A DÉFAITS
Un mois après ces diverses scènes que nous venons de rapr porter, à une petite lieue, tout au plus, de Castelnaudary, au bord du Fresquel, étaient assemblés une douzaine de gentilshommes, tous en habit de combat, le casque en tête, la cuirasse suir le dos. La discussion semblait animée ; mais trois seulement des personnes présentes semblaient y prendre part : c'étaient Gaston, frère de Louis XIII, Montmorency, et Metternich. Celui-ci était un chanoine de Liège qui commandait deux mille chevaux que Monsieur avait pris à son service dans les Pays-Bas, et les Polaques, cavaliers polonais qui s'étaient engagés pour la garde de sa personne et la défense de l'artillerie. C'est Gaston qui parlait.
— Je ne vous comprends ' pas, Montmorency, disait-il; ou vous avez mal examiné les troupes de Schomberg, ou c'est un coup de fortune qu'il ne faut pas échapper. Il ne compte, dites-vous, que douze cents chevaux, six compagnies d'infanterie de cinquante hommes chacune, et quatre cents mousquetaires des gardes, méchantes troupes qui, pour avoir là prétention de se battre à pied et à cheval, ne se battent bien ni à cheval ni à pied; et vous hésitez à les attaquer lorsque nous avons avec nous deux mille hommes de pied, trois mille chevaux, plus de cinq cents volontaires, et trois canons ! Quelles sont vos raisons. Monsieur? Ne puis-je plus compter sur vous?
— Monseigneur, reprit Montmorency avec un air d'humeur, je vous en ai donné de suffisantes, si vous vouliez vous-même les comprendre. Je vous dir^i donc encore que, malheureusement, j'ai dû vous recevoir en Languedoc avant que mes mesures ne fussent entièrement prises : il en est résulté que beaucoup de villes, où j'aurais pu jeter des garnisons lorsqu'elles ne soupçonnaient rien de notre intelligence, nous ont fermé leurs portes depuis qu'elles ont vu, par votre arrivée, qu'il s'agissait d'une rébellion ouverte. Je vous ai dit que nous manquions d'appui dans lé pays, et qu'à^l'exception . d'Albi que tient le comte de Moret et de Béziers, nous n'avons
m ON MONTMORENCY.
aucune place importante dans nos mains, ip vous rappellerai que» dans cette situation, le moindre échec nous perd entièrement. Déjà les cinq mille Napolitains qui devaient débarquer en Roussillon ont rompu leur marché à l'annonce de l'approche du roi. Marslac, à qui vous avez donné douze cents écus pour s'emparer du château de Saint-Félix, Tient de le rendre à Schomberg moyennant dix mille livres. Alphonse Delbenne s'est fait battre par le maréchal de La Force, et monseigneur de Saint-Bonnet n'a pu tenir à Nîmes. Vous avez pu juger par vous-même combien ces revers ont refroidi l'ardeur de vos meilleurs partisans; jugez de ce que ferait aujourd'hui une défaite.
— Mais c'est une victoire que nous perdons^ répliqua Monsieur impatiemment...
— Peut-être, reprit le duc en toisant avec mépris le gros chanoine de Liège. Du reste, quoique je sois prêt à obéir aux ordres de Votre Altesse, je n'en persiste pas moins à dire qu'il est plus sage de laisser ici un millier de chevaux pour amuser Schomberg, et de nous porter sur Castelnaudary qui n'est qu'à une heure de marche^ de nous en emparer, et de le fortifier eonvenablement : nous verrons ensuite.
— Je comprends les desseins de monsieur de Montmorency, dit le sieur de Metternicb avec une grosse hauteur d'Allemand; il lui sera plus facile de négocier la paix avec Richelieu derrière leis murs d'une place forte, qu'en rase campagne.
^ Monsieur, lui dit le duc en le regardant fixement, si j'avais voulu faire cette lâcheté, et traiter pour moi seul, vous ne seriez pas ici pour -me le dire, et monseigneur d'Orléans n'y serait pas non plus pour entendre ainsi parler d'un gentilhomme français par un soldat à gages, sans lui imposer silence.
— • Sans doute, sans doute. Montmorency, nous vous devons l'enlrée du Languedoc, je le sais, dit Gaston; mais, encore une fois, pourquoi refuser cette bataille? Si la perte de quelquesunes de nos espérances a ralenti l'ardeur des nôtres, une victoire nous les ramènera.
— Monseigneur, ajouta Montmorency, je vous le dis encore une fois, une défaite vous anéantit, et une victoire ne vous
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sert à rien. Supposes que vous battiez Schomberg aujourd'hui : dans trois jours, il faudra battre le maréchal de La Force. Je consens qu'il soit Taincu : ToicI tenir le roi avec plus de trente mille soldats, auxquels vous n'aurez à opposer qu'une poignée d'hommes afiaiblis pas vos deui premières victoires. Au lieu qu'en vous jetant dans Gastelnaudary^ puis dans Narbonne et dans toutes les villes environnantes, vous avez cbanee d'insurger tout ce pays. En résultat, vous pouvez, en évitant un combat décisif, vous établir dan» une bonne place, y soutenii' un siég^, et traiter alors, à votre volonté, des conditions du renvoi de Richelieu ; car n'oubliez pas, Monseigneur, que nous ne faisons pas la guerre au roi, mais à son mi- , nistre.
— Mauvais moyen ! 8*écria Gaston. N'avons-nous pas proposé un accommodement au cardioal, il y a quinze Jours? et n'at-il pas renvoyé Ca'ndiac sans daigner même l'écouter?
— Et voilà notre première faute; et c'est vous, Monsei* gneur, qui l'avez voulu, répliqua Montmorency. Vous m'avez forcé à m'adresser à Richelieu, lorsque c'est Richelieu que nous voulons chasser; vous avez compté sur son influence pour faire rapporter la déclaration du roi qui vous exile du royaume, et c'est cette influence que vous voulez renvepser. Ou'y avons-nous gagné? Que Richelieu, qui jusqu'à ce jour avait eu assez de prudence pour ne pas irriter la province, s'est encouragé par la faiblesse de nos démarches, et a fait déclarer nul le vote des états, traitant comme coupable de lèse-majesté tout évoque, baron ou député qui ne désavouerait pas ce qu'il a fait dans les quinze jours, et me jugeant, moi, duc et pair de France, traître et infâme, avec déchéance de mes titres et confiscation de mes biens. Cette mesure, qui nous a valu tant de défections, c'est votre hésitation qui l'a dictée : craignez que votre opiniâtreté nç vous perde aujourd'hui tout à fait.
— Et c'est là, dit Metternich avec un dédain brutal, ce vaillant Montmorency qui devait nous assurer la conquête de tout le Languedoc f Je veux qu'on me coupe les oreilles, si dans huit jours il vous y laisse de quoi faire enterrer les braves gens qui vous ont suivi.
— Je vous réponds qu'il y aura toujours place pour vous, répliqua Montmorency ne pouvant plus se contenir.
— Et pour tout autre qui voudra vous servir de second, dit Duellier en s'avànçant.
— Messieurs, Messieurs, s'écria Gaston, la paix, s'il vous pldt. Monsieur de Metternich, vous oubliez le rang du duc de Montmorency, et vous, Henri, vous oubliez le mien. Laissons là ces dissentiments, et songeons plutôt à voir ce que c'est que ce gros nuage de poussière qui s'élève là-bas, au bout de la route. Voyez, il y scintille des traits de feu comme des étoiles dans un brouillard ; ce sont des casques et des lances. Messieurs : aux armes! aux armes! Vous voyez. Montmorency, que Schomberg se charge de fixer nos irrésolutions.
Aussitôt quelques cavaliers s'avancèrent sur la route pour reconnaître ce détachement^ mais au lieu de se replier pour donner avis de ce qu'ils avaient vu, ils s'en approchèrent tout à fait, et l'un des chefs de cette troupe, se détachant des siens au galop, arriva bientôt à l'endroit où étaient encore Gaston et ses généraux.
— Ventre-saint-grîs! comme disait monsieur notre père, que faites-votis là, monsieur mon frère, tandis que monsieur de .Schomberg passe le Fresquel sur un vieux pont démoli et s'avance sur Castelnaudary, et lorsque vous avez Jà, sous le nez, un pont tout neuf pour y arriver avant lui ? Attendezvous qu'il s'y soit fortifié pour l'attaquer?
En disant ces mots, le comte de Moret se jeta à bas de son cheval, en saluant Gaston et en tendant la main à Montmorency; puis il continua sans attendre de réponse :
— On m'a appris, à Albi, qu'il y avait chance de dégainer par ici, et j'arrive avec huit cornettes de cavalerie pour prendre un peu d'exercice et m'assouplir les membres, attendu que ce damné Alphonse Delbenne m'a gardé deux heures ^ la messe dans son église de Sainte-Cécile, où j'ai gagné des douleurs qui me font tenir raide comme im piquet. Il est vrai qu'en guise de sermon il nous a récité une belle satire en vers français contre le cardinal, et que l'assistance' a eu de quoi rire pour huit jours, tant il y a mis de bonnes plaisanteries.
— Je la connais^ dit Duellier^ Alphonse m*eu a conté des passages à Pézenas ; c'est celle où il dit :
Entce Teofer et l*empir6e La paix esi^ dit-on^ assurée :
Gomme cardinal^ Richelieu , À son service a le bon Dieu, Et^ pbur plus d'un projet sinistre, Satan le sert comme ministre.
— Eh ! c'est toi^ mon bon ami Duellier, dit le comte de Moret; nos pères étaient en k'ain d'encorner leurs femmes quand ils nous tirent tous deux : c'est à nous à prouver aujourd'hui que le bon sang vient des hommes, et que tu es Montmorency comme je suis Bourbon.
— Gela n'empêche pas qu'il n'y ait une barre à vos armes, reprit le gros chanoine Metternich, le noble le plus invétéré des Pays-Bas. •
— T Ma barre, répondit Moret, je la cacherai sous mon épée, et malheur à qui voudra regarder dessous!
Le Liégeois se mordit les lèvres, et l'on parla des dispositions du combat, que4es nouvelles manœuvres .de Schomberg rendaient inévitable. On se décida à passer le Fresquel, et Montmorency et Duellier allèrent de leur personne reconnaître la position de l'armée royale. Ils virent que Schomberg s'était établi dans une grande pièce de teft^ labourée, communément nommée la Fite^ située à gauche du chemin qui menait du pont à Gastelnaudary. Ge champ, qui était entouré dé larges fossés qui en rendaient l'approche fort difficile, dominait la route de façon à écraser ceux qui tenteraient d*y passer. 11 était donc nécessaire d'en déloger Fennemi, si l'on voulait gagner Gastelnaudary. Pour y parvenir. Monsieur fit placer, en tête de Schomberg et parallèlement au Fresquel, le centre de son armée, dont il garda le commandement. Il était composé de ses volontaires, d'une partie des Liégeois et d'un régiment d'infanterie. Sa gauche s'étendit de même le long de la rivière, sous le commandement du comte de Moret, qui avait avec lui ses huit cornettes de cavalerie, les Polaques de Metternich et un bataillon d'infanterie. Le duc de Montmo-
rency prit la droite, et s'avança le long du grand chemin^ avec deux cents gentilshommes qui lui appartenaient et un bataillon de pied. De cette manière^ l'armée de Monsieur était disposée en forme de potence^ ce qui lui donnait l'avantage de pouvoir attaquer M. de Schomberg de front et sur le flanc gauche à la fois.
Montmorency, en se mettant à la tâte de sa troupe, avait dit à Duellier de rester auprès du comte de Moret, et de surveiller les mouvements des chefs étrangers^ dont il ne se cfoyait pas très-assuré. Aussitôt quelques mousquetaires de l'armée royale s'avancèrent à pied pour escarmoucher; mais ils furent repoussés dès l'abord, et le feu commença entre les deux infanteries. On reconnut bientôt que celle de Schomberg ripostait faiblement, et Montmorency, craignant que le maréchal ne profitât de l'avantage de sa position poui* ordonner la retraite et gagner Castelnaudary, voulut décider l'affairé tout d'un coup, et s'apprêta à charger à la tête de ses deux cents maîtres. Mais au moment où son escadrofi s'ébranle pour exécuter cette charge, il volt arriver à toute bridé le coQ^ de Moret.
— Monsieur le duc, lui crie celui-ci dès que Henri peut Tenlendre, faites arrêter vos chevaux, ou ils me passeront sur le corps ainsi gu'à vous. L'honneur de la première pointe m'appartient, et je ne vous le céderai pas, comme fit le duc d'Elbeuf à Beaucaire, bien que sa maison soit la plus ancienne du monde après celle dé France.
— Il ne s'agit pas ici des droits du sang, répondit vivement le duc de Montmorency, mais de la prééminence des rangs militaires.
— C'est ce que nous ferons décidel* par rassemblée des maréchaux en temps plus opportun, répondit le comte de Moret. Quant à moi^ Je jure que je ne souffrirai pas que Montmorency prenne le pas quand il y a du sang de Bourbon à l'armée.
Le duc Henri jeta un coup d'œil sur les troupes de Schomberg, et voyant qu'il s'apprêtait à faire le mouvement qu'il avait prévu, il répondît avec colère :
. — Ne voyez-vous pas que Schotnberg nous échappe?
— Je le rattraperai assez tôt, répliqua le comte; mais ce que je ne rattraperai' pas, c'est Tusurpation de rang» dont vous feriez bientôt un droit, si je tous laissais charger ayant mol.
— AUez donc, s'écria Montmorency avec emportement^en voyant Schomberg gagner la route.
Puis, l'orgueil de sou rang le prenant à la gorge, il cria au comte de Moret :
— N'oubliez pas cependant que si je vous cède la première pointe, c^ n'est point à cause du sang, mais parce que vous avez les Polaques sous votre commandement, et que je sais ce que la courtoisie française doit d'égards à des étrangers.
Aussitôt ]e comte de Moret retourna à la tête de sa cavalerie, se plaça en tête, et lui commanda la charge. Lui-même s'élança le premier, ayant Duellier à ses côtés. Les Polaques les suivirent, précédés par Metternich ; mais à peine le comte eut-il atteint le bord du champ où était posté Schomberg, qu'il fut accueilli par une vive décharge de mousqueterie. Le comte porta la main sur son cœur en poussant un cri, et tomba sans mouvement : il avait été frappé de cinq balles à la poitrine. Duellier» furieux, appela les Polaques, qui s'étaient arrêtés en voyant le comte tomber. 11 courut à eux, et voulut les exciter à le venger; mais Metternich s'écria tout aussitôt qu'ils n'étaient engagés que pour la garde de Monsieur et la défense de l'artillerie, et leur ordonna de retourner. Duellier ne fit pas attendre sa réponse : d'un coup de sa large épée, il fendit le casque du chanoine liégeois, et comme celui-ci voulut tirer un de ses pistolets» il se précipita sur lui avec fureur, en s'écriant :
— Âh! traître! le jésuite Arnoux t'a recommandé à Montmorency; il eût mieux fait de te recommander à Satan!
fit, d'un seul coup, il l'étendit mort à ses pieds; puis il se mit à crier aux Polaques : .
— En avant! mes maitre6> en avant!.. Mais ils étaient déjà en déroute et ne l'entendaient plus. Il resta seul un moment entre les deux armées; puis, mettant son cheval au galop, il courut vers l'endroit où était Montmorency. Le duc avait vu ce qui venait de se passer : dès le commencement de la charge.
il avait jugé que Metternich était un lâche ou un traître; car, au lieu 4'être avec sa troupe à deux longueurs de cheval du comte de Moret, il en était demeuré à une assez grande distance. Aussi^ lorsqu'il vit les Polaques s'enfuir malgré les cris de Duellier^ il dit au colonel de Rieux qui était près de lui :
— Trahison! sur mon âme, trahison! Si nous ne décidons la victoire sur-le-champ, tout le reste de cette canaille étrangère va s'enfuir et emporter. nos troupes avec elle...
— Monseigneur, lui répondit de Rieux, amenons notre canon et balayons la route, car nos chevaux ne franchiront jamais le fossé qui nous sépare de Schomberg.
— Eh bien! de Rieux, répliquai le duc en riant, il y a longtemps que nous avons gagné nos éperons, il faut qu'aujourd'hui nos éperons nous gagnent la bataille.
— Monseigneur, dit le vieux colonel , je mourrai près de vous.
Mais Soudeilles courant aussitôt après le duc qui faisait ranger les gentilshommes pour la charge, l'arrêta au moment où il allait donner le signal.
— Pour Dieu ! lui dit-il, Monseigneur, si telle est votre ré" solution, changez àvt moins de cheval, ne désignez pas le but à nos ennemis ; ils ont déjà frappé la tête de l'armée, c'est leur en montrer le cœur à découvert que de marcher sur eux en pareil équipage.
En effet, Montmorency était monté sur un superbe cheval gris pommelé, empanaché de plumes de couleurs isabelle et incarnat qui appelaient tous les regards. Quant à lui, il n'avait qu'un simple corps de cuirasse damasquiné d'or et un casque très-léger.
— Tant mieux ! répondit le duc, s'ils reconnaissent Montmorency, la main leur tremblera de tirer si haut.
— Elle ne leur a pas tremblé, reprit Soudeilles, pour abattre le frère du roi, Antoine de Bourbon, comte de Moret. C'est un coup dont ils doivent être contents.
— Alors, s'écria Henri avec cet enthousiasme guerrier qui s'étourdit de vaines paroles, alors, elle leur tremblera de joie!
Et sans plus attendre il ordonna la charge.
UN MONTMOflENCY. 129
(Is partirent cinq de front< c'étaient de Breuit^ de Rare, de Rieox^ de Villeneuve et Soudeilles. Le duc étai^en avant; sa compagnie des gardes suivait avec celle de Ventâdour. Ils approchèrent au galop de leurs chevaux jusqu^à vingt«cinq pas de Tinfanterie royale^ et ils notaient plus qu'à dix pas du fossé, lorsqu'ils furent reçus par une décharge générale. Douze des gentilshommes de la compagnie du duc tombèrent morts, plus de trente furent blessés et démontés, le reste prit la fuite; mais aucun des cinq capitaines ne bougea, non plus que le duc, qui brandit son épée et s'élança en avant; les cinq capitaines intrépides le -suivirent, et franchirent le fossé avec lui, l'épée haute, les éperons aux flancs de leurs chevaux. Après cet effort prodigieux, ils firent encore quelques pas, mais l'exemple qu'ils devaient à leurs soldats était accompli. Les blessures saignèrent; le courage qui avait surmonté la douleur fut vaincu à son tour; la force manqua à un nouveau dévouement. Villeneuve et de Breuil, tous deux frappés à la tête, tombèrent aussitôt; Rare, les deux bras cassés^ ne pouvant tenir ni épée ni bride, fut emporté lom du combat ^ar son cheval ; de Rieux, la cuisse fracassée, voulant s'attacher de ses mains à la crinière de son cheval, roula sous ses pieds ; Soudeilles était mort; et Montmorency, percé de huit coups de feu, arriva seul jusqu'au premier rang de Finfanterie. Il abattit ce premier rang, il abattit le second, le troisième, le quatrième, le cinquième, le sixième, et, arrivé au septième avec seize blessures, il y tua encore trois hommes avec le tronçon de son épée brisée. Lé bataillon était traversé et le duc avançait toujours, lorsqu'il entend autour de lui bruire avec fureur le nom de Montmorency prononcé d'abord par le baron de Guitaud. Trois cavaliers s'élancent à la bride de son cheval ; c'étaient le baron de Laurières, son fils, et le sieur de Beauregard, qui crie au duc de se rendre. Gelui-ci répond à Beauregard par un coup de pistolet qui glisse sur sa cuirasse et lui perce le bras gauche ; Beauregard riposte de la main droite, et traverse de deux balles la figure de Montmorency. Le baron de Laurières s'avance l'épée haute, le duc le renverse d'un seul coup du pommeau de son pistolet, arrive à son fils et lui arrache son épée; mais à peine se
trouve-t-il armé de nouveau^ sanglant^ brisé^ bâché de blessures et cherchant du regard quelques nouvelles victimes^ que son cheval, frappé ^e plusieurs coups de mousquet^ bronche, se relève, fait quelques pas et s'abat enfin raide mort, à trente pas au delà de l'infanterie royale, en entraînant son maître. Personnne n'eut l'honneur de la chute de Montmorency; il avait dix-sept blessures quand il tomba.
Le duc tenta de vains efforts pour se dégager; mais n'ayant pu y parvenir, il se prit à crier tout haut : Montmorency !
Montmorency! Boutillon et Saii^te-Marie, sergents des
gardes françaises, accoururent à ce nom. Le due, débarrassé du poids de son cheval, se redressa un moment ; mais il ne put se soutenir, et dit à Boutillon, qui youlait essuyer le sang qui coulait de sa gorge :
— Mon bon ami, j'ai plus besoin d'un confesseur que de toute autre chose. Tâchez de trouver celui de M. de Schomberg... Puis il s'adressa à Sainte-Marie : — Quant à vous, Sainte-Marie, si vous êtes toujoiu'sle brave sergent qui m'avez servi autrefois, prenez cette bague et repiettez-la à la duchesse de Montmorency^ avec ce mouchoir teint de mon sang*
Sainte-Marie prit ces deux objets^ et Boutillon allait se rendre aux ordres du duc, lorsque Saint-Preutl> leur capitaine, arriva près d'eux.
— Délacez cette cuirasse, et défaites ce casque! leur cria*t-il; ôtez-lui son collet de bufOe et son bourlet, ou il mourra de suffocation. >
— Ahl Saint-Preuil, lui dit Montmorency, c'est un prêtre qu'il me faut
— Courage! mon maître, répondit le capitaine^ ce n'est rien* Je vais jusqu'auprès du maréchal prendre ses ordres^ et je vous ramène son confesseur et son"" chirurgien. Dieu est bon, mais la médecine n'est pas mauvaise»
— Qu'y a-t-il donc de nouveau? dit le duo en se mettant sur son séant.
— Votre compagnie de gendarmes veut nous tourner; elle est n^enée par un enragé gaillard, à plumet noir> que lée balles ne semblent pas oser toucher.
— Ah! c'est Duellier^ c'est mon frère, répliqua le duc M
n)f MONTMORENCY. IM
M radretsaat tout à t'ait; puis brandissant son é^ au-dessus de sa tête, il se mit à crier : A MooUnorency t Montmorency! Mais le sang qui sortait de sa b|essure à la gorge faillit le suffoquer^ et il retomba dans les bras de Sainte-Marie. Celuici^ aidé de Boutillon^ chargea le duc sur ses épaules et le porta yers une métairie qui était en vue du lieu du combat. Boutillon courut, de son côté, à Castelnaudary pour y préparer un logement. Pendant. ce temps, Saint-Preuil était arrivé près de Scbomberg; il lui raconta en peu de mots la témérité du duc, Taudace de son attaque, et comment il était tombé en son pouvoir. Scbomberg, à cette nouvelle, ne put réprimer un premier transport de joie, et se tournant vers ses gentilshommes, il leur cria vivement :
— Messieurs, Messieurs, faites sonner la retraite; la bataille est g^née, la guerre est unie : Montmorency est pris!
Ll KlRlSTliB*
Le combat que nous venons de raconter, et qui avait à peine duré une demi-heure, avait eu lieu le 3l août, et le 27 octobre, Montmorency, . traduit devant le parlement de Toulouse comme coupable du crime de lèse-majesté, était entré dans cette ville sous l'escorte du marquis de Brézé. Une heure après son entrée, un homme du peuple, vêtu des plus grossierb' habits, sortit de Toulouse, et se dirigea vers le Glusel; puis, arrivé à quelque distance des remparts, il quitta le grand chemin, et se jetant dans un bois il se mit à courir d'une extrême rapidité. Cette course dura pendant plus d'une heure; et c'est à peine si un cheval au grand trot eût pu la devancer. Cet homme atteignit enOn un vaste enclos, au milieu duquel s'élevait une maison seigneuriale, comme il s'en trouve en- 'core beaucoup sur les bords delà Garonne. Cette maison avait deux tourelles, et la plus élevée portait une girouette. C'était la demeure du baron de Saint-Jordi. Le coureur, au lieu dé reprendre halcinje, frappa vivement à une porte petite et basse, masquée par un épais fovirré de broussailles; mais per-
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sonne ne lui répondit de rintérieur; seulement il vit à travers les branches déjà dépouillées des épines-vinettes^ des mûriers sauvages et des églantiers, deux soldats, l'arquebuse haute^ et qui semblaient chercher à deviner d'où venait ce bruit. Le nouveau venu se tint immobile pendant que les gardes à plumes rouges promenaient leur regard quêteur tout autour d'eux ^ puis, quand il les vit s'éloigner, il s'élança avec une merveilleuse agilité, saisit le chaperon dii. mur, et, s'aidant des mains, des pieds et des genoux, il l'eut bientôt enfourché : un coup de feu l'avertit qu'il avait été aperçu, ou entendu, et il sauta dans l'intérieur de l'enclos. Un moment après, il avait gagné la maison, et, voyant que la porte principale en était gardée par deux sentinelles, il se dirigea vers les communs, entra dans un fruitier, fit une corbeille, de fruits, quitta son chapeau et revint avec l'apparence d'un paysan attaché au service de la maison. Il passa devant les gardes d'un air d'insouciance complète, et, l'un deux l'ayant interrogé, il lui répondit eil patois languedocien : •^ Es per lou dejjuna délia prlncessa de Coundé.
— Qu'est-ce que tu dis, huguenot? reprit le soldat ; croîstu parler à un chien, de venir me baragouiner ton patois au nez? Où vas-tu?
-— Onnt baou? répliqua le paysan; baou pourta lou dejjuna délia princessa de Coundé.
— Eh ! n'entends-tu pas, dit l'autre garde, qu^il te répond qu'il va porter le déjeuner de la princesse de Condé? Sans doute elle offre la collation à Monseigneur.
— A la bonne heure, dit le premier garde en prenant la plus belle poire du panier; il est juste que Monseigneur ait ses rafraîchissements.
— Bonhomme, dit le second garde en arrêtant le paysan, c'est moi qui vous ai fait passer ; attendez donc un peu ! et il se munit d'une superbe grappe de raisin. Après quoi, le porteur de la corbeille put entrer, tandis que les sentinelles goûtaient la collation de Monseigneur.
A peine fut-il dans le vestibule, qu'il laissa à gauche les oHices et les cuisiiies, et s'introduisit par une porte dérobée dans un long couloir qui menait à l'un des petits escaliers en.
fermés dans l'épaisseur du mur d'une des tourelles dont nous avons parié. Il monta lestement jusqu'au premier, et se trouva dans une vaste chambre à coucher; il la traversa rapidement, et s'apprêtait à pénétrer plus loin et à soulever la portière qui le séparait d'un grand salon, lorsqu'il s'airêta au bruit d'une voix douce et pateline. Cette voix était celle du père Arnoux, et Duellier, en l'entendant, tira la dague qu'il tenait cachée sous sa veste, résolu à le punir d'une trahison qu'il soupçonnait d'instinct, car il n'en avait point encore la preuve.
— Madame, disait le jésuite, croyez-en la parole de Monseigneur, ce n'est point en cherchant à pénétrer jusqu'au roi et en paraissant forcer sa volonté, que vous exciterez la clémence de Sa Majesté, et obtiendrez la grâce de votre frère.
— La grâce de mon . frère ! reprit la princesse de Condé; est-il donc condamné ?
— 11 est coupable, du moins, dit une troisième personne, et le parlement est juste.
— Le parlement; répondit madame de Condé, n'a pas le droit de juger le duc de Montmorency : sa qualité de pair de France le place au-dessus d'un pareil tribunal.
— Vous oubliez, répliqua Richelieu, que lé roi l'en a dégradé par ordonnance du 23 août.
— Alors, c'est donc le roi qui le juge? ajouta la princesse. Que sont donc devenus les privilèges de la noblesse de la pairie de France, si, le jour où ils peuvent nous défendre, le roi a le droit de les abolir ? Autant vaut nous réduire tout d'un coup au rang des manants! Qu'est-ce qu'un soldat àqui l'on ôte son épée au moment du combat? C'est une dérision qu'une telle ordonnance 1 Et le parlement a osé prendre la charge d'un tel jugement ? '
— rll a voulu s'abstenir; mais la volonté royale a été inflexible. 11 s'assemble aujourd'hui même, sous la présidence du garde des sceaux.
— Du garde des sceaux! répéta la princesse avec une vive surprise; sous la présidence de Châteauneuf? Le premier président ne vousa-t-il pas semblé assez dévoué? Châteauneuf a accepté! Misérable! élevé dans la maison de mon père!
-^ Vous YOyei) dit le cardinal en rinterroitij^aat, qu'on a confié le Bort de M. de Montmorency à ses amis.
— Vous Tatee confié, répliqua la princesse, à ceux qui Vous ont pix>mi3 sa tète.
•^ La justice du roi lui appartient, Madame, reprit Riche* lieu^ et il en dispose à son gré.
-*- Ah 1 s'il en disposait à ion gré, s'éCria madame de Gondé» vous ne me retiendriez pas aux portes de Toulouse, vous ne m'interdiriez pas là présence du roi t
— Eh 1 Madame, reprit le cardinal, que feriez-TOUs de plus que VQS amis? Le maréchal de Ghâtillon a demandé cette grâce au roi comme récompense de ses services j BuUion, en«
,voyé par Monsieur, s'est trouvé trois fois sur le passage de Sa Majesté, s'est jeté à ses pieds au nom du duc d'Orléans i la reine elle-même a promis d'en parler au roi* Que feriez^vous de plus, je le répète. Madame?
-^ Hélas! Monseigneur» je lui dirais, moi, de ces choses qu'un ami, quel qu'il soit, n'ose et ne peut dire. Je lui représenterais que ce n'est point à lui que s'est adressée la rébellion, mais à ceux qui, depuis quatre ans, se jouent de mon frère^ et la rendent suspect à Sa Majesté; je prouverais au roi qu'il ne s'est armé que pour sa sûreté, tout entouré qu'il était d'espions et d'assassins. J'ajouterais, monsieur le cardinal, qu'il doit prendre garde à frapper une tête si haut placée; je lui rappellerais les larmes des habitants de Caslelnaudary, de Lectoure et de toute la province, qui lui ont crié grâce pour leur bienfaiteur. Je lui demanderais s'il croit mériter l'amour des peuples, en ordonnant un jugement qu'il ne peut assurer* que par la violence. Toulouse, la fidèle Toulouse, dont le parlement a cassé la délibération des états avant aucun ordre du roi, ne se trouve plus assez fidèle maintenant, tant ce qu'on lui demande est inouï : on fausse son parlement, on enlève à ses capitouls la garde de ses portes, on la traite eu ville rebelle et vaincue, on l'emplit de soldats, on étouffe le murmure populaire. Est-ce donc si exacte justice, que celle qui a besoin de tant de défense et d'appui?... Oui, monsieur le cardinal, je lui dirais tout cela. Je lui dirais encore de vouloir bien mettre en balance les conseils de son ministre et
les larmes de toute une protince ; et si toute justice était morte au cœur du roi^ je répou?auterais.des remords de son crime ; je lui dirais comment Henri lY^son père» a vu souvent près de son lit Tombre de Biron lui présentant sa tête sur la pointe de Tépéa qui avait vaitiou pour lui... Je lui di» rais. Monseigneur^ que le duc de Monlmoreûcy est le fils de ce Montmorency à qui son pèré^ Henti ÏV, dut le trône» et qu'un jour viendra où le remords les jettera tous trois debout au pied de sa couchette royale pour loi demander compte de ce noble sang de Montmorency qui a tant eoulé pour celui de Bourbon.
Le cardinal prit un air sombre à ces paroles, et la prinoessCi exaltée, tombant à genoux^ continua eu pleurant :
•— Puis, mon Dieu, je vousi implorerais d'attendrir son cœur à mes larmes i je me jetterais à ses pieds, je me traînerais à ses genoux» à ceux de la reine^ aux vôtres» monsieur de Hicbelieu.
Et comme la princesse s'était traînée véritablement jusqu'au cardinal, il voulut la releveTi en lui disaut i
— Ah! Madame, que faites vous?»..
Mais madame de Ck>ndé, s'attaCbânt fortement à lui^ s'écria avec désespoir t
— Monsieur, Monsieur, vous le^ôyec, je suis à genoux, je vous demande sa grâce à genoux 3 entende^vous. Monsieur? la fille d'un Montmorency, la femme d'un Bourbon est à ge« noux devant tous, qui pleure et qui prie : prenez pitié d'elle, Monseigneur! Monseigneur, prenez pitié d'elle!
— Ah! Madame, s'écria-t-il, pourrai-je jamais m'humilier assez pour vous avoir vue dans cette posture l Grâce et pardon pour moi. Madame l Je vous obéirai,- je ferai tout ce que vous voudrez. Et lui-même posant un genou à terre pour soutenir madame de Gondé, elle se jeta tout en larmes, et suffoquée de sanglots, sur son épaule, et lui, se mettant tout à t'ait à deux genoux devant elle, lui répétait sans cesse :
— Pardonnez-moi, Madame ! pardonnez-moî I
Enfin, aidé du jésuite, il parvint à relever la princesse de Gondé, et à la poser dans un fauteuil. Elle était dans un si misérable état, qu'il fallut lui ôter sa coiffe et la délacer.
— Voyons! voyons! s'écria le cardinal, de l'eau, du vinaigre! N'appelez pas; vous connaissez la maison : cherchez quelque part...
— J'y vais, répondit le père Amoux. Et tout aussitôt il courut vers la chambre à coucher; mais à peine en avait-il laissé retomber la portière derrière lui, que Duellier, l'arrêtant d'une main et lui présentant son poignard de l'autre, lui dit rapidement et à voix basse :
— Si la grâce d'Henri n'est pas signée dans cinq minutes, tu ne soiliras pas vivant de cette maison.
Le jésuite demeura pétrifié, la bouche béante et les yeux effarés; mais il prit le temps de se remettre pendant que Duellier lui répétait sa menaçante injonction, et il lui répondit avec une assurance parfaite :
— Pourquoi croyes-vous que j'aie amené le cardinal ici? Laissez-moi passer dans ce cabinet pour y prendre un flacon pour la princesse^ et vous allez juger de mon dévouement à Monseigneur.
Aussitôt il sortit du petit escalier dérobé, et Duellier, écartant légèrement la. portière, regarda dans le salon; il vit sa sœur qui revenait à elle, et M. de Richelieu qui Téventait avec un livre ouvert, en lui disant :
— Calmez-vous, Madame*^ calmez-vous, nous le sauverons; s'il le veut, nous*le sauverons. La princesse se remit à ces paroles, et demanda d'une voix mourante ce qu'il fallait faii%. Richelieu s'assit près d'elle, et se pencha presque à son oreille pour lui parler : Duellier devint plus attentif.
— Écoutez, Madame, dit rapidement Richelieu, le duc est coupable; j'ai dans les mains la preuve de son crime, j'ai la copie de toutes les lettres qu'il a écrites aux députés des états, soit pour les séduire, soit pour violenter leurs votes. Je pu^ appeler tous ces témoins contre lui, et renverser son système de défense, qui repose sur la nécessité de sa défense personnelle. Je puis prouver qu'il avait eu des communications avec Monsieur avant que j'eusse ordonné de Tarrèter. Ainsi il est perdu. Une seule ressource lui reste, c'est d'avouer son crime. Louis XllI, Madame, pardonnera à un sincère repentir^ mais non à une hautaine obstination, et vous seule peut-être, Ma-
UN MONTMORENCy. 137
dame, pouvez doniler un tel conseil à M. de Montmorency.
— Et qui me garantira ce pardon? reprit la princesse.
— Moi, Madame, répondit Richelieu.
— Ah ! s'écria-t-elle avec amertume, vous l'aviez promis à BuUion lorsqu'il est venu traiter pour la grâce du duc d'Orléans; vous avez refusé, à la vérité, de stipuler celle de mon frère dans l'accord écrit entre vous, mais vous avez engagé votre parole à ce qu'il ne serait pas niême mis en jugement.
— Sans doute, reprit Richelieu, le duc d'Orléans répand ce bruit pour excuser le lâche abandon qu'il a fait des intérêts de votre frère. Mais je vous le jure, Monsieur n'a traité que pour lui.
— Mais pour donner un pareil conseil à mon frère, il faudrait que je le voie. Monseigneur.
— Vous pourriez lui écrire, répondit Richelieu... Duellier allait peut-être, au risque de sa vie, se présenter
et détourner sa sœur de cette démarche, lorsqu'il vit revenir le père Arnoux un flacon à la main; il crut sans doute obtenir plus sûrement la grâce de son frère par la peur et la menace, car il l'arrêta, lui raconta la proposition du cardinal à la princesse, et ajouta :
— En retour, que Richelieu signe la promesse de grâce de mon frère. C'est ton affaire, tu sais si un coup de poignard m'épouvante à donner.
Le jésuite lui fit signe d'être tranquille, et lui dit avec son bénin sourire :
— C'est convenu, bien, très-bien.
11 entra, et Duellier recommença à examiner à travers la portière. La princesse était sortie, et Richelieu se promenait activement dans la chambre; dès qu'il vit le père Arnou^, il lui dit :
— Nous le tenons : elle va écrire ; c'est à vous à faire bon usage de la lettre, à bien persuader le duc qu'un aveu sincère est son seul moyen de salut. J'ai épouvanté la princesse en lui parlant dé preuves qui n'existent pas, car nous ne savons rien des intrigues du duc, avant l'ordre que j'avais donné à d'Hemeri de le faire enlever, que par vos rapports. La lettre surprise sur le courrier d'Hemeri peut excuser toute
sa conduite postérieure^ si mes ordres ne se trouvent pas motivés par ses menées précédentes ; là preuve de ces menées manquait à l'accusation; mais l'aveu du duc aplanit tout^ et la condamnation est certaine. Encore ce slsrvicc, mon père, et Tévêché d'Albi vous appartient; déjà vous avez eu deux cent mille livres de d'Hemeri pour avoir surreillé le duc. Je suppose que vous n'avez pas entièrement donné à Metternich les cent mille écus que je vous ai fait remettre pour prix de sa trahison^ ainsi vous serez un des prélats les plus riches de France.
En parlant ainsi^ Richelieu et le jésuite, qui le suivait pas à pas, s'étaient éloignés jusqu'au fond du salon. Duel lier, la rage au cœur^ mais n'osant prendre une* décision, de peur de perdre tout à fait le duc, était resté immobile à la porte,^ le cou tendu, la dague au poing, lorsque la princesse reparut une lettre à la main. A cette v]ae Duellier, sentant quelle arme elle allait livrer à Richelieu, ouvre la portière en s'écriant :
— Sur le salut de votre âme, ma sœur, ne livres point cette lettre à ces infâmes
Mais il n'avait pas fait un pas dans le salon, que quatre des gardes de Richelieu s'étaient élancés sur lui par derrière et l'avaient terrassé. Richelieu s'était reculé, et la princesse épouvantée avait laissé échapper sa lettre, que le jésuite ramassa aussitôt. Lui seul n'était point troublé.
—, Quel est cet homme? dit le cardinal, et que veut-il?
— C'est un homme, dit le jésuite avec onction, qu'égare . un sentiment honnête ; c'est le frère de monseigneur de Montmorency, le sieur Duellier, si renommé pour son attachement au duc.
— 11 était armé? dit Richelieu.
— Non point contre Votre Ëminence, dit le père Amoux, , mais seulement contre moi.
U raconta alors ce que lui avait dit Duellier en passant ; il dit que^ le voyant attentif à regarder ce qui se passait dans le salon, il avait jugé qu'il serait facile de le surprendre par derrière, et que l'idée lui était venue alors de poster quatre soldats dans un petit cabinet^ avec l'ordre de saisir Duellier i
son premier geste pour entrer dans le salon ; pais il ajouta :
— Pardonnez-moi donc> Monseigneur^ d'avoir ainsi usé de vos gardes sans votre permission. Le sieur Duellier a la main expédittve : c'est lui qui a tué sur la place le comTier adressé à Votre Éminence^ d'Hemeri ne lui a échappé que parce que quelqu'un lui a procuré un ordre de sortie de Pésenas, et le chanoine Metternich lui doit le coup d'épée qui l'a envoyé prier dans l'autre monde.
-^Ab! c'est messire de Duellier^ reprit Richelieu froidement et en l'examinant ; et sans doute il a entendu ce que je vous disais tout à l'heure? Qu'on remmène^
— Ma sœur I ma sœur! s'écria Duellier en se débattant» arrachez votre lettre à ces infâmes! c'est l'arrêt de mort de Henri que vous venez de signer I
La princesse se tourna, vers Richelieu; mais celui-ci, la prévenant, lui dit avec sévérité :
— Aladame, vous trouverez bon que je vous donne des gardes» Lorsqu'au lieu d'un rendei-vous on arrange un guetapens, on mérite peut-être plus de rigueur; mais j'ai pitié dfi
' votre désespoir, et je m'abstiendrai de porter mes plaintes au roi.
— Monsieur le cardinal, répondit la princesse avec indignation> c'est moi, je le devine aux cris de mon frère, c'est moi qui suis tombée dans un infâme guet-apens... Rendes-moi ma lettre. Monsieur!
Le cardinal, satîs lui répondre, dit à un sergent de ses gardes qui était debout à la porte d'entrée :
— Monsieur Vignerod» vous allez prendre mes ordres.
. Puis il sortit immédiatement. Arrivé à la portière de son carrosse, il dit au sergent :
•— N*oub1iei pas que la princesse ne peut sortir de chez elle d'ici à trois jours. Faites conduire cet homnoie à Toulouse, et que demain matin...
A ces mots, il se pencha vers l'oteille du sergent. Le jésuite ne put s'empêcher de sourire d'un air afireusement gai; Duellier le toisa avec mépris; mais tous deux eussent été bien surpris, s'ils avaient entendu la lin de la phrase.
— Et que demain matin^ dit tout bas Richelieu, on le laisse
adroitement échapper, de façon qu'il puisse croire qu'il le doit à une imprudence.
Aussitôt après, il repartit pour Toulouse. A quelque distance de la porte, il rencontra une Yoiturè qui paraissait l'attendre; celle de Richelieu s'arrêta, et un homme qui descendit de celle qui était sur la route y monta aussitôt.
— Eh bien! monsieur de Ghâteauneuf, lui dif le cardinal, comment cela s'est-il passé?
— Comme nous l'avions prévu, dit le garde des sceaux, le Iduc a rejeté sur votre haine pour lui la nécessité où il s'est trouvé de prendre les armes et de pourvoir aux intérêts de la province.
. — Et le^parlement ?,dit le cardinal.
— Le parlement hésite, Monseigneur. Si le duc lui disait, avec un air de héros, et cela à la clarté du soleil : Je jure, foi de Montmorency, qu'il fait nuit... j'en connais qui douteraient.
— Tant mieux; ils en croiront d'autant plus à son crime, répondit le cardinal, lorsqu'il l'avouera lui-même. Faites-lui annoncer que le roi lui accorde la grâce de voir son confesseur.
Châteauneuf jeta alors un regard de côté sur le père Arnoux, qui lui fit un petit salut d'intelligence. Richelieu reprit :
— Et Toulouse? que dit la fidèle Toulouse?
— Ce ne sera pas de trop de tous les régiments des gardes, aes Suisses et des huit escadrons de M. de Brézé pour la contenir le jour de l'exécution.
— Annoncez donc qu'elle aura lieu sur la place du Salin, dit le cardinal.
— C'est bien imprudent. Monseigneur... dit Châteauneuf.
— Ehl dit le cardinal en riant, n'avons-nous pas le vieux Châtillou pour nous tirer de ce mauvais pas?
-— Gomment cela? dit Châteauneuf.
— Vous verrez, vous verrez, répondit Richelieu. En attendant, qu'on laisse crier la ville et les faubourgs : ils méritent bien cela pour leur bonne conduite.
L INTBRROGATOIRB.
Le lendemain de ce jour> c'est-à-dire le 28 octobre, le duc subit un second interrogatoire. Les deux commissaires du rot, Jean deLausson et Clément Lelong, furent introduits dans la chambre de Montmorency; ils étaient assistés de quatre conseillers au parlement. Ils s'assirent tous deux devant une table couYcrte d'un tapis rouge; les conseillers se rangèrent derrière sur de grands fauteuils. A la porte de la chambre étaient deux gardes du corps du roi ; à côté d*eux, Launay, leur lieutenant, l'épée tirée; près de la cheminée, qu'on avait grillée de fortes bkrres de fer, le. chirurgien du duc; et enfin, sur un pliant, en face des deux commissaires, le duc lui-même, la tête découverte. L'interrogatoire commença.
— N'avez-vous pas appelé dans le royaume, afin d'y porter le trouble et la rébellion. Monsieur, duc d'Orléans, frère du roi? dit le commissaire Lelong.
Au moment où Montmorency allait répondre, Jean de Lausson, qui était près de son collègue, toussa légèrement, et regardant' le duc d'une façon particulière, il lui fit un léger signe de tête qui semblait vouloir dire de répondre : Non. Montmorency s'arrêta un moment, et jetant les yeux sur les conseillers qui étaient derrière les commissaires, il en vit un qui lui répétait le même signe. Clément Lelong, étonné de ce silence,* regarda son collègue, et lui dit :
— Ecrivons que le duc a refusé de répondre... Lausson lui fit observer que le duc avait été blessé à la bouche, et qu'il pouvait avoir grand'peine à s'exprimer. Lelong recommença la questiotp.
Le duc, après avoir regardé Lausson, répondit négativement. Il lui fut demandé ensuite s'il n'avait pas entretenu, des relations avec l'étranger, contre la sûreté de la France. Un nouveau signe dicta la réponse du duc, et il nia encore qu'il eût approuvé l'entrée des Liégeois et des Napolitains. Les questions se succédant rapidement, les signes et les réponses de même, on arriva à l'affaire de la délibération des états. Le-
long, qui n'avait pu dissimuler son humeur.de cette dénégation constante^ sembla aborder cette partie de l'accusation avec triomphe.
*-* N'avez-Yous pas signé la déclaration des états du 22 juillet? dit*il en prenant cette déclaratio]^^ au bas de laquelle était la signature de Montmorency.
Le duo ne pat avoir Tidée de nier en présence d'une preuve matérielle^ et il allait avouer» lorsque Lausson l'interrompit en toussant si fortement» que Ton ne put rien entendre. Montmorency le regarda, il regarda le conseiller au parlement : le même signe lui conseilla de nier. Cependant il ne put se résoudre à mentir si évidemment, et il dit ;
-* Quant à cette signature, je ne puis.,, $
U n'alla pas plus loin : un nouveau bruit l'interrompit violemment. C'était Launay^ dont la haute épée venait de tomber et de se briser en tombant. Le duc se retourna; Launay, en ramassant son épée, dit, comme un ' homme emporté par son humeur :
^ Oh! l'infâme drôle 1 qui m'a vendu cette épée pour être dud'Éparvinsl il a contrefait la marque» et J'ai été dupé comme un écolier. .
Le duc regarda Launay, qui répéta avec affectation, en montrant la lame à un garde :
^ C'est bien la marque d'Ëparvins, mais elle est contrefaite.
Montmorency comprit alors. Lelong, irrité de ces retardements, lui répéta violemment la question. Le duc hésita, et 0nit par répondre qu'il n'avait pas signé cette déclaration, Lelpng, frappant la table du poing et présentant le papier à Montmorency, s'écria avec colère :
— Quoil ce n'est point là votre signature?
A ce moment Launay frappa, d'un air d'insouciance, les deux morceaux de son épée l'un contre l'autre, et le duc de Montmorency répondit I
— Cett§ signature est contrefaite.
Launay ne put contenir un sourire de joie. Lelong, la main tremblante, jeta la déclaration sur la table, et Lausson dit aussitôt :
— Faites entrer le sieur Guillemin.
On amena cet homme qui avait été greffier des états^ et Lausson, lui adressant à l'instant la parole^ lui dit :
— Monsieur, monsieur de Montmorency méconnaît la signature, et prétend que vous l'avez contreikite.
— Moî! s'écria le greffier Guillemin avec stupéfaction...
— Je n'ai pas dit... reprit Montmorency.
. •- Ce n'est pas vous que j'interroge, lui répliqua durement Lauàson, craignant de la part du duo quelque parole imprudente.
Puis se tournant vers le greflfier, il continua :
— N'oubliez pas. Monsieur, que vous avez déclaré que monsieur de Montmorency vous avait menacé et violenté pour vous faire souscrire à la déclaration du 22 juillet.
— C'est un infâme mensonge, s'écria Montmorency, cet homme fut un ^es plus ardents promoteurs de cette mesure.
— Et il peut bien avoir contrefait votre signature, continua Lausson en regardant le duc. Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les conseillers, les chambres vériiierpnt le fait, nous n'avons charge que d'écrire les réponses de l'accusé et des témoins. Messire Lelong, voulez-vous continuer Tinteri*ogatoire?
Le commissaire, qui avait paru découragé, reprit ses questions avec une nouvelle ardeuf ; mais, à partir de ce point, le duc donna toujours comme excuse de ses actions la lettre surprise sur le courrier de d'Hemeri et la nécessité où il s'était trouvé de se mettre à l'abri des tentatives du cardinal contre lui.
L'interrogatoire étant fini, Lausson, s'adressant au duc, lui dit qu'on allait le confronter avec ceux qui l'avaient arrêté à la bataille de Castelnaudary, et lui lut leurs dépositions, afin quMI les approuvât ou les combattît. C'étaient celles de Sainte- Marie, de Boutillon^ de Saint-Preuil, de Jean de Laurières et de Beauregard, qui avaient raconté la. chute du duc, comme on Ta lue au chapitre IV. Chacun des témoins appelé à son tour s'approcha, après avoir déposé son épée entre les mains de Launay. Tous, et aucun n'y manqua, commencèrent par saluer le duc et ensuite la compagnie. Chacun recommença sa déposition, qui se trouva en tout conforme à celle qui était
écrite; mais chacun y ajouU un regret et une excuse d'être forcé de témoigner contre un si vaillant homme que le duc de Montmorency, ces braves soldats se prenant de pitié de le voir ainsi sur la sellette, pâle et mourant, eux qui l'avaient rencontré si fort et si terrible. Cependant, quand vint le tour du sieur de€omminges, baron de Guitaud, qui était celui qui avait crié lors du comlbat, et quand le bataillon fut perc^ : « Frappez t c'est Montmorency t )> un incident s'éleva; Laus- 8on, s'adressant à ce capitaine, lui dit :
— Comment avez-vous pu reconnaître le duc et le désigner ainsi, puisque, de votre aveu, vous ne l'aviez jamais vu?
 ces mots, le vieux capitaine se prit à pleurer chaudement, et, la voix entrecoupée, il répondit en sanglotant :
— Hélas 1 non, je ne l'ai point reconnu, et nul, eût-il été de ses meilleurs amis, n'eût pu le reconnaître, tant il était couvert de sang et de poussière; mais en voyant un honune seul renverser six de nos rangs et tuer des hommes au septième, je jugeai qui il était, et je criai : C'est Montmorency!
L'interrogatoire terminé, on l'apporta au roi. Il était en ce moment avec le cardinal de Richelieu; mais il quitta soudainement toutes les affaires, et lut avec empressement le papier qui lui fut remis.
v- Monsieia*, dit-il au cardinal, vous voyez qu'il a tout nié. C'est votre faute; vos ^upçons l'ont jeté de force dans la rébellion.
— Sire, répondit Richelieu, mes précautions pour la sûreté de l'État peuvent avoir été trop empressées; une autre fois,
- j'attendrai que la révolte soit en pleine prospérité.
— Ce n'est pas cela, monsieur le cardinal, dit Louis XIU; mais, pour Dieu t débarrassez-moi de cette affaire, pour laquelle vous m'avez forcé de venir à Toulouse. C'est im supplice. Toute ma cour me regarde d'un œil centriste : Châtillon m'obsède; l'archevêque de Narbonne, Rare lui-même, que le duc a fait arrêter après les états, ne me laissent pas un moment de repos; mon frère m'envoie message sur message, Bullion me somme de votre parole. Je veux. en finir. D'ailleurs, Montmorency n'avoue rien, c'est le plus brave gentil-
homme de France : je lai pardonnerai^ monsieur le cai'dinal^ je lui pardonnerai.
Richelieu se mordit la lèvre inférieure d'un air d'humem*, et répliqua doucement :
— Sife, avec un interrogatoire tel que celui-ci, le pardon ^t inutile; le parlement ne saurait condamner le duc. D'ailleurs, laissez son cours à la justice. Si elle est indulgente et absput le duc, votre fermeté à le laisser au jugement du parlement s^vertira vos seigneurs du risque qu'ils courent à se révolter; si elle est sévère et condamne Montmorency, voti*e clémence en sera d'autant plus précieuse et digne de vous.
— Eh bien ! dit le roi, que tout soit terminé demain.
— Demain? reprit Richelieu, il me semble que Votre Majesté avait accordé ce jour à M. de Montmorency pour recevoir les consolations de son confesseur; le cardinal La Valette me l'a assuré du moms.
— C'est vrai', c'est vrai, dit le roi; mais après-demain qu'il n'en soit plus question.
— Tout sera fini après-demain, répondit Richelieu. Et il quitta le roi.
Le lendemain, 29 octobre, le père Arnoux passa la journée avec. le duc de Montmorency.