ne serai satisfait que quand j'aurai fait chasser d'ici cet intrigant de Français, qui sous prétexte de quelque courage, et pour avoir battu une fois ou deux les vaisseaux suédois, est devenu amiral et favori de l'empereur; » et de la part de Villebois : « Ce lourdaud de Russe me déplaît, et il n'a pas besoin d'être un voleur pour que j'aie envie de lui couper la figure. »

Cependant, ils se tinrent pour avertis d'écouter paisiblement l'empereur, attendu qu'il les regardait d'un air qui promettait peu de patience pour leurs éternelles querelles. Pierre commença donc à leur donner ses instructions.

— Mon frère et ennemi Charles XU, dit-il, vient de m'envoyer un ambassadeur pour traiter de la paix : mais son ambassade est plutôt une insulte qu'une démonstration d'amitié, car il a expédié son message sur une escadre de dix naviies parfaitement armés en guerre, et qui pourraient bien avoir mission, si les affaires ne s'arrangent pas, de reprendre les hostilités, en incendiant mes chantiers, et en bombardant Saint-Pétersbourg. Il est de fait que si la fantaisie leur en prenait, nous ne sommes pas en mesure de les en empêcher.

— C'est ce que nous verrons, dit Villebois.

— C'est ce que je ne me soucie'pas de voir, ajouta Pierre;

i*ai un autre projet : ce projet le voici t Ce matin, lorsque j*ai su Tarrivée de la flotte suédoise, j'ai fait semblant d'être absent de Saint-Pétersbourg pour ne pas être forcé de recevoir tout de suite les envoyés suédois et de répondre sur Theure à leurs propositions. Par mon ordre Lefort a dit que j'étais allé jusqu'à Archangel, et que je* reviendrais sous peu de jours, mais que Pimpératrice recevrait M. de Malduk, l'amiral suédois, et qu'elle Pattendait demain avec ses officiers. Comme tout cela s'est passé aujourd'hui, Catherine qui est à Jelaguin, à une lieue de Saint-Pétersbourg, Catherine n'est prévenue de rien, et c'est toi, Villebois, qui vas pirtir tout à l'heure pour lui annoncer cette nouvelle et la ramener secrètement ici. Un traîneau te mènera jusqu'à son palais d'été, et ce traiueau vous ramènera de même durant la nuit.

— Est-ce là tout ce que j'ai à faire? dit Viltebois.

— Tout pour aujourd'hui; mais demain je te chargerai d'une mission qui te plaira mieux ; tout à Pheure je te la dirai. A toi, Minski. Tu vois cette sacoche?

— Oui, sire.

— Elle est pleine d'or : je Pai prise dans mon trésor particulier, parce qu'il faut que Lefort ignore l'usage que j'en veux faire; usage que sans doute il condamnerait, et que peut-être il serait capable de dénoncer et de prévenif. Ecoute-moi bien : demain, pendant que l'impératrice donnera audience à MM. les Suédois, audience excessivement longue, tu te déguiseras en njoujick. Si quelques marins suédois descendent à terre, tu les aborderas, tu leur paieras à boire, tu les embaucheras et tu les chargeras d'embaucher le plus grand nombre possible de leurs camarades. Parle-leur beaucoup de Villebois, qui, de petit officier de marine qu'il était en France, est devenu amiral en Russie.

— Je ne vois pas, dit Minski, où vous mènera tout «Aa ; une centaine de matelots payés dix fois ce qu'ils valent, voilà tout.

— Imbécile, dit Tempereur avec impatience, laisse-moi finir. Lorsque tu en auras gagné un certain nombre, renvoieles à leur bord en leur promettant 500 roubles par matelot qu'ils ramèneront avec eux à la nuit close. Pendant ce temps, rimpératrice retiendra au palais les officiers qu'elle aura invités à un festin pompeux et interminable.

— Je n'y comprends rien, dit Minski.

— Tu es plus brute à jeun que Villebois après boire : écoute donc. Le rendez-vous donné aux matelots pour s'échapper de leurs navires sur les chaloupes mêmes de ces navires sera pour minuit : à minuit aussi sera le moment le plus brillant de la fête; eh bien ! à cette heure et lorsque les déserteurs s'approcheront du rivage, au lieu de les accueillir silencieusement comme des amis qui reviennent, les barques qui gardent la côte les recevront à coups de fusil comme des ennemis qui tentent une descente. Tu comprends la confusion qui en résultera. Ce sera de tous côtés un soulèvement général. On annoncera en pleine fête que les Suédois ont tenté un débarquement, et l'impératrice ordonnera d'arrêter immédiatement les officiers qui seront au palais. Pendant ce temps, Villebois, à la tête de toutes les barques du port, sera prêt à aborder les vaisseaux suédois privés de tous leurs officiers et de bon nombre de leurs matelots. S'ils se défendent, tant mieux, nous dirons qu'ils ont attaqué.

— Mais c'est une trahison? dit VilleboSs.

— Sans doute, répondit Pierre, une trahison des Suédois qui, pendant, que leurs officiers endorment la surveillance de l'impératrice dans une fête, et assurés qu'ils sont de l'absence de l'empereur, tentent un débarquement pour incendier nos chantiers. Qui osera dire le contraire? car enfin ce n'est pas nous qui aurons amené au rivage les chaloupes suédoises et les matelots qui les monteront. Siefies ne sont pas nombreuses, c'est que beaucoup auront regagné leurs vaisseaux. Si nous nous sommes emparés de la flotte, c'est pour

LE Révfi DE VlLLEftOIS. 269

nous iléfendre de cette étrange agression : et comment ne pas croire à cette agression en voyant leurs forces et la quantité de vaisseaux envoyés pour conduire une ambassade? Je sais bien, au fond, que ce n'est qu'une sotte ostentation de Charles Xll, mais je puis bien n'y voir qu'un complot mis à exécution et déjoué par la surveillance de mes officiers et le courage de Villebois. Sans doute tout cela ne se passera pas sans réclamations de la part du roi de Suéde* sans accusation de mauvaise foi ; mais en atteudant je tiendrai la flotte suédoise, je tiendrai les meilleurs marins de la Suède. D'ailleurs, pendant que tout cela se passait^ j'étais absent de Saint-Pétersbourg : j'aurai besoin de renseignements, je ne comprendrai rien à celte étrange affaire; je vous promets d'être plus de six mois avant d'y rien comprendre, et six mois me suffiront pour faire les nouvelles levées d'hommes dont j'ai besoin; et puis^ s'il arrive par hasard qu'au bout de ce temps la guerre recommence avec le roi Charles, je ne vois pas ce qui pourrait me forcer à donner à mou ermemi des armes contre moi en lui rendant ses hommes et ses vaisseaux.

Pierre s'arrêta et reprit après un moment d'attente :

— Comment trouvez-vous ce projet?

Mioski demeura un moment silencieux et finit par dire d'un ton assez peu persuadé :

— Sans doute ce projet est superbe, mais il part d'une, condition qui ne me semble pas possible à espérer. C'est qu'il descendra des marius suédois à terre.

— 11 en descendra, car il en est déjà descendu aujourd'hui.

Minski se mordit les lèvres et reprit :

— Mais enfin, s'il en descend et que je ne puisse en embaucher aucun?

— Alors, dit Pierre, je te ferai pendre; car tu me prouveras que tu n'es bon à rien.

27Ô tJN ÉTÉ A MËUDON.

Miaski ne sourcilla pas; mais Villebois se laissa aller à rire dans sa moustache.

— Mais si j'en embauche un certain nombre., reprit Mînski, et que Villebois cependant ne puisse s'emparer des vaisseaux?

— Il sera pendu à ta place.

— C'est juste, dit Villebois. •

— A la bonne heure comme ça, reprit Minski.

— Pendu l'un ou l'autre, reprit Pierre, si l'un des deux manque à la moindre de mes instructions. Sur ce, Minski, voici l'or dont lu as besoin, et toi, Villebois, voici la clef de la porte par laquelle tu pénétreras chez Timpératrice pour lai apprendre ce qu'elle a à faire. Songez que je ne paraîtrai pas à Saint-Pétersbourg, mais que je serai aux environs et que je me charge de vous surveiller.

Pierre le Grand sortit et laissa Minski et Villebois en présence l'un de l'autre.

Ces deux hommes se haïssaient cordialement. Ils avaient pour cela des raisons excellentes, des raisons de nature, des raisons de cœur et' des raisons de cour. D'abord Villebois était Français et gentilhomme , et Minski était Russe et esclave ai&anchi ; Villebois ne connaissait d'autre raison que son épée , Minski était un renard rusé cflii ne se battait que lorsqu'il n'y avait plus rien à tenter pour son salut. Villebois, tant qu'il était -à jeun, avait celte politesse obséquieuse dès sacripans qui semblent toujours désolés d'être forcés de vous couper la gorge; Minski était d'une brusquerie presque brutale. D'un autre côté, Villebois et Minski étaient fort amoureux tous deux d'une belle fille nommée Vaninka, attachée à l'impératrice Catherine : tous deux en étaient égalemenl maltraités, et chacun d'eux s'imaginait que c'était à cause de l'autie. En trwsiôme lieu, .ils se partageaient la faveur de l'empereur; mais Vi'lebois croyait que s'il n'était pas encore grand -amiral de Russie, les intrigues de Minski en étaient la

LB nÉVE DE VILLEBOIS. 371

preiQJère cau^e : et Minstu élaU persuadé qu'il na serait grand-trésorier que du momeot qu*il aurait chassé de la cour Pierre le Gascon qui le desservait saiis cesse.

Ces dispositions de ces deux hommes vis-à-vis l'un de l'autre étaient permanentes, et U n'y avait rien qui pût les en détourner : elles les accompagnaient dans tout ce qu'ils faisaient ; cette haine était comme le chagrin d'Horace, elle montait en croupe du cheval de Miuski et en poupe du vuisseau de Yillehois. Ainsi dès qu'ils se virent seuls en présence, une même pensée les saisit ; — Si je pouvais faire pendre ce misérable ! se dirent-ils chacun à part soi. »

Us se connaissaient de longue main. Villebois savait que Miuski était joueur comme un Russe qu'il était, et Minski savait que \iUebois était ivrogne comme un mousquetaire qu'il avait été. Us s'accoudèrent tous deux sur la table : le Russe commença l'attaque ; il toussa deux ou troiâ foi3, et dit comme s'il eût été seul :

— Je meurs de soif. Kh ! moujick , du vin l

Villebois se prit à bâiller, à étendre les bras et à chantonner ; puis il murmura entre ses dents :

— Encore deux heures à attendre ; c'est ennuyeux à crever.

— Est-ce que vous ne buve^paa un coup, Villebois? dit Minski,

— Est-ce que vous ne faites pas uae partie d'ombre , Minski? repartit Villebois.

— Non, répondit Minski ; je ne joue pas.

— Et moi , repartit Villebois , je ne bois pas.

— Soit.

— Soit.

Et tous deux croisèrent leurs jambes l'une sur l'autre ; Minski en buvant un coup de vin après lequel il dit ;

— Délicieux l

Yiilebois secoua les dés, et les jeta sur la table en disant :

— Pair... Perdu! C'est impair! J'aurais perdu.

— Hum ! fit Minski en lui-même, si je puis te faire mettre la main à la bouteille , tu seras bientôt ivre mort, et alors tu rempliras les ordres de l'empereur si tu peux.

— Bon ! fit de môme Yiilebois , si tu touches à ce cornet , je t'aurai pipé en moins de deux heures tout ce que l'empereur t'a remis , et tu lui obéiras ensuite si tu peux.

Et leur pensée se termina à tous deux par cette même phrase :

« Et si tu ne peux pas , tu seras pendu. »

Puis tous deux continuèrent leur manège ; Tun de boire , l'autre d'agiter ses dés; et leur aparté se continua ainsi :

— Si je veux faire jouer Minski, dit Yiilebois, il faut que je boive un coup avec lui.

— Si je veux le faire boire, dit Minski, il faut que je joue une partie d'ombre avec Yiilebois.

Ils se regardèrent en face.

— Est-ce que ce vin est passable, Minski ?

— Excellent, mais un peu capiteux. Est-ce que vous avez quelques roubles à perdre, Yiilebois?

— Quelques-uns, pas beaucoup ; je ne puis pas jouer longtemps. Youlez-vous en essayer?

— Yolontiers. Faites-moi le plaisir de goûter ce vin; si vous le trouvez bon, j'en achèterai quelques centaines de bouteilles que ce moujick a eues du dernier navire français qui a abordé ici.

— Yolontiers

Tous deux s'attablèrent bien décidés, Yiilebois à ne boire que quelques gobelets de vin et à exciter le jeu, Minski à ne jouer que quelques roubles et à griser Yiilebois. Ainsi d'un côté Yiilebois se tenait sur ses gaides , et de l'autre Minski jouait avec ménagement; mais tous deux cependant trop

occupés du but où ils voulaient arriver, pensaient plus à attaquer qu'à se défendre. Villebois ne regardait pas que Minski lui remplissait son verre à tout coup, et que Minski ne faisait pas assez attention qu'à tout coup Villebois gagnait et qu'à tout coup il doublait les enjeux Enfin Minski n'ameua Villebois à commencer à chanter et à frapper sur la table qu'au moment où il put remarquer que de son côté il avait profondément attaqué le sac de l'empereur. Il regarda tout ce que Villebois avait d'or à côté de lui, et de l'air d'un joueur en qui sa passion s'allume, il s'écria :

— Cinquante roubles d'or sur ce dé !

— Soit.'

— Cinquante roubles et un verre de vin, ajouta Minski.

— Soit. Un verre de vin et cinquante roubles, répéta Villebois.

Villebois but tout, tandis que Minski jetait son vin sous la table. Les dés roulèrent et Minski perdit.

Villebois commença à rire d'un air allumé ; Minski serra les poings et jura.

— Cent roubles et un pot de vin, dit Minski.

— Un pot de vin et cent roubles, repartit Villeboi.^ buvons d'abord.

Il but tout seul et joua le coup. Minski perdit, et Villebois lui dit d'un air déjà insolent :

— Tu n'es qu'un Russe, tu ne connais pas même la valeur des dés.

— Tu n'es qu'un chien, dit Minski, et tu es déjà ivre.

— Ivrel s'écria Villebois; apporlez-moi quatre bouteilles, je veux les boire en quatre coups.

— Et moi, dît Minski, je parie en quatre coups te rattraper ce que tu m'as gagné, si tu bois tes quatre bouteilles.

— C'est dit ! s'écria Villebois; tu crois peut être que le vin me trouble la vue?

— Je l'espère bien ainsi, pensa Minski.

2^4 ttN ÊtÉ A îiEUDON.

Ifs cotithraôrent. freû était fait, il b'y avait plus en présence deux ennemis cherchant à se perdre : il n'y atait plus que le buveur et le joueur engrenés dans leur passion, ^t destinés à y passer tout entiers comme les malheureux qui s'accrochent aux cylinJres d'une puissante machine. Villebois but les quatre bouteilles, Minskl joua les quatre coups. Villebois battait déjà le tnur oti il était appuyé, Minski s'arîachait déjà la poitrine. Leâ deu^c ardents coursiers étaient lancés.

— Eucore une bouteille, disait Tun.

— Encore une partie, répondait Tautte.

Ils burent et jouèrent. A la dernière bouteille , Vitlebois était ivre furieux ; au dernier coup de dé, Minski n'avait pas un rouble de deux que lui avait donnés ^empereur. Villebois riait férocement au nez de Minski; il avait posé son grand poignard sur Tor qu'il avait gagné, et disait au Russe en se balançant sur son banc :

— Va donc embaucher les Suédois, Minski. Minski grinçait les dents et répondait :

— Va donc porter les ordres du czar à Timpéràtrice.

— Tu seras pendu , Minski.

— Tu seras pendu, Villebois..

— Moi pondu 1 repartit Villebois ; tti me crois gris pour quelques bouteilles de vin; mais J*âi toute ma raison, j 'enfilerais une aiguille avec mon épée ; mais toi, oh est ton or?

— Ce n'est pas ce qui me gène; j'en ai chez mol plus qu'il ne m'en faut.

Tous deux Se sentirent pris de là pèUr des gens qui ont mis leur espoir dans les fautes des autres. Villebois craignît que Minski n'eût véritablement de l'or chez lui, Min^ki appréhenda quil ne restât assez do raison à Villebois pour remplir sa mission près de Timpératrlce. Il en fut presque convaincu lorsqu'il vit le Français ramasser tout Tor qu'il avait gagné, le mettre dans ses poches et se lever eti disant :

tE RÊVB DE YILLEBOIS. 375

— Il est temps que j'aille porter les ordres de reuapereur. Yillebois trembla quand Minski lui cria :

— A demain ; fuis en sorte que l'impératrice arrête les officiers^ j'attends les matelots.

Ils sortirent ensemble de la taverne. Durant le trajet ie la table à la porte, Yillebois s'accrocba les jambes à plua de vingt pieds de bancs, trébucha, roula, et probabFemeat s'il était tout à fait tombé par terre, il y serait resté, (dinski espéra que le grand air l'achèverait ; mais il avait aiîïaire à une nature d'homme singulièrement vigour^u^e ! un de ces corps qui ont des forces pour les fatigues du devoir et de la débauche. Tout autre que Yillebois, dans l'i^tat; où il était, serait mort par le contraste du froid excessif qu'il éprouva après lu chaleur qu'il avait subie dans le bouge d'où il sortait. Mais cela naTétonna point; il prit bravement deu^ ^normes poignées de neige , s'en frotta le visage, et marcha droit au palais d'été de rimpératriçe. Minskile suivit en tremblant, et lorsqu'il le vit sortir de Saint-Pétersbourg sans avoir bronché, il se considéra comme un homme perdu ; une pensée lui vint en tête, une j)ensée de Russe et de joueur.

Si l'on trouvait Yillebois étendu mort sur la route , le lendemain il n'aurait pas rempli sa commission. Oui, s^ns doute ; mais Tempereur serait informé de ce qui s'était passé chez le moujick, et alors il devinerait trop facilement le nom * du meurtrier. La corde qui n'était que promise, deviendrait « alors immanquable. Une autre espérance restait à Minski, c'est que Yillebois se sentirait fatigué, qu'il s'arrêterait, s'endormirait peut-être , et qu'alors il pourrait lui prendrç l'or

qu'il a=fait dans ses poches, et puis, et puis

Il faudrait être un bien grand psychologue, pour saisir toutes les pensées vagabondes qui passent dans la tête d'un joueur ruiné , sous forme de rêve ou d'espérance; car il n'est combinaisons si bizarres , si étranges , qu'il n'invente pour faire arriver un événement qui le fasse sortir d^embar-

ras. Toutefois, quelles que fussent ses idées, Mnski suivit l^illebois comme la seule chance qui lui restât de se tirer d'affaire. Quant à ce qui se passait dans la tête de Villebois, il serait encore plus impossible de le dire, tant la pensée qui naît dans Tesprit d'un ivrogne dépegd d'une circonstance insaisissable. C'est souvent le dernier mot qu'il a entendu qui le détermine, et qui le fixe d'une façon invariable dans sa résolution. Quelquefois l'ivrogne passe par un million de bizarres idées , avant d'arriver à celle qui s'empare définitivement de lui.

Pour Viliebois, on peut dire que tandis qu'il marchait vers )e lieu de sa destination, il y avait à la fois, dans sou cerveau, de la pensée fixe et de la pensée vague : la pensée fixe, c'est qu'il avait aflFaire à l'impératrice ; la pensée vague, c'était l'affaire qu'il avait avec elle. Il ne pouvait se la rappeler. 11 se balbutiait mille choses, quêtant dans ses propres paroles s'il ne s'en trouverait pas quelqu'une qui le remit sur la voie de ce qu'il avait à dire; mais rien ne lui revenait, 0t il finissait ses monologues par une phrase qu'il y ramenait sans cesse comme conclusion, et pour ne pas la perdre : — C'est égal, il faut que je parle à l'impératrice.

Une de ces hallucinations subites qui no\is révèlent un coin de souvenir qu'on cherche avec obstination, lui fit ajouter sans s'en apercevoir :

— Il faut que je voie l'impératrice en secret. Viliebois s'arrêta tout joyeux, répétant :

— En secret ! je dois voir l'impératrice en secret.

Ceci se ficha dans le cerveau de Viliebois, et à ces deux idées réunies à grand'peine, il chercha à en réunir d'autres et se demanda, tout en cherchant, tout en gesticulant : Pourquoi vais-je voir l'impératrice en secret ? que diable peuton dire en secret à l'impératrice? c'est très-flatteur pour moi de voir l'impératrice en secret : c'est une très belle femme, l'impératrice ; une femme admirablement belle, et

qui n'est pas insensible du tout, et pas du tout impératrice Cil secret ; j'ai ppurtant quelque chose à lui dire : c'est égal, quand je la verrai, ça m'iiispirera» c'est selon comme je ia trouverai. Allons, allons voir en secret l'impératrice qui est très-belle, et très-belle, ma foi!... Vive l'impératrice î... Allons.

Et c'est ainsi que marchait l'esprit de Villebois, pendant que lui-même courait au palais de l'impératrice. Minski le suivait avec ses rêves de joueur, se disant : Peut-être le feu prendra au palais, peut-être l'impératrice sera malade, peutêtre je trouverai un sac d'or par terre. C'est en vérité une singulière imagination que celle d'un joueur, elle se fuit des contes d'enfants si niais qu'il faut en avoir été téoioiu pour oser y croire.

Cependant Villebois et Minski arrivèrent à peu près en même temps au palais. Villebois, après de longs essais, mit enfin la clef dans la serrure, ouvrit la porte et entra tout droit devant lui comme un brave buveur qui n'a qu'une idée, celle d'aller trouver en secret Timp'ératrice, qui est très-belle. Minski le suivit comme un ennemi suit sa proie. A peine l'eut-il entendu s'éloigner dans le long corridor qui aboutissait à la porte secrète, qu'il entra à son jour avec le moins de bruit possible, et pénétra à tout risque dans le palais.

Qui sait ? se disait-il, il y a peut-être un trésor dans le palais, peut-être pourrai-je dérober le trésor. Le digne joueur ne se démentait pas : s'il eût fait clair de lune, et qu'il efit été poète, il n'eût pas désespéré d'ensacocher les rayons d'argent de la blanche Phébé. Cependant, les pas de Villebois se perdirent dans l'espace, et Minski arriva dans une vaste antichambre circulaire, où aboutissaient là porte des appartements de rimpératfice, et celles des logements de ses femmes. Minski, à moitié gelé, s'approcha du ix)êle encore tiède qui échaiiffait cette antichambre; et désespérant de re-

278 UN ÉTÉ A MBUDON.

revoir du ciel ni argent, ni iaspiration pour en IrouTér, il se coucha résolument sur le poôle, comme une brave brute de Russe, se disant : A demain la corde et le knout, dormons si c'est possible.

Or, il faut vous dire que tandis que ceci se passait à Pétersbourg, Catherine se mourait d*ennui et de colère à Jelaguin : et ne sachant que faire, elle se plaignait 4e son mari.

— Il me délaisse, disait-elle; sans doute Timpératrice ne peut' se plaindre, mais la femme a de quoi pleurer. Assuré^ ment il n'est pas une résolution un peu grave qu'il prenne sans me consulter; mais lorsqu'il a encore quelque envie de se divertir, ce n'est plus moi qu'il choisit. Autrefois il ne s'ivrognait qu'avec moi ou Lefort. Maintenant il boit avec le premier venu.

C'est qu'il ne faut pas vous imaginer que Catherine fût nne impératrice Pompadoûr, toujours la poudre à l'œll^ le* mains à l'eau rose, les ongles faits, et le visage pommadé. Catherine était une forte femme, haute en couleur, magnifiquement vêtue quand il fallait trôner, maïs qui n'avait pas dans tout son cabinet de toilette une bouteille d'eau de sea* teur à la Berry, ni un pot de blanc royal à la Maintenon. Bd ce moment elle était à moitié déshabillée, les deux pieds nus sur le revers du poêle de sa chambre, les coudes sur ses genoux, et le menton dans le creux de ses mains. Sa femme de service, qui causait avec elle, la peignait, car Catherine avait des cheveux comme Vénus à se voiler ja^qu'à la cheville.

Tout à coup on frappe à la porte de la chambre ; et à là manière impératlve dont on frappe, à l'arrivée inopinée du frappant, par celte porte secrète, à l'heure au moins indue de la nuit, l'impératrice se dit :

— C'est Tempcreur, c'est l'empereur!

Tête de femme va presque aussi vile que tête d'ivrogne ou de joueur.

-« L'eiÀpèreur m'abandonne, didàit^un instant; aVftiit Gâ*

theriae; c'est Tempereur qui revieat à moi, reprend -elle aussitôt.

Elle fait signe à sa chambrière de la laisser, et dès qu'elle est seule elle va ouvrir la porte de sa chambre ; on entre : c'est Villebois.

Les fumées du vin, que'le froid avait engourdies, s'étaient légèrement réchauffées depuis que Villebois était entré dans l'atmosphère tiède du palais : mais h peine fut-il dans l'air presque brûlant de la chambre de l'impératrice, que ces fumées s'exaltèrent et roulèrent comme un orage dans sa tête.

A son aspect, l'impératrice recula ; et fort surprise de la visite de Yillebois, elle lui demanda ce qu'il voulait. Villebois, celte fois, avait fermé la porte derrière lui et s'y tenait appuyé; regardant avec des yeux d'ivrogne cette grande belle femme qui était devant lui, dans un état plus que provoquant. L'impératrice renouvela sa question, et Villebois, toujours magnifiquement ivre, lui dit :

— Vous êtes la plus belle femme de l'univers, et je viens vous le dire en secret.

L'impératrice connaissait les mœurs de Villebois., elle connaissait ses ivresses, elle savait que quelquefois elles étaient très-drôles, et d'autres fois très-féroces. Ce soir-là, l'air de Villebois était de ceux qui promettent qu'on poignardera son meilleur amir, s'il veut mettre obstacle à notre désir. Que dire enfin... nous ne voulons faire ici ni un tableau luxurieux ni une peinture grossière... mais l'ivresse d'un côté« là frayeur de l'autre, furent si puissantes, que Catherine descendit de son rang d'impératrice pour revenir, en réalité et non en souvenir, à ses premières années où plu3 d'un ivrQgne obtint pour quelques roubles ce que Villebois emporta par la force et la menace.

U n'y a qu'une femme qui peut révéler ^ l'humanité c^ qui se passe eu sa tète et en sa pensée lorsque pareil m<Uheur lui arrive. Et encore faudrait-il, pour la circonstanco

(lont tious parlons , que celte femme fût impératrice ; encore faudrail-il qu'il lui arrivai ce qui arriva à Catherine, lorsque le brutal qui Tavait si- odieusement outragée s'endormit bravement, comme fît Villebois, dans le lit impérial de Timpéralrice, et se mit à ronfler avec la quiétude d'un curé qui vientde commettre une bonne action. Catherine resta une boone demiheure droite, en face de ce pourceau dormant, un couteau à la main, et se demandant si elle ne devait pas l'égorger, quitte à appeler quelqu'un pour jeter ensuite le cadavre dehors. Elle se le demanda sans doute beaucoup, mais probablement elle ne se répondit jamais oui, car elle ne le fit point. Mais une idée, une idée de femme ( un homme n'eût jamais eu une pareille idée ), une idée inouïe enfin passa par la tête de rimpératrice. Son poignard lui tombe des mains. Elle considère Villebois. Villebois dort du sommeil des justes; les canons d'un vaisseau de ligne ne l'eussent pas éveillé. Catherine était grande et forte, elle se décide, elle l'enlève dans ses bras, elle...

Mais pour bien comprendre ce qui arriva, il faut retourner un peu en arrière et raconter les événements qui avaient lieu en même temps dans un autre coin du ptilais : c'était une autre aventure non moins singulière.

Minski, à moitié endormi sur son poêle, assiégé de ce cauchemar du joueur, où les dés et les cartes dansent des rondes devant les yeux , désespérait de rattraper son or et ne rêvait plus que vengeance : en ce moment il eût assommé Villebois, s'il l'eût tenu, llruminait ainsi dansun étatde somnolence inquiète, lorsqu'un bruit léger l'éveille tout à fait; et, à sa grande surpris^ il aperçoit un homme enveloppé d'un vaste manteau et qui s'avançait dans Tantichambre avec précaution. Dans le premier moment, Minski n'avait pu remarquer par quelle porte cet homme avait pénétré, et l'idée lui vint aussitôt que c'était Villebois qui sortait de chez l'impératrice. Minski se septit un mouvement de rage et de

colère qui le poussa à s'élancer de son poêle sur Villebois pour l'attaquer à TimproYiste ; mais un reste de crainte de la vigueur de Villebois, et puis l'idée que l'impératrice le suivait sans doute pour monter en traîneau avec lui, le retioreut immobile à sa place.

Toutefois la curiosité de Minski commença à s'éveiller avec lui, lorsqu'il ne^vit survenir personne et qu'il remarqua que l'homme au manteau comptait du bout des mains les onze portes qui aboutissaient à l'anlichambre où il se trouvait; mais la rage du Russe fut à son comble, lorsque cet homme s'arrêta à la porte qui conduisait à l'appartement de Vaninka, la belle Russe qu'il adorait et qui sans doute lui préférait Villebois; enfin Minski se sentit pris d'un de ces accès de fureur qui font une bête féroce d'un jaloux, lorsque l'homme au manteau introduisit une clef dans la serrure delà porte et l'ouvrit doucement.

— Quoi! pensa Minski, ce Villebois en est là? Ah ! dusséje y périr, il n'aura pas cette nuit le double bonheur de m'avoir gagné mon argent et de posséder celle que j'aime.

Et, sur cette réflexion prompte comme l'éclair, il se précipite sur l'homme au manteau, le renverse de deux énormes coups de poing habilement portés aux yeux ; et, s'élançant dans la porte déjàentr'ouverte, la referme sur lui et s'enfoncedans le couloir qui conduit à la chambre de Vaninka.

A peine a-t-il fait quelques pas, qu'une nouvelle porte s'onvre et qu'une voix ravissante, la voix qu'il aime, se fait entendre et lui dit avec une coquetterie émue et enivrante :

— Sire, est-ce vous? est-ce toi, Pierre, mon amour; est-ce toi, mon noble empereur ?

A ces paroles, Minski demeure d'abord frappé de glace ; mais l'instant d'après, en vertu du courage d'un homme pour qui tout est fini, il se dit :

« Je n'en serai pas plus pendu pour ça. »

Et il répond :

— Oui, Vaninka, c'est moi ; oui*, mon amour.

— Ah! viens, je l'attends depuis longtemps, reprend Vaninka.

Et elle rentraine doucement, et Minski se répétant : « On ne peut pas me pendre deux fois! ! ! » Accepte tout l'amour offert à l'empereur, et pense qu'en pareille occurrence il fauf faire les choses impérialement. On n'a jamais bien su si ce fut l'excès ou le silence avec lesquels Minski exerça sou impérialisme, qui étonna la belle Vaninka; mais il est certain qu après avoir marché d'étonnement en étonnement, ce ne fut qu'au bout d'une longue nuit qu'elle s'écria tout d'un .coup :

— Vous n'êtes pas l'empereur !

Ce root terrible ne permettait pas à Minski de pousser plus loin l'ioùtation injpériale. D'ailleurs, le jour menaçait. Il s'échappa du lit de Vaninka, se jeta hors de la chambre, s'élança dans le corridor, et gagna l'antichambre, au risque de tomber sous la main terrible de Pierre. Mais au lieu de sentir un coup mortel s'appesantir sur sa tête, à peine a-t-il fait quelques pas, que ses pieds s'embarrassent dans quelque chose jeté en travers du sol ; Minski trébuche et tombe. Il se relève à moitié et se trouve face à face d'un homme qui dormait sur le plancher, et dans les jambes duquel il s'était empêtré. Cet homme s'était éveillé, cet homme s'était levé sur son séant, cet homme, c'était Villebois.

La manière dont ces deux ennemis se regardèrent en silence était à faire mourir de peur ou à faire mourir de rire. 11 y avait dans leurs regards un effroi insurmontable .venant du retour qu'ils faisaient sur eux-mêmes, et une envie de s'étrangler réciproquement qui leur donnait la physionomie la plus extraordinaire.

Minski comprenait asse? facilement comment Villebois en sortant de chez l'impératrice avait pu rentrer dans cette antichambre et s'y endormir ; mais Villebois se demandaitlqui

arait 'pu le porter en cet endroit. A mesure que le souvenir de ce qui s'était passé entre lui et Timpératrice lui révenait en mémoire, Une sueur glacée le gagnait, quelque chose lui serrait la gorge et Tétouffait. Enfin, comme un homme parfaitement sur de sou sort et qui ne songe pas même à y échapt)er, il croisa ses jambes sous lui, à la façon des musulmans, et se dit à part soi :

« C'est pour le coup que je serai pendu. »

Puis pat un mouvement rapide il porta les mains aux poches de son habit et y chercha l'or qu'il avait gagné à Minski; celui-ci s'en aperçut et eu devina la cause. . — Tu crois peut-être que je l'ai dévalisé pendant que tu dormais? lui dit-il; mais à 'présent je m'en soucie de cet or comme d'une barbe d'un cosaque ; je n'en ai plus b^ soin.

- — Tu en as donc trouvé d'autre, lui dit Villebois en le regardant de travers, et tu es en mesure d'obéir àTempe» teur ?

— Ma fol, repartit Minski, pour les ordres qu'il peut avoir à me prescrire maintenant, je ne pense pas qu'il me manque rien. Mais toi, tu as donc lidèlemeût rempli ceux qu'il t'a donnés hier soir?

— Certes, dit Villebois, et j'en ai fait assurément plus qu'il ne m'a dit.

— Alors, reprit Minski, tu ne craius rien pour ta tête?

— Ainsi, repartit Villebois, tu es sûr d'échapper à la potence?

Us se regardèrent encore tous deux non pas tant désespérés du sort qui les attendait, mais chacun furieux de ce qu'il croyait que son ennemi était sauvé.

Cet état de doute et d'observation eût duré encore longtemps, si un esclave ne fût entré dans Tantichambre pour allumer le feu des poéleô. Au bruit qu'il fit en entrant, Vlllebois;et Minski se levèrent tous deux, s'attendant à voir ap-

paraître des bourreaux aimés de sabres et de cordes, ou tout ou moins de soldats pour les arrêter. Mais Tesclave , en reconnaissant les deux favoris de Tempereur, se prosterna jusqu'à terre, et nos deux héros s'enlre-regardèrenl avec un étonnement dont cîhacun ne savait la cause que pour son compte. Se seutir la tête sur les épaules leur apparaissait une merveille à laquelle ils n'osaient croire.

On ne saurait dire qu'une espérance leur rentra dans le cœur ; mais ce vague instinct de conservation qui tient rhomme jusque sous le tranchant du bourreau les saisit ensemble et tous deux se précipitèrent par la porte que Tesclave venait d'ouvrir, et cherchèrent à tromper la vigilance des sentinelles placées sans doute à toutes les portes dû palais. Mais pas plus qu'ils n'avaient vu venir de bourreaux^ ils n'aperçurent de sentinelles ; ils trouvèrent toutes les issues libres, et arrivèrent au milieu de la grande route, sans que personne leur adressât la parole, sans qu'un coup de fusil , qu'à tout moment ils s'attendaient à recevoir de quelque assassin posté sur leur passage, les vint arrêter.

Villebois se demandait s'il avait rêvé, Minski se demandait s'il ne rêvait pas. Ils échangèrent encore entre eux un regard de soupçon , et une même pensée leur vint au même moment.

« Où vais-je chercher ce que ]'ai près de moi? se direntils ; il n'y a besoin ici ni d'arrestation, ni de jugement, -ni de bourreau; en pareille circonstance c'est un conlident dévoué qu'on charge de se défaire de l'homme qui nous a ainsi outragé. Pardieu! voilà mon assassin. »

Minski pensa cela de Villebois, et Villebois pensa cela de Minski. Aussitôt, et sans autre réflexion, ils tirèrent tellement ensemble leur grande épée et leur poignard, qu'ils reconnurent ensemble qu'ils avaient bien jugé, et qu'ils se précipitèrent l'un contre l'autre en s'écriant ;

— Âh ! misérable ! c'est toi qu'on a chargé de m'assassiner ?

Un combat sérieux comme celui de deux hommes déterminés non- seulement à mourir, mais à tuer, s'engagea entre eux, et probablement l'un des deux, et tous les deux y eussent succombé, lorsqu'un officier, monté sur un traîneau, et qui accourait de toute la vitesse de quatre chevaux lancés au galop, arriva sur le lieu de combat, et les sépara, eu leur ordonnant de le suivre à Saint-Pétersbourg.

Villebois s'avança le premier vers l'officier et lui' i^mettant son épée avec une solennité tout à fait héroïque, il lui dit :

— Monsieur, je suis prêt à vous suivre, je sais ce qui m'attend, je subirai mon sort; mais je regrette de n'avoir pas tué cette brute russe qui est cause de tout.

Minski, que l'adresse de Villebois avait mis en désarroi, se rajustait pendant ce discours, et s'étant à son tour approché de l'officier, il lui dit, en lui remettant aussi son épée :

— Il en sera ce qu'il en sera, mais je suis désolé de n'avoir pas fendu le crâne à ce drôle de Français, sans qui bien certainement rien de ce qui s'est passé ne serait arrivé.

— Messieurs, répondit l'officier tout ébahi, c'est sans dont une faute que de vous être battus contrairement à l'ukase contre le duel, mais je ne suis pas un dénonciateur. L'affaire n'a pas eu de témoin, reprenez vos épées et suivez-moi, vous, monsieur de Villebois, près de l'impératrice qui vous attend ; vous , monsieur Minski, dans la taverne d'Ivan où l'empereur est caché et désire vous donner de nouvelles instructions.

Probablement on eût annoncé la veille à ces deux hommes qu'ils venaient d'être proclamés empereurs de toutes les Russies, qu'ils n'eussent pas été plus surpris qu'ils ne le furent par cet ordre si bénin.

Ils montèrent dans le traîneau qui avait amené l'officier, et tous deux à plusieurs reprises se frottèrent les yeux, se

t86 UN ÉTÉ A MBDDON.

touchèrent, se regardèrent, se parlèrent, pour s*assurer qu'ils étaient bien éveillés.

Arrivés aux portes de Saint-Pétersbourg, Tofficier emmena Mioski par des rues détournées pour gagner la taverne d'Ivan, et le moujik qui conduisait le traîneau conduisit Villebois au palais.

Minski le premier avait puisé une lueur d'espoir dans ses méditations : il avait réfléchi que peut-être l'empereur ne Tavait p5s reconnu et qu*il s'alarmait à tort : il ne s'expliquait pas aussi bien pourquoi Pierre n'avait pas forcé la porte de Vaninka, et comment il l'envoyait chercher à Jelaguin. Il savait donc qu'il y était.

Minski était demeuré immobile à la^porte de la taverne, lorsque l'empereur, qui l'avait aperçu du fond de la salle où il était, l'appela brusquement, et Minski marcha en chance lant vers Cette voix terrible, comme le malheureux oiseau que le serpent fascine et attire à lui pour le dévorer.

De son côté, Villebois, à force de ne rien comprendre à ce qui se passait autour de lui, s'était créé une explication tout à fait dans le caractère français. Il n'avait pas craint de s'imaginer que peut-être Catherine n'était pas si courroucée de . son audace qu'il avait la naïveté de le croire. Il se rappelait, à ce propos, une foule de mots plaisants qui se racontaient à l'oreille et qui parlaient de duchesses, de marquises, de princesses môme, outrageusement insultées. Tune par son laquais, l'autre par son palefrenier, et qui ne s*en étaient point autrement vengées qu'en leur recommandant de prendre garde une autre fois à ce qu'ils faisaient. D'après ces souvenirs et en mesurant la distance qui sépare un laquais d'une duchesse, et un amiral d'une impératrice, il trouvait tout l'avantage de son côté, et il s'apprêtait à aborder Catherine avec cette humilité hautaine qui demande une gr^ce qu'elle est sûre d'obtenir.

Mais tous ces beaux rêves tombèrent à la porte du palais,

et ses suppositions chatigeant de cours, Villebois ne douta plus que ce ne fût pour le réserver à un supplice long 6t plein de tortures, qu'on l'avait ainsi attiré à Saint-Pétersbourg. Ce fut donc le cœur battant d'effroi et le visage pâle qu'il passa le seuil du salon où l'impératrice Tattendait. Catherine était assise sur son trône, ses vêtements étaient de velours et d'or, et avec ces beaux habits il semble qu'elle eût revêtu une superbe -dignilé qui en faisait une femme bien dififôrente de celle qui, la veille, le corps demî-nu, les pieds sur le bord de son poêle, avait reçu Villebois. CcIui-Ci en la voyant ainsi ne douta pas que sa dernière heure né fût venue, et comme il y avait, au fond de ce caractère d'ivrogne, Une bravoure chevaleresque qui ne redoutait rien tant que de paraître avoir peur de quelque choçe, il s'avança au milieu de la salle, et mettant un genou à terre, il dit à Catherine eu se découvrant et en baissant la tête:

— Me voici, madame.

• Catherine fit signe à quelques femmes et à quelques cotu*tisans de s'écarter, et attacha sur Villebois un regard dont il nous est impossible de dire l'expression. Il y avait h la foiâ sur le visage de Catherine un sentiment de honte et une volonté d'audace, un fond de colère et une envie de rire qui tenaient de cette multiplicité et de cet assemblage incohérent d'idées dont une tête de femme est seule capable.

— C'est donc vous, monsieur? lui dit-elle Sévèrement. Estce donc pour faire excuser Votre conduite d'hier que Vouô arrivez si tard aujourd'hui?

Villebois confondu baissa la tête encore plus bas et murmura d'une voix, sourde :

— Ah! madame, il n'est point de pardon pour un crime pareil au mien.

— Eh l monsieur, repartit Catherine, où en seriez-vous s'il n'y avait pas de pardon pour un pareil crime? car il me

263 UN ÉTÉ A NEUDON.

semble que ce n'est point la première fois que cela vous arrive!

La manière dont Yillebois releva la tête à ce moment eut quelque chose de si superbement étonné que Catherine faillit éclater de rire. Cependant elle garda son air sévère pendant que Villebois répétait d'une façon de surprise inouïe :

— Ce n'est pas la première fois que cela m'arrive?...

— Non, monsieur, non, répondit vivement Catherine, ce n'est pas la première fois que vous osez vous présenter devant moi dans un état d'ivresse qui ferait honte au dernier esclave.

— Hélas I repartait Yillebois, c'est cet état d'ivresse qui est la seule cause de... la seule cause qui., la seule cause enfin...

Ah ! la femme, la femme! Catherine le laissait dire, elle riait de la figure, de la terreur, de l'embarras de Yillebois ! ! Rire , c'est si bon ; mais rire de cela 1 oh ! la femme, la femme ! Enfin elle interrompit lea phrases suspendues Je Yillebois et lui dit :

— Oui, monsieur, j'aime à croire que l'ivresse est la seule cause de ce que vous avez fait.

— Madame! oh! je n'ose y penser, répondit Yillebois en baissant son front jusqu'à terre.

— Oui, monsieur, reprit sévèrement Catherine, j'aime à croire que l'ivresse est la seule cause qui vous a fait vous abandonner à un sommeil dont rien n'a pu vous arracher, après que vous m'avez eu dit les instructions de l'empereur ; ivresse qui vous a empêché aussi de me ramener à Saint- Pétersbourg, comme cela tous avait été ordonné.

Yillebois releva la tête. L'impératrice continua :

— Ainsi, monsieur, j'ai été forcée de venir seule avec un esclave et de compromettre, par votre faute, le secret de mon arrivée qui ne devait être connu que de vous seul.

A ce moment Yillebois regardait l'impératrice dans un

LE KÉVE i)E VlLLEbOlS. ^89

état d'ébahissemeot qui tenait un peu de Tidiotisme et de la folie :

— Quoi 1 repril-il en se frottant les yeux, j'ai dit à sa majesté que Tempereur...

— Oui, monsieur, vous m*avez dit que Tempereur me chargeait de recevoir les ambassadeurs suédois; vous m'a-, vez dit (^ns quel but : vous l'avez fait même avec une pr''*'^ sence d'esprit et une lucidité qui ne m'avaient pas fait ^revoir qu'un moment aprèsl..

— Qu'un moment après je... dit Villebois en bégayant et avec une sorte d'égarement.

— Qu'un moment après, ajouta rapidement Catherine, vous vous endormiez comme une brute à la porte démon antichambre.

Villebois se releva complètement; mais ce mot de brute le choqua tellement qu'il fut sur le point de se récrier, et de chercher à prouver qu'il avait fait autre chose que dormir. Mais un instant de réflexion, si on peut appeler réflexion le doute qui s'éleva en lui sur la réalité de ce qui s'était passé et de ce qui se passait encore, lui ferma la bouche ; et l'impératrice lai désignant une place à côté d'elle, lui dit :

— Les envoyés suédois vont arriver, restez près de moi, et n'oubliez pas de me seconder dans mes efforts pour les retenir toute la journée hors de leur vaisseau.

Villebois obéit, et sur un signe de l'impératrice, les courtisans se rapprochèrent, ainsi que les dames de la cour. Parmi celles-ci, Villebois put remarquer la comtesse Vaninka qui s'avança hardiment, et à laquelle l'imi^ératrice, fort étonnée de la voir à Saint-Pétersbourg sans son ordre, demanda ce qu'elle était venue y faire.

L'esclavage de la noblesse russe n'était pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui. Ce despotisme qui fait qu'il n'y a plus en Russie qu'un homme qui est l'empereur, et des esclaves de divers étages ; ce despotisme n'était pas encore

290 ÇN ÉTÉ A MEUOQN* '

si parfaitement assis, qu'il imposât slLence â^ toute parole. Si on n'osait agir contre lui, on osait du moins lui parler.

Malgré le ton de sévérité de l'impératrice, la comtesse Vaninka, qui était fille d'un de ces boyards possesseurs de terres immenses et de nombreux paysans, que Pierre était forcé de ménager, la comtesse Yaninka répondit avec bau- ^uir :

^^^ Madame, j'ai cru que l'empereur était à Samt-Péters- . bourg.

— Et qu'aves5-vous à faire à l'empereur ? s'écria avec colère Catherine.

— Madame, j'ai à lui demander justice.

— Je crois, reprit amèrement Catherine, qu'il vous rend toute celle que vous méritez.

t^^-- Celle que je mérite veut du sang, madame, et je ue --ï:e. pas avuii- encore demandé la lète de personne. Ceci taisait allusion à quelques antécédents très-connus et très-anciens de Gallierine ; mais la pâleur de l'impéiatrice à celte réponse eût donné lieu de croire qu'un avait touché à •quelque exigence plus récente, si quelqu'un aviiit pu être dans le secret de sa pensée. Et en vérité je crois qu'il est temps de faire pénétrer le lecteur dans ce secret, si nous ne voulons pas qu'il prenne notre récit pour une mystiiication, comme \illebois qui depuis quelques heures pensait vivre dans les espaces imaginaires.

11 y a dix sortes d'auteurs de romans et de nouvelles : les uns qui amassent toutes les coutumes d'une époque autour d'un lait imaginaire et en font un roman de couleur locale; d'autres qui prennejit un fait historique et l'expliquent par les passions de tous les temps, n empruntant aux choses passées que l'acte et les noms des persoimages. U y en a une troisième espèce, c'est celle qui n'invente rien, mais qui s'approprie tout ce qui lui convient dans les livres et les conversations pour en faire une histoire où il y a de tout, Ënlin il y

a une espèce d'écrivains qui p'invenlejit rieïi et qui ne s'approprient rien, mais qui respécfcut tout naïvement par la plume ce qu'ils ont cueilli par Toreille. Or je déclare que l'histoire que je raconte m'a été révélée mot popr mot par un Russe de mes bon^ amis. Il avait trouvé le fait de YiUel)ois cité dans je ne sais plus quel livre, et m'avait témoigné son étounement de ce que celui qui l'avait cité en avait si complètement ignoré les détails. Je les lui demandai; il me les donna.

Ceux qui précèdent et ceux qui vont suivre ne n'appartiennent pas.

On me pardonnera ce petit préambule avant de poursuivre. La date du jour où j'écris cette bistoire sera mon excuse.

Nous sommes eu décembre 1835, et les murs de toutes les maisons où pénètre un journal politique, retentissent des reproclies faits à la presse d'avoir prêché l'inmioralité, et de l'avoir juon-seulement propagée, mais encore fait naître par ses odieuses productions. Or voici un fait vrai, qui s'est passé daus un siècle vers lequel on tourne des regards de regrets ; dans une classe qui préteud que la corruption et la boue n'existent qu'à la cheville de la société ; et sous une forme de gouvernement où assurément il n'y avait aucune espèce de liberté qui pût pousser au dévergondage, à l'oubli de tous les devoirs, ni t cet individualisme dont on a fait un vice nouveau. Ceci dit pour ma défense, je reprends.

Or, lorsque Pierre le Grand avait détaillé son honorable plau politique à Minski et à Yillebois, il était sorti pour pi:endre quelques mesures très-nécessaires à l'exécution de ce projet. Mais Pierre le Grand, tout grand qu'il fût, avait à côté de son empire à créer, de très-petits intérêts à ménager, et fort souv^ut son très-vaste esprit se laissait voir par la très-petite science des proverbes.

Il avait voulu faire d'une pierre deu:^ coups.

Aia4« en associant Catherine à l'exécution de son guet-

apens contre les Suédois, il rendait justice à la femme de résolution et de courage qui Tavait sauvé plus d'une fois de ces heures de désespoir où souvent il perdait la tête. Mais en Féloignant de Jelaguin^ il cédait à la crainte que lui inspirait la femme jalouse et hautaine qui, en plein bal, avait craché au visage d'une maîtresse de son mari, et qui plus tard en avait fait fouetter une devant ses gens. En même temps il s'assurait le moyen de s'introduire à Jelagnin, et d'y passer une nuit d'amour avec la comtesse Vaninka, sans craindre ces visites imprévues que Catherine faisait souvent au milieu tle la nuit chez toutes les dames de son palais ; ce qui rendait les entrevues prolongées fort difficiles avec elles.

Catherine se doutait bien que Pierre savait trouver, hors du rayon de sa surveillance^ des distractions ou des occupations assez fréquentes. Mais celles-là ne lui inspiraient aucune crainte. Elle oubliait trop, ou peut-être elle se souvenait assez de la condition où Pierre l'avuit prise. Si elle l'oubliait, c'est qu'aveuglée comme sout les parvenues, elle ne pensait pas qu'il y eût une autre femme, parmi celles d'une classe obscure, qui pût inspirer une passion égale à celle qu'elle avait inspirée, ou qui eût l'ambition et l'adresse de saivsir une fortune pareille à celle qu'elle s'était faile. Si elle s'en souvenait assez, c'était sans doute pour se rappeler tout ce qu'avaient suscité de haines contre Pierre le Grand la répudiation d'une fille de haute naissance et l'élévation au trône d'une vivandière. Il avait couru trop de dangers pour tenter deux fois la même épreuve. Quelle que fùl enfin la raison qui rassurait Catherine sur les amours populaires de son mari, elle avait gardé toutes ses craintes pour les intrigues de cour.

Elle savait que les boyards y poussaient. En effet, quelque appui qu'elle eût trouvé dans le bas peuple, qui l'adorait comme son représentant sur le Irône, elle savait trop bien que tout le secours qu'elle en pourrait tirer, en cas de répu-

LE RÊVB DE VlLLEBOlS. 39â

diatioD, n'irait pas au delà de quelques centaines d'esclaves qui se feraient tuer sur la place publique en criant : Vive Catherine ! tandis que les boyards applaudiraient à l'élévation de quelque fille noble et la soutiendraient de tout leur pouvoir sur leurs esclaves, et de !ouiele\ir servilité vis-à-vis de rempereur.

Il ne faut pas penser que la réponse que Catherine fit à la comtesse Vaninka lui fût inspirée par la connaissance qu'elle avait de son intimité avec Pierre. Certes si Catherine avait su jusqu'où les attentions de Pierre avaient été poussées pour cette belle jeune comtesse, ce n'est point ainsi qu'elle l'eût reçue lorsqu'elle se présenta; ou plutôt Vaninka ne se serait point présentée, car elle eût peut-être déjà disparu de la cour; peut-être serait-elle morte par accident, 11 ne faisait pas aisé vivre quand Catherine soupçonnait des intrigues qui pouvaient l'alarmer. Elle ignorait donc la vérité ; mais une fois Pierre avait regardé Vaninka cinq minutes durant, et Vaninka s'était laissé regarder. Cela avait suffi à Catherine pour la prendre en suspicion et pour lui dicter la répartie sèche qu'elle lui avait adressée.

Soit que Pierre le Grand, malgré la violence de ses volontés, ne trouvât pas mauvais que ?a femme défendit ses droits par des moyens qui ne répugnaient nullement à ses propres habitudes; soit que, malgré ses infidélités, il eût une vive affection pour rimpératrice, soit qu'il fit les mêmes calculs qu'elle faisait, il se cachait avec soin, et sa liaison avec Vaninka avait gardé un mystère qui avait trompé la jalousie d'une femme et celle de deux rivaux. 11 est facile de comprendre que ce n'avait dû être que par une extrême prudence qu'ils étaient arrivés à ce mystère, et qu'une occasion de se voir une nuit entière dut être pour ces deux amants un de ces bonheurs dontils profiteraient avec l'ardeur d'écoliers en maraude.

Aussi, dès que l'empereur jugea que Villebois devait être

2»4 UN ÉT*r A M^UDûiS,

parti de Jelaguin avec rimpératrice, il s'y readit de sou eôté en toate liàte. La belle Yauinka était prévenue : eUeatlepdait l'empereur avec anxiété, car elle avait d'importaute§ choses à lui demander, et elle n'était pas sire que l'empereur fût en élat de les entendre.

C'est que les reproches de Minski étaient vrais, c'est que souvent la belle et fière Vaninlia avait dû recevoir Les caresses avinées de son maître avec la souinission d'une esclave.' Mais que ne pardonne point la passion, nous ne parlons pas de l'amour, mais de l'ambition 1 et cette passion occupait complètement Je, cœur de la belle Vaninka. Ceci peut^xphquer comment Minski put jouer pendant si longtemps le rôle de son maître saqs être reconnu.

Cependant J'pmpereur s'était heureusement contenu ce soir-là, et il était arrivé fort dispos de corp$ et d'esprit jusqu'à Jelaguin. Il avait pénétré par la même porte secrète par laquelle étaient entrés Minski et Yillebois. Nous avons rapporté la manière dont Minski l'arrêta lorsqu'il était sur le point d'entrer dans l'appartement de Vaniuka, et c'est ici qu'il est nécessaire de reprendre notre récit. G'eçt à ce moment que se passa une scène qui a besom de toute l'autorité de l'histoue pour être crue.

L'énorme coup de poing ou plutôt les deux énormes coups de poing de Minski avaient parfaitement porté. Pierre en avait été à la fois ébloui et étourdi; il avait vu ce que Iq peuple appelle si pittoresquement un million de chandelles, et avait été renversé du coup. 11 s'était relevé furieux, d'abord de la fureur d'un humnie battu, ensuite de la fureur d'un amant battu. Mais, au moment où il allait se ruer sur rennemi qu'il croyait lui être échappé, il fut de nouveau heurté violemment par un corps inerte qui lui tomba sur les épaules et roula jusqu'à terre; et, se retournant avec violence, il se trouva lace à face avec l'impératrice, le corps de Viliebois entre eux deux.

LE tlÊVE DE YfLLEtOIS. l9S

— Tous ici, sire?

— Vous encore ici, madame?

— Que venez-vous y faire?

— Pourquoi n'avoir pas obéi à mes ordres?

Ces questions furent faites avec un tel étonnemenl et une telle rapidité, que chacun n'entendit point celle de l'aube. Cependant Tertipereur, tout irrité qu'il fût, regarda Ce corps immobile qui était à ses pieds, et demanda ce que c'était.

— C'est votre messager, sire, c'est Tinfâme Villebois.

— Ah! c'est donc lui, s'écria l'empereur en tirant son poignard, lui qui tout à Theure a eu l'audace de me frapper au -visage!

— Vous êtes ivre comme lui, sans doute, reprit Catherine ; c'est moi qui viens de porter ici cet homme qui s'était endormi dans ma chambre de ce sommeil de brute qui le tient.

— Ce n'est donc pfts lui, dit Pierre en remettant son poignard à sa ceinture, et en grondant du ton sourd d'un homme qui croyait tenir sa vengeance et qui est obligé de la chercher ailleurs; c'est donc vous?

-* Ni moi ni lui ne vous avons frappé, sire, mais ne remettez pas votre poignard dans votre ceinture, il faut que cet homme meure.

— Et quelle en est la-raison?

— C'est que sUl ne vous a pas frappé, il m'a outragée, sirê.

— Madame, il faut pardonner quelque chpse à l'ivresse, dît l'empereur avec impatience, préoccupé à la fois de Vidée des coups de poing qu'il avait reçus et de la manière dont il expliquerait sa venue au palais.

— Sire, reprit Catherine, je vous demande la vie de cet homme; il y a des outrages que rien n'excuse.

— Eh bieni madame, dit Pierre, il sera jugé, et S'il est condamné, il périra.

— Sire, on ne juge pas de pareils coupables, on les tue.

296 UN ÉTÉ A MKUDON.

— Pourquoi cela? dit Pierre, surpris de Tachent troublé de Catherine et de sa persévérance à demander la vie de YiUebois.

— Parce qu'il faut que l'univers entier ignore Toutrage.

— Quel est donc cet outrage, madame? s'écria Pierre. Catherine fut embarrassée de la question et du ton dont elle

fut faite. Elle comprit que, dans ces sortes de crimes, les maris en veulent souvent autant aux victimes qu'aux criminels. Elle répondit :

— Que vous importe, si ma dignité de femme et djimpératrice a été assez insultée pour que je me croie autorisée à vous demander la tête de cet homme? Vous est-elle donc si précieuse?

— Plus que vous ne pensez, et aujourd'hui plus que jamais.

— Et par quels motifs?

Alors Pierre expliqua à Catherine queUétait le message dont Villebois était chargé, et quel était son propre projet. Puis il ajouta :

— Cependant si le misérable a osé vous* insulter au point que vous ne vouliez plus le revoir, il mourra. Il ne faut pas que uos serviteurs puissent jamais trouver dans l'ivresse une excuse pour maa([ucr au respect qu'ils nous doivent. Ce serait un funeste exemple.

Pendant le récit de Pierre, Catherine avait réfléchi. Lorsqu'elle avait emporté Villebois, elle avait un projet que sa rencoptre avec l'empereur lui avait fait abandonnei;, mais auquel les observations de Pierre la firent revenir ; elle répondit donc, après un moment de silence :

— Sire , l'exemple serait peu contagieux, car j'étais seule avec M. de Villebois lorsqu'il a osé...

— Quoi donc?

— Il était ivre, sire, et si lui-môme pouvait oublier ce qu'il a fait, cette injure serait comme si elle n'avait pas été.

— Si ce n'est que cela, dit Pierre, non-seulement il est

LE RÊVR DR YILLEBOIS. - J97

rhomme à Toublier, mais encore il est ca])able de croire qu'il n'a point quitté Saint-Pétersbourg, si quelqu'un veut se donner la peine de le lui persuader.

— Vraiment , dit Gatherme ! revenue tout à fait de son premier dessein; vraiment! reprit- elle en s'arrétant sur ce mot.

Et cette pensée de femme qui Tayait saisie d'abord, lui parut si singulière du moment que son mari en devenait le complice, qu'elle voulut se donner les petites émotions de cette épreuve. En effet, c'était une si étrange position que de se dire : Voilà un homme qui a été un quart-d'beure le rival de l'empereur et qui ne s'en doute pas , que Catherine ne put s'empêcher de rire, et -que l'empereur lui dit :

— Eh bien! madame, que décidez-vous ?

— Laissez vivre cet homme, répondit-elle, car il vous est utile. Il suffît que je sois la première personne à qui il parlera lors de son réveil.

Et pour ne pas avoir à s'expliquer davantage sur sa colère et sur l'iniure qui Tavait provoquée , ni sur la pensée qui l'avait si soudainement calmée, elle s'empressa d'ajouter :

— Mais vous-même , sire, qu'étiez-vous venu faire dans ce palais?

De son côté l'empereur avait eu le temps de réfléchir, çt il répondit sans le moindre embarras :

— Après avoir laissé Villebois dans la taverne où je lui avais donné mes ordres, j'ai craint qu'il n'arrivât ce qui est arrivé, qu'il ne s'enivrât et ne sût point bien vous expliquer mes ordres -, je suis accouru, mais je vois que je suis arrivé trop tard.

— Un peu tard, en effet, dit Catherine en riant.

— En effet, dit Pierre du même to]>, car il s'estimait trop heureux d'avoir échappé aux questions de Catherine, je suis arrivé trop tard, le misérable m'avait devancé. J'aurais mieux fait de ne charger personne d'un pareil message.

2d8 UN ÉTÉ A MEUDOIf.

— Je le crofe, reprit Catherine.

. — ïl y a de ces choses qu^on devrait toujours faire »oimôme.

— Vous aveï raison, dit Catherine toujours en riant, on devrait faire ces choses-là toujours soi-même ; mais enfin ee qui est fait est fait , u'en parlons plus , et hâtons-nous d*aller à Saint-Pétersbourg pour y préparer le succès de votre ruse contre les Suédois.

Pierre aurait bien désiré ne point partir avant d^aroir édlafa^ l'affaire des coups de poing, mais cela devenait difficile en présence de Catherine ; d'ailleurs eût-elle été absente, pénétrer par la violence dans la chambre de Vaninka, c'était vouloir un esclandre qui fût toujours arrivé aux oreilles de l'impératrice, et c'était par conséquent désigner Vaninka à sa vengeance. En outre, l'empereur n*était pas bien sûr qu'on fût ei^ré dans la chambre de Vaninka; il n'était pas sûr que Vaninka, qui le guettait sans doute, n'eût poussé la porte avec violence ^n entendant venir l'impératrice, et que ce ne fût ce choc qui l'eût renversé. Tout cela 8*étalt passé dans l'obscurilé, et si rapidement, que s'il n*eût senti à ses yeux la douleur des coups de poing, il eût douté d'avoir été frappé. Quoi qu'il en soit des bonnes raisons que fterre Se donnait pour s'expliquer cet événement, il lui fallut suivre Catherine à Saint-Pétersbourg.

Catherine alla au palais , et Pierre courut se cacher dans là taverne où il avait donné ses ordres àMinski et à ViUebois.

Pierre avait dit à Catherine de lui envoyer un officier, et Catherine lui avait adressé précisément celui qu'elle avait chargé d'aller chercher Villebois à Jelaguin. De son côté, Pierre avait ordonné à cet officier de lui amener Minski, quelque part qii*ll !b rencontrât. L'officier, en exécutant d'abord l'ordre de l'Impératrice, avait rencontré Minski B*escrimant avec Villebois, et il avait conduit chacun des deux champions au maître qui l'avait mandé.

LE BÉtR DÉ TILLEBOIS. 299

Comme nous n'écrivons pas précisément Thistoire de Russie, quoique nous ayons la prétention de faire en ce cas plus d'biBtoire que les historiens, nous ne demeurerons pas à Taudience que Catlierine donna aux envoyés suédois, et nous retournerons à ia taverne où Minski avait rejoint Tempereur.

Dès son entrée, Minski crut lire son sort écrit dans les yeux de Pierre, non point dans son regard courroucé et menaçant, mais dans le cercle bleu qui tournait tout autour des paupières et qui témoignait de la vigueur des poings de Minski. L'empereur fit signe Si Minski de s'asseoir, et se penchant Vers lui, il lui dit d'un ton sec et impératif :

■— Ecoute, Minski , il y a longtemps que tu désires la charge de grand-trésorier :

— Sire , répondit Minski avec une douceur qui ne lui était pas habituelle, je ne désire que mériter les bonnes grâces de Votre Majesté.

— Eh bien! reprit le czar, tu es sûr de les obtenir, si tu peux me trouver un misérable dont je veux tirer une vengeance terrible.

• Il se joue de moi, pensa Minski, il ttie raille avant de me

déchirer. »

Pierre continua :

— Tu connais Jâ comtesse Vaninka, mon cher Minski ? Lemalheureux se prit à trembler de tout le cœur quMl avait.

— Apprends donc que je Taime, dit ï^ierre, que j'en suis aimé ; apprends ce qui m'est arrivé.

Et tout aussitôt il lui conta l'aventure de lelaguin. Ce récit rassura Minski, car il fut certain que Tempereur ne l'avait point reconnu. Trompeuse sécurité! à peine le czar avait-il achevé son récit, qu'il donna à Minski un ordre qui rendit toutes ôeâ alarmes au malheureux. Il le chargea d'aller à Jelaguin, de voir Vaninka I et de la questionner adroitement pour savoir si ce n'était pas quelque amant préféré qui

30O UN ÉTÉ A MBUDON.

ayait si brutalement interdit l'entrée de Tappartement.

Minski, à cette proposition, trembla de nouveau de toute son âme; il dit qu'assurément l'empereur n'avait point et ne pouvait avoir de rival, et qu'en eût-il un, il n'eût jamais osé lutter avec son maître, surtout à coups de poing; enfin en désespoir de cause, Minski, sans s'en douter, tenta contre l'empereur la ruse que celui-ci avait adoptée contre Yillebois, il voulut lui persuader qu'il n'avait point reçu de coups de poing. Mais comme il y avait preuve flagrante , l'empereur ne se trouva pas en disposition d'écouter de mauvaises rai« sons : il ordonna donc à Minski de se préparer à partir dès qu'il aurait embauché les matelots suédois qui commençaient déjà à se répandre dans les tavernes. Nouvelle difficulté que Minski avait oubliée sous l'empire de son effroi.

Presque aussitôt l'empereur le quitta pour inspecter les travaux de sa ville, de façon à n'être reconnu de personne, et Minski demeura seul.

Tout .l'accablait.

Alors il reconnut qu'il s'était placé entre deux crimes également pendables, et au lieu de penser à exécuter ses ordres devenus inexécutables, li songea au moyen de faire tomber la faute et le châtiment sur un autre. Cet autre, dans l'esprit de Mioski, devait être naturellement Yillebois. Accuser Yillebois de lui avoir soustrait l'or que l'empereur 1 ui avait laissé, persuader à l'empereur que c'était Yillebois qui lui avait donné les coups de poing et qui avait pénétré chez Yaninka, persuader à celle-ci que c'était Yillebois qui s'était substitué à Tempereur, tout cela ne parut pas impossible à Minski, et il demeura une demi-heure dans cette complète immobilité de corps pendant laquelle il semble que l'esprit s'attache plus aisément sur la trace de l'idée qu'il poursuit.

Malheureusement l'empereur n'avait rien dit à Minski de l'arrivée soudaine de l'impératrice emportant Yillebois hors de sa chambre. Minski savait seulement que Yiliebois avait

passé la nuit à Jelaguin, et il expliquait très-naturellement tout ce qui était arrivé. Catherine, après avoir reçu les communications de Villebois, aurait quille Jelaguin avec un esclave et aurait laissé l'ivrogne dormant dans une antichambre. C'était précisément la même fable que Catherine avait dite à Villebois. Ce point une fois gagné, le reste marchait de soi-môrae, Tivressè de Villebois était là pour tout expliquer.

À moitié rassuré de ce côlé, Minski pensa à la mnnière donf il pourrait accuser Villebois de vol. Ceci était d'une bien autre difficulté. Villebois était connu pour homme d'honneur et il ne manquerait pas de témoins à la taverne, pour attester qu'on les avait vus jouer légalement deux heures durant. Ce fut alors que Minski prit un parti désespéré, et qu'il pensa à exciter un trouble si considérable que le fil de toutes choses se perdit dans les événements qui pourraient en arriver.

Dès qu'il eut pris, cette résolution, Minski se rendit sur le port, entra dans quelques cabarets où se trouvaient des Suédois, et là les insultant et excitant les ouvriers et les moujiks qui l'entouraient à imiter son exemple, il réussit à élever bientôt des querelles sérieuses. Les Suédois furent poursuivis à coups de bâton : ils étaieut armés et se défendaient en regagnant leurs embarcations. Les navires en rade virent ce tumulte .et envoyèrent des chaloupes armées pour appuyer leurs matelots, et bientôt tout le bord de la Neva fut le théâtre d'un tumulte effroyable. Il parvint à son comble au moment où les envoyés étaient admis en présence de Catherine. Quelques coups de feu qui furent tirés arrivèrent jusqu'à leurs oreilles; bientôt des cris de mort aux Suédois retentirent de toutes parts, et les envoyés voulurent sortir de l'audience.

Catherine, ne sachant comment s'expliquer un conllit qui ne devait avoir lieu que durant la nuit et lorsque la plupart

Wï Vn ÉTÉ A M^U^dN.

des ofttdefsfieraiént à la fête qu'elle AtàU fait préparer, ti'osa feire arrêter ceox qui étaient prêseûfô, maïs elles les engagea à attendre jusqu'à ce qu'elle se fût informée d'Où Venait ce ItoilWe. Elle expédia Villebois sur le port. Celui-ci, voyant la lutte tellement engagée qu'il n'espéra pas pouvoir l'apaiser, voulut y prendre part. Il se rendit à. bord de l'eôcadre russe qui était toute j^éparée pour la surprise qui devait s'opérer plus tard; et donnant Tordre du combat, il attaqua les navires siiédoffe avec une audace et une intrépidité qui mirent le désordre dans leurs équipages privés de beaucoup de matelots et d'ofllclers.

Nous avons déjà annoncé que nous ne faisions pas de Thistoire, ainsi donc nous n'avons pas à rendre compte du Combftt ni ût ses diverses chances. Il nous suffira de dire que Villebois de rendit maître de près de la moitié des navires suédois, et que le soir venu les autres furent obligés de prendre le large en abandonnant les envoyés suédois entre leà mainà de l'empereur.

Célui-d, dès que le désordre avait commencé, était rentré dans le palais, et là monté sur une tour fort élevée, il avait vu le combat, et avait admiré le courage et l'habileté de Villebois. L'impératrice s'était rendue près de Pierre, et à chaque mouvement hardi de Villebois, l'empereur s'écriait :

*- Quel dommage c'eût été si je vous avais écoutée, Catherine; quel homme j'aurais perdu! et peut-être pour une parole peu respectueusel quelque impertinence de Gascon ! N'étes-vous pas charmée de ce qui est arrivé?

Quoique ceci fût dit sans intention, cela ne laissa pas que d'irriter l'impératrice, elle ne trouvait la plaisanterie amusante qu'autant qu'elle la faisait : auSsi elle répondit avec colère :

— J'en suis tellement charmée que je suis prête à recommencer, si Votre Majesté veut bien me le permettre.

-^ Allons, allons, dit l'empereur, qui tout à la joie du suc-

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