DERNIER JOUR
Le samedi 30 octobre, dès le matin, les rues qui conduisaipnt de l'hôtel de ville au palais furent bordées de soldats, la mèche allumée. Le peuple était rare, mais le peu qu'on en rencontrait semblait profondément triste. Le duc, qui avait passé la nuit en prières, désira revoir le père Arnoux, et le consulter de nouveau. Cette grâce lui fut accordée, et, après un moment d'entretien, il annonça qu'il était prêt à partir. Launay remarqua qu'il était plus faible et plus abattu que de coutume. 11 voulut lui parler, mais Montmorency se détourna de lui avec froideur. Aussitôt il descendit dans la cour, et
monta dans un carrosse dont les portières furent abattues et
Mé UN MONTMORENCY.
cadenassées. Launay et le comte de Charltts se placèrent chacun d'un côté de la voiture, et Ton partit. Le carrosse était précédé de vingt gardes du corps, et suivi des mousquetaires. Le régiment des gardes ouvrait le cortège, qui était fermé par le régiment des Suisses. En outre, huit mille hommes de diverses troupes étaient postés depuis l'hôtel de ville jusqu'au palais. -
Le duc descendit de sa voiture, les yeux bandés, et fut conduit par Launay et Charlus, qui le soutenaient sous le bras, jusqu'à la grand'chambre du parlement, où tous les juges étaient assemblés sous la présidence du garde des sceaux Châtcauneuf. Ce fut un singulier moment <jue celui de l'entrée du duc, car, à l'instant où on lui ôta son bandeau, la plupart des conseillers couvrirent leur visage de leurs mouchoirs pour cacher leur émotion et leiu^ larmes. On fit prêter au duc serment de dire la vérité; il le fit avec un accent profond et particulier, en regardant Lausson, qui le suivait attentivement des yeux ; puis il monta sur une sellette élevée sur un gradin, au milieu de la grand'chambre, à la hauteur de l'estrade des juges. L'interrogatoire recommença, et Châteauneuf lui demanda son nom.
— Mon nom ! répondit le duc, vous le devez savoir : vous avez assez longtemps mangé le pain de mon père. Je m'appelle Montmorency et vous Châteauneuf, j'ai été votre maître, et vous êtes mon juge.
Quelque reproche qu'il y eût dans cette réponse, le duc la fit avec calme et dignité. Puis on en vint à reprendre toutes les questions, telles qu'elles lui avaient été adressées dans ses premiers interrogatoires. Les juges devinrent attentifs; et lorsque Châteauneuf leur lut la réponse négative du duc, beaucoup échangèrent un regard de satisfaction. Mais cette, joie ne fut pas de longue durée ; car Montmorency, se levant, détruisit en un coup tout ce qu'il avait dit l'avant-veille, avoua avoir appelé Monsieur en France, et s'être entendu avec lui pour y amener les étrangers. Si Montmorency n'eût point été poussé par une force dont on ne peut se rendre raison, sans doute il se serait arrêté en voyant la consternation que ses paroles jetèrent parmi le parlement. Lausson, qui le considérait
et le voyait s'acharner^ hors de propos^ à s'accuser lui-même, voulut l'interrompre plusieurs fois^ en prétendant qu'on ne pouvait accepter la déclaration d'un homme dont l'esprit était dominé par^ quelque préoccupation ; mais Ghâteauneuf lui imposa silence, et Montmorency se hâtant de reprendre son discours^ comme un homme qui craint de manquer de réso- ' lution pour l'achever, reconnut sa signature, et finît par s'avouer coupable de trahison.
Un morne silence suivit cette déclaration ; Ghâteauneuf luimême en fut si anéanti, qu'il eut à peine la force de dire ,au duc qu'il pouvait se retirer. Dès qu'il fut sorti. Clément Lelong, sans donner aux juges le temps de revenir de leur consternation, ne fit point de rapport comme c'est la coutume, mais déclara que, d'après ce que le parlement venait d'entendre, on ne pouvait s'empêcher de prononcer la peine de mort. Il conclut donc à ce que le duc fût condamné à avoir la tête tranchée publiquement sm* un échafaud en la place jdu Salin, et à ce qu'il fût^dégradé de tous ses biens et dignités. Les juges ayant été consultés l'un après l'autre, aucun n'eut la force de répondre, mais tous, opinant du bonnet et s'inclinant à la question du président, aqulescèrent à l'avis de Clément Lelong^ Les premiers ayant agi ainsi, tous suivirent leur exemple; mais il est douloureux de penser que, si un seul eût eu le courage d'émettre un avis contraire, beaucoup l'eussent également imité; et même il est permis de croire que, si chacun eût été forcé de dire tout haut son avis, il s'en fût trouvé bon nombre à qui la voix eût manqué pour prononcer le mot terrible de mort. 11 était onze heures quand cet arrêt fut prononcé. Chacun des juges se retira alors en sa maison; la pâleur et la consternation de leur visage apprirent au peuple le résultat de la séance. Quelques-uns furent arrêtés dans les rues, et répondirent par des larmes aux q'iiestions des bourgeois et des manants; enfin le bruit se répandit que Texécution serait faite en la place du Salin, et une grande foule s'y porta, se donnant tout bas un mot d'ordre. On remarqua que les gardes du corps et les mousquetaires ne firent point semblant d'entendre les propos du peuple, quelque menaçants qu'ils fussent. Enfin Montmo-
rency fut reconduit à Thôtel de ville sous la même escorte qui l'avait conduit au palais.
Pendant ce temps, Ghâteauneuf portait au roi le procèsverbal de la séance du parlement. La stupéfaction du roi fut si grande, à la lecture des aveux du duc, qu'il en demeura tout interdit. Richelieu, qui était présent, s'empara du papier que le roi avait posé sur la table en cachant sa tête dans ses mains, et voyant qu'il se livrait un combat dans Tâme de Louis XUI, il s'écria :
-r- Ah! quelle terrible affaire I Pourquoi le duc a-t-il rendu son pardon impossible? car ce serait perdre le royaume que pardonner à un si grand coupable.
— Que dite&-vous? reprit le roi, son pardon n'est pas impossible.
— Sire, répondit le cardinal, lorsqu'il reste un doute, si petit qu'il soit, dans un complot, la clémence royale a droit de s'en emparer pour faire grâce; mais quand le crime est si manifestement déclaré, c'est s'associer à lui que de le laisser impuni.
— Monsieur le cardinal, reprit Louis XllI avec douleur, que ne m'avez-vous laissé faire avant-hier!
— Sire, dit Richelieu, qui pouvait prévoir ce qui arrive? et qui oserait y méconnaître la justice divine qui s'y montre tout éclatante?
A ce moment un huissier annonça que M. deChâtillon, monseigneur de Rare, le cardinal La Valette, le sieur de Bullion et grand nombre de gentilshommes voulaient forcer la porte du roi et se jeter à ses pieds.
— Qu'ils n'entrent pas ! s'écria Richelieu en se levant^ l'œil en feu et le visage pâle; puis il continua en s'adressant au roi : Ils viennent encore, sire, vous imposer leur volonté; ils se roulent à genoux, tout prêts à mettre la main sur votre couronne, dès qu'ils auront cette occasion. Obéissez aujourd'hui à leurs larmes, demain il faudra céder à leurs ordres. Les aveux du duc ne sont qu'une vaine bravade. >
11 allait continuer, mais aussitôt paient le vieux maréchal de Châtillon. Les soldats qui cix)isaient leurs hallebardes à la porte de l'appartement n'avaient pas osé porter là main sur
un si noble et si brave homme de guerre, et il était eytré en les écartant du bout de son épée : ce fut ainsi qu'il parut devant le roi.
— Sire, lui cria-t-il, je viens vous demander grâce.
■— Arrêtez! s'écria le cardinal en se jetant entre le roi et le maréchal et en saisissant Tépée de ce dernier.
— Ah! reprit Châtillon, ne faites pas semblant de craindre pour les jours du roi; car si vous aviez cru véritablement que cette épée fût levée contre lui, la peur vous eût cloué à votre place.
^ Ghâtillon ! s'écria le roi, que demandez-^vous? que voulez-vous?
— La grâce de Montmorency, répondit Ghâtillon en mettant un genou en terre, sa grâce et son sang pour prix de tout le mien.
— Voyez, Monsieur, lui dit le cardinal en lui remettant le procès-verbal,- si le roi peut vous accorder ce que vous demandez.
Ghâtillon fut, comme les autres, atterré des aveux du duc. Richelieu s'empressa d'ajouter :
— Groyez,^ Monsieur, que Sa Majesté est prête à faire tout ce qui est en son pouvoir. Si elle consent à la punition du coupable, elle n'a pas l'intention que le' châtiment s'étende au delà. Ainsi le jugement confisque tous les biens du duc, le roi lui en laisse la libre disposition; il abolit le duché-pairie attaché aux terres de Montmorency et de Damville, Sa Majesté les conserve à sa famille; et même, s'il y avait un moyen d'épargner à un si grand nom la honte d'une exécution publique...
— Sans doute, je l'approuverais, ajouta vivement le roi, se laissant prendre à ce faux semblant de clémence, et croyant satisfaire par cette grâce à ce qu'il devait aux prières de toute une cour et aux larmes d'une province.
Ghâtillon lui-même, si près de ne rien obtenir, se laissa gagner par le peu qu'on lui jetait, et, servant à son insu les projets cachés du cardinal, il dit d'une voix étouffée par les sanglots : »
— Ahl du moins, qu'une mort secrète le dérobe à la honte de périr devant une basse populace !
Et pendant que cette populace attendait Montmorency pour le sauver^ Richelieu, se joignant à Ghâtillon^ assurait sa mort en disant à Louis Xlll :
-;- Sire, TOUS ne pouvez refuser cette grâce à M. de ChâtiUoii et au nom de Montmorency I
— Eh bien! dit le roi en se cachant les yeux^.qull soit fait comme vous voudrez I
Pendant ce temps, Montmorency, tranquille dan$ sa prisou, attendait la réponse du roi. Il était dans sa chambre, et causait avec son chirurgien : Launay était debout, près de la porte, avec ses gardes, et, dans la salle qui précédait, le père Arnoux se tenant dans un coin, à côté d'un jeune profes de son ordre qui lui avait été adjoint par mission spéciale de Tabbé des jésuites* A un certain moment, le duc interrompit sa conversation, et pria Launay de faire appeler Piraud, son valet de chambre. Celui-ci arriva bientôt, et le duc lui commanda de lui donner un habit plus convenable que celui qu'il avait.
— • Apporte-moi aussi, dit-il à Piraud,.mon bâton de maréchal et mon collier de la Toison. Je veux être propre et bien mis pour paraître devant Sa Majesté, et je vaux lui montrer sur moi tout ce que je tiens de sa bonté,
Launay, en entendant ces paroles, alla vers le père Arnoux, et les lui rapporta. Celui-ci dit au jeune profès ;
— Vous voyez, mon frère, que toute espérance n'est pas perdue.
•— Pries le ciel qu'il en soit ainsi, dit le jeune jésuite d^une voix rude.
Mais Launay, mettant son doigt sur ses lèvres, lui lit signe de se taire, et ûuellier baissa tout à fait le capuchon qui lui couvrait déjà la moitié du visage. Un moment après, le duc commença sa toilette. Elle consistait en un haut-de-chausses de satin noir garni de rubans couleur de feu; des bas de soie de même couleur, dans des bottes grises à'entonnoir; il allait passer une veste de satin pareille à son haut-de-chausse&, lorsque le cardinal La Valette parut. Il s'avança vers le duc; mais ne pouvant lui adresser la parole, il se jeta dans ses bras en fondant en larmes. Le duc, étonné de cette douleur, allait
lUi en demander la cause, lorsque tout lui fut éclairci par l'approche du comte de Gharlus, qui s'avança grayement vers lui. Le comte^ tirant son épée» en baissa la pointe vers la terre, et, d'une voix émue, il dit au duc, qui le regardait d'un œil stupéfait :
— Au nom du roi, Henri de Montmorency, remettez-moi votre bâton de maréchal et votre collier de l'ordre du Saint- Esprit.
Le duc se recueillit un moment, puis s'avanQ&tit d'un pas ferme jusqu'auprès de son lit, où Piraud avait déposé ces deux objets, il les prit lui-même, et les rendant à Charlus, il lui dit :
— Monsieur, je rends volontiers le bâton et l'ordire à Sa Majesté, puisqu'elle me juge indigne de sa grâce*
Puis se tournant vers Piraud, qui pleurait au pied de son lit, il ajouta :
— Allons, PItaud, mon bon ami, c'est une toilette à re* commencer...
Aussitôt il se dépouilla de son habit de satin, et voyant près de lui l'exempt des gardes, il lui en fit présent, en laremer*ciant de ses bons procédés, et revêtit ensuite un habit de toile qu'il avait fait faire à Lectoure, dans la persuasion de son arrêt ; et en le recevant des mains de Piraud, il lui dit :
— * Quand je te disais qu'ils me feraient mourir.. à
A midi les commissaires du roi arrivèrent, et l'on conduisit le duc dans la chapelle. 11 y descendit tenant un crucifix dans les mains. Lorsqu'il fut arrivé devant l'autel, il se mit en face, à deux genoux, et U greffier lui lut la sentence du parlementa Lorsqu'il se releva, une dignité inspirée brillait dans ses regards»
-^ Remerciez le parlement, Monsieur, dit-il au greffier; je vois maintenant qui m'a trompé.
En ce moment, il porta les yeux vers le père Arnoux» qui se cachait, tremblant, derrière un pilier de la chapelle* Le duc en sortit, et passant devant un soldat qui se trouvait à la porte, il s'arrêta et dit tout haut :
^ Quelqu'un de vous, Messieurs, peut-il me prêter dix pistoles?
Launay et Charlus s'ayancèrent.
— Eh bien ! dit Montmorency, donneas-les à ce soldat pour lui payer sa casaque, qu'il va me prêter pour aller jusqu'à la place du Salin ; car il me semble que j'ai froid. Messieurs.
Le jeune jésuite, ou plutôt Duellier, s'approcha alors, et lui dit à voix haute :
—Ne tardons pas, mon frère. Dieu vous attend... Et le peuple aussi^ dit-il à voix basse et eu montrant son visage au duc^ qui tressaillit.
Cependant le comte de Charlus, plus embarrassé que jamais, lui apprit que l'exécution devait avoir lieu dans la cour même de l'hôtel de ville. Le duc n'en fut pas ébranlé. Seulement il sourit tristement et ne put. s'empêcher de dire :
— Aht ce n'est pas là ce qu'on m'avait promis !
— Eh bien I dit vivement Launay, que vous a-t-on promis. Monseigneur? Pailez! S'il y a une parole engagée envers vous, je jure Dieu que je la ferai tenir, fût-ce au roi luimême.
Le duc lui dit aussitôt les conseils du père Ârnoux et Tassurance du pardon qu'il lui avait donnée, s'il se déclarait coupable.
— Ah ! Monseigneur, s'écria Launay, vous aviez pourtant compris, le premier jour I
Puis il pria Charlus de suspendre toute exécution, et, s'élançant à cheval, il courut comme un furieux vers l'archevêché, où se trouvait le roi. Une demi-heure se passa ainsi dans Tàttente, sous le vestibule de la chapelle. Tout ordre fut confondu pendant ce temps; les soldats les plus minces parlaient au duc, et Tencourageaient. Le roi aimait Launay, disaientils, et il devait réussir. Duellier se promenait avec le duc, qui était appuyé sur son bras, tandis qu'à dix pas, à l'entrée de la cour, le grand prévôt et l'exécuteur attendaient qu'on leur remît leur proie. Enfin on entend le pas d'un cheval, et la porte s'ouvre : Launay y parait, mais n'entre pas, et dit seulement au comte de Charlus :
— Capitaine, il n'y a plus rien à faire ici pour nous. Charlus remit alors son épée dans le fourreau ; le prévôt et
les exécuteurs s'avancèrent, et s'emparèrent du duc. Comme
UN MONTMORENCY. i53
les soldats se retiraient, le père Arnoux voulut les suivre ; le duc s'en aperçut, et lui dit amèrement :
— Mon père, m'abandonnerez-vous au suprême moment ?
— Faites votre devoir, lui dit Charlus en s'éloignant.
La main de fer de Duellier enchaîna le prêtre à ses côtés, et tous trois entrèrent dans la cour. La surprise du duc fut grande' de là trouver pleine d'assistants : c'étaient vingtquatre gardes du grand prévôt, les capitouls et les officiers des troifpes de la ville. Cependant il salua noblement la compagnie, et le bourreau s'étant avancé, le duc s'assit sur un ta-' bouret, où on lui coupa les cheveux. Un exécuteur lui lia ensuite les mains; aussitôt il se releva et marcha vers Téchafaud. Arrivé au pied du degré qui y conduisait, il se tourna vers les personnes présentes, et dit à haute voix :
— L'un de vous veut-il recevoir ma tête quand elle tombera? Je ne veux pas que le sang de Montmorency, versé sur la poussière, y fasse de la boue.
Deux capitouls, dont l'histoire ne dit pas les noms, s'avancèrent et tendirent leur robe pour recevoir la tête du duc.
Alors il monta sur l'écbafaud qui était élevé de quatre pieds au-dessus du sol, et regarda fixement devantlui. Son attention fut longue, et l'on put juger, aux pleurs qui brillaient dans ses yeux, qu'il se laissait attendrir à quelque triste pensée. On chercha ce qu'il regardait, et l'on vit que c'était la statue d'Henri IV, en face de laquelle on avait dressé son échafaud. De nouvelles larmes coulèrent de tous les yeux, car le rot Henri étaitle parrain du duc de Montmorency, et c'était à son père qu'il devait en partie le succès de ses armes contre la Ligue. Le duc, fortement ému, dit douloureusement à ceux qui l'entouraient :
— Celui-là m'ouvrit les portes de la vie, qiftl m'ouvre celles de Péteniitél Vous qui m'entendez, dites à son fils que je lui pardonne ma mort, si elle lui est aussi utile que la vie de mon père le fut au sien.
Après ces paroles, s'étànt mis à genoux, il posa sa tète sur le billot, en j)rononçant ces paroles :
— Domine, accipe spiritum meum!
La tête tomba.
iB4 UN MONTMORENCY.
' Aussitôt il en résulta un grand mouvement dans la cour; et le prévôt ayant ouvert les portes au peuple, il s'y pr^pita et recueillit avec des mouchoirs tout le sang qui avait été répandu. Dans ce premier tumulte^ on entendit un grand cri. mais on n'y fit nullement attention; seulement^ un moment après, la foule qui était pressée à Tangle de la cour s'ouvrit avec terreur, en laissant un grand espace vide; le cadavre d'un homme s'abattit sur le pavé : c'était celui du père Amoux, qui, quelque temps soutenu par la pression de la multitude, avait roulé avec elle.
Le soir même, on raconta la chose au cardinal, qui répondit à Vignerot qui lui apprit cette nouvelle :
— J'étais bien sûr que ce Duellier était capable de tout Maintenant, si on le peut rattraper, qu'on lui fasse son procès.
Mais on ne le rattrapa point.
« VcM, Madame, Thiitote toute vraie et toute simple de mademoiselle de La Faille, dont il a couru tant de yersions. Je l'ai fidèlement extraite dea notes manuscrites de U. Moizas, et dea nombreuses pièces du procès qu'il plaida pour elle devant le parlement de Paris. Puisque vous rencontrerez probablement avant moi madame Carmé> sa fille, remerciez-la beaucoup pour moi de l'obligeance charmante qu'elle a eue de me laisser fouiller dans les papiers de son père, et un peu aussi pour vous, si vous prenes quelque plaisir au récit que je vous envoie. »
En 17 • ., à Toulouse, il s'était formé, entre H. de Garran et la famille de M. de La Faille, une liaison assez intime pour faire supposer qu'elle amènerait prochainement une alliance entre eux. En effet, M. de Garran, capitaine d'artillerie au régiment de..., était un jeune homme de fort bonne tournure, portant bien son épaulette au feu, à la parade et au bal, parlant facilement, et jamais de lui, fateant son métier mieux que ceux qui s'y appliquaient davantage, instruit comme un homme d'esprit, et par-dessus tout réputé excellent gentilhomme dans une ville où Ton est encore un parvenu après deux cents ans de noblesse. De son côté, M. de La Faille était un grave et intègre magistrat. Né avec un esprit timide et une âme droitjs,. il n'eût pas voulu permettre de changer une syllabe du Gode tortionnaire qu'il avaitappris, et n'avait jamais fait donner la question à personne. C'était en outre un homme de manières parfaites, ne parlant jamais dans le monde des affaires du palais, ni au palais des âfiaires du monde, il était veuf, et n'avait
ine MADEMOISELLE DE LA FAILLE.
qu'une fille ^ qui s'appelait Clémence. Mademoiselle de La Faille était une de ces personnes d'une taille si parfaite, qu'on les nomme encore de belles femmes, même quand elles sont laides; mais bien loin de là, Clémence avait un visage d'une si pure et si gracieuse beauté, qu'il faisait oublier celle de soo corps, et qu'il semblait qu'on eût tout dit sur son compte, quand on avait parlé de son angélique figure. Toutes les con. venances extérieures semblaient devoir assurer le mariage de M. de Garran et de mademoiselle de La Faille; ils étaient^ d'une fortune et d'une naissance égales, et leur âge était parfaitement en rapport. A l'époque dont nous parlons, Clémence avait quinze ans, et Georges, c'était le nom de baptême de M. de Garran, en avait vingt^inq.
Cependant quelques femmes, de celles qui ont de la prétention k la finesse, assuraient qu'il y avait entre ces deux jeunes gens des différences d'opinion et de sentiment» qui amèneraient quelque rupture avant le mariage, ou de grands mal- Heurs plus tard. Elles disaient que le caractère uni de Georges s'accorderait mal avec la fougue de l'âme de Clémence; qu'il arriverait assurément que M. de Garran, l'homme convenant et mesuré par excellence, se trouverait quelquefois blessé de la hardiesse des discours de mademoiselle de La Faille, et souvent de son oubli de la retenue modeste qui semble le devoir, et qui n'est que la première coquetterie des femmes. Mais celles qui croyaient avoir profondément observé ces deux caractères s'étaient arrêtées à lasuperficie, et aucune n'avait deviné que c'était Georges qui était l'âme passionnée et l'esprit ardent, et Clémence l'esprit timide et l'âme soumise.
Cependant oh avait bien jugé en disant que leur mariage se ferait avant peu. Déjà, en effet, M. de Garran s'était adressé à M. de La Faille, et il avait été agréé. Georges avait aussi déjà tous les droits d'un futur mari; chaque dimanche, après avoir entendu la messe à l'église de la Daurade, il laissait à son lieutenant le soin de ramener sa compagnie, et venait saluer à leur banc M. de La Faille et Clémence, qui prenait son bras, et ils allaient en famille faire une promenade au cours. 11 y avait quelque chose de gracieux et de solennel à
MADEMOISELLE DE LA FAILLE. m
la fois à les voir ainsi réunis. Un amour vertueux dans deux âmes chastes, accompagné d'une beauté si charmante, une jeune fille presque enfant, appuyée avec confiance, et sous le regard de son père, sur le bras d'un tout jeune homme aussi, mais déjà distingué et capable de répondre du bonheur d'une femme, c'était un doux aspect, un de ces accords qui relèvent l'hiunanité et consolent de ses laideurs; c'était un tableau pudique et passionné que tous les yeux cherchaient, et qu'on se montrait dans les familles sans oser en espérei; autant. Leur mariage était presque attendu comme une fête de la ville.
Sûr de l'agrément de M. de La Faille, certain de l'amour de Clémence, devenue timide pour le lui dire, Georges s'apprêtait à obtenir le consentement de sa mère, qui demeurait à Paris, lorsqu'un incident, le plus misérable de ceux qui peuvent tuer le bonheur d'un homme, un ordre du ministre qui envoyait le régiment de.... dans les Indes, vint renverser toutes ses espérances, et détruire cette union si parfaite.
Un matin, bien avant l'heure où il avait coutume de se présenter, M. de Garran arrive chez M. de La Faille, qui était avec Clémence, et leur annonce cette foudroyante nouvelle. La douleur de Georges était désespérée; celle de Clémence fut cruelle et profonde; M. de La Faille lui-même demeura anéanti. Après ce premier transport d'un si afireux malheur, on essaya de se débattre contre lui. Georges parlait de hâter le mariage, et demandait à emmener Clémence, si elle consentait à le suivre. M. de La Faille ne put se faire à l'idée de se séparer si soudainement de sa fille, et de l'envoyer si jeune à des milliers de lieues loin de son pays, dans un climat qui passait alors pour meurtrier, exposée à sa mort ou à celle de son époux, sans asile ni protection. Il n'y fallut pas penser. Georges voulait aussi donner sa démission, et renoncer à son état; c'était mal conn^tre M. de La Faille, qui traita cette proposition de folie déjeune homme, et qui déclara qu'il se croirait responsable envers la famille de M. de Garran d'une pareille résolution. Enfin Georges essaya, comme dernière espérance, de persuader au rigoureux magistrat de lui donner la main de sa fille, et de la garder près de lui jusqu'à son re-
tour^ qui devait avoir lieu dans deux ans. Mais M. de La Faille ne voulut point entendre à cet arrangement^ car^ dès les premiers mots de la nouvelle apportée, il avait pris sur^'eette affaire une détermination invariable. Quand il eut le loisir de faire intervenir un peu de raison dans le désespoir où étaient plongés Georges et Clémence, il leur représenta qu'ils étaient bien jeunes, et pouvaient attendre; que deux ans comptaient à peine dans la vie; que cette absence servirait d'épreuve à leur affection, et enfin que c'était son inexorable volonté. 11 fallut obéir. Georges le fit avec une résignation alarmée, Clémence avec une tristesse exaltée, comine si elle eût pu trouver quelque consolation à lutter avec un malheur pour le vaincre, comme si elle eût espâ*é que son amour serait plus cher et plus héroïque aux yeux de Georges après ces deux années d'attente et de séparation.
M. de La Faille agit en homme sensé en prenant cette résolution qu'il imposa à ces deux enfants; mais il manqua d'esprit du cœur lorsque, après s'être assuré de leur obéis- Muce, il ne s'éloigna pas un moment pour les laisser seuls. 11 ne comprit pas qu'il devait y avoir entre eux des larmes et des paroles, innocentes sans doute, mais qxl^il ne pouvait n| voir, ni entendre, un rien, peut-être, une de ces saintes émotions de l'amour jeune et pur pour lesquelles Tâme veut autant de mystère que pour les plus brûlants désirs: un serment prononcé, les yeux fixés sur les yeux, les mains dans les malins, un tutoiement hasardé une première et une dernière fois; rien que ces mots peut-être : « M'aimeras-tu, Clémence? — Je t'aimerai, Georges.... » Moins que cela encore. Je ne sais, mais il leur devait ce moment d'inefiable douleur pour l'adieu intime de leur âme; Il ne le leur donna pas, et ils dememèrent silencieux l'un près de l'autre. Aussi, quand il fallut se séparer, Georges, sufioqué de tout ce qu'il n'avait pu dire, oublia son respect pour les devoirs sacrés de, l'honneur, et jeta tout bas, comme un ordre et une prière à la fois, ces mots à la malheureuse Clémence :
— Ce soir, à minuit, au jardin.
Elle le regarda, et le vit pâle et anéanti; et, du même ton, elle répondit :
— J'y serai. '
A la tranquillité avec laquelle ils se quittèrent^ M. de La F^fiile aurait dû deviner qu'ils devaient se revoir. L'intelligence de l'âme lui manquait, et il n'en eut pas le moindre soupçon.
Le soir venu» Clémence descendit au jardin; faut-il le dire? presque heureuse d'avoir un remords, envieuse des émotions d'un amour secret et peut-être coupable, c;ar elle ne savait pas d'autre crime que de désobéir à son père. Georges, au contraire, y vint avec un repentir, lui qui savait tous les dangers d'un pareil rendez-vous. Ils s'abordèrent en tremblant, et furent un moment à ne savoir que se dire; enfin ils parlèrent de leur cnielle séparation et de la solitude où ils allaient vivre; ils s'occupèrent beaucoup de ce qu'ils feraient, et l'emploi de ces deux années fut, pour ainsi dire, réglé jour par jour. Ils convinrent des heures de la nuit où ils penseraient ensemble l'un à l'autre, oubliant tous deux qu'à cette distance les jours d'un climat sont les nuits de l'autre. Et puis ils convinrent d'y penser sans cesse, ce qui était un bien plus sûr moyen de se rencontrer. Pendant cet entretien, la lune s'était levée à l'horizon, la nuit était calme et parfumée. Ils s'assirent sous un arbre chargé de chèvrefeuilles en fleurs, et insensiblement le silence s'empara d'eux. Clémence s'y laissa aller avec ivresse; Georges n'y put résister. Us étaient l'un près de l'autre, doucement pressés sur un banc étroit ; Clémence, immobile et la tête penchée, pleurait sans souffrir; Georges se sentait frissonner; sa poitrine haletait. Il regarda sa belle fiancée; la lueur de la lune éclairait son visage; il tomba à genoux devant elle :'
— M'aimes-tu ? s'écria-t-il.
— Dieu m'est témoin, répondit-^lle doucement, que je t'aime plus que ma vie.
Cette simple réponse, cet appel à la divinité, protégea Tinnocente fille; car aussitôt Georges, comme frappé d'un soudain avertissement, se releva en disant :
— Eh bien î adieu, adieu !
— Déjà! s'écria tristement Clémence.
— 11 le faut, lui répondit Georges ; ma raison s'en va près
de toi. Oh I ne me retiens pas^ laisse-moi fuir! ne me regarde pas ainsi. *Âdiea! adieu I Quittons-nous innocents pour nous retrouver sans rougir.
Sans doute Clémence ne comprit rien ni à Tefiroi qui bouleversait la visage de Georges, ni au tremblement de sa voix; mais elle se sentit, dans l'expression de son amour, bien audessous de cet accent passionné. Elle craignit de paraître calme en présence de ce délire, et ce fut sans doute ce sentiment qui, au moment où Georges cueillit un brûlant et Unique baiser sur ses lèvres, lui inspira ces singulières paroles :
— Oh ! Georges, si J'étais morte, tes baisers me rendraient la vie.
A ces mots, ils se séparèrent; •
Quatre ans s'étaient passés depuis cette époque, lorsque Geor* ges, débarqué à Brest depuis quelques jours, prit la route de Paris et arriva chez sa mère le 5 juin 17.,. Il avait eu soin de la faire prévenir de son retour par quelques amis : aussi, lorsqu'elle le vit, ce fut pour elle une joie pure et complète, sans mélange d'épouvante ou d'étonnemeut; car Georges avait été blessé, fait prisonnier, et avait passé pour mort. Le bonheur de Georges fut bien grand aussi; mais cependant, après les premiers moments donnés aux tumultueux sentiments d'une telle réunion, madame de Garran remarqua une singulière tristesse dans les regards de Georges, une préoccupation profonde dans ses réponses; elle l'interrogea, et il s'excusa de répondre; elle insista avec inquiétude; sou fils, pour la calmer, lui avoua ainsi la cause de cette mélancolie étrange :
— Gest un enfantillage, ma mère, une folie indigne d'un homme ; mais, puisque vous croyez que ma tristesse a des causes graves, il faut bien vous rassurer, dussé-je vous paraître ridicule. Figurez-vous qu'en passant devant l'église Saint-Germain-des-Prés, je l'ai vue toute tendue de noir et ornée pour quelque riche enterrement. C'est assurément une chose bien commune, et qui n'eût pas appelé l'attention d'un enfant ; eh bien ! cet aspect m'a fait mal ; je ne sais pouiquoi il m'a semble y lire un fatal avertissement de malheur. Vous souriez, et vous avez raison. Mais trois ans de cap-
tivité et d'horribles souffrances m'ont rendu le chagrin si facile» que j'ai peur de tout depuis que je suis heureux.
— C'est un sentiment qui me prouve que tu aimes ce bonheur, puisque tu crains de le perdre, lui répondit sa mère; mais l'habitude d'en jouir te rassurera bientôt. Quant à cet enterrement, ce doit être celui de la belle madame de Servins, ht femme du président de la chambre des aidés, morte hier après une maladie de trois jours à peine.
— La belle madame de Servins ? dit Georges ; elle l'était donc beaucoup, pour qu'on la désignât ainsi ?
— Sans doute, répliqua madame de Garran ; et sa beauté était si supérieure, que partout elle était en renom, et qu'à Toulouse on disait de même, en parlant d'elle : La belle demoiselle de La Faille.
Cette révélation si simple et si brusque d'un si terrible malheur n'entra pas lucidement et violemment dans l'esprit de Georges. 11 regarda sa mère d'un air plus surpris qu'épouvanté, et se fit répéter la phrase qu'il venait d'entendre. Madame de JG^arran, se rappelant alors qu'il avait habfté Toulouse, et supposant qu'il avait pu connaître Clémence, mit plus de précaution dans sa réponse ; mais, lorsqu'elle répéta le nom de mademoiselle de La Faille, Georges tomba anéanti auprès d'elle, comme un homme frappé au cœur d'un coup imprévu et mortel ; ses yeux vibrèrent comme ceux d'un con- Yulsionnaire ; une pâleur livide couvrit son visage ; sa respiration se suspendit dans une suffocation immobile, et sans doute il serait mort à ce moment, si son désespoir n'eût pu déborder en cris terribles et en sanglots afireux.
11 faut que l'amour d'une mère soit bien ingénieux, puisqu'il parvint à calmer cette douleur emportée. Ce fut en lui parlant beaucoup de Clémence qu'elle réussit à se faire écouter ; et, chose étrange, ce fut de sa trahison plutôt que de sa mort qu'il lui fallut consoler le pauvre Georges. Alors elle lui expliqua comment, le bruit de sa captivité et de sa mort ayant été répandu en France, la malheureuse mademoiselle de la Faille les avait apprises; elle lui fit comprendre qu'après beaucoup de larmes et de résistance, Clémence avait dû sans doute obéhr aux ordres de son père ; et tout cela
était d naturel, qu'en lui inventant une histoire, madame de Garran lui disait la vérité. Enfin elle lui jeta, comme un baume salutaire à Tâme, que c'était peut-être la douleur du trépas de Georges et cette union forcée qui avait fait mourir, si jeune, la belle madame de Servins; et, par un tact de femme admirable, ce fut en flattant le malheur de Georges de la supposition d'une mort soufierte pour lui, qu'elle parvint à lui en adoucir l'amertume.
Cependant, après avoir longuement écouté sa mère et longtemps pleuré dans ses bras, Georges redevint silencieux, . non pas comme un homme qui se résigne à sa douleur, mais avec l'agitation d'un esprit qui conçoit un projet, le discute et en arrête l'exécution. Madame de Garran suivait avec anxiété, sur le visage de son fils, les mouvements de son âme. Peutêtre que si, une seule fois, il eût levé les yeux sur elle avec désespoir, elle eût éprouvé la crainte d'une résolution de suicide ; mais elle devina à son trouble qu'il n'y pensait pas : car Georges se fût trouvé calme pour un pareil dessein. Elle ne redobta donc pas de laisser à sa douleur la satisfaction qu'elle s'était apprêtée. Vers le soir, elle le vit prendre beaucoup d'or, plus qu'il n'en fallait pour acheter des armes, assez peut-être pour un voyage. Elle se tut cependant , sachant bien que ce serait irriter son désespoir que de le contrarier.
Georges sortit de l'hôtel de Garran quand la nuit fut close; il se dirigea vers l'église Saint-Germain-des-Prés^ et apprit du bedeau qui y veillait Tendroit où on avait inhumé madame de Servins. Il alla au cimetière désigné, et en éveilla le gardien. Ce ne fut pas sans surprise que celui-ci vit un homme, dont la tournure annonçait qu'il appartenait à une classe élevée, lui faire la proposition d'un crime, d'un sacrilège. Georges lui demanda de relever la terre qui couvrait le corps de Clémence, de lui livrer son cercueil, de lui permettre de le briser, et de lui laisser contempler le cadavre de celle qu'il avait tant aimée. Il y eut entre eux une longue et cruelle discussion : car l'or ofiert à pleines mains par Georges n'avait pu vaincre les craintes ou les scrupules du pauvre fossoyeur. Ce fut pour le malheureux jeune homme un moment de désespoir épouvantable, quand la vénalité sur laquelle il avait
MÂDEMOISBLLË QB LA FAILLE: 463
compté lui manqua pour accomplir son funèbre dessein^ et ce fut dans ce désespoir qu'il trouva les moyens de réussir. Ce fut alors qu'il tomba à genoux devant le gardien du cimetière ; qu'il Timplora avec des sanglots déchirants, baigna ses mains de larmes, se roula à ses pieds en se brisant le front contre les angles des meubles ; c'est alors qu'il devint insensé, furieux, menaçant et suppliant tour à touri c'est alors qu'il fitpleurer cette âme dure et usée, et qu'il reçut de sa pitié une consolation qu'il n'avait pu acheter à aucun prix.
Lorsque tout fut convenu entre eux, ils allèrent dans le ci-^ metière, le gardien armé d'une bêche et d'une pince, et Georges portant une lanterne. Si ceci n'était pas un récit exact d'un fait avéré» il y aurait sans doute en cet endroit matière à dramatiser la scène. Soit qu'adoptant la manière ancienne, je vous fisse sentir un à un tous les battements du cœur de Georges; soit que, suivant la nouvelle méthode, je vous fisse entendre le retentissement sourd de chaque coup de pioche, je pourrais suspendre l'intérêt à l'extrémité de dix périphrases haletantes, et les conclure pair un coup de foudre. Le moins qui me serait permis serait sans doute d'habiller cette nuit de nuages sinistres, entrecoupés de lamentables lueurs; mais la naïve vérité, c'est qu'une lune resplendissante et cahne éclaira cette horrible cérémonie, et que pas tm mot ne fut prononcé entre Georges et son complice» jusqu'à ce que le cercueil retiré de sa fosse fût déposé sur le bord.
Une seule affreuse circonstance épouvanta Georges : ce fut le premier coup de marteau que frappa le gardien sur le cçr* cueil afin de le briser. 11 lui sembla qu'il y mettait de la brutalité; et comme à ce bruit quelques chiens s'éveillèrent au loin et se prirent à hurler, il demanda d'une voix tremblante au fossoyeur de séparer sans bruit les planches de cette bière. Celui-ci' obéit, et bientôt le cadavre de Clémence resta sur le gazon, entouré seulement de son linceul. Le gardien silencieux, assis sur la terre, les jambes pendantes dans la fosse^ regarda Georges qui restait pétrifié a côté de ce corps glacé; et le voyant ainsi immobile, il ne put s'empêcher de lui dire : « C'est elle ! la voilà 1»
Mais Georges semblait avoir oublié pourquoi il était venu.
II n'entendait pas; son regard fixe ne* voyait rien» sa pensée ne comprenait plus : c'était une complète absence de lui-même. Le fossoyeur^ épouvanté à son tour de lui avoir plusieurs fois parlé sans eu avoir obtenu de réponse^ craignant même de le toucher, comme s'il eût dû chanceler et s'abattre au moindre mouvement, se hasarda, pour anracher Georges à ce long anéantissement, à soulever le linceîil qui enveloppait madame de Servins, et à montrer son visage à celui qui avait tant fait pour la voir. L'efiet d'un talisman n'est pas plus magique. A l'aspect de cette tête adorée, dont la mort avait épai^é la perfection, tout se brisa et se fondit dans le malheureux amant. Il tomba à genoux à côté du cadavre, et, à travers des pleurs et des gémissements, il lui parla d'amour, s'accusant de sa mort, lui demandant grâce, lui racontant leurs jours passés et leurs espérances perdues; et pour lui pailer aiusi^ il avait soulevé le corps sur son séant, et, la soutenant appuyée sur un de ses genoux, il la contemplait douloureusement. Ce délire de Georges semblait ne pas devoir prendre fin, lorsque tout à coup une pensée lui vint à l'esprit : un souvenir traverse comme un éclair cet orage de douleur, et les dernières paroles qu'avait dites cette bouche glacée retentissent soudainement à son oreille. Il s'écrie, et dans le transport insensé d'une espérance encore plus insensée, il enlace Clémence de ses bras, et pose sm* ses lèvres mortes le baiser qiii, avait-elle dit, devait lui rendre la vie. À ce baiser succéda un cri épouvantable de Georges; à ce cri un tremblement convulsif, un rire effrayant; puis, d'un mouvement rapide comme la foudre, il se relève, tenant toujours ce cadavre em- ' brassé, jette un regard effrayé autour de lui, et s'enfuit à travers les tombes, franchissant tous les obstacles, et poussant des cris d'une joie ou d'une douleur sauvage. Il échappe enfin, par une rapidité et une force surnaturelle, à la poursuite du gardien qui bientôt le voit disparaître comme un tigre emportant sa proie. Alors le pauvre fossoyeur se hâte d'efiacer les traces de son sacrilège; il replace dans la fosse le cercueil vide, y rejette la terre qui l'avait déjà couvert, et rentre ches lui épouvanté de son crime et attendant le jour avec anxiété- Cinq ans s'écoulèrent tout entiers depuis cette nuit Catale
jusqu'au jour où arriva révénement suivant^ sans que rien fît soupçonner au gardien du cimetière que la disparition du corps de madame de Servins dût avoir pour lui aucun résultat fâcheux.
C'était le jour anniversaire de la mort de Clémence^ et A. de Servins^ son mari, était à genoux auprès de la tombe de sa femme. Â quelque distance de lui, le gardien du cimetière le considérait avec un sentiment profond de remords^ comme s'il se reprochait de mentir à cette vertueuse douleur en le laissant pleurer sur un cercueil vide. Tous deux étaient profondément absorbés dans leurs pensées, lorsqu'un bruit léger leur fait relever la tête à tous deux, et une femme se montre aussitôt à leurs regards. Cette femme, c'est Clémence, c'est madame de Servins, c'est l'épouse tant pleurée^^ c'est le cadavre inhumé! M. de Servins se relève en poussant un cri; le malheureux gardien tombe inanimé sur la terre. Mais Tinconnue a regardé aussi l'homme qui vient de se dresser subitement devant elle , et à son tour elle s'écrie avec efiroi et s'enfuit comme une insensée. M. de Servins la poursuit sans pouvoir l'atteindre, et à la porte du cimetière il la voit s'élancer dans une riche voiture qui l'emporte de toute la vitesse de deux magnifiques chevaux.
Une heure après cette rencontre, M. de Servins était encore dans la chambre du misérable fossoyeur, qui expira d'horribles convulsions, sans pouvoir répondre à aucune des questions qui lui furent adressées. Et dans la journée^ le lieutenant général de police fit savoir au magistrat que, d'après les indications qi^'il avait données k ses agents, on était assuré queja voiture qu'il avait vue, et la livrée qu'il avait désignée, étaient celles de M. de Garran. Le lendemain, sur la réquisition de M. de Servins, on procéda à la visite de la fosse où avait été inhumée Clémence,, et on y trouva le cercueil vide et brisé. Pendant ce temps, madame Julie de Garran, jeune et belle personne que Georges avait rapaenée des ^Indes, où il l'avait épousée, était rentrée chez elle dans un inexprimable désordre; elle était montée pâle et tremblante à l'appartement de son mari, et était demeiu^ée longtemps avec lui. Cependant elle en sortit plus cahne et toute rassurée, et rien ne fut
166 mademoissllb; de la faille.
change aux habitudes de M. et de madame de Garran. Plus de quinze jours s'étaient écoulés depuis cette rencontre, sans qu'il fût question de cet événement, et pendant lesquels M. de Servins les entoura d'espions. Il sut, au ministère de la guerre, le jour de l'arrivée de Georges à Paris, la date de son départ. Il découvrit les postillons qui l'avaient mené à Brest, accompagné d'une dame voilée. 11 sut qu'il s'était embarqué avec elle sur un navire dont il retrouva le journal ; et, armé de ces preuves terribles, il intenta un procès à H. de Garran, pour qu'il eût à voir casser, ainsi que sa prétendue épouse, le mariage illégal qu'il avait contracté avec elle. La nouveauté de cette cause suscita l'attention universelle. Des pamphlets furent échangés dans la Faculté, pour prouver qu'une léthargie avait pu faire croire à une mort apparente. Ceux qui soutinrent cette cause furent traités d'ignorants et d'imbéciles par leurs confrères. On calculait les heures pendant lesquelles madame de Servins aurait dû vivre dans cet état, et il se trouvait qu'aucun auteur ne rapportait d'exemple d'une aussi longue léthargie. M. de Garran lui-même paraissait plaindre M. de Servins, et lorsqu'il disait que la ressemblance de sa femme avec mademoiselle de La Faille l'avait lui-même épouvanté, mais pas au point de le rendre fou, il y mettait un tel accant de vérfté, que l'on ne doutait pas que If. de Servins n'^ût perdu la raison, ou que toute cette acc^^sation ne fût un jeu joué.
La cause cependant arriva devant les tribunaux, et madame de Garran dut y comparaître et répondre aux questions des magistrats. Elle fut confrontée avec H. de Servins et parut fort étpnnée de tout pe qu'il lui disait. M. dé La Faille vint de Toulouse, et se mit à plpurer en voyant cette étrange ressemblance; il ne savait comment il devait parler à cette femme qui lui semblait si bien sa fille, et qui le niait si froidement. Les juges, étonués, s'entre-regardaient indécis et troublés. Madame de Garran raconta toute sa vie... Elle était orpheline et avait toujours habité les Indes. Des actes furent produits, attestant qu'une demoiselle de Merval, née à Pondichéry, y avait épousé le colonel de Garran.
Lq jour de l'audience solennelle du jugement sHTFÎva. Toutes
les plaidoiries étaient .terminées^ et les membres da parlement qui composaient le tribunal semblaient disposés à débarrasser M. de Garran de la singulière poursuite dirigée contre lui et sa femme, lorsque M. die Servins entra, tenant un enfant par la main. Madame de Garran, à ce moment, était assise à* côté de son avoué, M. de Moizas; et, comme Taffluence était prodigieuse, elle avait appuyé sa tête dans sa main pour dérober son visage aux regards avides de la foule; aussi ne vit-elle pas entrer M. de Servins : mais tout à coup elle sentit une petite main qui écartait la sienne, et entendit une voix d'enfant qui lui dit tristement :
— Maman, embrasse-moi !
Aussitôt madame de Garran relève la tête, voit cet enfant devant elle, le reconnaît, et, sans dire un mot, le prend dans ses bras et le couvre à la fois de larmes et de baisers. L'épouse et la fille aVaient résisté; la mère se trabit.
A partir de ce moment, le procès ne fut pas terminé ; mais il prit un tout autre aspect. L'avocat de M. de Garran, à son tour, demanda la dissolution légale d'un hymen que la mort avait rompu. « Ne demandez pas, s'écria-t-il dans sa bràlante plaidoirie, ne demandez pas à la tombe ce que vous lui av^ donné, laissez cette femme vivante à celui qui fait qu'elle vit; cette existence lui appartient, et vous n'avez droit qu'à un cadavre. » Tout fut inutile. Clémence demanda à se retirer dans un couvent ; on n'y consentit pas, et un arrêt solennel la condamna à retourner dans la demeure de son premier mari.
Quelques jours après cet arrêt, elle y vint en eftet ; elle était vêtue de blanc et pâle de désespoir et de résolution. En entrant dans le salon, où l'attendait M. de Servins, entouré de toute sa famille, elle tomba raide et glacée sur le plancher. On s'empressa, mais ce ne fut que pour entendre ce peu de paroles ;
— Je vous rapporte ce que vous avez perdu !.. Et elle expira.
Elle s'était empoisonnée avant de sortir de chez elle. M. de Garran, secouru p&r sa mère, ne mourut que le lendemain.
ÂIMERI BÉIIENGEB
Voici ce qui arriva le 6 avril i03\, le jour de Pflques. A huit heures du matin, Aiina7 Bérenger sortit dîe sa maison, précédé de deux trompettes et d'un tambour. En franchissant le seuil de la porte, il s'arrêta un moment, et prenant une poignée de sou raymondiens dans son escarcelle, il les jeta à une foule de mendiants assemMés autour de lui, en leur criant*:
— Voici la largesse du noble étudiant Aimery Bérenger, pour le degré de licencié qu'il vient de prendre en l'univer* site de Toulouse.
Puis, se tournant vers les trompettes et le tambour qui le précédaient, il leur dit en les frappant de sa badine de bois de houx :
^ Eh ! vous autres, tâches de faire du bruit chacun comme dix, tous trois comme trente, puisque les règlements de maître Barthélémy Fléchier, notre recteur, ne nous permettent pas de rendre nos visites de licence en plus magnifique équipage. Après ces paroles, il se mit en marche. Son allure déterminée et sa bonne mine relevaient la simplicité de son costume; car d'après les derniers statuts du pape Jean«XXll, publiés en 1329 par une bulle de Guillaume de Laudun, archevêque de Toulouse, il portait une chape à manches qui recouvraient tout le bras, au lieu d'être fendues à la saignée, de pendre par derrière et de laisser voir les manches étroites et brodées du corset. 11 avait, selon le règlement, une sobreveste fermée, des brodequins au lieu de souliers à la poulaine, des mitaines en place de gants, et la barrette qui lui servait de
170 AIMERY BËRENGER.
coiffure était de ratine noire comme ^on capuchon. Tout le prix de son costume m iQontait pas au delà de yingt-cinq sols tournois, suivant Tordonnance. Cependant il avait une prestance fièrc et dégagée sous ce vêtement, et T université le comptait parmi ceux qui soutenaient le mieux Tinviolabilité de ses privilèges^ soit en chaire, par sa (Parole vive et entraînante, soit au pré, Tépée ou le bâton ferré à la main. 11 marchait alors la tête en arrière, mordant sa moustache blonde, la main gauche sur son poignard, portant sa badine sur son épaule droite, comme il eût fait d'une hache d'armes, narguant les bourgeois, et saluant cavalièrement les dames.
11 alla d'abord rendre sa visite aux six docteurs régents en lois, aux fiix professeurs en décrets et aux quatre maîtres es arts et es grammaire. Il s'arrôta devant la maison da char cuR d'eu]c» dtant sa barrette al son capuchoni et à ébaqua arrêt le tambour et les trompettes doublaûept de vacgrina» rendant d'autant plus d'hooiM»ur h h sci^ncft du professeur qu'ils faisaient plus de tapage. Les maîtres descendire}[\) k h porte ifi leur deioauref et f reçurent ta ?isite de leur é(K)lier, auquel ceux qui étaient eci^léstastiques donoàrent la béné« diction, et les chevaliers l'accolade. En allant ainsi par b^ rues, Ain^ery Bérenger était suivi d'm grand concours de peuple» surtout de jeunes filles ribaudes et d'enfants du Jet, ainsi nommés parce qu'avec leur fronde ils ne laissaient point de repos au^ archers des capitoulst et les agaçaient sans cesse, bien que quelques-uns payassent souvent ce jeu d'une bonne flèche qui les traversait netteo^ent^ Pe grandes acclamations, suivaient et précédaient je licencié, et toutes les fenêtres et boutiques s'ouvraient et s^ chargeaient de curieux à son ap^ proche. Toutes les fois qu'il arrivait devant la demeure d'un écolier de renom, ou qui lui ét^it attaché de parenté ou d'amitié, il s'arrêtait un pioment et lui criait par-dessus le bruit du tamboiur : A la taverm de dona AlbcUlna! faisant de cette manière les invitations pour ]e banquet de la licence. A plusieurs fois qu'il fut obligé de passer devant la maison de quelques capitouls, il fit cesser le bruit de son tambour et de ses trompettes pour leur niarquer son mépris, et lorsqu'il se trouva devant çeUe du seigneur Pascal di^ Ganre, capitoul du
ÀIMERT BÉRENGER. ITI
quartier de la Daurade, il ordonna à son tambour de lui battre une aubade en frappant sur le bois de sa caisse, et à ses trompettes de lui jouer une fanfare en soufflant par le mauvais |M)ut de leurs instruments. La maison resta muette à cette insulte, nul sergent du capitoul ne parut aux portes, nul ar* cber aux fenêtres; seulement une main blanche et polie, qui avait soulevé une tenture de serge bleue, se retira yiolem* ment eomme si elle eût été frappée et puniiB d'avoir aidé une indiscrète curiosité ; et sans le tumulte de la rue, on eût pu croire qu'on avait entendu la voix brutale d'un homme et le cA douloureux d-une femme. Mais personne n'y prit garde, pas plus qu'à l'expression convulsive dont Bérenger tourmenta soudainement sùù poignard^ et à la pâleur dont sq couvrit son visage. *
A ce moment, les cloches de l'église de la Daurade se fir^l entendre, et Bérenger se rendit à la messe, où il fut admis k communier au mâme rang que les membres de Tofficial de l'évêque. Après la sainte cérémonie, qu'il entendit le capuchon en tête, comme clerc licencié, il sortit de l'église et trouva )e plus grand nombre de ses invités Tattandant à la porte. 11 fut salué d'unanimes acclamations, non-;seu}ement p^r les écoliers, mais encore par le menu peuple qui s'était assemblé en grand concours. Bérenger ouvrit alors son escarcelle, et en tirant encore quelques poignées de deniers croisés, il les jeta è la foule; les écoliers, imitant son exemple, firent aussi leurs largesses pour l'honorer, et ce fut un ipoment comme une pluie de menues pièces d'argent qui occasionna un tumulte risible et joyeux parmi les manants, qui se ruaient les uns sur les autres à qui les attraperait en l'air ou les fam^serait à terre.
Tout à coup les cris de : A côté ! à câté! ouvrirent la toule, et l'on vit s'avancer deux sergents du chapitre toulousain; après eux venait solennellement un capitoul avec s^. longue robe garnie de fourrures aux manches et au revers, le mortier en tête, et portant à la ceinture une Urge épée et nn long poignard* A son aspect, tout le peuple, manants et bourgeois, se décoiôèrent de leurs capuces et chaperons; les époiiers seuls gan)èr«nt insolemment leur barrette; mais nul ne se perniit
17) AIHBRY BËRENGER.
de luiadredâer la moindre parole^ quelque haine qu'ils eussent pour lui. Ce capitoul était le seigneur de Gaure qui se rendait à l'église de son quartier; en arrière de lui venaient deux écuyers portant son missel et celui de sa fenune Ermessinde; qui marchait lentement à sa droite. Les voiles qui pendaient toigours de deux hautes cornes de sa coiffe sur jses épaules étaient, ce jour-là, ramenés sur son visage, et sa main droite» que d'ordinaire elle laissait tomber négligemment à son côté, tenait une fleur qui s'échappait presque toujours à la rencontre d'Aimery ; cette main était ramenée et cachée sous ses voiles. Bérenger, en la voyant ainsi, fit un mouvemefit pour s'avancer vers elle; mais il fat retenu par le bâtard de Penne, son compagnon. Cependant Ermessinde, en passant devant (lui, fit semblant de trébucher; et, se penchant vivement en avant, son voile se sépara de son corps, et laissa voir à Aimery sa main enveloppée d'une bljBinche toile, et son bras soutenu par un ruban attaché à son cou. Un regard douloureux, un sourire triste, mais sans amertume, dirent toute la vérité à Aimery; et une feuille de rose, tombée des lèvres entr'ouvertes d'Ermessinde, remplaça la fleur qu^elle ne pouvait porter.
A l'instant même, Bérenger se jeta à la place où elle venait de passer; il renferma entre ses deux pieds, comme dans un sûr asile, et en prenant soin de ne pas la toucher, la feuille de rose qu'il n'osait ramasser sni^le-champ; et là, s'opposant de toute sa force, immobile et silencieux, au flot du peuple qui se précipita dans l'église à la suite du capitoul, il attendit qu'il pût se baisser sans danger d'être remarqué ou écrasé, pour s'emparer de ce gage si frêle d'un si puissant amour.
Aussitôt après, il accompagna ses amis à la taverne de dona Alboina. Ils entrèrent dans une vaste salle où était dressée une longue table servie de plats d'étain luisants, et chargée de toutes sortes de mets. Aimery Bérenger, qui s'était laissé surprendre à un moment de mélancolie, bientôt éveillé de ses préoccupations par la joyeuse humeur de ses amis, et obligé de faire les honneurs de son banquet, se mit au haut de la table, à la place d'honneur. Tous les écoliers, au nombre de cent environ, s'assirent ensuite selon leur rang d'admission aux écoles, et non point selon leur titre. 44es plus renoimnés
ÂIMERY BËRENGfiR. m
étaient Piètre, dit le bâtard de Penne^ qui^ de la main et sans fronde^ lançait un caillou au dernier étage du clochei* de Saint-Sernin; Robert de Foix, frère du comte de cette ville, et grand chasseur d'ours; Rostaing de Laudun, neveu de Parchevêque; les cinq frères de Penne, parmi lesquels on remarquait le beau Raymond Cornélius, qui n'avait pas encore .quatorze ans, et qui s'était déjà battu en lice au bâton et & l'écu, parce que l'on avait raillé en sa présence la naissance de son frère Pierre^ dit le bâtard. Au milieu de ses joyeux convives allait commencer le banquet assez paisiblement, lorsqu'Aîmery, découvrant une vaste tourtière pour en servir à ses amis, en fit voler la couverture en moi^aux, et s'écria soudainement en parlant aux servants :
— Qu'est cela, malandrins? des pigeons en compote? N'y a-t-il ni perdrix, ni cailles et faisans, qu'on me serve de telles ordures? Holà, faites venir la tavemière.
Bërenger n'eut pas plus tôt fini qu'elle parut à la porte, et demanda ce qu'on exigeait d'elle.
— Hél^ Cathare, lui dit Bérenger, ne t'ai-je pas commandé Un splendide repas de licence pour un noble écolier, et non pas une ripaille sordide comme pour l'élection d'un prévôt de marchands?
— Sans doute, sans <loute, reprit la tavemière; mais voua savez bien que les règlements vous défendent, à vous, sous peine de dégi'adation cléricale, de dépenser pour le banquet une somme de plus de quinze livres ; et à moi, de vous servir un repas de plus haut prix, si je ne veux voir ma maison fermée et confisquée au profit des domaines de l'université. Je ne pense pas, pour le prix, pouvoir vous offrh: davantage, surtout lorsque rien ne peut plus' entrer dans la ville sans payer un aic[e du sixième pour les frais de la guerre, et lorsque le droit de souquet et d'arrière-souquet nous enlève d'abord le huitième de vin que nous récoltons, puis le quart de celui que nous vendons.
-7- Or çà, s'écria Bérenger, c'est donc ici toujours la même comédie. Allons, Pierre, mets sa conscience en règle et qu'on nous serve.
A ces mots, le bâtard de Penne se leva, appliqua un coup
iU AIMBRT BËRENGBR.
médiocrement vigoureux de sa houssine sur les ëfNuiles de dame Âlboîoa, et lui montra sous le nés la pointe de son poignard.
— Il suffit, Messeigneurs, dit-elle en saluant humblement, TOUS êtes tous téqioins qu'il y a violence et que je ne suis > plus responsable de rien ; tous allez être satisfaits sur-lechamp.
St aussitôt le dîner déjà servi disparut : les pigeons, oies, lapins et tourterelles qui s'y trouvaient en abondance, firent place aux grives, aux cailles, aux faisans et aux paons; les choux préparés avec du lard fumé et les navets bouillis dans le vin furent remplacés par la truffe et le rouzillou à l'odeur de résine; les vins de Gaillac, lourds et épais, cédèrent la table au frontignan liquoreux, au léger limous et au roussillon vieilli dans le sable. Alors la joie commença et les propos circulèrent avec les coupes. — Nargue des ordonnances du roi et du pape! disait l'un d'eux. — Moi, j'ai habillé ma maîtresse Doulce de Gompaus, répondait Gaillard de Durfort, de robes et voiles brodés, dé perles et de fourrures, malgré les canons du concile de Montpellier. — Ne sais-tu pas, s'écria Sicard de Montaut, que l'on veut faire revivre les décrets de Bernard de La Tour, et qu'il faudra que nous portions des chapes longues et flottantes comme les écoliers de Paris, et non plus nos habits ronds et courts? — Moil et damnation à ces barbares de France! ils ont apporté leur lésine et leur pauvreté dans nos belles comtés de la langue d'oc, s'écria Bertrand du Puy. — Tout beau ! sire Provençal, reprit Arnaud de Gurci, je suis Français, et je clouerai sur sa patène la langue de celui qui dira du mal des Français.
— Hé! lai la! mes maîtres, interrompit Pierre de Penne, les disputes ne sont bonnes à table que pour échauffer le gosier et faire naître soif de bon vin et non point de sang. Allons, debout tous, et en santé : A la belle Provence, l'aînée des Gaules! à la belle France, sa digne cadette!
Une acclamation universelle suint cette santé, et le repas continua ainsi jusqu'au moment du second service, où ron apporta les fruits et confitures. ,
— Sur mon âme, s'écria Bérenjper après que tout fut 4i$-
ÀIMERY BËRENGER. 17^
posë^ cette sorcière n'a pris soin de rien! Allons^ici; hé tavernièrc, ici la dona Âlboïna!
Et tous les écoliers frappant la table de leurs gobelets^ s'écrièrent en chœur : Ici^ ici la tavernière! Cette fois elle se fit attendre et arriva tremblante et déconcertée; car déjà les outres de y'm d'Espagne s'étaient vidées, plus d'une dame- Jeanne de limous et de roussillon avait disparu^ et les yeut flamboyants des écoliers annonçaient qu'ils étaient en humeur de faire des joyeusetés.
— Par mon sacl (et ce juron était terrible dans la bouche des écoliers), par mon sac, s'écria Bérenger, je te ferai brûler comme hérétique pour le banquet que tu me fais offrir à mes convives! Gomment nous voici au second service, et nous n'avons pas eu la moindre aubade d'instruments 1 point de comédiens ,ni d'histrions pour nous amuser et faire rire! Faut-il encore pour ceci te mettre le poignard sous la gorge?
— Hélas! Messeigneurs, vous me frapperiez jusqu'à me tirer le sang des veines, que je ne pourrais vous donner ce que vous me demandez; j'ai couru tout Toulouse, il n'y a ni bateleur ni histrion que je n'aie visité, tous m'ont refusé, en peur de l'excommunication dont ils sont menacés s'ils viennent à vos banquets pour vous divertir.
— Ce sont des poltrons à qui nous apprendrons à choisir entre la messe et nos houssines à la première rencontre, répliqua Âimery ; mais, sorcière, tu pourrais nous avoir quelques bohèmes pour danser. Us sont fils du diable, et ils se soucient de l'excommunication comme im chien d'un capitoul.
A ces paroles la tavernière se signa, et, pâle comme la mort, elle balbutia à mi-voix :
—Oh! Messeigneurs, silence sur ce chapitre, car j'ai voulu essayer des bohèmes; et ils m'ont dit en confidence que Moaïna, la jolie danseuse, n'était point partie pour l'Egypte, après avoir dansé dans le banquet de sir Hugues Gardillac» comme on leur a ordonné de le raconter, mais qu'elle était saisie et emmurée par la sainte inquisition.
Ce nom ne fut pas plus tôt prononcé, qu'il sembla qu'une terrible apparition avait glacé toute l'assemblée. Quelques-
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uns. des écoliers se signèi*ent; les plus braves gardèrent le silence.
— Mais enfin, s'écria Bérenger, dominant le premier cette terreur universelle , à défaut d'iiistrions et de bohèmes, tu aurais dû nous avob: un concert.
— Impossible, reprit dona Alboïna; le roi des violons a reçu défense des capitoulsde paraître à vo; banquets, s'il ne veut, lui et sa compagnie, être exclu de la fi^te des jeux floraux qu'ont institués les bourgeois de Toulouse, il y a sept ans, et pour laquelle les violonneurs sont hébergés et nourris aux frais de la ville.
La tavernière n'avait pas fini, qu'une acclamation de rage et de satisfaction à la fois s'élança de tous les coins de la salle, si furieuse, qu'on eût dit qu'on avait fait injure à chaque écolier, et si bruyante, qu'il semblait qu'ils voulussent se ▼enger sur les capitouls de la morne stupeur où les avait jetés. le nom seul de l'inquisition.
— Âht s'écriait l'un, les capitouls veulent aussi nous régenter, il faut les fouetter comme des clercs d'à, 6, c, pour leur apprendre nos droits. — Non, non, disait l'autre, ils ont le sang trop chaud, il faut leur en tirer. — Ils ont la tête trop près du bonnet, disait un troisième. — Alors, lui repartit un voisin, nous les séparerons; et pour qu'ils ne se rejoignent pas, nous mettrons leur bonnet sur la tète d'un âne, et leur tête sur le manche d'un fouet.
Ainsi de propos en propos continua le repas, croissant en tumulte, en cris, en menaces terribles, la rage appelant la soif et le vin, la soif et le vin redoublant la rage; les uns chantant comme des furieux, le poignard tiré; d'autres chancelant et riant d'un rire hébété, tous perdus d'ivi^esse. Aimery Bérenger lui-même se laissait gagner par cette colère de tous. Peut-être cherchait-il, dans l'espoir d'un désordre public, le charme d'un entretien, d'un mot, d'un baiser, d'un regard ; toujours est-il qu'à plusieurs fois il avait crié : Nargue aux cafpitouls! [Fico als capitouls), mot intraduisible, et qui représente la blessure ou la fente faite par la lame d'un poignard. Pierre de Penne, à qui le vin laissait plus de raison, voulait détourner les catastrophes que devait fah'e naître cette
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violente irritation, mais comprenant qu'il n'y pourrait parvenir sans lui jeter quelque aliment, il se leva tout à coup, et réclamant le silence à grands cris :
— Camarades ! dit-il, que nous ont fait les capitouls? Ils nous ont refusé le concert; eh bien! il faut le leur donner : sus, sus, les gobelets et les chaudrons! charivari aux capitouls!
— La plaisanterie est logique, et la rétùrsùm généreuse, ajouta - doctoraiement l'Espagnol Biaise de Luna; il faut l'adopter : charivari aux capitouls!
Et parmi les rires, les chocs des gobelets, le bruit des brocs et le grincement des couteaux, le cri : Charivari aux capitouls! domina bientôt toutes les opinions. Aussitôt plats, saucières, compotiers, et bientôt poêles, chaudrons, lèchefrites, prirent la place des poignards, et les écoliers s'élancèrent et se ruèrent vers la porte avec un bruit si violent à la fois et si discordant, que les premiers bourgeois s'enfuirent épouvantés en s'écriant : Gare au charivari des écoles! comme au mois de mai on entend quelquefois au pied des montagnes le cri terrible : Voici l'avalanche!
Pendant quelque temps ils parcoururent la ville, ayant le bâtard de Penne à leur tête comme capitaine du charivai'i. Dès l'abord, ils semblèrent maîtres de Toulouse, et ils purent aller sans obstacles aux portes des capitouls, les appelant par leurs noms, et criant à tue-tête les histoires scandaleuses qu'on racontait d'eux; faisant des intervalles de silence pour écouter les orateurs, et puis les applaudissant à grand fracas de chaudrons et de marmites. Aimery Bérengcr, revenu de son ivresse, avait écarté la marche des abords de la maison du seigneur de Gaure; (far il prévoyait que si la foule des écoliers se portait chez lui, quelques malheurs pourraient en arriver, soit parce que de tous î^s capitouls il était le plus détesté, soit qu'il ne fût pas homme à laisser humilier son caractère de magistrat, et qu'il y aurait probablement lutte et sang versé. Outre ces deux craintes, une plus affreuse était venue au cœur de Bérengcr. A supposer que les fenêtres et portes de la maison du capitoul restassent fermées et muettes comme le matin, n'y avait-il pas derrière ces murs une vic-
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time à qui la brutalité du seigneur de Gaure avait déjà fait payer l'injure qu'il avait reçue de Bérenger? Dans cette anxiété^ Âimery suivait tristement la discordante bacchanale^ moqué par ses amis, tiraillé pour rire, jetant au hasard un cri qui voulait affecter l'ivresse, frappant à peine du manche ferré de son poignard la large patène qu'il tenait à la main. Cependant le peu d'obstacle que rencontrait le charivari semblait promettre qu'il s'écoulerait paisiblement, comme toute passion et toute force que rien ne heurte, lorsque le nom oublié, le nom fatal du seigneur de Gaure, fut soudainement prononcé. Gomme un éclair qui perce une large nuée qu'on pensait voir aller s'effacer à l'horizon et qui déclare l'orage, ce nom jaillit de la foule, et la réveilla dans sa torpeur. On eût dit, à ce nom, que tous ces corps, que toutes ces âmes d'écoliers fussent liées les unes aux autres par un fil unique, car ils frémirent tous d'une même colère et d'une même joie. Les premiers à qui ce souvenir était venu, arrêtés un moment pour le communiquer à leurs amis, virent ce projet courir et onduler jusqu'à l'extrémité de la foule; puis, un moment suspendu, revenir plus terrible; puis, gonflé de toutes les fureurs, il jeta cette masse en avant, fit déborder tous ses emportements, et tout ce torrent se précipita comme une lave vers la maison du seigneur de Gaure. A ce moment, voix et instruments n'eurent plus ce discordant et inégal fracas que pouvait dominer çà et là un son plus bruyant et plus aigu : tous les instruments frappés à la fois> toutes les voix hurlant unanimement, tous sans relâche et avec furie, il en résulta un rugissement effroyable, soutenu, et qui ne cessa que lorsque les écoliers furent arrivés devant la porte de la maison du seigneur de Gaure.
Alors les insultes, les invectives, les quolibets, les grossièretés s'élancèrent de cette troupe de jeunes gens ivres; c'était à qui trouverait un mot de mépris ou un outrage qui pût aller droit à l'orgueil et aux afiections du capitoul. Mais l'attaque était difficile; car le traiter de lâche, il n'y fallait point penser : sa large épée avait donné trop de démentis à cette injure; l'appeler avare : il avait enrichi Toulouse de ses dons ; lui reprocher son insolence : il l'appelait sa noblesse; le nommer
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brutal €ft jaloux : ohl ceci était ^rai et devait le blesser. On le fit donc ; on cria, on le railla de la garde sauvage qu'il exerçait sur la belle Ermessinde. A ces cris, on eût dit que les pierres de cette maison s'animaient. Personne ne vit rien lemuer, rien s'agiter ^ mais, comme par un instinct prodi- ^eux, on sentit qu'on avait frappé juste. Enfin, on était sur la bonne voie; on avait touché le tigre, c'était bien; mais il ne remuait pas encore : il fallut continuer. Bérènger se sentit devenir pâle et froid; il écoutait toutes ces voix acres et mordantes s'adresser au sire de Gaure ; elles soufflaient sur ce volcan pour rattisa*; elles lui jetaient les plus irritantes railleries : mais le volcan se taisait encore, et il fallut encore que la foule s'ingéniât. Oh t malheureusement, la trace était bonne, et il arriva que, par une transition inévitable, la vocifération passa des sarcasmes sur sa conduite aux consé* quences de cette conduite; et cette jeunesse irritée, oubliant que pour arriver au cœur du capitoul elle traversait inhumainement une âme triste et malheureuse, cette jeunesse promit au sire Pascal de Gaure, pour avenir de sa jalousie, la tromperie, la honte et l'insulte publique le montrant au doigt. A ces paroles, comme à un cri magique, la porte grinça sur ses gonds, le sire de Gaure parut, et Bérènger crut voir son épée teinte de sang. Ce n'était rien, rien qu'un reflet de sa pourpre qu'il venait de revêtir. Il était pâle, souriant, et il s'avança hardiment parmi les plus tumultueux. Cinq hommes de ses valets le suivaient, cinq hommes! l'histoire a gardé ce nombre, afin de prouver, comme dit la chronique, pour combien il se comptait, lui sixième, venant «attaquer plusieurs centaines d'écoliers. A son aspect, une ironique salutation l'accueillit. Mais lui, résolu à être calme> ne redoutant ni une lutte de paroles contre paroles, ni de fer contre fer, s'arrêta dans le cercle que tirent les écoliers autour de lui, et, dédaigneusement appuyé sur son épée, il leur dit :
— Par Dieu l Messieurs, c'est un bien grand ignorant, que le licencié de ce jour, s'il ne vous a pas appris que les ordonnances du roi Philippe défendent les charivaris.
— Excepté en trois* cas, reprit malignement le bâtard de Penne ; i<> le jour de la fête des ânes, sir Pascal.
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-^ C'est juste, mais la fête des écoliers ne tombe pas le jour de la Pftque^ que je sache. Quel est le second cas?
— Celui où un homme se laisse battre par sa femme, répliqua Robert de Foix.
— On dit que le sire capitoul bat la sienne, dit le bâtard de Penne , piqué d'avoir été vaincu dans sa première plaisanterie, et ce n'est pas un cas qui puisse le regarder; mais il y en a un troisième qui lui sied à ravir : c'est eelui où un homme prend une fenune qui Pieuse en secondes npces.
— Ce serait juste, si cela m'était arrivé, répondit dédaigneusement le seigneur de Gaure.
•— Eh ! s'écria imprudemment Pierre de Penne, cela t'arrive toutes les fois que tu rentres du chapitre, et que tu as laissé ouverte une porte par où puisse passer une barrette d'écolier.
tiette parole rendit le visage du capitoul livide à faire croire qu'il allait se mourir; mais Aimery Bérenger^ qui le suivait de l'œil, vit son regard se jeter à la fenêtre du matin. Ermes» sinde y était, Ermessinde, la vue attachée sur lui , Bérenger, qui ne l'avait pas aperçue. De là le regard féroce du capitoul, comme un limier lancé sur la voie, suivit le regard passionné ,de sa femme, et tomba droit sur le visage anéanti de Bérenger; et aussitôt, sans le perdre /de l'œil, il s'écria, en s'élan. çant sur le bâtard de Penne, et en le saisissant à la gorge :
— Eh bien ! tu me diras son nom, toi, car je le crois trop lâche pour parler lui-même.
A ce mouvement, Aimery ne pensa pas, comme tous les autres écoliers, à son camarade arrêté , à son ami presque étoufié par la main terrible du capitoul et menacé par son épée ; il vit Ermessinde soupçonnée, perdue, brisée par cette main sanglante sous cette épée ; et dans sa pensée prompte comme la foudre, il se dit résolument : — Il vaut mieux que ce soit lui qui meure ! Et, d'un coup de son poignard, il frappa le capitoul au visage et à l'œil, comme pour y tuer le regai^ qui venait de tout lui apprendre; mais le poignard glissa sur la joue, fondit la lèvre supérieure, brisa les dents, entra dans
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la gorge ^ et étendit le capitoul à terre sans mouvement ni sî^ne de vie.
Après ce coup^ Bérenger osa regarder à la fenêtre. Ermessinde y était, et elle regardait encore Bérenger. Oh I la malheureuse 1 à quoi pensait-elle? Cependant les écoliers s'arrêtèrent dans leurs cris ; les serviteurs avaient disparu; le corps du capitoul restait là gisant; il n'y avait plus de résistance pour exciter la fureur de toutes ces ftmes; il n'y avait plus qu'un meurtre accompli, sanglant, immérité : ils s'enfuirent tous ; Bérenger emporté par ses amis malgré ses menaces et ses efforts; Pierre de Penne entraîné par la force : tous dis. parurent. Le corps du capitoul resta seul étendu par terre.
Dès que les (tôliers furent écoulés, quelques bourgeois^ comme des oiseaux après l'orage, se hasardèrent à tirer la tète hors de leur logis ; ils virent leur magistrat étendu dans la rue, sa robe rouge luisant sur Içs cailloux de la Garonne, dont on avait coutume de semer les principales rues. Ils descendirent, coururent vers lui, et, malgré sa blessure, lui Ayant fait prendre un peu de vin, le sire de Gaure se ranima. Avec ce peu de vie qui rentre lentement au cœur de celui qui a été frappé d'un complet évanouissement, revinrent à l'esprit du capitoul ses souvenirs, sa colère, ses soupçons ; et lorsqu'il se vit dans la rue, entouré d'étrangers, puis de quelques tardifs serviteurs qui ne devaient venir que d'euxmêmes, il se tint pour assuré du crime qu'on lui avait dénoncé, et, ne pouvant parler, il fit signe qu'on le portât dans sa maison. On le monta dans la vaste salle où il avait laissé Ermessinde ; elle y était encore, mais assise sur une escabelle, les mains jointes sur son giron, l'œil fixe et sans expression. Son anéantissement étonna tous ceux qui le virent, sans que nul pût se Texpliquer.
Après qu'on eut suffisamment lavé son visage avec de l'eau, le sire de Gaure envoya quérir tous ses collègues, en écrivant leurs noms sur des tablettes de corne blanche, et resta seul avec Ermessinde. Le capitoul était sur une large chaise à bras, Ermessinde sur son escabeau ; elle agitée, lui immobile ; il la regarda longtemps, et, par une puissance d'attraction incompréhensible, mais incontestable, il ramena à lui le regard
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égaré et perdu d'Ërmessinde, et l'enchaîna implacablement au sien. Ce fut alors une étrange lutte entre ces deux êtres silencieux, où Fœil p)surlait à l'œil, où le mari plongeait de toute la force de sa volonté dans l'âme de sa femme, qui se débattait vainement sous son regard, pénétrée jusque dans les plus secrets replis de son cœur. Un moment elle essaya de détourner sa vue de cette obsession acharnée ; mais elle ne put y parvenir, et sembla s'y résigner tristement; puis die y devint indifiérente, et se laissa pour ainsi dire regarder cornplaisamment; puis elle sentit toute l'accusation qui. se levait contre elle, toute la vengeance qu'elle am*ait à subir, et alors clic se mit en courage de la dédaigner, puis de la braver, et pas une parole ne s'était prononcée de part ni d'autre, qu'elle se leva fièrement, et, résumant en un mot toute cette muette explication, elle dit au seigneur àt. Gaure :
— Eh bien ! oui, je l'aime.
La même intelligence qui avait dicté cette parole à Ermessinde fit qiïe Pascal l'entendit sans en être surpris; mais une chose horrible à voir, fut ce qui se passa sur le visage pâle du capitoul. Selon sa coutume, l'expression de la rage qui lui brûlait le cœur voulut affecter un amer sourire ; mais cette fois, dans son douloureux effort» la lèvre fendue se conti-acta inégalement, pendante et ensanglantée, et l'aspect en fut si hideux, qu'Ërmessinde, qui en elle-même avait calculé et prévu toutes les chances de sa position, qui avait pensé aux violences les plus extrêmes, et, s'il le fallait, à ht mort, se sentit soudainement saisie d'une terreur et d'un effroi si insurmontables, qu'elle tomba évanouie et épuisée aux pieds de son époux.
Au bruit que fit le seigneur de Gaure en frappant le plancher du pommeau de sa lourde épée, deux valets accoururent et emportèrent Ermessinde ; et, bientôt après, les onze capitouls de la ville de Toulouse arrivèrent successivement, tous irrités, vieillards et jeunes hommes, tous jurant vengeance à Pascal ; tous, le heaume en tête, Tépée et le poignard au flanc, la guisarme sur l'épaule, s'enflammant mutuellement au récit de Vaffront souffert par toute la libre bourgeoisie de Toulouse en l'un de ses magistrats. A la tumultueuse exaspé-
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ration qu'ils montrèrent d'abord, le seigneur de Gaure parut ^tisfait; mais bientôt l'assemblée prit un caractère plus calme^et la délibération commença, tous les capitouls debout, le seigneur de Gaure assis. Ce qui arrive ordinairement dans toutes les discussions où Ton saute dès l'abord aux extrêmes d'une résolution advint dans celle-<;i. On était venu avec des mots de vengeance, et l'on parla de justice ; on avait eu le projet de s'armer, et on discuta la forme d'une plainte au roi. A mesure que la colère des capitouls s'apaisait, celle du seigneur de Gaure redevenait plus furieuse ; aussi se leva-t-il soudainement au moment où les magistrats assemblés allaient prendre une décision, et tous les yeux se tournèrent vers lui. C'était une cruelle situation pour cet bomme accoutumé à diriger de sa parole toutes les volontés de cette assemblée, que de la voir ainsi lui faillir dans sa cause personnelle, sans pouvoir ni la prier, ni la maudire, ni l'égarer. Cependant la passion qui était au cœur de Pascal était si violente qu'elle eut son éloquence muette, si puissante et si vraie qu'elle se fit encore entendre. Le capitoul, debout, l'œil en feu, les sourcils froncés, secoua lentement la tête; puis dépouillant sa toge de pourpre, il la jeta à terre, puis la repoussa dédaigneusement du pied. Les capitouls, surpris, s'entre-r'egardèrent, et le seigneur de Gaure, saisissant alors sa large épée, la brandit fièrement à leurs yeux en appuyant sa main sur sa poitrine, comme cberchant son secours en lui seul.
— Eh bien! s'écria un càpitoul jeune encore, que veux-tu de nous, Pascal?
Le sire de Gaure voulut murmurer un mot, mais il ne put 'pas, et le sang coula plus abondamment de sa blessure. L'essuyant alors avec sa main; il la tendit toute sanglante à ses confrères, avec le geste d'un mendiant qui demande l'aumône. '
^ Tu veux du sang? dit le càpitoul.
Bt la tête de l'ofiensé se baissa en signe d*assentiment; et le jeune magistrat, traduisant les projets du sire de Gaure, s'écria rapidement :
—• Nous arrêterons les coupables, n'est-ce pas? — Oui, ré-
pondit un signe de Pascal. — Et au lieu de les livrer à l'ofûcial ou à rinquisitloo, tribunaux vendus à Tuniversité^ nous garderons le jugement de notre injure? — Oui, oui, dit le geste animé du sire de Gaure. — Et alors?... ajouta le jeune capitoul.
Le sire de Gaure l'arrêta à ce mot, comme gardant cette résolution pour lui; et se tournant vers ses collègues, il leur demanda si tel était leur avis; et tous, devinant que c'était le sien, jugèrent à propos que ce fût le leur.
— Qui se chargera de l'arrestation? demanda l'un d'eux.
—Moi! dit le geste de Pascal en les congédiant alors de h main. Il fit entrer, dès qu'Qs furent sortis, le fameux Dolan fielan, chirurgien de race juive, contrevenant ainsi aiv bulles et mandements des évêques qui défendaient à tout chrétien d'avoir recours aux soins de ces mécréants, sous peine d'excommunication. Dolan-Belan, selon les principes enseignés au synode médical de Narbonne, cousit la blessure du sire de Gaure avec un fil de lin et une aiguille d'or, et l'ayant soigneusement enduite d'onguent, il se retira, laissant le capitoul à ses projets de vengance.
Le soir de ce jour, à neuf heures de la nuit, deux cents hommes, conduits par le sire de Gaure et quelques capitouls qui s'étaient reconfortés à la clameur universelle de la till« de Toulouse contre les écoliers, attaquèrent la maison des cinq frères de Penne, qui avaient donné asile à Âimery et à leur frère Pierre le bâtard. Quelque grand que fût le crime de Bérenger, les étudiants nobles avaient une telle confiance en leurs privilèges et en la sauvegarde inviolable qu'ils tenaient de l'université, que les frères de Penne, ni Bérenger, n'avaient pas songé qu'ils pussent être inquiétés autrement que par l'official, dont la lente justice laissait toujours chance de fuir à l'accusé. Aussi furent-ils aisément surpris et arrêtés, lorsqu'au milieu de la nuit ils entendirent briser les portes de leur demeure, et que les sergents de la garde des capitouls^ la hache au poing, s'élancèrent dans la maison. Tous ceux qui s'y trouvaient, écoliers ou domestiques, furent immédiatement enchaînés, au nombre de trente, et conduits sous bonne escorte à Thôtel de ville. Le seigneur de Gaure, dont
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une grande foule avait suivi la troupe armée^ voulant que le peuple prit part, en quelque sorte, à cette expédition, abandonna la maison à la multitude, et le pillage en fut permis jusqu'au lever du soleil.
L'ivresse des écoliers qui avait produit tous ces malheurs n'avait duré que quelques heures, comme il arrive à des esprits jeunes et fougueux; mais celle qui s'empara des capitouls, après cet acte d'autorité, fut plus longue et plus terrible. S'abreuvant de Torgueil de son triomphe sur l'université, secrètement entretenue par la vengance du seigneur de Gaure, elle dura trois jours entiers, pendant lesquels des actes inouïs furent commis, dès jugements sans exemple rendus et exécutés.
Ainsi, le lundi qui suivit ce jour de Pâques, l'offlcial, ou tribunal de l'évêque, manda au chapitre de Toulouse, ou conseil des capitouls, d'avoir à lui remettre son prisonnier, qui devait être considéré comme clerc, et jugé conséquemment par la puissance ecclésiastique. Le chapitre était assemblé dans la grande salle de l'hôtel tie ville, et à^ette demande il ne répondit qu'en montrant à l'envoyé Aimery Bérenger, la tête entièrement rasée, et ne gardant ainsi aucune trace de sa cléricature; puis, sans attendre plus d'information, ordre fut donné de l'appliquer à une rude torture, ainsi que le bâtard de Penne. Certes, cette action fut toute de cruauté et de vengeance, car aucun des deux ne pensa à nier la part qu'il avait eue au crime. Puis le mardi, sans désemparer, le chapitre prononça son jugement, qui consistait à condamner Aimery Bérenger au plus infâme supplice, et le bâtard de Penne à une honteuse prison. A la nouvelle de l'arrêt, toute la ville s'émut, tant l'audace des capitouls lui semblait grande et laf punition effroyable. Mais comme le condamné interjeta appel de la sentence du chapitre au parlement et au viguier de Toulouse, on supposa que le premier adoucirait la peine, ou que le second réclamerait le prisonnier comme noble et au-dessus de la juridiction consulaire. Mais>les capitouls, appuyés des unanimes sipplaudissements des bourgeois pour la vigueur qu'ils montraient dans cette affaire, ne tinrent compte d'aucun de ces appels, et méprisant en un coup tous les pri^
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viléges des clercs et des nobles, ainsi que les lois de la hiév£irchieettous les sentiments de justice^ ils ordonnèrent, pour le lendemain mercredi^ Fexécution de l'iBurrêt qu'ils avaient rendu.
D'abord, dès Je roatin^ toutes les avenues des écoles furent gardées par de nombreux arbalétriers et sergents, avec ordre de courre sus à tout écolier qui se piontrcrait dans les rues. Tous lesbourgeoiSi armés, sortirent de l^urs maisons pour soutenir l'exécution du jugement et abaisser la superbe de ^ Tuniversité qui tant de fois les avait humiliés ; et ce fut ainsi que Bérenger subit son supplice, sans qu'aucun effort pût être tenté pour le délivrer, les hommes nobles s'y montrant indifférents parce que l'université leur pesait souvent ^ euxrmên|eS| et les écoles bouiUoimant dans leurs qu£|rtie?8, mai9 retenues par leurs maître§ et régents, qui comprenaient que, daps l'état des esprits, la moindre tentative des écoliers gérait le §ignal du massacre de tous; car il est remarquable que lorsqu'il atr rive que l'inférieur peut atteindre sou supérieur de sa veq? geance, il le frappe sans relâche ni mesure^ poinme l'enfant qui a peur de l'animal qu'il a vaincu. Or dppp, Bérenger, abandonné de tous, sortit le matin de l'hôtel de ville. Il est inutile de raconter les détails de sa marche. Attaché à la queue d'un cheval, il traversa les principales rues de Tou-? louse et fut conduit vers la maison du seigneur de Gaure, C^ fut alors que le jeune étudiant sentit son ccpur prêt 4 faillir | car il comprit qu'en cet endroit non supplice n'était plus pour lui seul, et que chj^Ue tprture qu'on ^Uftit lui infliger irait briser une autre vie et déchirer une autre âme* H ne pouvait en douter : le seigneur de Gaure avait pris spin.de lui doubler ses douleurs en lui disant qu'une autre les partagerai^r Ce fut une bien douloureuse réflexion , une consultation bien effroyable qu'eut à faire en lui-même Bérenger, pour savojr de quel air il Supporterait cette épreuve. Se montrera-t-il triste et désespéré d*avoir attiré cette infortune à Erme^shide? mais alors on le croira faible et lâche. 3era-t41 fier et dédaigneux ? mais alors elle croira qu'il ne pense qu'à la vanité de sa mort; et en ce moment il eût voulu pouvoir rire à ses bour-» reaux et pleurer à sa jeune maîtresse.
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On arriva cependant devant cette maison. Les portes en étaient ouvertes, et la fenêtre, cette fatale fenêtre, était tendue d'une serge rouge brodée d'or; deux siégea étaient placés sur le balcon qui s'ouvrait jusqu'au plancher. Eq face de cette maison était une estrade recouverte de même d'une serge | sur le haut de Testrade un billot; à côté du billot un homme vêtu d'un justaucorps rouge, la tête couverte d'un capuce et appuyé sur une hache. Dès que Bérenger fut arrivé, le m-? gneur de Gaure et Ermessinde prirent place, comme de nos jours on arrive à une loge d'Opéra pour voir exécuter un spectacle. Bérenger regarda Ermessinde : il la vit calme et fière, son visage était i^erein, et son teint pur et animé; il se sentit calme et fier. Aussitôt, un capitoul élevant la voix lut le jugement qui condamnait Bérenger à faire amende honorable au sire de Gaure pour le crime qu'il avait commis en le frappant. Immédiatement après, on le força à monter sur l'es* trade„et on lui ordonna de se mettre à genoux; il obéit. Tout le temps qu'avait duré la lecture du jugement, son regard n'avait pas quitté Ermessinde, et Ermessinde n*avait pas cessé de le regarder. Pascal de Gaure, d'abord dédaigneux de ce courage, n'en put supporter la durée, et, saisissant violem ment sa femme par le bras, il lui dit :
— Oh ! tu me braves!
— Seigneur mon époux, lui repartit Ermessinde d'une voix qui s'entendit clairement, vous m'avez amenée pour voir ; je regarde.
— Vous, avez raison, ce n'est pas fini, dit le capitoul. Cependant Bérenger était à geqoux, et on lui ordonnait de
réciter la formule d'amende honorable qu'il devait au magistrat. Il s'y refusait, et les archers qui le retenaient le frappaient du manche de leur arc à chaque refus. C'était une horrible lutte, pendant laquelle le sire de Gaure, k son tour, regardait sa femme, et voyait retentir chaque coup sur son yisage, au léger tremblement de ses lèvres. Mais Bérenger, trop éloigné pour saisir cette imperceptible apparence /de ses atroces douleurs , voyant soi^visage toujours calme, s'animait lui-même à son supplice, voulant aussi paraître insensible i toute douleur qu'Ërmessinde pourrait supporter. Cependant
que les coups et les refus se pressaient, Ermessinde voulut lever sa main comme pour dire : Assez! le sire de Gaure la retint. Alors, ne pouvant ni s'écrier ni pleurer, tant sa douleur était forte, elle arracha sou voile, et s'en essuyant le visage, elle enleva le fard dont son mari l'avait peinte, et se fit voir pâle et déjà flétrie aux regards de Bérenger. A cet aspect, un froid mortel le glaça; il sentit toute sa douleuv quand il vit qu'une autre en souffrait, et, prenant pitié d'elle, il abaissa son orgueil et fit signe qu'il allait parler; mais au lieu de réciter la formule qu'on lui prescrivait, il tendit vers le balcon ses mains déjà brisées de tant de tortures, et, s'appliquant un verset de la Bible, il s'écria douloureusement :
— Pardonnez-moi 1 pardonnez-moi ! car je ne savais ce que je faisais!
Le seigneur de Gaure comprit le double sens de cette excuse; mais les capitouls en furent satisfaits, et l'on procéda à la seconde partie de l'arrêt. Rien ne peut décrire la douleur de Bérenger, qui sentait que cette âme qu'on associait à son supplice manquerait de force pour le supporter. Il leva les yeux sur Ermessinde, et lui adressant du regard les paroles qu'il disait au bourreau, il s'écria hautement :
— N'est-ce pas, ami, que cela ne fait point de mal, et qu'un poignet abattu par une hache fait moins souffrir que frappé par une main brutale?
11 vit alors la figure d'Ermessinde se contracter: ses dents étaient serrées, son œil fixe et ouvert, ses mains fermées; il devina qu'elle amassait toute sa force, comme un patient qui va subir une opération; et lui-même, portant sa main à sa bouche, comme pour y cueillir un baiser, salua Ermessinde, qui de même baissa la tête, mais convulsivement, comme si elle eût dit : J'ai compris. Puis il tendit au bourreau cette main qu'il avait portée à sa bouche, et tout aussitôt elle tomba à terre dans un plat d'argent. Bérenger et Ermessinde restèrent immobiles, les yeux fixés Tun sur Tautre; celle-ci reproduisant de temps à autre le mouvement bon- Tulsif de sa tête, comme si ell^ lui eût dit : Oui, oui. Pendant ce temps, un des sergents prit le plat sur lequel était cette main, et entrant dans la maison du sire de Gaure^ il alla
lui remettre ce gage de sa vengeance. Le capitoul le considéra avec une joie silencieuse^ et le montra du doigta sa femme. Tous les assistants avaient les regards enchaînés à cette fenètre, et la plupart trouvaient ce caprice du capitoul une bru* talité indigne, de forcer sa femme d'assister à ce supplice, expliquant sa pâleur par son dégoût seulement, lorsqu'ils la virent tout à coup examiner cette main avec curiosité, puis la saisir, l'entr'ouvrir comme pour en arracher quelque chose, et porter ensuite à ses lèvres ce qu'elle en avait arraché. Ce geste fut d'un éclair; mais il avait sufû au deniier message d-amour de Bérenger ; car il venait de lui envoyer ainsi la pauvre feuille ISle rose qu'il en avait reçue trois jours avant.
La force de tous deux était au bout. Ermessinde tomba comme morte sur le plancher après avoir murmuré ces mots: Un jour viendra!... Elle ne put achever. Bérenger, attaché sur une claie, fut traîné sans connaissance au château Narbonnais, où, selon les dernières dispositions de sa sentence, il eut la tète tranchée , après quoi sa tète et son corps furent pendus aux fourches partibulabres dudit château.
Trois ans se passèrent ensuite en procès, soit de l'université contre le chapitre, devant le pape Jean XXllI, qui ordonna aux capitouls de réparer, par la pénitence, la cruauté qu'ils avaient commise, soit des parents et amis de Bérenger contre la ville de Toulouse elle-même, devant le parlement de Paris, qui rendit un jugement qui fut exécuté au mois d'août 1335, comme nous allons le raconter, sous la commission du clerc Hugues Archiac, du chevalier Guillaume de Flotte et de msdtre Etienne d'Albret, professeur es lois; ce, pendant trois jours consécutifs et correspondants aux trois jours qu'avait duré l'attentat des capitouls, c'est-à-dh*e pendant un lundi, un mardi et un mercredi
Le premier jour, les trois commissaires se rendront à l'hôtel de ville, où six capitouls les attendaient à l'entrée de la grande poile. Ils furent, par eux, introduits dans la cour principade, au milieu de laquelle était élevé un haut tribunal sur lequel les trois commissaires s'assirent, ayant les capi-
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touls au-deSuOU8 d'eux^ la tête découverte. Aussitôt après^ ils firent lectiu'e des lettres patentes du roi et du parlement ; ensuite ils se rendirent ensemble à la consécration de la chapelle érigée en la mémoire d'Aimery Bérenger^ que les capitouls dotèrent de quarante livres tournois d'or de revenu. Ce fut en cette chapelle qu'ils acquittèrent l'amende de quatre raille livres tournois à laquelle la ville de Toulouse était condamnée envers l'université. C'est ainsi que se passa le premier jour.
Le mardi, les crieurs de funérailles parcoururent la ville de Toulouse, s'arrêtant dans toutes les rues et carrefoi^rs, et , criant au peuple : « 0 vous tous habitants, tant hommes que femmes, priez Dieu pour le salut de l'âme d*Aimery Béronger que, contre droit et justice, vous avez martyrisé et décapité par le bourreau 1 1> Après eux venait le héraut des commissaires qui faisait retentir la ville des sons lugubres de sa trompe» et qui enjoignait, au noni du roi, à tous les pères de famille de s'apprêter à suivre le convoi du noble Aiméry Bérenger, sous peine de confiscation de leurs biens. Pendant ces deux jours, l'hôtel de ville fut orné de signes de deuil : dans la grande cour fut élevé un autel où venaient prier successivement les plus riches bourgeois; et tout le pavé de toutes les salles fut couvert de draps pour ne point troubler le silence de cette pénitence.
Le mercredi, la pompe funèbre. sortit de la maison commune. Les croix des paroisses et des couvents étaient portées en avant, et cent pauvres, vêtus de deuil aux frais de la ville, les suivaient immédiatement, portant chacun une table où se trouvaient représentées les armes du npble Aimery Bérenger ; après eux venait une bière vide, sur laquelle était jeté un linceul dont quatre capitouls portaient les coins, la tête rasée et couverte de cendres. L'archevêque de Toulouse marchait après le cercueil; le reste des capitouls et tous les bourgeois de Toulouse le suivaient enfin deux à deux. Dans cet ordre, ils se rendirent aux écoles de droit, de grammaire et de théologie, sous la porte desquelles se tenaient debout les professeurs et écoliers de l'université, la barrette en tète : et là tout le convoi^ à genoux et le front découvert, supplia
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par la bottehe de l'arehevêque les maities et les écoliers de Tunifersité de vouloir bien pardonner au peuple toulousain, magistrats, nobles et bourgeois, de ce qùMl avait violé leurs privilèges, et traîtreusement assassiné un fils de l'université* Après avoir ^insi obtenu le pardon de toutes les écoles, le convoi, auquel se joignirent les maîtres et écoliers de l'université, se rendit processioanellement aux fourches patibulaires du château Narbonnais. Dès qu'ils furent à ce château, tous les assistants, de quelque qualité qu'ils fussent, se mirent à deux genoux sur la terre, priant avec de grandes lamentations; les capitoUls s'avancèrent, et, de leurs mains propres, ils détachèrent du gibet la tète et le corps de Bérenger, et les déposèrent dans le cercueil. Aussitôt après, on retourna vers la ville et Ton s'avança vers l'église de la Daurade, où était préparé le tombeau de Bérenger. Déjà le convoi en approchait, et le cercueil était arrivé devant la maison du sire de Gaure, lorsque la terrible fenêtre s'ouvrit tout à coup, et le sire. Pascal y parut lui-même : il tenait dans ses bras un corps de femme, mais si pâle, si livide, qu'on eût pu dire un cadavre.
Le peuple s'arrêta, immobile et épouvanté; il se fit un moment de funeste silence, et l'on entendit la voix rauquc du sire de Gaure s'écrier :
— Puisque le jour est arrivé, va leur porter ce qui leur manque!
Et le corps de la malheureuse Ermessinde vint tomber aux pieds des capitouls qui entouraient le cercueif de Bérenger. Elle rouvrit encore les yeux, porta la main sur sa poitrine, et, sous le vêtement de l'infortunée, on trouva une main de squelette pendue à son cou : c'était celle dç Bérenger. On força la maison ; mais le sire de Gaure s'était enfui. Le bâtard de Penne demanda que le corps d'Ermesslnde fût déposé dans la même tombe que celui de Bérenger. Ce qui fut accordé.
Après cette inhumation, et dans l'église mémo de la Daurade, la ville de Toulouse fut dégradée de son droit do cité, dans la personne de ses capitouls. Le bourreau leur arracha leurs robes de pourpre, qui furent brûlées à la porte de l'é-
m AIMERY BÊREN6ER.
glis6 el les cendres jetées au vent. Les commissaires remirent, au nom du roi, les clefs de la yllle et la masse de justice au viguier de Toulouse, lui confiant ainsi la juridiction criminelle sur les bourgeois, et le soin de sa sûreté. L'événement qui rendit à Toulouse ses droits perdus est non moins curieux.
LÊCmVAIN PUBLIC
n faut bien le reconnaître^ chaque jour notre vieux Paris s'en Ta^ sou originalité s'efiace, son caractère disparaît; bientôt il ne restera plus rien de cette cité si pittoresquement construite^ plus rien de ses mœurs, si originalement tranchées. Voyez : ses rues s'alignent, ses boulevards s*aplanissent, ses faubourgs s'éclairent. Voyez : ses habitants^ pairs et commis, notaires et confiseurs, portent le même frac et parlent la même langue. Hopimes et maisons, tout se nivelle. Autrefois, avec des nobles féodaux, des seigneurs suzerains, des manants et des serfs^ nous avions de hauts châteaux, de grands palais, des masures et des cloaques; aujourd'hui, les tours et les privilèges gisent à côté les uns des autres, et les rues s'élargissent au profit du peuple qui s'élève, et aux dépens de vastes hôtels qui n'ont plus d'habitants à leur taille.
L'histoire d'une nation pourrait donc s'apprendre dans celle de ses habitations? Pourquoi non ? Je sais un peintre qui prétend qu'elle est toute écrite dans la collection de nos costumes; et, sans aller bien loin, je pourrais vous enseigner un coiffeur qui démontre parfaitement que politique, morale et philosophie, tout se trouve dans la forme de la perruque et dans le progrès de la coupe des cheveux. Était-ce parce que l'on portait des perruques à la Louis XIV que les campagnes de Turenne furent si patientes, si compassées, si frisées? ou bien est-ce parce que l'on faisait la guerre avec des quartiers d'hiver, des salutations et des préséances, qu'on portait de si pompeuses perruques? Qu'importe! Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'une de ces choses est le reflet de l'autre; et je ne suis
pas éloigné de croire que la tactique de Turenne ne soit le reflet de sa perruque.
CroyeZ'Vous aussi que la pensée de Racine n'ait pas été quelquefois gênée par ce lourd attirail de faux cheveux? que, bien malgré lui^ il n'ait pas fait quelquefois la même toilette à sa tête et à son style ? et ne serons-nous pas forcés de reconnaître un jour que la sublime audace de Bossuet ne lui Tint que de ce que son état lui défendait de porter perruque? Si cette vérité ne brille pas aussi prouvée aux yeux de tout le monde qu'à ceux de mon artiste, poursuivez la corrélation, et vous verres que la poudre de Dorât a blanchi quelquefois la^rifie noire et crochue de Voltaire ; qu'elle a sali un peu le collet du président Montesquieu, et qui s} Diderot a gardé sa couleur à lui, parmi tant de têtes poudrées, c'est qu'on sait bien que, lorsqu'il était en verve» il jetait sa perruque par-dessus les moulins, pour laisser fumer à l'aise son crâne brûlant, et bouillonner son génie.
Disons-le donc hardiment : habits et poésie, mœurs et maisons, constitutions et perruques, tout s'harmonise dans ce monde. Le Code civil a tué les substitutions et les fortunes héréditaires, les fortunes héréditaires sont perdues, les palais sont devenus inutiles; les palais étant inutiles, l'imagination de l'architecte et les vastes conceptions du peintre se sont rapetissées au plan de nos mesquines demeures; tout a suivi le mouvement descendant, et nous en sonunes venus au plâtre pour les maisons, au portrait pour la pehuture, et pour les belles4ettres au vaudeville.
Cependant^ que ceci ne soit pas considéré comme une accusation contre notre marche sociale. Si nous sommes arrivés à ce point que les grands monuments du passé s'effacent, sans que rien encore les remplace suffisamment, c'est qu'on nous retient à grand'peine dans un temps de transition où les castes privilégiées ne sont plus rien, sans qu'on permette que le peuple soit quelque chose. Et c'est une triviale vérité de tous les siècles, que rien de grand ne peut être engendré par ce qui est petit; et c'est une vérité non moins triviale de nos jours, que le petit est le type de notre époque. Pouvoir et liberté, peuple et gouvernement ne sont ni hauts, ni forts au-
. L'ÉCRIVAIN PUBLIC. m
jourd'hiû. Mais laissez croître le peuple et grandir la liberté^ et sous d'autres formes, sous d'autres aspects^ le gi^and^ le hem, le sublime, repreodrout leur empire et enfanteront des merveilles. Vienne une puissance^ les arts se mettront à son niveau.
Pour nous, trop jeunes pour ce passé démoli, trop vieux peut-être pour cet avenir à construire, saisissons promptement les restes debout de nos vieux monuments pour en léguer au moins l'image à nos successeurs. Quelques-uns de nous, peintres par le crayon» parcourent la France gotbique pour la dessiner avant qu'elle tombe tout à fait; d'autres, à *la parole colorée, rétablissent les somptuosités délabrées du grand siècle, et une recrudescence de l'école maniérée du dixhuitième siècle se fait vivement sentir dans nos arts de luxe et de domesticité, comme pour reconstruire quelques types de cette société frivole si rudement brisée par le contact immédiat de notre première révolution.
Ainsi, dans ce vaste Paris où la rue de Seine s'est glissée dans les jardins de l'hôtel de Nesle, où le canal de l'Ôurcq s'est logé dans, les fossés de la Bastille, où les arcades de la rue Castiglione se sont établies dans les cloîtres des Feuillants, et où la rue Louis-Philippe menace Saint-Germain-l'Auxerrois, il reste encore de robustes monuments qui ont résisté, hommes et pierres, au torrent révolutionnaire. Le Palais-de- Justice est à coup sûr le plus enraciné de ces monuments : sous son vaste toit, la toge, la robe, la morgue, l'astuce et le bonnet sont virginalement restés au barreau et à la magistrature; et soiis ses flancs, attaché comme une huître à son rocher, a vécu, dans sa misère originelle et dans son échoppe vitrée, l'écrivain public, notre héros.
Or, pour que je vous explique comment je découvris ce précieux débris d'un siècle efiacé, il fautone permettre de retourner de quelques années en arrière du moment où j'écris. A cette époque, je voyais assidûment, je voyais tous les jours, et quelquefois plus souvent, une personne à laquelle je portais le plus vif intérêt. Soit curiosité personnelle, soit désir de répondre péremptoirement et juridiquement aux épigrammes de quelques amis, soit enfin envie de m'assurer de la véracité
de ladite personne^ je me résolus à me procurer son acte de naissance. Pour ce faire, je me rendis dans la cour de la SainteXhapelle, et là, sous l'arcade qui la sépare de la cour grillée du Palais-de-Justice, je trouvai un bureau où sont rangés par ordre les registres gardiens du secret de toutes les femmes. C'est une espèce d'antre grillé, à fenêtres basses et coupées yerticalement de barreaux de feir; le jour y est pauvre et honteux : on dirait un mont-de-piété. J'entre, j*expose ma demande, je donne les nom, prénoms et titres de la personne, et je désigne une période de quinze ans pour faire la recherche en question. Il n*y avait pas moins de difiérence entre la date supposée par mes bons amis et celle avouée par la personne.. Le commis chargé de cette vérification me regarda comme ferait un apothicaire à qui vous demanderiez du poivre, ou bien comme fit le coifieur dont je vous ai parlé, un jour que je le priai de me faire la barbe; le commis donc me fit répéter ma proposition, me rit au nez et me toiurna le dos sans répondre. n y avait tant de mépris dans cette façon d'agir, que je n'osai me fâcher; car il me sembla que j'avais dû commettre ou dire une de ces balourdises qui font prendre un homme pour un niais ou pour un fou. Je ne savais comment recommencer ma proposition, lorsque celui qui paraissait le chef de ce bouge s'approcha de moi, s'informa de ce que je voulais, et m'écouta avec un sourire d'indulgence qu'un garçon épicier accorde à un provincial qui s'informe, au coin de la rue Saint-Antoine, où est situé le Palais-Royal.
— Si tous ceux qui viennent ici, me dit-il avec une douce gravité et en essuyant lentement ses lunettes , Q'avaient de meilleurs renseignements que vous, il nous faudrait une journée pour chaque extrait. Nous ne pouvons faire cette recherche, mais vous êtes libre de la faire vous-même.
Comme je répondis que je me croyais très^eu habile à parcourir des registres, il ajouta amicalement :
— Eh bien , vous pouvez vous épargner cet ennui pour quelque argent.
— Je suis tout prêt, m'écriai-je rapidement en tirant ma bourse, et en croyant que c'était un moyen de réparer ma première maladresse.
Mais je fus encore bien plus interdit que je ne l'avais été^ lorsque ce monsieur^ ce chef, ce premier commis enfin, m'arrêtant soudainement et me montrant la porte du doigt, me dit avec fermeté :
— Sortez, Monsieur.
Je demeurai anéanti.
— Oui, reprit-il avec une bonté paternelle; sortez, prenez à droite, et, à deux pas d'ici, vous trouverez deux ou trois bu- 'reaux d'écrivains publics , et Tun de ées messieurs se chargera de votre affaire. Ils ont cette habitude, et nous leur confions nos registres qu'ils explorent ici et sous mes regards.
Aussitôt le chef me salua d'un geste de la main en me montrant de nouveau la porte et en me disant :
— A droite. Monsieur, à droite.
J'obéis à l'injonction et je sortis. A droite, en effet, je vis accrochés aux murs du Palais deux ou trois auvents fermés par un vitrage. Celui dans lequel j'entrai avait une longueur de six pieds au plus sur quatre de large. Une table, ou plutôt une planche, régnait le long du vitrage et supportait deux vastes écritoires. Un rideau d'un calicot granité d'encre voilait aux passants les mystères de cet asile. Au fond, sur un fauteuil garni d'un cuir jadis vert et entier, était assis un homme, les deux pieds appuyés sur une chaufferette, dont la cendre, humectée des larmes d'un hareng cuit à propos, répandait une odeur insupportable. Le maître de la maison, en me voyant entrer, s'empressa de me pousser une chaise de paille, sœur femelle du fauteuil, et demanda le sujet de ma visite.
On ne peut s'imaginer un homme plus poli; il me comprit tout de suite et ne me rit point à la figure. Il écrivit sous ma dictée les indications qui devaient le guider dans ses recherches, et je profitai de ce moment pour l'observer.
C'était, il faut le dire, un écrivain public primitif; non pas l'écrivain public de nos boulevards, dont le magasin rivalise d'annonces avec la porte cochère de la maison Ladvocat, cet écrivain public du mouvement, qui s'imagine être à la hauteur de son siècle parce qu'il a imprimé sur sa porte : Ici on écrit soi-méràe : admirable attestation de la façon dont on s'occupe aujourd'hui de son emploi; révélation profonde qui doit
in L'SCRIYÂIN PUBLia
faire réfléchir le philosophe sur la manière dont les ministres gouvement^ dont les notaires et les agents de change remplissent leur charge et nos députés leurs mandats^ dans un siècle où Ton entre chez un écrivain publie pour écrii*e soimême.
Ce n'était pas non plus un de ces calligraphes du Palais- Royal» peintres à la plume, qui dessinent un tableau lubrique avec rhistoire de Napoléon écrite en texte microscopique; qui renferment une tirade de Bossuet ou une satire de Boileau dans un cœur enflammé percé d'une flèche^ et qui réduiraient une protestation d'indépendance, si longue qu'elle fût, à entrer dans l'image d'une pièce de cent sous, pile ou face.
C'était encore moins un de ces orétentieux écrivains rédacteurs qui font des traductions, et qui.mettbnt hautement sur leurs vitres : English spoken hircy avec un t , preuve qu'ils parlent l'anglais.
C'était, oui vraiment, c'était un naïf écrivain public, copiste lisible, sachant l'orthographe du français seulement, passablement instruit de la largeur de marge qu'exige un placct ou une pétition, très-savant sur la manière de placer le Monseigneur en vedette, ni trop haut, ni trop bas« ni trop à droite, ni trop à gauche, et qui, une fois averti de votre état et de celui de la personne à qui vous écrivez, vous tire d'embarras sur le protocole à employer; connaissant dans toute leur délicatesse les diverses manières d'exploiter le respect, la considération, le dévouement, la reconnaissance et tous les sentiments dont on fait usage à mi-ligne et au bas d'une lettre : nnoceats mensonge d'où vient ce dicton «qu'il n'y a que les sots qui prennent tout ce qu'on leur dit au pied de la lettre. »
Mais ce ne fut que longtemps après que je découvris ces précieuses qualités dans mon héros. Ce que je remarquai d'abord fut sa personne physique. M. Fabry portait soixante ans. Son visage avait quelque chose de grave et de comique : il avait le menton rentré, la bouche mince et railleuse; son nés pointu fuyaifen arrière; après son nez fuyait son front, et après son front ses cheveux, ramassés dans une queue médiocre en force et ^n longueur; ses yeux, relevés à leui^ extrémité, descendaient hardiment vers son nez; et ses oreilles, d'une
petitesse et d'une grâce remarquables, saillaient en 'rouge sur ses joues pâles et sa chevelure blanche.
Il aTait des bas de laine noirs et des souliers à boucles. Que ces boucles, avant d'arriver à ses souliers, eussent sangle un mulet ou un ignorantin, peu importe : le fait est qu'il avait des souliers à boucles. ^ culotte avait été pantalon; mais une main amie, la sienne sans doute, avait adroitement coupé le vêtement moderne à la hauteur de la jarretière; elle l'avait discrètement ouvert de chaque côté extérieur du genou, et là une innocente supercherie avait attaché deux rubans de fil , teints à coup sûr dans l'encre de Técritoire : ces rubans, noués en rosette , ne remplaçaient pas certainement la boucle antique, la boucle de nos pères; mais à l'impossible nul n'est tenu, et enfin, tant bien que mal, la culotte y était Culte honorable, mais incomplet ; simulacre saint, mais tronqué, des vieux jours; quasi-légitimité de la culotte, je te respecte I
Le gilet... Où était le gilet? Y avait-il gilet? Voilà la question importante et insoluble, une question à embarrasser Hamlet. Eh bien! je réponds, moi, que le gilet n'y était pas. Est-ce doncque j'ai vu son absence? est-ce donc que M. Fabry m'ait confié cet interstice de sa parure? Non, certes; mais quelle autre raison que l'absence du gilet eût pu lui faire supporter l'habit croisé à double rang de boutons? Guenilles pour guenilles, s'il avait eu le moindre gilet, n'eût-il pas préféré quelque dépouille noire, gothique, usée , taillée en frac du dix-septième siècle, avec le collet droit et la poche sur les hanches, ouverte et se dandinant à la suite de son corps comme un gouvernail à l'arrière d'une felouque , à cet habit exactement boutonné jusqu'au menton, collé à la poitrine, collé aux rehis» collé partout? Sur l'honneur, le gilet devait manquer.
A l'aspect de tant de misère, j'allais jeter à cet homme quelque misérable pièce de trente sous, avec un ordre et un ton rogue et ministériel, mais un incident m'arrêta : je vis qu'il avait les mains propres et une cravate blanche; je devinai l'ange déchu. Je lui demandai poliment ce que me coûterait son travail; il me répondit que les frais à payer au bureau de rétat civil se monteraient à quarante-cinq sous. Je
lui mis un louis sur sa planche; M. Fabry rougit jusqu'au blanc des yeux; il le prit^ le retourna longtemps» voulut se donner l'air de chercher la clef d'un tiroir qui s'ouiFrit pendant qu'il faisait semblant de vouloir le forcer» et finit par me dire avec un embarras qui me fit mal :
— J'ai oublié ma monnaie, et je vais...
— Non^ lui dis-je^ je désire savoir si vous êtes suffisamment payé.
11 faillit à me regarder d'un air aussi stupéfait que le petit employé de Tétat civil^ et je sortis en lui disant que je viendrais chercher ce que je lui avais demandé dans quelques heures.
. En sortant, je vis mon commis bienveillant^ le grand commis, le chef enfin, les lunettes relevées sur le front, la plume sur Toreille, et causant tout haut avec une grisette de dixsept ans qu'il tutoyait. Il me reconnut et me dit en passant :
— Ah ! vous sortez de chez M. Fabry; vous n'avez pas trop bien choisi; c'est un honnête homme^ mais il a la vue courte et l'haleine longue...
Il se prit à rire; je le regardai d'un air bête.
— Je veux dire qull boit quelquefois^ reprit-il; mais j*aurai l'œil à votre affaire.
Et de la main il me salua avec la même supériorité^ quoiqu'il ne fût plus dans son bureau; mais je remarquai qu'entre lui et son domaine il n'y avait pas la longueur d'une canne^ et je compris l'étendue de son assurance.
J'avais promis de revenir dans deux ou trois heures ; il y en avait plus de six de passées lorsque je retournai chez M. Fabry. J'avais rencontré quelques amis^ l'ëpigranune au vent, tout prêts à me saluer d'un chif&e solennel, me persécutant de leurs calculs, ameutant sous mes pas les incroyables de l'empire et les farauds du directoire, qui prétendaient se souvenir de quelque chose comme ça, d'une personne qui commençait de leur temps; puis, je l'avais revue belle, fière, dédaigneuse, parlant d'hier tout au plus, d j'étais tombé dans une disposition narcotique^ dans une envie de doute que j'avais eu bien de la peine à secouer. Cependant j'y avais réussi, et j'étais retourné chez M. Fabry.
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J'entre. Il n'avait plus sa tenue froide et résignée; ses jambes n'étaient plus ramassées sur sa chaufferette; il occupait, lui tout seul, les deux sièges : les pieds sur sa chaise, le reste sur son fauteuil. Son œil, d'abord modestement baissé, flambait d'une expression de triomphe et de jubilation ; son oreille ne se détachait plus seule, rouge et pourpre, sur la pâleur de son visage : son nez rivalisait d'enluminure avec elle, et un sourire de douce béatitude épanouissait sa lèvre légèrement pendante.
Sur la planche-table qui était près de lui, je vis un papier timbré. Je devinai que mon bonheur, mon orgueil, mon triomphe étaient écrita sur cette feuille de vingt-cinq sous. Je voulus m'en emparer, mais mon héros y jN>sa fièrement sa main restée blanche et distinguée , et me dit avec solennité :
— A quel usage destinez-vous Tacte que vous m'avez fait extraire, jeune homme?
— Que vous importe? lui répondis-je, fort étonné de sa question et du ton qu'il y mettait; n'êtes-vous pas payé?
— C'est parce que je le suis, et trop bien, et plus que mon travail ne le mérite, que je m'enquiers de ce que vous voulez faire de ce papier. Un louis pour un acte de naissance ! 1 1 Ou vous héritez de la dame en question, ou vous avez de mauvais desseins : il n'y a que l'une de ces deux suppositions qui explique votre louis, et, comme vous n'êtes pas en deuil, la seconde reste la seule présumable ; la mauvaise action demeure prouvée. On ne paye pas si cher pour une œuvre de justice ou un renseignement légal.
L'allocution me parut tout au moins inconvenante, et je répliquai sèchement que je ne pensais pas avoir à rendre compte de mes actions à un écrivain public ; j'ajoutai à ce mot le sourire le plus méprisant que je pus, et j'allongeai la main pour saisU: mon arrêt; mais le digne M. Fabry m'arrêta.^
— Un écrivain public I répéta-t-il en secouant la tête pensivement, un écrivain public ! vous croyez, en disant ce mot, avoir formulé une injure bien accablante contre un vieillai'd qui voit au tremblement de votre main que.cet acte est pour vous d'un intérêt que vous rougiriez d'avouer.
tet L*ECRI¥AIN PUBLIC.
Je rougit en effet U arrêta les yeux sur moi, et me dit sérieufiement :
•^ Je ne youz pas savoir ce que vous voulez faire de ce papier, mais si votre intention n'est (las bonne» attendez à demain; faites faire ce travail par un autre, je vous en prie ; pour le repos de quelques jours qui me restent à vivre, que ma main ne soit pas encore Tinstrument aveugle de quelque vengeance*
, Je le rassurai sur cette crainte, et, poussé par une curiosité i|u'on t'expliquera aisément, je lui^ demandai s'il avait eu à se repentir de quelque action coupable, et quelle avait été sa vie.
A ce moment, mon hérot prit un air triste et sardonique à la fois.
«* Ma vie» dit-il, elle /est toute passée dans cette coque de bois et de verre; j'y suis depuis que je sais tenir une plume et faire des jambages, fit pourtant id» dans cet espace de six pieds, il t'est concentré plus de souvenirs des intérêts qui ont agité la France que dans la mémoire du premier acteur de votre drame politique; plus de science du cœur de Thomme que dans l'esprit de l'observateur le plus assidu aux scènes du monde. Le prêtre catholique, qui reçoit la confession des plus grandes fautes et des plus intimes pensées, n'a jamais entendu la moitié des secrets qui ont été dits dans cet étroit réduit. Des ridicules de tous les étages y ont posé bien souvent, et le crime s'y est assis quelquefois.
Mon écrivain s'était animé ; il se taisait, mais je pouvait voir sur son visage mobile, et qui changeait d'ext)ression à chaque minute, que mille souvenirs revenaient à lui et passaient successivement dans son esprit; il souriait aux uns, et secouait lentement la tête à quelques autres.
— Pauvre jeune homme ! dit-il en se parlant à lui-même; il était là, devant ma porte, tremblant de joie et d'amour, tandis qu'une femme, jeune et belle comme il convenait pour être ainsi désirée, entrait furtivement chez ,moi. 11 était là à quelques pas, et la jeune fille me dicta ces quatre roots : « Ce soir, à minuit, allée de Berry... » Oh! je me hâtai d'é* crire cette ligne si douce; je me mis de moitié dans le
bônhear de la jeune fille qui avait enfin eu le courage de triompher d'elle-même, de moitié dans celui de son amant^ et je la regardai sortir et renaettre furtivement afi jeune homme ce billet si éloquent. Ub s'échappèrent chacun de son côté.
— Eh bien ! qu'arriva-t-il? di»-je à M* Fabry ; car il s'était arrêté.
— Il arriva, me répondit-il en levant hautement la tête» que le lendemain, dans l'allée de Berry, le jeune homme fut retrouvé assassiné et volé; il arriva que j'avais servi d'instrument à un guet-apens et à. un meurtre.
— C'est affîreux I lui dis-je.
— Oui, répondiuil, bien afiûreux; mais cette affaire est une exception, un malheur : c'est le côté tragique de notre état ; car cette échoppe, c'est le drame romantique tout entier, le grotesque y prend aussi sa place; il y vient, à chaque changement de ministère, avec un solliciteur qui depuis vingt ans demande le même emploi avec la même pétition, le même dévouement et la même fidélité. N'ai-je pas copié toute la Nouvelle Hélcn'se plus de vingt fois, au profit des grisettes de la rue Saint-Denis, qui écrivent à des marchands de bœufs? et n'ai-je pas fait d'une danseuse de Franconiune baronne allemande, avec les LtaisoT» dangereuses habilement arrangées? , J'écoutais avec surprise, et M. Fabry me paraissait ravi de l'effet qu'il produisait sur moi.
— Et ne croyez pas, ajouta-t-il, que toute la tâche d'un écrivain public soit bornée à cette copie littérale et prosaïque d'une correspondance amoureuse : la partie poétique est immense. Je ne sais si vous faites des vers : eh bien ! je vous donne en cent à deviner le mécanisme ingénieux de mon fameux couplet. Mes confrères en ont deux ou trois cents : moi, je n'en ai qu'un, et celui-là suffit à tout. Comme la canneparapluie, comme la montre-tabatière,^ comme le couteauscie-fourchette-cuiller-canif-tire-bouchon-greffe-sécateur,etc., mon couplet a mille usages cachés, inattendus : il est domestique, il est politique ; il sert aux pères, mères, sœurs et belles-sœurs ; il accepte le tutoiement, il est tendre, il est respectueux ; il est particulier, il est collectif; enfin c'est U
couplet universel, et cela à l'aide d'une pièce de rechange ^qui s'adapte au premier vers.
Voici ce couplet. Exemple : un enfant apporte à» son père une page d'écriture, et il dit :
Aht de TOire flU en ce jour Acceptez le sincère hommage.
Et ne jugez pas son amour Sur la faiblesse de TouTrage.
Est-ce une jeune personne avec une tapisserie au petit point? Ckiangez et dites :
Ah! de?otre fille en ce jour.
Est-ce un gendre?
Ah! de Totre gendre en ce jour.
Est-ce un frère?
Ah; de votre frère en ce jour.
£st-ce une famille ?
Ah! de vos enfants en ce jdur. , Et les pluriels suivent parfaitement.
Est-ce un roi qui passe bOus un arc de triopiphe en feuillage?
Ah! de vos sujets en ce jour.
Vous volis irritez de sujets depuis la révolution de 1830, je rentre dans le système du gouvernement paternel, et je dis :
Ah! de yos enfants en ce jour. Ou bien : '
Des bons citoyens eu ce jour.
IJne fois c'était :
Ah ! des bons chrétiens en ce jour.
Et j'ai mis souvent:
Des républicains en ce jour.
Et puis pour la province :
Des Orléanais en ce jour.
Des braves Nantais en ce jour.
Ah! des Bordelais en ce jour.
Ah! des Toulousains en ce jour.
Des bons Marseillais en ce jour.
Etc., etc., etc.
^ La seule tille qui ait résisté à mon couplet, c'est Saint- Jean-Pied-de-Port ; mais Napoléon n'a pas toujours vaincu^ et mon couplet n'est pas plus vaste que son génie.
J'écoutais et je commençais à admirer et à douter que toute la littérature ne fût pas renfermée dans le couplet de M. Fabry; il me considérait en riant, et m'accablait de son incontestable supériorité. Je craignis un moment qu'il ne s'arrêtât, mais mon louis avait fermenté^ et il reprit avec plus de calme:
— Étes-vous aspirant politique? un de ces hommes qui, sans revenus ni contributions, veulent savoir comment se meuvent les hautes puissances électives? venez ici. Je vous dirai comment se font les dénonciations sur toutes les échelles. J'ai dénoncé, pour ma part, en 1815, onze directeurs des contiibutions directes, vingt de l'enregistrement, soixante receveurs généraux, deux cents receveurs particuliers, seize procureurs généraux, trois cents procureurs du roi, deux mille contrôleurs de tous fiscs, treize capitaines de gendarmerie, deux cent un juges de paix, cent trente vérificateurs de l'enregistrement, onze mille percepteurs, gardes champêtres et maîtres d'écoles, soixante mille employés sans titre et deux mille vieux officiers. J'ai désorganisé les finances et la justice, j'ai tué le cadastre et décimé l'armée.
Je ne sais, mais je devenais stupéfait, je frémissais d'en entendre davantage; il recommença sa période, et ajouta :
— Et tout cela signé avec des noms et des adresses au bas de chaque dénonciation .
— Des noms 1 m'écriai-je.
— Oui, reprit-il, des noms dont seul je me souviens peutêtre, mais que je garderai dans ce crypte pour me consoler du mépris des hommes en les méprisant davantage. Écoutez, jeune homme, une fois j'ai copié les mémoires d'un de vos hpmmes politiques les plus élevés, d'un homme de Fempire. Ôh t que de grandes lâchetés, que tie petites infamies mises à jourl que de tratiisons, de turpitudes 1 que d'habits retournés! que de mensonges découverts ! Je copiais avec délices. On imprima. Je cours chez le libraire, j'achète, je lis. 0 métamorphose inouïe t le noir devenu blanc; le vice, vertu ; la bassesse,
âM L'ËGRIYÂIN PUBLIC.
béroîsiae. Je ne voulus pas le croire; je revins au titre, c'était bien le même. Mais pendant que le livre s'imprimait, cha-* cun avait acheté au libraire, à l'imprimeur, à je.iie sais qui» la pa|^ qui le nommait, et alors l'un avait prié, l'autre menacé; celui4à avait envoyé sa sœur, un autre sa femme; il j en a qui ont livré leur fille : les amis avaient couru, l'or avait coulé^ les promesses avaient été signées, et chacun était resté avec son habit de parade^ tout entier, bien fermé sur sa vie, bien croisé ^r sa honte! Misérable habit que j'avais déchiré du bec de ma plume pour montrer à nu les hideuses plaies de nos §^rands hommes. Je sais tout cela^ je sais les noms, les dates, les heures» et ma main ne tremble pas encore sous le poids de ma plume. Oh! si je voulais l
Il avait à ce moment l'œil enflammé, son visage rayonnait d'une superbe colère. Gq>endant il se calma tout à coup el se prit à rire ingénument en me regardaiit.
^ Tout cela n'est-il pas bien poétique, me dit-il» pour ua homme qui tient les comptes de cuisinières et qui a copié las tragédies de l'empire? Oh! les malheureuses cuisinières t oh I les misérables tragiques! hémistiches et légumes, tirades et chapons, ils volaient à qui mieux mieux. Que le public leur pardonne et leurs maîtres aussi, qu'ant à moi, je n'en ai pas le courage. 11 y en a un surtout qui aimait son œuvre d'un amour de menuisier, car il le rabotait sans cesse, et à chaque coup de rabot, si petit qu'il fût, il lui fallait une nouvelle copie pleine et entière de son œuvre. Il s'est ruiné à ce métier, et comme il est aussi gueux que moi, je vais le voir quelquefois. Hier je lui fis visite; je le trouvai devant sa table^ et lui demandai ce qu'il y faisait.
ui Hélas ! je copie ce pauvre Xerxès, répondit-il.
•— Vous l'avei donc retouché?
— Mou Dieu, oui, ajouta-t-il; dans le second acte, à la troisième scène, au lieu de ce vers :
Approchea-Tou», seigneur, «t daignez m'écoater.*. j'ai mis :
Seigneur, approchez- vt)«s, car il faut m'écouter., Je car est un petit sacri^ce que j'ai cru devoir faire à l'école moderne. »•
Et comme je ntnis, M. Fabry se mit à hocher la tête :
— Vous trouves cela i^laisant? me dit-il ; que vous semhlerait-il donc d'un homme qui me donne à copier tous les matins là carte de son dîner de la veille, sur beau papier vélin, et qui, tous les ans, les Cait relier par Thouvenin ?
— Il me semble qu'il ferait mieux de vous donner le dîner, lui répondis-je assex niaisement.
M. Fabry me regarda d'un air grave et triste, et pliant soigneusement mon papier que j'attendais depuis longtemps, il me le tendit sans mot dire. Je compris que je l'avais insulté» et je me sentis honteux d'avoir blessé ce vieillard de sa misère.
— Pardon, lui dis-je; cette sotte plaisatUerie ne s'adressait qu'à la lourde gastronomie de votre client. Croyez que jeres^ pecte votre position» quoique, & vrai dire, je ne la comprenne guère, d'après toutes les ressources que, selon vos aveux, possède un écrivain public.
-<- Elles sont bien maigres en rérultat, me répondit-il. Cependant il y en a une qui vaut à elle seule toutes celles dont je vous ai parlé; mais que Dieu me préserve d'y recourir, et puisse ma main se dessécher avant d'en faire usage 1 Avec celle-là, rien ne manque à l'échvain qui veut prêter sa plume à la lâcheté et au crime. Une ligne se paye avec de l'or; chaque mot vaut plus que le travail d'une semaine.
— Qu'est-ce donc? demandai-je à M. Fabry.
— C'est la lettre anonyme, me répondit-il.
— La lettre anonyme! m'écriai-je; quoi! un homme ose donc confier à un autre qu'à lui cette tâche d'infamie !
•^ Oui, me répondit mon écrivain, oui : c'est le plus souvent par la main de mes confrères que sont lancés tous ces traits empoisonnés qui enveniment la société. Jeune homme, jeune homme, prenez -y garde 1 si vous êtes marié et que votre femme vous accueille d'un air triste et glacé, si votre ami vous boude, si votre père est silencieux avec vous, n'accusez ni ^ux ni vous : il y a une lettre anonyme. Oh! les larmes et le sang qu'a fait verser cette détestable délation sont au delà de ce que vous pouvez imaginer. Que de combats entre amis, de séparation d'époux, de mariages brisés, de fiancés désunis pour un mot non s^él Si jamais il vous
aniTe une lettre sans signature , ne la lisez pas. D'abord, vous n'y voudrez pas croire : votre loyauté se supposera capable de mépriser des «avis clandestins; vous vous supposerez fort contre de telles atteintes; mais à votre insu le coup aura porté, il aura déposé un germe fatal dans votre âme : le germe s'y développera, et, maîtresse ou ami, vous abandonnerez bientôt celui qu'on vous aura dénoncé.
— Oh! lui dis-je, il n'y a qu'un homme sans courage qui puisse se laisser influencer par dje si viles manœuvres.
^ Écoutez donc mon rà;it, reprit M. Fabry, et fuyez cet horrible piège, car on ne peut prévoir où il peut nous faire tomber, même lorsqu'il est un jeu de la part de ceux qui le tendent.
« Il y a quelques années, c'était en 1820, le jeune Juan de V... avait épousé mademoiselle Lise d'Âr... Quoique d'un caractère différent, ils s'aimaient d'une tendresse vive et se rendaient mutuellement heureux. Le caractère sérieux et ferme de Juan imposait à l'ardente résolution et à la promptitude de Lise; quelquefois même M. d'Ar... reprochait à son gendre de préférer l'ennui de ses devoirs d'avocat aux plaisirs du monde. Un jour, c'était un mardi de carnaval, M. d'Ar... avait voulu retenir Juan, qui devait aller plaider à Sentis, et l'avait vivement pressé de conduire sa femme au bal masqué. Juan, sans dire que le bal lui déplaisait, avait objecté la nécessité de son absence et était parti, laissant M. d'Ar.,. trèspiqué de sa persévérance. Dans son dépit, celui-ci engage sa tille à l'accompagner au bal, et trouve diez elle une résistance non moins forte, mais fondée sur la crainte de déplaire à son mari.
« Battu des deux côtés, M. d'Ar... trouva qu'il serait plaisant de faire venir les époux au bal malgré eux, et chacun de son côté. En conséquence, à peine sorti de chez sa fille, il lui fait écrire et lui envoie une lettre anonyme, lui annonçant que le départ de son époux n'est qu'une ruse, et qu'il doit se rendre masqué à un rendez-vous au bal de l'Opéra^ où il doit renconti'er un domino noir portant des bracelets de ruban bleu. Trop sûr du caractère jaloux et irréfléchi de sa fille, il laisse passer la journée sans la revoir, pour donner à son
cœur le temps de s'exalter dans le faux avis qu'il a reçu; puis il expédie un homme à cheval jusqu'à Senlis, et une lettre^ non signée de même^ apprend à Juan que si sa femme ne s'est pas montrée plus soucieuse d*aller au bal avec lui, c'est qu'elle préférait s'y trouver avec un autre. Ces deux lettres parties, il se prépare à bien tourmenter les deux malheureux époux» certain de les réconcilier au premier mot.
« La nuit vient, et, comme l'avait prévu M. d'Àr..., Lise court à l'Opéra. Elle tremblait dans ce tourbillon noir et bruyant, et rougissait sous son masque impénétrable. Elle était si confuse et si épouvantée de cette espèce de bacchanale inconnue, qu'elle en avait oublié sa douleur et sa ja« lousie, lorsque tout à coup un homme masqué passe près d'elle : c'est la taille^ c'est la tournure de Juan ; elle le vit ainsi, du moins. Elle se jette à son bras en lui disant :
« — C'est toi, Juan? •
a — C'est moi, répond le masque.
a Ce mot la rappela au motif qui Tavait amenée. Elle comprend que son mari a cru reconnaître celle qui l'attendait aux rubans qu'elle avait attachés à son bras. Pour mieux s'assurer de sa perfidie, pour mieux savoir jusqu'où elle peut aller, elle continue à contrefaire sa voix.
<K Le masque, habile à profiter du trouble de Lise, dont il devine la beauté et surtout la distinction, à la délicatesse de ses pieds, à la grâce de ses mains, l'accable de ces galanteries hardies qu'autorise l'incognito. Lise, qui n'a dans le cœur d'autre indignation que celle de la jalousie, loin de réprimer les propos légers qu'on lui adresse, les excite, les anime. Le masque, Juan sans doute, fait succéder aux louanges et aux flatteries, adroites les prières et les serments. Lise est hors d'ell^même, elle demeure sans fotce en découvrant tant de perfidie , et anéantie par sa douleur, la tête perdue, elle se laisse entraîner loin du foyer du bal, d'abord dans les hauts corridors de la salle, puis dans une loge abritée, étroite, profonde.
« Ohl jeune homme, l'âme de Lise était folle; elle avait été prise à Timproviste; elle avait été tout à coup avertie et assurée de la trahison de Juan. Une fois dans le réduit où ils
étaient tous deux, aux paioles passionnées qu'elle entendait^ elle comprit qu'il fallait mourir, car elle n'était plus aimée; mais avant de mourir, avant de renoncer au bonheur dont elle avait fait le rêve de sa vie, elle veut n'avoir pas à douter de tout l'abandon de Juan : elle l'écoute, lui livre sa main, ne résiste pas à ses désirs, et, le masque attaché sur la figure, le laisse devenir le plus coupable des hommes.
« Elle s'élance alors hors de la loge, car l'heure de le confondre n'était pas venue : un rende^vous nouveau avait été donné par elle à Juan, et à ce rendez-vous son père devait être présent. Elle sort : une figure pâle et terrible était de» bout près de la porte, une figure sans masque, cette fois, celle de Juan. lise le voit, veut se jeter vers lui, pousse un cri et tombe à ses pieds. Par-dessus son corps qui barrait le corridor, Juan se jette à la face de l'homme qui sort de la loge où était Lise, lui arrache son masque, pour que l'outrage pèse à nu sur sa joue.
« Ils sortent, et sans s'expliquer davantage, sous un réverbère, pendant qne la pluie froide et glacée battait sur leur visage, ils croisèrent leurs épées, et l'inconnu tomba mort au bout de quelques secondes.
« Pendant ce temps, M. d'Âr..., qui, après avoir suivi son gendre pour épier l'effet de sa supercherie, avait entendu le tumulte du corridor, accourut, y retrouva sa fille et la fit enlever et transporter chez elle. Elle n'était pas morte, comme il l'avait craint d'abord, elle était folle; le malheur était complet.
« Car elle vit encore, elle vit pour être un objet fatal de pitié pour Juaiji, un remords de feu pour son père; car Juan sait tout maintenant, et il m'a cru sur parole lorsque je lui attestai que les deux lettres avaient été écrites par moi, sous la dictée de M. d'Âr..., qui riait en me les dictant et en songent à ce qui en arriverait. »
... Voilà, jeune homme, le résultat d'une lettre anonyme, innocente dans son intention ; jugez de ce qu'elles doivent être lorsqu'elles sont combinées par l'astuce et la méchanceté!
Aussitôt M. Fabry me remit mon papier plié, et il tomba
L'ÉCRIVAIN PUBLIC. . ta
dans un accablement dont je pensai ne pas pouvoir le tirer. L'heure était avancée. Profondément préoccupé de «et entretien^ je rentrai chez moi; je me déshabillai après avoir posé mes papiers près de mon lit, mais sans souvenir de les regarder. J'eus^ des rêves affreux, un cauchemar époijivantable, et je haletais sous une de ces. obscures visions qui tiennent le milieu entre la veille et le sommeil, lorsque je fus éveillé tout à fait par un ami qui était entré furtivement dans ma chambre, y avait tout retourné, et qui brandissait au-dessus de ma tête un papier timbré, en riant aux éclats et en criant :
-r- Quarante-cinq ans ! - '
Dans le département de l'Ariége, en sulyant une route bordée de chaque côté de collines qui laissent voir à droite les hautes Pyrénées, on aperçoit, au bout de l'horizon, un clocher gracieux et effilé, dentelé, depuis le bas jusqu'à son sommet, de gueules de loup artistement travaillées. Ce clocher, c'est celui de Mirepoix. Mirepoix, c*est ma ville d'enfance, la ville où j'ai bégayé et couru, à moitié nu, du haut en bas de la vieille maison maternelle, battant les portes de chêne et les marches de notre grand escalier d'un mail de buis à manche de houx. Lorsque vous approcherez de ma cité par la route que je viens de vous dire, vous passerez sous une porte gothique où demeure encore parfaiCement intacte la large coulisse par où descendait la herse qui fermait la rue de THÔpital; puis, si vous continuez tout droit, et que vous dédaigniez de vous arrêter sous le Couvert, vieille place faite de maisons de bois, avec de larges porches pour abriter la promenade de nos compatriotes, vous arrivez à la rue du Pont , qui tourne à gauche. Si vous faites comme la rue, en quelques pas vous voici sur un des ponts les plus élégants de France, un pont plat, aussi plat que le pont d'iéna, et plat bien longtemps avant le gros pont de Neuilly, à qui, dès ce jour, je ravis son droit d'aînesse pour l'offrir à ma chère ville, un peu collet monté peut-être, un peu douairière sans doute, mais balayée assez souvent, et dotée de fontaines et de réverbères.
Une fois sur le pont admirable dont je vous ai parlé, levez les yeux, et tout en face de vous vous verrez, incrustée aux flancs de la colline, une immense et formidable ruine. Le
âU LE SIRE DE TERRIDES.
Llers, torrent qui borde la ville, coule au pied de cette colline, et devait servir autrefois de défense au château auquel appartenaient ces murs prodigieux et ces constructions indé* lébiles. C'est le château de Terrides *. A Paris, où les souvenirs s'en vont si aisément emportés qu'excepté Faristocratie pas une famille n'a une histoire de plus de cinquante ans; à Paris, disons-nous, on fait peur aux enfants du très-banal M. de Groquemitaine. Dans notre endroit, nous avons notre épouvantail à nous, notre menaçante superstition : c'est le sire de Terrides. Et ne pensez pas que le souvenir qui a traversé des siècles ne soit plus qu'un conte de nourrice : il est encore dans la terreur populaire: Ce fut une chose remarquable, lors des vengeances de la révolution, que ce nom , tout effacé qu'il était depuis longtemps de l'histoire, ameuta le peuple contre les châteaux plus activement peut-être que celui des seigneurs qui possédaient alors le diocèse.
Pour qu'une pareille terreur et une telle haine survivent si longtemps à la destruction de ce qui les a fkit naître, il faut qu'elles aient eu des causes bien profondes et bien cruelles. Je les ai souvent cherchées, et je ne pensais pas pouvobr en découvrir d'autres que celles qui sont-consignées dans les récits de nos campagnes, où la barbarie du sire de Terrides est exposée sous les formes les plus brutales, lorsqu'un jour est venu que, descendant les colonnes doubles et vastes d'un énorme in-folio, je me suis aiTêté et j'ai ressauté en arrière au nom gothique et sombre du sire de Terrides. J'ai pensé que je tenais enfin l'histoire véritable de ce terrible châtelain; mais tout aussitôt voilà que j'en ai rencontré deux, trois, quatre, dix, tous bons ou passables chevaliers, relevant des comtes de Foix, se battant pour eux contre les comtes de Toulouse, puis contre Armagnac; s'escarmouchant ou se liguant de temps à autre avec leurs proches voisins, les Lévi de Mirepoix, le tout sans voir apparaître un ogre, un tyran, un mangeur d'hommes qui pût justifier l'étrange chronique qui court parmi mon bon pays. 11 demeurait même si certain que
* Ces ruines sont aujourd'hui la propriété de M. le marédiai Glaaiei.
je n'en trouverais point, tant j'y travaillais inutilement, que je me sentais d'humeur à prendre en mépris ces vieiUes croyances populaires que la mode du moyen âge s'étudie à refail^, lorsqu'au fond d'une note en petit texte, et en horrible latin, je trouvai l'histoire suivante :
En l'année 1443 , la reine Marie d'Anjou suivit le roi Charles VU, son mari, à Toulouse. On lui fit une entrée solennelle. Le dauphin son ûls la portait en croupe si;r un cheval blanc; ils marchaient sous un dais aux armes de France et d'Anjou, soutenu par les capitouls. La reine était vêtue d'ime robe bleue doublée d'hermine, et coiffée d'un chaperon de gaze blanche, rehaussé des deux côtés, et formant un croissant sur le front. Les capitouls étaient couverts de leurs larges robes et de leurs dalmatiques, ayant sur chaque épaule trois bandes rouges, et par derrière un capuchon qui pendait jusqu'à la ceinture. Cette entrée est peinte» ainsi que je viens de la raconter, dans le registre des annales manuscrites de la ville de Toulouse. Derrière la reine et les capitouls viennent deux cavaliers montés sur de beaux chevaux: ils sont vêtus d'une tunique plissée sur la poitrine, serrée à la ceinture, puis flottante jusqu'aux genoux, et le bord découpé et brodé d'or; les manches en sont larges dans toute leur longueur, et se ferment au poignet. Leurs chaperons semblent des espèces de turbans, avec un morceau d'étoffe qui part du sommet et abrite tout le derrière de la tête, et ne descend pas plus bas que la naissance des cheveux. Le premier de ces cavaliers était Guy des Bastides.
Guy était un homme de trente-cinq ans au plus« brave capitaine, qui n'avait point failli aux guerres affreuses de la France contre l'Angleterre, et qui avait appuyé le trône de son épée et plus encore de sa fidélité. 11 suivait la reine Marie d'Anjou, assez insouciant du beau spectacle qui se présentait devant lui; déjà il avait vu venir l'hommage de la bourgeoisie, que la reine avait reçu au village de Craqueville, et qui consistait en un présent de cinquante marcs d'argent ouvré. On était ainsi arrivé à la porte Saint-Cyprien, où les capitouls avaient fait préparer un missel, une croix et le canon de la messe pour que la reine et le dauphin y fis-
Sent serment, selon l'usage, et avant de mettre le pied dans Toulouse, de conserver cette ville dans ses coutumes et libertés. Ni la pompe des joyaux et des habits qu'étalaient les bourgeois accourus de tous côtés, ni les cris de joie heureuse que le peuple faisait sans cesse éclater, rien n'avait appelé le regard soucieux de Guy, et n'avait efiacé de son front le pli profond qui s'y contractait. Quelquefois seulement il regardait les larges remparts qu'il allait franchir comme un homme qui les connaît, mais qui ne comptait plus les voir. Il semblait qu'il les perçât de son œil sombre, et qu'il vît derrière leurs masses de briques se lever un souvenir. Il était donc dans une profonde méditation lorsqu'il entra dans la ville, et ne remarqua point la cérémonie de la remise de clefs, que le dauphin rendit aux capitouls, en leur disant : ' — Je vous ordonne de les garder.
Toutes ces forines solennelles d'une joyeuse et noble entrée étant accomplies, huit dames des plus qualifiées, non-seulement de la ville, mais de la province, s'avancèrent vers la reine Marie, et lui offrirent aussi le présent de la noblesse. Guy n'eut pas plus tôt jeté son regard sur elles^ qu'il devint pâle et tremblant à l'aspect dune jeune fille de quinze ans à peine, qui faisait partie de cette députation, et qui, surprise elle-même de l'émotion qu'elle causait, baissa ses yeux noirs et sévères devant cette singulière attention. Assuré, par le choix qu'on avait fait d'elle pour un si important hommage, qu'elle serait du banquet offert à la reine par la cité de Toulouse, en son hôtel de ville, Guy retarda jusque-là les informations qu'il comptait prendre.
Je ne vous raconterai pas la magnificence dja banquet qui eut lieu en cette occasion; je vous dirai seulement ce que Guy apprit de la jeune femme qui l'avait si vivement frappé. Elle s'appelait Colombe, et était fille du sire de Carmain et de Catherine de Coaraze. Son père était mort peu d'années après sa naissance, et sa mère s'était retirée au couvent des Hospitalières de Saint-Cyprien, où bientôt, grâce à son austère vertu et à sa rigide observance des plus pénibles devoirs de cet ordre, elle devint^ supérieure de sa maison. Il en était résulté que la jeune demoiselle de Carmain, confiée à des soins
LE SIRE DE TBRRIDBS. 2i7
mercenaires^ n'aTàit jamais connu la douce joie des sentiments de famille : aussi s'était-elle mariée fort jeune, et, au jour dont je parle, elle était la femme de Raoul de Terrides. * Pendant que l'on donnait ces détails à Guy des Bastides, U ne cessait de considérer Colombe, et à plusieurs fois il sembla se dire à lui-même : — Oui, c'est bien là la fille de Catherine; voilà bien son visage d'une si grave beauté; c'est bien le noir brillant de ses cheveux, la teinte brune de sa peau et la puissance de son regard, à l'exception pourtant de leur farouche dureté... Puis durant le cours de cette longue fête, à laqueUe Guy demeura tout à fait étranger, se complaisant à regarder Colombe, il murmura tout bas plusieurs fois comme knalgré lui :
— C'est elle! ah! oui, c'est bien elle! De son côté la dame de Terrides avait voulu savoir quel seigneur de la cour du roi Charles YII la considérait si attentivement; elle n'apprit de Guy que ce que nous en avons déjà dit, si ce n'est qu'on ajouta qu'on ne lui connaissait ni famille, ni patrie. Ce jour-là, sans s'approcher l'un de l'autre, ils se remarquèrent suffisamment pour désirer se revoir ; et bientôt Guy, profitant du séjour de Marie d'Anjou à Toulouse, s'introduisit dans la familiarité de cette jeune femme; et lorsque la reine repartit pour Paris, il ne la smvit point. Pendant ce temps, Raoul de Terrides était à son château de Mirepoix, et y corrigeait l'impertinence des bourgeois qui prétendaient se soustraire aux droits de péage qu'il exerçait sur le chemin qui passait devant sa porte, et par lequel ils se rendaient à Fanjaux et aux foires de Castelnaudary. S'il lui vint quelques bruits de l'intimité manifeste qui s'était établie entre le sûre des Bastides et sa femme, sans doute i] ne les crut point, car il ne bâta point son retour. Pour ceux qui connaissaient jusqu'^au fond le caractère de Raoul de Terrines, cette conduite n'avait rien d'extraordinaire. Habitué dès sa plus tendre enfance à renverser tout ce qui lui faisait obstacle^ à briser et à perdre tous ceux qui avaient pu le blesser dans ses affections et dans ses intérêts, il ne lui entrait pas facilement dans l'esprit qu'une femme jeune et sans défense, et un homme qu'il régardait comme un aventurier, pussent
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l'insulter aussi insolemment qu'on le disait. Toutefois la rëbisilion des bourgeois était réprimée, et l'on annonça h Toulouse le retour du sire de Terrides. Au grand étonnemeut de tous, cette nouvelle ne fit point cesser les relations intimes de la dame de Terrides et de celui que l'on nonunait publiquement son amant.
Il parait que tant d'audace excita la colère des honnêtes gens. Cette effronterie, dans une liaison criminelle, blessa $1 profondément les personnes les plus considérables de la ^e, que quelques-unes se crurent autorisées à avertir Colombe des efi&oyables malheurs que pouvait lui attirer son imprudence. Mais cet intérêt qu'on lui témoigna d*abord fit bientôt place à une réprobation hautement exprimée, lorsqu'on sut qu'elle avait répondu aux prudents conseils de se9 amis : «qu'elle avait trouvé près de Guy le seul bonheur qu'elle eût envié sur la terre, et qu'elle ne le sacrifierait pas à des calomnies. » 11 résulta de tout cela une sorte de mépris général, une indignation si virulente, qu'on calculait les chances de malheur et peut-être de mort qui menaçaient Colombe, plutôt pour les lui souhaiter que pour Ten plaindre. Bientôt même pour chacun ce fut un devoir de participer à cette vengeance, et lorsque le sire de Terrides arriva, il ne manqua pas de voix pour tout lui dire et l'exciter au châtiment.
Cependant la violence bien connue de son caractère retint les plus méchants et les plus décidés ; et ce fut par lui-même que Raoul put Juger du crime ou de l'innocence de Colombe. 11 fit un noble accueil h Guy des Bastides; et, par un charme inouï, par un accord dont personne au monde ne put soupçonner la cause, la même intimité continua de régner entre Colombe et Guy en présence du mari. AJors ce devint un débordement de quolibets, de bons mots et de satires qui s'adressaient à tous trois, mais particulièrement à Raoul. 11 en courait par la ville et les faubourgs ; on se les récitait jusqu'aux assemblées du parlement, et l'on troublait la messe pour se les communiquer à l'église. Néanmoins, comme Guy et Raoul étaient réputés pour leur courage et leur adresse à manier une épée,on prenait quelque soin de ne se livrer qu'en
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leur absence à toutes ces joies du médire. Mais i) semble que cela ne dût pas satisfaire la malignité publique; d'ailleurs on ¥oulait s'assurer si la conduite de Raoul était complaisance ou aveuglement. Un jour donc que le sire de Terrides • rentrait chez lui^ ii trouva écrit sur sa porte les quatre, vers suivants ;
Se la eolomba de Terridas Tant,luLnt es pas morta de frel^ Es che Vausel a fuch Teodret Per s'aoofaga a las fiastidas.
Voici ce que voulait dire cette inscription terminée par un calembour facile à comprendre en français» mais dont tout le mordant appartient au languedocien ;
« Si la colombede Terridas si haut n'est pas morte de frpid, c'est qu'elle a fui son nid pour se cacher dans les Bastides. »
A l'aspect de cette fatale dénonciation^ écrite depuis plusieurs heures sur la porte de sa maison» et qui avait dû servir de pAtureà la curiosité moqueuse des passants^ h cet aspect» dis-jCi ce fut une véritable frénésie qui s'empara de Raoul.
— Ah I s'écria-t*il en brisant la porte du poing et en s'élançant dans l'intérieur de la maison, cela deyrait être ainsi I Alors il monta furieux et les traits renversés jusqu*à la chambre où se trouvaient Gu^ et Colombe.
— Venez, leur cria-tril, venez voir ce que vous avez fait! Et, sans attendre leur réponse» il les traîna jusque devant la porte. Colombe parût moins épouvantée de Tinsolente ins» cription qu'elle n'aurait dû l'être, et Guy voulut l'efiacer, en disaut qu'il clouerait à cette porte la main du l&che qui l'a^vait tracée.
— Non» non, dit Raoul eu l'arrêtant violemment, ce n'est pas ainsi que s'eSace uu pareil outrage, ce n'est ni le sang, ni la main de celui qui Ta écrit que je dois en réparation à l'honneur de mon nom... Et aussitôt, le poignard tiré, il s'élança sur Guy des Bastides; mais avant qu'il pût l'atteindre, 9a femme s'était précipitée au-devant de lui, et quelques personnes qui traTersaient alors la rue s'emparèrent de Raoul; on le fit rentrer dans sa maison, et, à la grande surprise de tous ceux qui étaient présents, Guy des Bastides l'y suivit
ayec Colombe. Bientôt après Us étaient tous trois seuls ensemble, et Raoul disait à Gu^ avec un accent féroce de menace:
— Et maintenant, qjae me donnereas-vous pour ce que tous m'avez ôté? car mon honneur [est perdu... perdu! entendesyous? et je yous dis que je ne yeux pas être l'objet des quolibets et des insultes de tout le comté. Songez-y bien^ j'aurai vingt-quatre heures de pitié, vingt-quatre heures, pas davantage. Alors tout sera dit, et j'agirai comme il convient à un seigneur dont aucune tache n'a, jusqu'à ce jour, souillé l'écusson.
A ces mots, il laissa Guy et Colombe tons deux stupéfaits et silencieux, !et qui eurent ensuite un long entretien ensemble. A la suite de cet entretien, k jeune dame de Terrides écrivit à sa mère de la venir trouver. Celle-ci, au ton du message qu'elle reçut, jugea qu'il s'agissait d'affaires graves et pressées, et se hftta d'accourir. Dès qu'elle fut arrivée, elle s'enferma avec sa fille, et voici ce qui se passa entre elles :
— Ma mère, lui dit Colombe en se mettant à genoux devant elle, j'attends de vous secours et pitié ; j'attends de vous protection. C'est ma vie qu'il faut sauver, c'est mon honneur.
— Parlez, répondit Catherine dont la beauté perdue dans les exercices du cloître ne lui laissait plus qtxe l'aspect farouche qui la déparait autrefois ; parlez dans cette posture : c'est celle qui convient à la femme qui a oublié tous ses devoirs.
La dame de Terrides avait au cœur, sinon la rudesse de sa mère, du moins une large part de l'orgueil de son sang ; et elle se leva soudainement et s'écria :
— Alors, je parle debout; car je suis plus innocente que ceux qui m'accusent, plus innocente que ceux qui me méprisent dans leur âme.
— Je le souhaite, ma fille, dit la supérieure, et j'en attends la preuve.
— Elle est dans un mot, répliqua Colombe; c'est dans le nom que le sieur Guy des Bastides portait il y a seize ans.
— Quel est ce nom ? reprit d'un air sombre Catherine.
— Il s'appelait Jehan de La Garde, dit Colombe.
LE SIRE DE TERRIDES. 29i
— Jehan de La Garde ! s'écria avec stupéfaction la supérieure; Jehan de La Garde ! répéta-t-elle en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.
— Oui^ ma mère> ajouta Colombe en se remettant à genoux devant elle; c'est lui que votre cœur distingua lors des tortures que vous subissiez il y a seize ans, et des violences dont vous accablait le sire de Germain. C'est lui qui vous aima si tendrement, et que vous avez puni d'un moment de faiblesse et de bonheur en lui faisant abandonner son pays.
— Il est ici ! dit alors Catherine, l'œil fixe et tendu devant elle, les lèvres contractées par la colère; il est ici!
Puis elle leva vers le ciel ses mains amaigries en s'écriant :
— Est-ce encore une épreuve, mon Dieu? Ah! il est ici I
— Oui, ma mère, continua la dame de Terrides; après seize ans d'une absence toute passée dans les rudes travaux de la guerre, il est revenu à Toulouse ; ce n'était point dans le dessein de vous y retrouver, car il respectait toujours vos ordres comme sacr^; ce n'était point pour m'y connaître, car il ignorait mon existence : c'était pour donner encore un regard à son pays, au vôtre, ma mère. Mais le hasard ne l'a pas voulu ainsi : il nous a rapprochés. Jehan m'a dit son secret. Et lui, pauvre exilé, qui n'a eu d'autre afilection au monde que vous, d'autre bonheur qu'un souvenir; et ipoi, orpheline malgré votre vie, moi trop jeune livrée à un époux qui ne rêve que guerre et sang, sans savoir où retirer mon cœur, sans jamais l'avoir reposé tranquille et joyeux dans l'amour d'un père et d'une mère ; nous nous sommes laissés aller retrouver l'un dans l'autre ce bonheur que tant d'années nous avaient re^ fusé; souvent nous avons souri ensenable, plus souvent nous avons pleuré.
— Malheureuse 1 malheureuse ! répétait incessamment la misérable Catherine, en secouant la tête et en s'adressant cette exclamation.
— Et maintenant, ajouta Colombe en laissant sa voix éclater en sanglots, savez-vous ce qu'ils disent? ^Is disent que c'est mon amant!
— Infamie ! s'écria Catherine eu l'alliraut sur son cœur et
in LE SIRB DE TERRiDBS.
en rentourant de ses bras décharnés^ c'est ton père! oubliant qu'elle-même avait partagé le soupçon.
A ce geste, à cette exclamation se répandit sur le visage de Catherine l'expression d'une atroce douleur ; elle repoussa sa ûlle convulsivement. Celle-ci s'empressa de lui dire :
~ Oh f ma mère, qu'avez-vous, qu'avez-vous?
Rien, répondit la supérieure en reprenant son air sombre; rien, continuez.
La dame de Terrides obéit.
-— C'est mon père, n'est-ce pas, et vous pouvez l'attester et me rendre l'honneur?
— Oui, je puis l'attester, répliqua amèrement Catherine; je puis dire que la dame de Carmain a traîné le nom de son époux dans la fange d'un amour honteux. Je puis le dire, moi... Appelez votre époux, appelez-le. Je lui dirai ma honte, le front dans la poussière, et vous pourrez me repousser du pied après, car j'ai tout mérité.
— Mais, ma mère, dit rapidement Colombe, il le sait et ce n'est pas lui qu'il faut convaincre.
^ Qui donc? s'écria impétueusement Catherine, qui donc faut-il convaincre?
•— Ma mère, ajouta Colombe avec désespoir, mais tout le comté me flétrit de cette infâme accusation.
-^Tout le comté! répéta la supérieure en dévorant sa fille d'un œil fixe et ouvert; tout le comté l et c'est à tout le comté qu'il faut que je dise que la supérieure des Hospitalières, qui, par douze ans de macérations et de pénitence, s'est acquis la renommée d'une sainte, n'est qu'une femme prostituée et adultère ! Oh! non, non ; si tu l'as espéré, tu t'es trompée : je ne le ferai pas.
— Et que deviendrai-je? mon Dieu! s'écria Colombe en larmes.
— Tu souffriras, lui répondit cruellement sa mère ; fille du crime, tu en hériteras les malheurs. Si tu savais ce que j'ai souffert!
— Mais je suis innocente, moi! s'écria Colombe.
— Et moi coupable! coupable d'un grand crime; mais, si grand qu'il soit, il doit y avoir des expiations pour tout, ou
Dieu n'est pas juste. Regarde2dit-elle...Et déchirant ses voiles, écartant sa robe de bure, elle montra un cilice dont les pointes acérées lui pénétraient dans les chairs. Elles étaient déchirées et saignantes à ce moment j car, en attirant sa fille dans ses bras et en Ty pressant avec transport, elle s'était enfoncé son cilice dans la poitrine. Colombe recula d'horreur à cet aspect, elle n'osa plus rien dire.
A ce moment entrèrent Guy et' Raoul; celui-ci s'approcha de sa belle-mère, et d'un ton solennel il lui dit :
— Ainsi, Madame, vous n'avouerez rien publiquement de ce que vous venez de dire ici?
Catherine ramena son voile sur son visage, et sans regarder ni l'un ni l'autre des chevaliers, elle répondit en sortant :
— Rien.
— Oh! comment faire? s'écria Guy avec un profond accent de désespoir.
^ Je le sais,répliqua Raoul avec une tranquillité féroce.
Aussitôt il appela une douzaine d'hommes d'armes qu'il avait cachés près cle là, et sans être ému de l'effroyable étonnement qui tenait Colombe et Guy immobiles devant lui, il donna au chef l'ordre suivant :
— Jacques, dit-il, vous allez vous emparer de cet homme et de cette femme, et vous les conduirez cette nuit à mon château de Terrides. Là, vous arracherez la langue à cet homme et à cette femme, et vous les enchaînerez tous deux dans la grande cage de fer où est mort Tours que j'ai terrassé d'un coup sur le mont Saint-Barthélémy. Vous ferez écrire audessus de cette cage : « C'est ainsi que le sire de Terrides se Tenge d/e ceux qui l'offensent. » .
Ces ordres ressemblaient tellement aux paroles d'un insensé, que ni Colombe ni son père n'eurent la force de les interrompre, tant ils étaient dominés par la surprise; et il arriva que, lorsque cette surprise eut fait place à l'indignation, ils se trouvèrent seuls dans les mains des terribles soldats de Raoul, qui n'avaient appris de lui qu'une féroce et stupide obéissance.
Le soir même Raoul raconta comment il avait puni l'outrage fait à son nom, et quelques-uns trouvèrent que la ré-
f94 LE StRE DE TERRIDES.
paratioD n'allait pa^ au ddà de l'insulte, et que c'est ainsi qu'il faudrait toujours en agir contre les femmes perdues et leurs amants.
Quelques années après, Catherine mourut an odeur de sainteté. Ce fut Raoul qui, à ses derniers moments, confessa son crime, longtemps après que Guy et Colombe avaient expiré dans d'atroces tourments.
Je suppose que cet événement n'entre pas pour peu de chose dans la haine et l'effroi qui régnent encore dans mon pays contre le nom des seigneurs de Terrides
(L'histoire qu'on va lire se passa quelque temps après la révolution de Naples de 1820-1821. Si quelques lecteurs devinent les véritables noms des personnages de ce récit ^ nous les supplions de ne point les écrire en marge de Texemplaire qui sera dans leurs mains, comme nous l'avons vu faire souvent à propos de mémoires ou d'histoires contemporaines où l'auteur n'avait voulu mettre que des initiales.)
Il était nuit^ une nuit étincelante et diaprée d'étoiles, une brise molle, une vague languissante, un murmure lent et infini, et c'était sur une grève de la mer de Naples. Comme des phoques endormis sur le rivage, une douzaine d'hommes étaient étendus sur le sable. Un seul était debout. Sans doute il veillait pour eux, mais il veillait aussi sans doute pour d'autres; car son regard se portait avec inquiétude, tantôt vers la terre, tantôt vers la mer; mais rien ne paraissait à aucune des extrémités de l'horizon, et cet homme debout était le seul point qui, dans l'espace, fît rencontre au regard. Tout à coup, parmi les étoiles qui bordaient le ciel au-dessus de la mer, paraît une lueur rouge et sanglante qui allume sur les vagues une longue traînée de reflets; et en face de cette lueur, du côté de la terre, une ombre noire et mouvante se dessine presque aussitôt. Un soupir de satisfaction s'échappe de la poitrine de l'homme qui veillait^ et un de ceux qui étaient couchés lui dit à voix basse :
— C'est le canot, n'est-ce pas, signer Spaîla ?
— Oui, répondit celui-ci en désignant la mer, le canot là ; et là, ajouta-t-il en se retournant vers la tenc...
n^ LTSPIONNE.
. — Le marquis? ajouta l'autre.
— Je le crois, répondit Spaffa^^
A ce mot : a le marquis, » tous c«ux qui étaient couches se levèrent simultanément et cherchèrent à pénétrer de leurs regards avides l'obscurité de la nuit. Ils ne distinguèrent d'abord qu'une ombre sans forme qui s'avançait vers l'endroit où ils se trouvaient; mais bientôt après^ on put reconnaître que c'était un groupe de plusieurs personnes; enfin on put les compter : il y en avait trois.
— Ce sont eux^ murmurèrent plusieurs voix.
Et le signer Spafia ayant levé son chapeau en l'air^ et ce signal lui ayant été rendu, il s'avança vers les arrivants. Toutefois il prit la précaution de s'armer d'un pistolet et d'un poignard, et l'on put voir que, de part et d'autre, on s'abordait avec précaution. Bientôt les nouveaux venus et Spaffa étaient parmi ceux qui s'étaient levés à leur approche. A l'instant même un canot aborda sur la grève^ et un jeune homme s'en élança et s'approcha du groupe.
— Eh bien t dit-il, tout le monde est-il arrivé?
•— Oui, répondit Spafia; voici le mai*quis Faviani^ madame la marquise et le brave Jaffarino.
Au no^n de la marquise, le jeune marin se découvrit.
— • Eh bien! répondit-il, puisque tout le monde est prêt, embarquons-nous.
Tout n'est pas fini, répliqua Spafia; nous savons un dernier adieu à faire au marquis.
— Hâtea&*vous donc, répondit le maria.
Une légère hésitation se manifesta alors parmi le groupe ; on sembla se consulter à voix basse, et celui qui le premier avait parlé à Spaffa lui dit d'un ton d'humeur et en lui montrant le marin :
-- Cet Anglais ne peut être témoin de ce qui va se
Aussitôt^ Spafia prit le marin en particulier et l'emmena à quelques pas du groupe.
^ Sir Henri, lui dit41, l'Italie n'a pas encore perdu toutes ses espérances, de liberté, bieb que ses meilleur» appuis lui manquent désormais, car ceux qui ont échappé au gibet
L'BSPIONNE. 2t7
doivent mourir aux galèreg. Mais il en reste encore asses pour essayer un nouvel efiort.
Le marin secoua la tête d'un air d'incrédulité. Spaffa ajouta :
— - n ne faut pas juger l'avenir sur ce que nous avons tenté. Naples a manqué de courage pour soutenir ce qu'elle a entrepris; mais elle Ta entrepris : c'est beaucoup^ croyez-*moi« pour un peuple brisé à l'esclavage; et puis, la liberté n'est pas la conquête d'un jour. 11 me semble que les Italiens sont en face de leurs maîtres, comme les Russes devant les soldats de Charles Xll : il faut qu'ils dépensent beaucoup de sang pour apprendre la liberté, comme les Russes pour apprendre la guerre; mais ils l'apprendront; et, je vous le jure, les peuples seront aussi fertiles contre la tyrannie que la Russie l'a été ' contre la conquête. Nous jetterons beaucoup de têtes aux bourreaux, mais leur hache sera émoussée avant que la moisson soit finie; et alors notre heure de victoire sonnera.
-X» Que Dieu vous entende! répondit le marin; mais n'oubliez pas que le marquis est une victime promise, et qu'on peut s'apercevoir de son évasion.
— Jaàarino, le concierge de la prison, a dû prendre tontes les précautions nécessaires, répondit Spafia.
--^ Je le crois, reprit sir Henri; mais il faut que Favianisoit à bord de ma frégate avant une heure. En sauvant un proscrit politique sur un vauseau de l'amirauté, je me compromets assurément, et le roi de Naples aura droit de se plaindre justement.
— Ne devez-vous pas dire que vous l'avez rencontré en mer, égaré sur une embarcation?
->*- Sans doute, j'arrangerai ce conte tant bien que mal; mais pour cela il ne iaut pas attendre le grand jour pour arriver à bord, lorsque tout l'équipage sera sur le pont.
•^ Ëh bien donc! dit Spafia, éloignez-vous quelques minutes; nous avons à confier à Faviani le secret de nos espérances et de celles de l'Italie. Ne vous offensez pas de cette précaution; elle est naturelle et juste chez des homipes qui ont subi de si odieuses trahisons. Ce sera l'afiaire de quelques ameutes.
M6 L'BSPlONNfi.
— Gomme il toi; s plaira, répondit sir Henri. 11 se replaça « aussitôt dans son canot, et s'écarta à quelque distance du rivage.
Dès qu*il fut assez loin pour ne plus entendre ce qu'on pourrait dirâ, Spaffa fit signe aux hommes de s'approcher, et aussitôt ils formèrent un cercle autour de Faviani et de sa femme, qm, le corps enveloppé d'un manteau et la tète couverte d'un Toile, se tenait tremblante près de son mari. JaCEarino se mêla parmi ceux qui formaient le cercle; Spaffa demeura au centre, et c'est lui qui prit la parole.
-~ Marquis de Faviani, dit-il, depuis longtemps Naples comptait sur toi : tes nobles idées sur la liberté, ton mépris des faveurs de la cour avaient appelé sur toi les regards des gens de bien; ton courage illustré en plus d'une occasion, ton immense fortune et ton nom leur faisaient désirer ton concours pour imposer à la multitude, qui se laisse séduire plus aisément par les exemples venus de haut; cependant ton extrême jeunesse, ton alliance avec les familles les plus serviles du royaume, retenaient notre confiance. L'adoption que mon bienfaiteur le comte de Pellico fit de toi, en te donnant sa fille, nous fut la plus formelle garantie que tu étais digne de nous comprendre.
A ce moment la voix de Spaffa, grave et sonore pendant les premières paroles, devint presque tremblante, et en même temps des sanglots mal comprimés s'échappèrent de la poitrine de la marquise.
— Fiavilla, lui dit doucement son mari, ne plem*e pas ainsi, nous le vengerons.
— Laisse-la pleurer, marquis, reprit Spaffa. Puis, se tournant vers la jeune femme, il ajouta : Pleurez et désolez-vous. Madame, d'avoir perdu le père le plus digne des larmes d'une fille. Quoique vous soyez parmi des hommes qui ont lié leur vie à une œuvre de sang et de vengeance, ils comprendront votre douleur, eux qui ont pleuré en lui le plus ardent et le plus cqurageux ami de la liberté. Les tyrans l'ont pendu à un gibet, et ont donné son corps en pâture aux corbeaux; mais ils n'ont pu trancher la vie secrète dont il a animé l'Italie comme ils ont tué la sienne; ils n'ont pu disperser le centre
* puissant auquel il a rattaché ses tidèles enfants^ comme ils ont dispersé son cadavre : sa pensée lui survit, et c'est à elle que nous voulons associer celui qu'il choisit pour son hélilier.
Il se fit un moment de silence^ pendant lequel tous les regards restèrent attachés sur la malheureuse Fiavilla. SpafTa reprit alors :
— Cependant, marquis, à l'époque de top mariage^ tu partis pour visiter l'Europe et le monde, avant que nous eussions pu te dire rien de ce que nous préparions en secret. Tu devais revenir bientôt; mais, avant ton retour, l'Espagne nous donna le signal et nous y répondîmes. Tu accourus du fond de rinde à cette nouvelle; mais, à ton arrivée, le volcan était étoufié, et tu retrouvas le même peuple esclave que tu avais quitté; et si ce n'eût été le squelette de Pellico, flottant aux anneaux d'une potence, tu aurais pu croire que rien ne s'était passé dans la patrie du Vésuvb, comme après une éruption de la montagne on ne saurait dire que des torrents de feu ont dévoré son pied, lorsque les pâtres ont relevé leurs cabanes et qu'on a labouré la lave. Un autre avertissement t'attendait : à peine arrivé, tu fus jeté dans une prison, non point pour ce que tu avais fait, toi absent de Naples, mais pour ce que tu aurais fait infailliblement si tu t'y fusses trouvé; on te jugea et tu fus condamné, non pas pour ton nom, quelque adoré qu'il soit du peuple, mais pour celui de Pellico, ton beau-père, qu'ils tremblaient de voii* revivre en toi. Eh bien l en ceci, les tyrans nous ont servis plus qu'ils ne pensaient : ils nous ont montré, en te persécutant, ce que tu étais; ils ont arrêté nos irrésolutions; du doigt de leur bourreau, ils nous ont désigné notre chef, not]:e espérance, notre second Pellico. C'est à ce prix que nous t'avons fait ofirir la liberté par Jaffarino, voué comme nous au salut de la patrie; tu as accepté : nous allons te dire à quelles cojiditions. ^
Aussitôt il se fit un mouvement, et l'un de ceux qui formaient le cercle, prenant la parole, arrêta Spaffa au moment où il allait continuer.
— La loi du carbonaro, dit-il, ne permet à aucune femme d'être admise dans les secrets de l'association.
— La fille de Pellico n'est point une femme ordinaire^ ei^ pour elle, on peut passer sur la rigidité des règlements, répondit Jafiarino.
— On ne peut jamais, reprit le premier interlocuteur, confier un secret à qui n'a pas juré de le garder, et je ne crois pas qu'aucun de vous pense que la marquise puisse faire ni tenir le serment qui nous lie.
' Spafia ne répondit rien, mais Faviani se hâta de dire :
— Quel que soit ce serment, elle le fera et elle le tiendra; je réponds d'elle.
— Chacun ici répond pour soi, dit Spafia. Marquis, que ta femme se retire.
— Non, dit Faviani, ce n'est pas un enfant sans courage qui ne sache pas accepter l'héritage de son père, quelque rude qu'il soit à porter. Et puis, il ne faut pas que dans l'exil il y ait une pensée pour la patrie que nous ne puissions partager ensemble.
—Oui, oui, dit Fiavilla d'une voix assurée, je veux rester; je prêterai le serment.
— Jurez donc sur ce christ, ajouta Spafia, que vous ne révélerez rien de ce que vous allez entendre, ni de ce que vous apprendrez plus tard des affaires de l'association, ni de ce qu'elle aura résolu; jurez que vous garderez ce secret, partout et pour tous, dans les cachots, devant les juges, dans la confession, sur l'échafaud.
— Je le jure, répondirent ensemble Faviani et sa femme.
— Jurez aussi, reprit Spafia en baissant la voix, que si, parmi les membres de l'association, il se trouvait un traître, vous le dénonceriez au tribunal secret des carbonari.
— Je le jure, redirent les mêmes voix.
— Jurez encore que, si le traître est condamné par ce tribunal, vous exécuterez la sentence si vous êtes désigné pour cette exécution, quand il s'agirait de la mort, et fallût-il frapper votre meilleur ami, votre frère, voire père, ou votre fils.
La voix seule de Faviani répondit : Je le jure'. Spaffa s'approcha de la marquise et lui dit avec un léger accent de prière : r
**— Eh bkn^ pui^ue ce sermeut vous fait frémir, retirezvous.
— Non^ dit Faviani; ce sont les termes qui lui ont jfai^ peur. Pauvre orpheline^ sans autre fapaille que moi^ a-t-elle à s'épouvanter de ce^ terribles devoirs 1
— Quoi L s'écria Fiavilla,' il f^ut jurer qu'on osera tuer soft frère^ son père» son époux même 1...
— Nous avions oublié cette clause, dit celui qui avait vou|i^ le premier faire retirer Fiavill^. Si la marquise veut restar» il faut qu'elle jure eu ces termes.
— Jurer que je tuerais mon époux I c'est impossible, s'écria Fiavilla.
-~ Ce n'est pas le serment ordinaire, dit Spaffa; pourquoi le changer et y ajouter encore?
— Lorsqu'on a fait jurer au iils de tuer son père, au père de tuer son fils, on a demandé davantage à la fidélité du carbonaro, reprit le même interlocuteur. Si l'on n'a parlé ni dç la femme ni dumari, c'est par^e qu'il ne devait entrer que des hommes dans nos secrets. 11 faut, puisque la règle a été violée, que le serment soit changé aussi.
— OïJÛ, oui, murmura le cercle.
— Jure, Fiavilla, reprit Faviaui avec hauteur, jure que tu me tueras si je trahis mes serments ; je veu^ bien jurer, moi/ que je te tuerai si tu trahis les tiens.
— Tu le peux, s'écria Fiavilla, et je l'aurai mérité; mais M
~ As-tu peur que je ne sois un traître? répondit aussitdjt Faviani; vois, tu leur fais douter de moi.
— Ah! si c'est ainsi, répliqua laaiarquise, si c'est ainsi..... je le jure!
Elle prononça ces derniers mots avec une terreur singulière, sans s'apercevoir du regard de pitié dont Spafia la couvrait, tandis qu'elle surmontait à grand'peine sa faiblesse de femme pour dire cette terrible parole.
Aussitôt Spafia expliqua à Faviani le secret des ramifications du carbonarisme : l'organisation des conjurés en vente3 ou assemblées de dix, qui avaient chacune un député à une vente supérieure, îotmée de dix députés de dix ventes infé*
Î3î L'ESPIONNE.
rieures; cette vente supérieure avait elle-même uu seul dé puté à une vente d'un degré plus élevé, également composée de dix députés de ventes supérieures ; de façon que, d'échelon en échelon, toutjvenait aboutir à une vente suprême de dix personnes^ qui tenait dans ses mains tous les fils de l'association, sans que jamais aucun des carbonari pût connaître pluç de dix-huit de ses complices, c'est-à-dire la vente dont il était député, et celle près de laquelle il était député. Après cette explication, Spaffa donna à Faviani le nom des villes dans lesquelles on avait des intelligences, et le nombre d'hommes sur lesquels on pouvait compter ; il lui apprit ensuite les régiments où l'on avait gagné des officiers ou des soldats; enfin il le fit pénétrer dans le secret de cette trame qui couvre l'Italie comihe un réseau.
— Maintenant, dit Spaffa, te voilà arrivé du premier pas au centre de cette union qui doit sauver la patrie. Tu seras notre député vers nos frères de France. N'oublie pas que, sur un de tes avis, l'Italie peut se lever tout entière; Prépare-lui des appuis parmi les nations amies. Quant à nous, nous ferons de ton nom 4e signal de la resurrection.de la liberté. Maintenant il te reste à connaître ceux parmi lesquels tu te trouves.
A ce moment, et pour la première fois, Faviani remarqua les hommes qui l'entouraient. Presque tous portaient le costume de pêcheurs ou d'ouvriers ; mais lorsque Spaffa les fit approcher l'un après l'autre pour leur faire échanger avec Faviani les signes de reconnaissance des carbonari, au lieu des mains rudes et calleuses que celui-ci croyait presser, au lieu des noms obscurs qu'il pensait entendre, il rencontra des mains qui attestaient l'oisiveté et entendit des noms qui occupaient l'attention de l'Italie entière : des avocats célèbres, des poètes, des peintres, des musiciens, des princes. Faviani comprit seulement alors toute l'immensité du devoir qu'il s'était imposé et de la confiance qu'on lui avait accordée. Il en fut si profondément ému, qu'il ne put s'empêcher de s'écrier :
— Oui, Messieurs, oui Je le jure I nous délivrerons la patrie; et périsse l'infâme qui trahirait le serment qu'il lui a fait entre vos mains!
, Presque aussitôt sir Henri fit entendre un léger signal, au-
L'ESPIOIÏNE: 3133
quel Spalta répondit sur-le-champ. Le canot s'approcha. Faviani, sa femme et Jeffarino y montèrent. La petite embarcation s'éloigna du rivage, et les conspirateurs, après quelques paroles échangées entre eux^ se dispersèrent et laissèrent Spafia seul sur la grève. 11 y demeura longtemps, immobile à regarder la mer. Peu à peu son regard, habituellement sévère, s'adoucit; il se voila lentement d'une expression de tristesse, et quelques larmes, qui ne passèrent pas la paupière, y parurent un moment suspendues. Mais il sembla qu'elles ne dussent pas s'épancher, même dans la solitude; il sembla qu'elles fussent retombées sur son cœur, qu'elles oppressaient péniblement; car ne voulant pas pleurer, il se mit à parler tout bas, comme s'il eût craint d'être entendu. 11 disait :
Allez tous deax, allez^ ma carrière est finie, L'uD m'a pris moa bonheur et l'autre mon génie. Je vous aimais, Madame, et vous fus destiné ; Mais vous l'aimies, hélas! et je tous l'ai donné. Jeune homme, votre nom agite Napie entière : J'ai mis pour le hausser le mien dans la poussière. 0 vaisseau noble et grand qui les portez tous deux Au bord où les attend la yie et Tespérance, Quand ils seront en paix aux rives de la France, Vous reprendrez encor yotre vol hasardeux! Mais peut-être qu*alors une mer hérissée Soufflettera yos flancs de sa lame pressée , Abattra Totre mât si hautaiù et si fier, Dissoudra votre cotps de madriers de fer; Votre nom si guerrier s'oubltra comme un rôve. Et YOS lambeaux iront pourrir sur quelque grève; Et t)eut-ètre qu'aussi, quand tous deux reviendront. Pour la belle couronne M j*ai voué leur front. Il ne restera rien de ma triste existence Que quelques os sans nom au pied d'une potence.
Que pouvaient vouloir dhre de si singulières paix)le8? Voici la seule explication que nous en puissions donner.
Spafia était un beau jeune homme de vingt-cinq ans, élevé publiquement che^ le comte Pellico, qui l'avait ramené tout enfant d'un de ses voyages à Rome ; personne ne savait rien de sa fainille, et cependant, malgré son nom, oh ne le croyait pas Italien. Sa personne donnait de la probabilité à ce bruit;
ses cheveux d'un blond cendré, sa peau blanche et roséCi ses yeux bleus, autant que la retenue de ses manières et la discrétion de seè mouvements et de ses paroles^ le marquaient comme un étranger parmi ses compagnons de Naples^ à ïa peau brune, aux cheveux noirs, à la voix haute et au geste pétulant. SpafTa cependant, nourri en Italie, Taimait comme sa patrie, quoiqu'il n'eût pas trouvé parmi ses concitoyens une seule âme en accord avec la sienne. On peut dire qu'il aimait la terre, le ciel, la mer de Naples; il aimait son nom, sa gloire, sa liberté ^ mais il n'aimait pas les Italiens. Poète, il parlait la langue poétique de l'Italie plus supérieurement que personne, mais non point pour dire les choses qui sont du génie de cette langue. A cet idiome sonore, souple, étincelant, plein de chant, de mollesse et de fanfare, il confiait des pensées graves, profondes, moroses : on eût dit un musicien forcé d'exécuter un triste et lent adagio de violoncelle sur la chanterelle criarde du violon. Aussi, par un instinct réciproque, ses compagnons n'avaient-ils pas pour lui cette bienveillance constante qui les jette si facilement à la tête les uns des aur très. En politique, la fermeté, le courage de Spafla lui avaient , valu l'estime générale de tous ceux qui partageaient ses opinions; mais cette estime manquait de l'enthousiasme qu'eût fait naître la plus misérable bravade sonnante et napolitaine. Aucun n'eût cherché à nier qu'il avait fait plus que personne, et aucun ne l'eût choisi pour chef. Il menait les conseils secrets dès carbonari par l'influence de sa raison supérieure, mais sans y être k la première place. Cette première place, il venait de la donner à un autre qui ^ne le valait ni pour la fertilité des moyens, ni pour la. persévérance du courage; mais celui-là était selon la plèbe italienne, il empanachait ses actions de paroles hautaines, de gestes héroïques, et devant c^ peuples amoureux de spectacles, il savait se poser et se draper à leur manière -, aussi leur plaisait-il bien davantage que son simple et sévère rival : comme il arrive que les femmes et les enfants se plaisent à regarder un écuycr qui fait piaffer un flasque et pompeux andalou , tandis qu'ils laissent passer sans attention un vigoureux et fin cheval anglais qui court d'Un pas ferme et régulier.
Mais pourquoi Spallà avait-il cédé à Fairiani ce rAleque lui seul était capable de remplir? C'est que la vie de Spaffa n'avait eu que deux espérances : sauver la patrie et être aimé d'une femme. Pour cette seconde espérance^il a'eûtpas abandonné la première; mais il eût Voulu la réaliser seul, afin de paraître grand et honorable aux yeux de celle qu'il aimait. Mais lorsque Fiavilla eut rencontré Faviani, il sentit mourir en lui l'espoir de son propre bonheur, et, voué dès lors à la patrie toute seule, il chercha les meilleurs moyens de la servir. PeHico, ridole de Naples, n'était plus; il fallait donner une idole nouvelle à la faveur populaire, et le gendre de Pellico sembla devoir être son successeur de toutes manières. D'ailleurs Faviani, avait par lui-même une grande autorité : il était beau, il était brave; il parlait aveohardiesse ; il s'enflammait à sa propre parole; il s'exaltait sous ses pensées; ses yeux flamboyaient ; il tordait.ses bras, grinçait les dents, déiir rait; enûn c'était un véritable Italien. Ceux qui Técoutaient alors suivaient avec frénésie cette pétulante et fougueuse élo^ quence, dût-elle lei^ mener dans quelque abîme« Spafia, au contraire, en les enfermant dans le cercle inébranlable d'une sévère logique, gênait les élans de leur imagination; et s'il finissait par les convaincre, c'était sans les persuader. On eût dit des Arabes témoins des avantages d'une exacte discipline,v et qui ne veulent suivre cependant que le chef qui les laisse se battre au hasard de leur caprice. Entre ces deux hommes^ il en eût été de même au combat : Faviani y eût paru Hmcelant d'or et d'annes; Spaôa avec du fer bien trempé. Poue frapper un coup terrible, le premier eut levé eu l'air son larg^ sabre luisant, qui eût jeté un éclair et n'eût fait qu'une blessure, tandis que Spaffa eût poussé droit sa courte épée, qui eût percé le cœur de son ennemi.
Quanta Fiavilla, elle était l'ardente et faible Italknne* l'esh dave et la souveraine de son mari, l'adorant plus qu'elle n« l'aimait, et Fadorant, non pcnnt de cet instinct de tendresse qui amollit deux coeurs et les fond l'un dans l'autre, mais d^ cet amour qui peut compter toutes les raisons de son exaUa^ lion, de cet amour qui s'adresse à la beauté, s^u génie, au courage» et qui peut se perdre avec tput ce qui l'a inspird.
Aussi n'avaît-elle jamais remarqué Spafia^ parce qu'il n'avait rien ie\é de ses qualités à l'admiration publique; aussi ne se doutait-elle pas de son amour^ parce qu'il l'avait aimée avec la fierté d'une position inférieiu*e. Elle sourit à la première parole de Faviani^ et ne comprit pas les tiistes regards de Spaffa. Cel)ii-ci^ que son étrangeté innée jetait mal à l'aise dans le monde où il vivait^ habitué à valoir mieux que les plus grands, pour obtenir moins que les plus petits, avait facilement désespéré de son amour, et s'était résigné. Iteût aisément déterminé Pellico à lui donner sa HUe, et il la fit marier à son rival, parce qu'il avait vu que dans ce mariage était l'amour et le bonheur de Fiavilla. 11 avait placé Faviani au poste le plus élevé du mouvement populaire, parce qu'il avait cru que le salut de la patrie viendrait plutôt à sa voix, et il avait aisément abdiqué sa carrière lorsque la récompense qu'il cherchait lui eut échappé.
Cependant le jour vint tandis qu'il errait encore sur la grève de Naples. Bientôt il lût accourir des sbires. Ce furent de toutes parts les recherches les plus subtiles pour découvrir le prisonnier évadé; mais Faviani les avait toutes trompées d'avance en se cachant dans la fuite. Quinze jours après, on apprit qu'il était débarqué à Toulon avec Jaffarino. On leur fit un nouveau procès, par lequel ils furent condamnés à être pendus. Jafiarino le concierge y gagna un peu de célébrité, et la popularité de Faviani s'accrut en raison de la pompe qu'on mit à le faire exécuter en effigie. Lesoir de cette exécution, le gouvernement apprit que, parmi les pêcheurs et les lazzaroni, courait une chanson en l'honneur de Faviani; que dans quelques salons on avait récité une ode sur Faviani. Il suivit assidûment les mille bruits qui se répandaient à propos de ce proscrit, et, sans pouvoir saisir nulle part cette conspiration d'éloges qui voulait faii*e de Faviani un héros, il en vit le progrès avec effroi. Ce fut l'occasion de plusieurs conseils de cabinet; on n'y parla rien moins que d'une demande d'extradition ; quelques avis, comme celui du poignard ou celui du poison > auraient trouvé des partisans, si quelqu'un avait osé les émettre ; mais, en résultat, on s'en rapporta à la pnidence d'un homme d'État, qui promit de faire avorter le plan des
patriotes. 11 ne voulut dire à personne les moyens qu'il comptait employer ; seulement il assura que tout se ferait sans bruit^ sans nouvelles persécutions ni contre le marquis ni contre ses amis; qu'il n'avait pour cela besoin ni de prisons^ ni de tortures, ni de bourreaux. Celte politique parut merveilleuse aux gouvernante ; et si n'eût été leur incapacité de faire taire tout un peuple^ ils n'auraient p^as donné facilement leur assentiment à une marche qu'ils ne connaissaient pas» mais qui leur semblait impossible. Force leur fut cependant d'attendre les résultats. Nous ferons comme eux, et nous retournerons auprès de Faviani et de Fiavilla.
Ils demeuraient à Paris, où ils avaient pris un train de maison convenable. Sans être opulent, il attestait une certaine aisance. Tous les biens de Faviani et de sa femme ayant été confisqués, il ne lui restait d'autre fortune que le peu de capitaux qu'il avait pu faire passer en France. Jaffarino était devenu Vomnis homo de la maison, un peu intendant, un peu domestique, un peu ami, mais par-dessus tout dévoué à Fiavilla comme un père à son enfant. Jafiarino était un homme de trente ans, qui avait servi sous Pellico durant le règne de Joachim Murât. C'était par la protection de son ancien chef qu'il était devenu^ l'un des employés de la prison de Nàples, et c'était en sauvant Faviani qu'il avait commencé à prouver la reconnaissance et l'espèce d'idolâtrie qu'il avait vouées à Pellico, et qu'il reporta ensuite sm» sa fille.
La vie que Faviani menait à Paris était sinaple et honorablement occupée. Dès son aiTivée, les meilleures maisons des libéraux français lui avaient été ouvertes avec empressement; lui-même les recevait quelquefois chez lui, et offrait ainsi une distraction selon leurs goûts à quelques réfugiés italiens, auxquels aussi ses secours ne manquaient pas. Sa conduite digne et bienfaisante lui avait valu l'afiection de la plupart d'entre eux ; et lorsqu'ils parvenaient à faire pénétrer quelques lettres en Italie, aucun ne manquait de se répandre en éloges et en espérances sur le compte de Faviani. A Naples, ces lettres étaient habilement exploitées, et la réputation du proscrit s'y grandissait chaque jour, tandis que l'homme d'État dont nous avons parlé» en butte aux plaisanteries et aux alarmes de ses
collègues, se contentait de répondre avec assurance : — Laiss(»moi faire^ laissez-moi faire, je vous prie... Cependant riep ne paraissait annoncer qu'il eût agi, car rien ne se passait à Paris qui attestât que Faviani fût Tobjet d'une surveillance ou d'une trahison. Sa vie, en efïet, deme^rait toujours la même : habilement ménagée de manière à ne point alarmer le g[0UTer. nement français, et à rester, cependant, gênante pour l'autorité napolitaine. En une seule occasiop, peut-êtrç, Faviani manqua de prudence et manifesta trop hautement 1^ vivacité de ses opinions.
Un jour qu'il était à TOpéra dans une loge du rez-dechaussée, il se fit un grand mouvement dans le parterre, et tous les regards se portèrent vers une loge où venait d'entrer une femme d'une beauté et surtout d'une élégance rare : elle était d'une taille peu élevée et dont l'apparence ëtait frêle; son visage légèrement pâle était comme encadré dans un flot de cheveux noirs qui se répandaient jusque sur ses épaule^ ; de longs et minces sourcils couronnaient ses yeux étincelants dont il semblait qu'elle ne laissât percer l'éclat qu'à travers un voile de lon^s cils qui, lorsque ses paupières étaient bais* sées, se dessinaient sur sa figure presque aussi noirs que ses sourcils; le rose incarnat de ses lèvres se détachait de même sur la pâle blancheur de sa peau, et l'émail de ses dents, lorsqu'elle souriait, brillait comme les diamants qui ornaient ses oreilles; une croix en brillants et suspendue à un velours noir pendait à son cou; elle portait une robe rose d'un tissu de cachemire, garnie partout de blondes Qoires qui tranchaient sur l'ivoire de sa peau; ses bras étaient nus, délicats et serrés au poignet de bracelets de velours noir attachés par de longues boucles en diamants ; ses mains resplendissaient de bagues : on de.vinait aisément que c'était une étrangère.
L'attention de la salle entière était fixée sur la loge où était fcname, et la marquise elle-même s'était plusieurs fois penchée en dehors de la sienne pour admirer cette beauté surprenante, lorsque Faviani, entraîné par l'exeiuple général, se décida à quitter sa place pour juger des éloges que sa Flavil^i^ si belle e^e-mème, donnait à cette inconnue. Le mouvement de la marquise avait été remarqué, et avait appelé sur elle
l'attention de l'étrangère; aussi (juand Faviani s'avança pour regarder celle-ci, il vit ses yeux se fixer sur lui, et aussitôt un léger salut lui apprit qu'il avait été reconnu. A ce signé, le visage de Faviani se rembrunit, et il se retira vivement di^ devant de la loge, sans rendre cette légère salutation à celle qui la lui avait adressée.
— Vous connaissez cette belle personne? lui dit Fiavilla,
— Et vous aussi, répondit Faviani.
— Moi, non certes, reprit la marquise efi reportant ses regards vers la^ loge de l'inconnue qu'elle trouva attentive à la considérer; non, si jamais j'avais vu ce visage, il m'eût assurément frappée assez pour ne point l'oublier; non, vraiment, je ne la connais pas, répéta-t-elle en regardant encore l'étrangère dont les yeux ne la quittaient pas.
— Peut-être, répliqua Faviani, ne l'avez-vous jamais vue, mais certainement vous connaissez son nom, vous connaissez le nom de la comtesse de Palla.
— La belle Octavie I s'écria FiaviHa, c'est donc elle ? Et, entraînée par une curiosité invincible, elle voulut la voir encore, et la prouva encore occupée à contempler sa loge, comme si elle eût voulu y faire pénétrer son regard. Fiavilla se tourna alors vers son mari, qui lisait attentivement un journal, et lui dit en souriant :
— Vraiment, ami, vous n'êtes pas juste ; à Naples, vous étiez le seul à me dire que la comtesse n'était point belle ; ou vous n'êtes pas franc, ou vous manquez de goût.
-r Fiavilla, lui répondit son mari avec un doux sourire, ^quelle femme peut-on trouver belle près de toi? et puis, ajouta-t-il avec une sorte de répugnance, la comtesse me déplaît. Je ne puis séparer sa personne de sa vie, et c'est assurément une mauvaise recommandation que la sienne.
— Spafla m'a souvent dit qu'oâ l'avait beaucoup calomniée, dit la marquise. '
— Peut-être Spaffa avait-il besoin qu'on le crût, répliqua Faviani en souriant : soit amour, soit vanité, on aime à^parer l'idole à laquelle on sacrifie; mais la ruine de quelques "" de nos plus riches héritiers est un reproche dont elle ne 'ait se défendre.
f40 L'ESPIONNE.
— Mais vous-même m'avez dit que nul d'entre eux n'avait le droit de s'en plaindre^ car elle n'avait rien promis à ces brillants hommages, et elle ne leur avait rien donné.
— Sans doute, rep/it Faviani; mais ce qu'une coquette laisse espérer est^souvent plus attrayant et plus perfide que son amour. D'ailleurs, je crois qu'on ne fait guère pour une femme que ce qu'elle veut bien accepter, et qu'elle est toujours maîtresse d'empêcher les folles de ses adorateurs.
A ce moment, la loge de Faviani s'ouvrit, et un grand jeune homme blond, de la mise la plus recherchée, s'y présenta.
— :0h! la délicieuse créature ! s'écria-t-il en entrant; vous la connaissez, Faviani, vous me présenterez chez elle. C'est un soulèvement d'admiration, une ivresse universelle; tout le monde en parle; le foyer en est obstrué; j'en ai promis des nouvelles, car j'ai vu qu'elle vous saluait. Elle est belle à faire frémir un saint. Qui est-elle? d'où vient-elle? comment se nomme-t-elle? Et en disant ce flux de paroles, le jeune homme se penchait en dehors de la loge pour voir cette merveilleuse personne : elle regardait encore. . — Vraiment, sir Henri, lui dit la marquise en lui tendant la main, qu'il serra avec la familiarité d'un ami, vous n'êtes pas de bon goût ce soir; vous entrez dans ma loge tout transporté, sans me dire bonjour, et pour me parler avec enthousiasme de la beauté d'une femme, oubliant que je suis là, et que je puis avoir aussi des prétentions à paraître belle.
— De vous on le pense, mais on ne le dit pas, répondit sérieusement sir Henri ; votre destinée à vous est d'être un ange, et non pas d'être belle; au lieu que cette femme, ajouta-t-il en reprenant sa gaielé, je ne la connais pas; mais assurément c'est sa vie que d'être belle, c'est son ambition, son but, c'est son droit. Elle fait état d'être belle , sa beauté l'amuse et Toccupe, elle s'en sert ; c'est sa conversation, son esprit, son pouvoir; elle la choie, elle est son esclave, elle lui cherche des hommages, elle aura les miens.
Le marquis avait quitté son journal, et écoutait sir Henri en' souriant.
— Vous avez bien jugé la comtesse, lui dit-il, et vous êtes
connue elle entend les hommes; mais avec [ces dispositions elle vous mènera loin.
— Ne vous inquiétez pas du chemin que nous ferons en- ^ semble; seulement, mencz-inoi jusqu'à elle. Ne me forcez pas
à aller quêter une présentation banale ^ voyons, venez; je suis sûr qu'elle vous attend.
— Tout, excepté ce que vous me demandez là, répondit Faviani : je ne veux voir ni recevoir la comtesse, et je ne ferai pas une démarche qui pourrait autoriser d'elle à nous des vi< sites, et plus tard peut-être une liaison qui me déplairait.
— Oh ! je vous en prie, dit aussitôt la marquise, présentez sir Henri à cette charmante femme! Elle le rend déjà tout aimable. Voyez ce soir comme il est tout feu; il parle, il s'exalte, il s'italianise; demain, il fera des folies. Je serai sa contidente; et ce sera fort amusant.
— Fiavilla, répondit avec humeur Faviani, aucun rapport avec la comtesse, si éloigné qu'il soit, ne vous convient.
Sir Henri n'insista pas en voyant le ton décidé de Faviani ; seulement il se plaça sur le devant de la loge pour pouvoir admirer à son aise la divine Italienne. Le marquis reprit sa lecture, et Fiavilla devint rêveuse. Un léger coup fut frappé à la porte de la loge, et un jeune Napolitain de l'iniiinité de Faviani s^y présenta. Après avoir salué la marquise, il dit à son mari :
— Pardon, si je trouble votre lecture, mais je viens ici en qualité d'ambassadeur.
Sir Henri se retourna, et Fiavilla écouta attentivement.
— La comtesse de Palla a reçu pour vous beaucoup de messages et de compliments à Naple§; elle désirerait vous ep faire part, et vous attend dans sa loge.
— Où je raccompagne, dit aussitôt sir Henri en se levant. -— Où je n'irai pas, répliqua vivement le marquis... Chacun
parut surpris do ce refus impoli; mais Faviani continua en s'animant pendant qu'il parlait... Et s'il faut vous en dire la vraie raison, ce n'est ni sa légèreté, ni sa réputation qui m'en empêchent, mais une conviction profonde qu'elle n'est étrangère, ni aux n^alheurs dç notre pays, ni aux trahisons qui ont perdu notre cause.
S4f L*ESPIONNB.
^ Oh! quelle idéet s'écria le jeune Napolitain; la comtesse de Paila, qu'on ne nommait que la folle Octavie quand on ne l'appelait pas la belle Octavie?
' — Elle ne quitte pas les salons de l'ambassade^ dit Fa- ▼ianf.
— Elle est parente de l'ambassadeur, et son intervention a été plus d'une fois utile à quelques-uns de nous qui ont obtenu, grâce à elle, de rentrer à Naples.
— Oui, je sais qu'elle intrigue pour tout le monde, répondit Favianl.
Le jeune Napolitain se leva à cette dernière réponse, ouvrit la porte de la loge, et salaa le marquis en lui disant :
— le vois qu'il est impossible de combattre une prévention aussi profonde que la vôtre. Je vous laisse; je dirai à la comtesse le peu de succès de mon ambassade.
— Attendez, s'écria vivement Fiavilla, c'est se faire à plaisir une ennemie puissante.
— A ce titre, comme à tout autte, répondit Faviani à voix haute, je méprise la comtesse. Vous pouvez lui dire ce qu'il tous plaira.
A ces paroles, sir Henri tressaillit, car il venait 4'&pen:evoir, à travers la porte entr'ouverte^ Octavie qui se promenait au bras d'un diplomate autrichien, et qui peut-être avait entendu Faviani; il se hâta d'arrêter le jeune Napolitain.
-~ Dites plutôt h cette belle des belles, s'écria-t-il vivement, que le capitaine Henri de Lawton, ami du marquis Faviani, désire lui présenter ses hommages... Puis il ajouta tout bas en s'adressant à Fiavilla : J'arrangerai tout cela.
— Alors, repartit le jeune Napolitain qui Tavait enteqda, venez siir-le-clîamp, c'est une mission que je vous confie avec plaisir, car j'avoue que j'en suis fort embarrassé.
Tous deux sortirent de la loge et se présentèrent dans celle de la comtesse, où elle était déjà rentrée. Le spectacle fini, la comtesse était sous le péristyle de TOpéra, elle attendait sa voiture et causait avec sir Henri. On se pressait autour d'elle, et parmi les murmure qui couraient dans un cercle d'élégants, elle pouvait entendre les hommages qu'on jetait à sa beauté. Tout à coup l'un de ses admirateurs, plus enthou-
siaste que les autres^ s'écria assez haut en s'adressant \ un jeune homme immobile au pied de l'escalier :
—Venez donc voir, mon cher, 1^ plus belle personne de la soirée!...
Celui à qui il parlait |iinsi Répondît sans se déranger :
— La plu$ belle personne de la soirée... la voilà.
Et il désigna une femme qui descendait Tescalier. Tous les yeux dirigés par cet^ pacolie prononcéa à voix haute se détournèrent d'Octavie et se portèrent sur cette nouvelle beauté : c'était Fiavilla au bras de son mari. L'attçntion fut aussitôt si empressée à la considérer^ que sir Henri remarqua seul lé regard irrité de la coipteçse et Texpression cruelle qui passa sur son visage.
Cette petite aventure n'eut aucune suite; cependant il en fut question parmi tes réfugiés italiens, et la plupart, surtout parmi les plus rigides^ surent gré à' Faviani de'ce qu'il avait fait. Bientôt cependant on n'en psu^la plus, et rieil né seinblaî^ même en devoir rappeler le souvenir, lorsque le hasard le plus simple amena une nouvelle rencontré ; ce ne fut point un de ces singuliers événements qui rapprochent si étrangement deux personnes qu'elles doivent y faire attention et s'en étonner; ce ne fut point une de des circonstance? surprenantes qui jettent un air de prédestination dans la vie de certains êtres : ce fut une de ces mille choses qui 66 passent tous les jours sans qu'on y prenne garde, et qui ne deviennent t)lus tard importantes dans le souveiiir que parée qu'il en est résulté plus que Ton en devait attendre.
Une célèbre cantatrice italienne venait d'être engagée au grand Opéra de Londres : son directeur, qui avait fait exprèft pour elle le voyage de Naples, Haccompagnait, et ils venaient d'arriver à Paris où ils devaient passer quelques jours. A peipe la nouvelle de cette arrivée fut-elle connue, que ce fut un concours de visites et d'invitations pour la prima dona. Lq directeur fit obstinément refuser toutes les invitations, jaloux qu'il était de sa conquête, et bien appris que la plupart de (m pplitesf es n'avaient d'autre but que d'organiser une soirée dansante pii se serait par hasard to^vé un piano, et, par hasajçi^ encore, le meilleur accompagnateur de Paris : puis, à côté du
piano^ les partitions du répertoire entier de la cantatrice, et enfin les amateurs les plus distingués, qui auraient laissé échapper un regret» puis témoigné un désii\ Bientôt un vœu se serait formé; un moment après c'eût été une sollicitation, d'abord d'un importun, ensuite d'un grand seigneur; puis des femmes qui implorent, un grabd artiste qui se met à genoux,, toute une société qui bat des mains, et la cantatrice séduite, entraînée, fait entendre à une foule d'oisifs une voix qui coûte cent mille francs à son directeur... Or le directeur avait exactement inséré dans l'engagement que la signora ne chanterait nulle part qu'à Londres, sous quelque prétexte que ce pût être.
Cependant, car ce mot de l'exception se glisse toujours là d'où il semble qu'on sût voidu précisément le bannir, cepen* dant il arriva que la signoi*a dut rendre visite à Paris à des amis d'enfance, qu'elle en reçut une prière de dtner avec eux, et que c'eût été barbarie de les refuser. De pauvres réfugiés italiens, logés au haut de Belleville, vivant des secours du gouvernement français et de ceux de leurs compatriotes, auraient pu prendre un refus pour du mépris.
— Vous chanterez, signora, disait le directeur.
— Mais il n'y a ni piano ni harpe chex ces pauvres ^ns, répondait la cantatrice*
-* Bah 1 il en tombera un du ciel du lit, et, à tout prendre, on déterrera une vieille épinette, une guitare oublia au grenier... que sais-je? vous chanterez devant deux cents personnes, et voilà ma conquête dévirginisée.
— : Bravo! bravo! s'écria la cantatrice en riant aux éclats-: deux cents personnes dans un appartement de cent écus, avec un salon de dix pieds carrés et une chambre à coucher grande comme la mainJ
— Le salon n'a que dix pieds? dit le directeur en prenant un air de bonhomie.
— Et il n'y a que six chaises pour s'asseoir, reprit la cantatrice.
— En ce cas, répliqua ie directeur après une mûre hésitation, je ne crois pas qu'il y ait grand danger; d'ailleurs je ne
veux pAs vous empêcher de voir vos amis. AUex donc^ mais vous chanterez, j'en suis sûr. ' , .
Et la cantatiice, riant avec délice de la peur du brave dirécteur> se mit à vocaliser et à semer sa vocalisation de fioritures et de traits vigoureux et rapides qui ravirent le prudent empereur, qui se hâta d'aller fermer la fenêti^e maladroitement entr'ouverte, pour prévenir, non pas un rhume, qu'il aurait eu le temps de faire guérir avant les débuts, mais pour empêcher que quelque voisin indiscret pût se vanter d'avoir entendu une seule note de cette voix qui lui coûtait cent mille francs.
Quelques jours avant ce singulier dîner, le pauvre Italien qui avait obtenu ce qui avait été refusé aux plus grands noms de France crut avoir trouvé la seule occasion de remercier ' Faviani de ses bienfaits ; il vint lui faire part de sa bonne fortune, et le solliciter de passer la soirée chez lui. Faviani accepta, autant pour faire plaisir à ce brave homme que pour voir sa célèbre compatriote, et tout fut arrangé.
Ce jour^là même, sir Henri et quelques intimes de Favianr étaient chez lui, et la conversation s'engagea sur le désespoir où était toute la compagnie dilettante de voir passer ainsi la belle cantatrice sans recueillir une seule de ses suaves intonations. Faviani* se vanta en riant d'être plus heureux que tout Paris ; les visiteurs sutpris voulurent savoir ce que voulait dire une pareille présoitiption ; la réserve fut extrême d'un côté, la curiosité fut ardente de l'autre. Enfin le mar** quis, après avoir laissé épuiser toutes les suppositions, après que l'on eut pesé mûrement l'infiuence politique ou artistique de toutes les notabilités de Paris, pour deviner celles qui avaient obtenu une si haute faveur, le marquis, disons-nous, avoua tout naïvement l'histoire du pauvre Italien.
— Bah ! s'écria sir Henri, c'est une fable ; un pauvi^ Italien ,/ dites-vous, qui se nomme. . • ?
Le marquis répondit ce nom. Tout Paris l'a su pendant deux leurs ; tout Paiis et moi l'avons oublié.
— Un homme qui demeure au haut de Belleville, n'est-ce pas?
— Au haut de BelleTÛle, répoadit encore Famni.
— C'est impossible^ reprit sir Henri; c'est une mau^rsise plaisanterie.
' Et^ sans attendre de réponse^ il sortit à l'instant même. Une deini-heure après ^ il était chez la comtesse de Palla; uo^ demi-heure encore après, il était chez la duchesse de B....; et le soir, dix s&lons savaient l'histoire du pauvre Italien;, et le lendemain > à Theure où les autres jours les reines de tous ces salons ne se doutaient pas que le soleil fût \&vé, vingt équipages gravissaient la longue rue de Belleville, et s'arrêtaient à la porte du pauvre réfugié. Ce fuj un étourdisseiœnt inimaginable pour cet homme que cette affluence de grands noms qui le comblaient de politesses, et qui achevaient tous leur gracieuse visite par une demande d'invitation. U en corn* prit bien le motif^ et eut envie de refuser, mais il se laissa aller au petit orgueil d'obliger tant de gens si haut placés^ et ne rejeta avec mépris qu'une seule sollicitation : ce fut celle d'un gros agent de change qui eut Vimpudence financière de lui offrir de l'argent.
Le fameux jour arriva. Personne ne pourrait nous contester le droit de faire ici un tableau grotesque de cette singulière assemblée; mai^ il faut à ces peintures une main leste et impitoyable, et ce n'est point de notre nature : aussi nous n'èsr sayerons ps^ de montrer toutes ces femmes resplendissantes de diamçmts, sur de méchantes chaises de paille empruntées à tout le voisinage; de faire voir les quatre chandelles qui éclairaient la réunion, plantées sur leurs flambeaux de cuivre couronnés d'une large frisure de papier. Ce serait un tableau tout entier que rentrée de chaque invité, gravement accueiilt par le signer'^** et la sua sposa, ne trçuvant où se placer, trop heureux de se perdre dans une embrasure de fenêtre ou dans une ouverture de porte, taudis que quelque noble dame;, après avoir beaucoup regardé autour d'elle, finissait par s'asseoir, mi-partie sur une moitié de chaise qu'une amie pitoyaUe daignait lui offrir. Ce fut d'abord un embarras étrange, puis un rire mal comprimé à chaque nouvel arrivant, puis une gaieté tout à fait folle, jusqu'à ce qu'enfin les manches gigantesques ayant été condamnées à l'aplatissement le plus com-
plet, les fleurs et les plumes dés hautes coiffures aux rencontres les plus désastreuses^ et lé tout à la gène la plus ^rrée, la société se trouyaconvenablenotent to^^e dans le salon de dix pieds carrés.
Nous n'avons pa» à raconter les triomphes de la prima dona, les délires des auditeurs^ les accès de ravissement deé dilettante et les emportements inouïs de leur furieuse admiration. Ce fut, comme dans un salon doré, la comédie si connue} de toutes les soirées musicales, jouée à son plus haut degré d'exaltation par des forcenés, où il se trouve des niais quï croient sentir ce qu'ils expriment. Disons seulement qu'à mtnuit sonné, tout le monde était saturé de musique, d'admiration et de chaleur, et que l'on songea à se retirer. Les amis du réfugié italien ne voulurent pas ajouter à l'encombrement du départ, et demeurèrent les derniers, en causant dehout; bientôt il ne resta plus dans le modeste salon que le marquis, sa femme, la comtesse et sir Benri. On s*en aperçut, et l'on voulut se retirer ; mais, à la grande surprise de Faviant, U n'y avait à la porte d'entrée que le domestique de la comtesse, tenant son manteau fourré, et l'imperceptible groom de sir Henri, qui, en portant sur son épaule la redingote de son maître, pliée en deux, avait grand'peine à empêcher le coliet et les basques de traîner à terre. Favianî s'enquit; la voiture qui l'avait amené était partie depuis longtemps, et il n'y avait aucune chance d'en retrouver une à Theûre qu'il était. Un embarras pénible se peignit sur le visage de chacun, et le ma» lencontreux Italien, croyant tout arranger pour le mieux, dit avec empressement :
— Mais'madame la comtesse reconduira àved plaisif monsieur le marquis...
— Non, dit brusquement Favîani : c'est inutile... té serait trop d'indiscrétion... Le temps est beau... la nuit n'est pas très-avancée...
— Vous êtes fou! s'écria sir ^enri: il fait un vent d'enfer, et il tombe une pluie glacée : c'est fout au plus si je n'en suis pas percii dans mon misérable cabriolet; après la chaleur que nous avons supportée ici, il y a de quoi en mourir. Il y a uh .arrangement tout simple : que fn^dame la comtesse se charge
U» UESPIONNB.
de madame la marquise : moi^ je vous amène avec moi.
— - Je ne puis... je serais désolé de déranger Madame^ reprit encore Faviani dont l'embarras était au comble.
La comtesse, pendant ce temps, avait gardé un complet silence. Sir Qenri haussait les épaules, et Fiavilla n'osait parler. Tout à coup le visage d'Octavie, sérieux jusqu'à ce moment, changea d'expression; elle s'enveloppa vivement de son manteau, et dit à sir Henri en riant :
— Vous êtes, ce soir, d'une maladresse achevée. Il y a un arrangement tout simple, et dont vous ne paillez pas : prenezmoi dans votre cabriolet, et ma voiture restera à la disposition de madame la marquise. •
Faviani surpris de cette proposition s'apprêtait à s'excuser, lorsque la comtesse ajouta en riant :
-~ Oh! laissez, laissez, monsieur le marquis; c'est un service que je rends à sir Henri, je l'espère du moins; et sa reconnaissance me le payera plus cher qu'il ne vaut, soyez-en sûr.
Le marquis voulut absolument refuser. La comtesse redevint très-sérieuse.
— Monsieur le marquis, lui dit-elle, je ne sais si vous déshrez que je croie aux propos qu'on vous a prêtés sur mon compte; mais songez qu'un refus me serait une assurance du mépris dont on vous gratifie à mon égai^d.
Faviani, si nettement posé entre une injure grossière à adresser à une femme et un service léger à en recevoir, eût peut-être encore hésité, si Fiavilla, qui trouvait tout au moins bizarres les préventions de son mari, ne se fût bâtée de dire :
— Nous acceptons. Madame, nous acceptons...
Ce mot fut à peine prononcé, que la comtesse descendit rapidement avec sir Henri. Faviani monta dans son équipage, presque triste et vivement contrarié de l'obligation qu'il avait contractée vis-à-vis de la comtesse.
Deux joui's après, sir Henri arriva chez Faviani d'un air fort empressé : il venait s'informer des nouvelles de Fiavilla, et apprit au marquis que la comtesse, surprise par le froid en revenant de Belle ville, était gravement indisposée. Cette nouvelle hâta la visite que Faviani conaptait faire à Octavie pour
la réntiercier de sa politesse. 11 espéra que la maladie de la comtesse le dispenserait d'être reçu. Il se présenta le jour même chez elle; son désappointement fut grand» quand on lui apprit que.madame de Palla était visible; il était impossible de reculer, il se fit annoncer.
- 11 est au delà de la puissance de la parole écrite de peindre ce qui se passa, sans doute, dans cette entrevue. Quant à nous, nous ne le hasarderons pas. Il est des résultats qui arrivent un jour si évidents, qu'il est impossible de les méconnaître, sans qu'il soit donné à aucun œil humain de suivre la route par où le cœur a passé pour les amener : ainsi, nous dirons que le dédaigneux Faviani, si longtemps retranché dans son mépris pour Octavie, ne fut pas p^us tôt à portée de son regard et de sa parole, qu'il demeura vaincu dans une lutte qu'il ne supposait pas même possible. A vrai dire, nous pourrions foire assista le lecteur à cette puissante et habile séduction; mais pour espérer de la lui rendre vraisemblable, il faudrait que le pouvoir du style, multiplié et simultané à la fois, pût reproduire et la parole elle-même, et l'accent profond dont elle est prononcée, et le geste qui liy vient en aide, le regard et le sourire qui l'imprègnent d'amour et de volupté; il feindrait plonger le lecteur dans une atmosphère parfumée, respirant l'ivresse, enveloppé d'un jour douteux ; il faudrait lui peindre chaque mouvement d'une femme que Faviani avait supposée folle, arrogante et amoureuse des plaisirs bruyants, et qu'il trouva triste, humble et dégoûtée d'une vie qu'elle jetait à la dissipation, en faute alun cœur à qui la confier; il faudrait encore qu'après une longue conversation où Tesprit du marquis, d'abord intéressé par Tétonnement, se laissa aller à la pitié et entraîna le cœur avec lui; il faudrait, disons^nous, faire vibrer notre style d'une suave et douce musique, laisser glisser notre phrase de notre plume, comme à notre insu, ainsi qu'elle s'échappa des lèvres pâles de la comtesse; il faudrait qu'à cette page on pût attacher le charme d'un regard douloureusement levé vers le ciel, qu'on pût Fempreindre de ces lài'mes humides qui voilent les yeux sans baigner le visage; et alors le lecteur comprendrait peut-être de quel sentiment Faviani se laissa surprendie lorsqu'elle lui dit :
W» L'BSPIONNB.
— Bt pais, ne TeoB 5 trompez pas^ toute vie a une eepéranee tqui soutient toutes les autes. Tant qu'il reste au eœof la chance 4e la réaliiel^ ou prend «oin du leste de sa v\e, pazce fu'il se rattache à ce souveraiû espoir; mais le jour où il tombe, tout s'écroule avec lui. J'ii rêvé dans ma vie un rare tonheur, le seul .oependalit qui puisse être p^mis à Tanbi- Mon d'une fenunë : j'eussb payé d'une adoration d'esclave l'a- «ottr et le nom d'un homme qol eût couv^ ma faiblesse de femme de sonillustre considération. Malheureusem^t, au lieu de laisser à ce vœu de mon cœur le ^ague d'une espérance qui peut à tout moment rencontrer sa xéalisatiofl, j'attachai fiette espérance à un nom et à ua homme, à un nom qu'un ftutre parU^e» à un homme qui né m'a pas même aperçue. iQuand cette déception m'arriTa, je reconnus que tout l'édifice ipie j'avais bâti à mon avenir s'était aè}mé en un coup. Talents, beauté, hommages, tout ne me fut plus rien. 11 fallait que je me fisse religieuse ou coquette. Ce n'est pas moi qui ai choisi; ma famille me donna au monde en me mariant au esmte de Palla, et j'y si^ restée^ parce que j'y étais; j'y mène la vie commune, parce qu'elle est toute tracée, et que je ne m'intéresse pas asses à moiHoaême pour en sortir et prendre une détennination qui me coûterait la peine d'un effort. Vous me croyes heureuse, et je ne suis que résignée.
La nouveauté de ces idées, de ce langage, étonna et ravit Faviani, dont la nature italienne croyait que l'expression extârieure était Joujours la traduction de Tâme. Lui qui pensait que la gaieté venait de la joie^ le calme uniforme du repos de rime, il prit en commisération cette désespérance qui s'interdisait jusqu'à la plainte, il ne soupçonna pas d'abcurd quel pouvait être celui à qui la comtesse s*était ainsi destinée et sacrifiée en son cœur; ce ne fut que longtemps après, et lorsqu'il tremblait déjà d'apprendre un nom étranger, qu'il sut que c'était lui qui avait été l'objet de ce rêve.
Dire que des visites assez rapprochées^ puis plus assidues, et enfin continuelles, suivirent ce premier entretien, ce serait aborder les faciles conséquences d'une victoire, ^quand on a craint d'attaquer en face la seule situation périlleuse; ce se rait suivre le cours d'une onde dont on n'a pu déterminer la
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source; ce serait peindre le corps palpitant et mort d'Iphigënie, quand on a voilé le irisage d'Agamemnoti. Franchissons donc-tout un intervalle de six mois, et, laissant aux ailes de Fimagination le temps et l'espace à parcourir selon son caprice^ abattons notre récit dans un salon de Naples^ où se trouvent les conseillers du trône et Thomme d'État qui avait promis la destruction de Faviani.
— Ëh bien ! disait-il à ses collègues^ les grèves et les cabarets retentissent-ils toujours de chansons en l'honneur du proscrit? Lit-on encore dans les salons des odes qui en fassent un nouveau Brutus> un Guillaume Tell^ un Rienzif
— 11 est certain^ répondit un des ministres, que l'enthousiasme tombe ; les lettres des exilés ne parlent plus de lui qu'avec amertume; il parait qu'il scandalise Pai'is de sa liaison avec la comtesse de Palla.
— Et voici qui va lui porter le dernier coup, ajouta l'homme d'État en ouvrant un journal français dont Û lut l'article suivant:
« 11 y a deux jours, une rencontre fatale a eu lieu entre le « marquis de F..., réfugié italien, et sir Henri de Lawton, ca- « pitaine anglais, qui a succombé. Ce combat, auquel la politt tique est tout à fait étrangère, est né, dit-on, des propos a tenus par sir Henri sur une dame, aux faveurs de laquelle il m prétendait avoir autant de droits que le marquis de F... Ce « qui jeta sur ce malheureux duel une teinte fâcheuse pour a le vainqueur, c'est que sir Henri était l'officier anglais qui tf avait sauvé le marquis lors de sa condamnation; et que, le a jour même de la querelle, il avait généreusement prévenu « l'arrestation en marquis, en payant pour lui des créanciers « que celui-ci ne pouvait satisfaire.
« Le soir même, le marquis de F... s'est montré chez l'am- « bassadeur de Naples, où il accompagnait la comtesse de tf Palla. »
Le conseil écouta avec joie cette lecture. L'homme d'État leur lut ensuite une dépêche signée comtesse de Palla, dont l'importance occupa le conseil plus de six heures. Le soir, Farticle, imprimé et répété dans tous les journaux de Naples^ fut pendant huit jours Iq sujet de toutes les conversations/
yGdogle
953 L*£SPIONNE.
Maintenant, ramenons encore le lecteur aux lieux d'où nous l'avons un moment éloigné, et rentrons à Paris. Nous yoici dans la maison de Faviani.
Il y restait les signes certains de l'aisance, mais d'une aisance perdue. C'étaient encore les meubles somptueux d'acajou et les larges tapis d'Aubusson; mais ce n'était plus nulle part cette profusion de petits objets d'un grand prix qui attestent le luxe et le soin de la vie; ce notaient plus, ni une étagère chargée de bronzes et d'ivoires presque aussi précieux que de l'or, ni une coupe pleine à déborder de bijoux magnifiques, détachés le soùr d'une parure de hB\; sur la toilette ne s'ouvrait plus un écrin oublié; les chaînes d'or, les bagues, les bracelets, ne pendaient plus au hasard aux clous crochus et délicats des bords d'une glace, ni aux épingles d'une pelotte de dentelle. Un air d'abandon régnait dans l'arrangement des meubles, tout n'y brillait plus de ce vernis de soin qui résulte d'un service régulier. Pour un observateur malavisé, c'eût été un défaut de bonne tenue; un regard plus exercé y eût reconnu la misère; avec la misère, il eût reconnu le désespoir, s'il avait pénétré jusque dans la chambre de Fiavilla. Elle était assise près d'une fenêtre, l'œil ouvert devant elle, mais la pensée bien loin de son regard; elle se tenait immobile, les bras croisés sur sa poitrine; elle avait le teint hàvc, les yeux brûlés d'insomnie; un frémissement imperceptible agitait ses lèvres; ses vêtements étaient ceux qu'elle avait pris en se levant ou qu'elle avait gardés de la veille; ses cheveux étaient en désordre. A la voir seulement on eût pris pitié d'elle: Tout à coup elle tressaillit : la sonnette de son appartement avait vibré vivement. Elle se leva comme pour fuir, mais elle se rassit aussitôt en pensant que Jafiai*ino ne laisserait entrer personne. Cependant la porte du salon qui précédait la chambre s'ouvrit presque aussitôt : la marquise devint tremblante, elle supposa quelque nouveau malheur, quelque insulte, et, sans rien savoir de ce qui l'attendait, elle se prit à pleurer. La porte de la chambre s'ouvrit à son tour, et Spaffa se présenta.
En le voyant, elle poussa un cri et tomba sur un canapé, oii son àme déborda en sanglots déchirants. Jaffarino, q^ii
avait accompagné Spaffa, la lui montra silencieusement de la main. SpafTà lui fit signe de s'éloigner ; il s'approcha len-. tement^ en écoutant ces convulsiqns terribles de la douleur; il posa son chapeau sur une table, avança un siège, s'assit à côté de Fiavilla sans lui parler; bientôt il lui prit doucement la main qu'elle abandonna au serrement intime de celle de Spaffà ; et enfin, lorsque celui-ci vit que les pleurs s'apaisaient et que les sanglots se dissipaient de même, il lui <dit à voix basse:
— Allons^ Fiavilla, ne vous détournez pas de moi ; je sais tout.
Un amer sourire fut la seule réponse de la marquise.
— Oui, reprit SpatTa, je sais la folie et l'abandon de Faviani; je sais sa ruine... je sais...
Il s'an'êta, car Fiavilla avait vivement saisi sa main; elle avait attaché sur lui un regard désespéré; elle secouait lestement la tête.
— Non, lui dit-élle, vous ne savez rien. Vous savez, comme tout le monde, ce qui se oiontre à tous, ce qui s'étale au 'dehors; vous avez vu les coups qu'il m'a portés; mais vous n'avez pu mesurer quelles blessures il m'a faites.
— Oh ! répondit Spafla d'une voix émue et en parcourant de l'œil ce visage jadis si jeune et si vivant, et maintenant flétri et desséché; oh 1 je vois bien tout ce que vous avez souffert.
— Non, reprit-elle encore avec le même geste et le même regard^ toutes mes douleurs ne sont pas écrites sur mon visage ; elles n'ont pas toutes creusé leur sillon sur mes joues ; toutes mes larmes ne sont pas venues jusqu'à mes yeux pour les éteindre. Oh! si chacun de mes tourments eût fait sa ride,- si chacune de mes souffrances eût jeté son cri, si un seul de mes cheveux fût tombé à chaque désespoir, je serais chauve, je serais muette, je serais morte.
Quand on ne peut pas consoler, il faut plaindre : aussi une larme tomba de l'œil de Spafifa, et il baissa la tête en murmurant seulement :
— Pauvre Fiavilla I
— Oh! reprit-elle avec ardeur, voulez-vous m'ëcoiiter? Il
faut cpie je vouy parle; il faut, ajoutait-elle eu laissant fuir toutes les larmes qu'elle avait d'abord repoussées dans son sein, il faut que je pleure avec vous: il y a si longtemps que je pleure toute seule! car maintenant je le méprise trop pour pleurer devant lui.
— Ah! parlez! s'écria Spafia; parle, Fiavilla; je t'écoute.
— Eh bien! dit-elle en se rapprochant de lui, l'œil sec, la voix assurée et avec l'Intonation d'un enfant qui va commencer un récit, écoutêz-moi. La première fois que cette douleur me vint au coeur, ce fut un soir qu'ils se regardèrent en se cachant de moi; ce regard ne fut que d'un éclair, mais j'y lus tout mon malheur. Imaginez-vous une retraite où rq>ose un voyageur confiant, tout à coup éclairée d'une lueur d'orage qui la lui fait voir hideuse et peuplée de reptiles, lorsqu'il la croyait paisible et sûre : c'est ainsi que m'apparut ina vie, ma vie passée et ma vie future, où je me reposais avec tant de confiance. Mille soins depuis quelque temps oubliés par Faviani, et que je m'expliquais par ses préoccupations politiques, me devinrent autant d'indices de son abandon. Ses absences plus fréquentes, ses longues veilles bors de sa maison, pendant lesquelles je tremblais des dangers que je sup-
5 osais qu'il bravait ; jles réponses amères à mes représentaons ; cent choses, enltn, dont chacune m'était restée obscure et sans importance, se réunirent et s'éclairèrent sous ce regard, poUr m'accabler tout d'un coup d'une effroyable conviction. Je ne me traînai pas* longtemps à la suite de cette douleur sans prendre le parti de la détruire ou de l'assurer en mon âme. Le soir même, j'en parlai à Faviani. Il essaya de me tromper. Je lui dois cette justice, il ressaya avec conviction ; et si vous pouviez comprendre l'âme d'un honune t^ que Faviani, il l'essaya avec amour.
Spafia regarda Fiavilla avec surprise; il y avait aussi dans «on regard de l'attente et de l'effroi. Fiavilla le comprit, et lui dit amèrement :
■ — Oh ! n'est-ce pas que cette parole vous semble inouïe et folle? et pourtant elle est vraie. Je ne vous l'expliquerai pas, tout à rheure vous la comprendrez. Je vous disais qu'il essaya de me tromper. Assurément il y mit une grande gêné-
rosîté, car 11 s'imposa les plus insultantes railleries contre la V comtesse; il se condamna à paraître se mépriser ; il salit de boue l'idole secrète de son âme. Je doutai de mes soupçons. 'Plus tard, tant qu'il était près de moi, sa présence m'occupait assez pour fixer sur lui seul tout l'essor de mon imagination ; mais dès qu'il sortait, mon esprit s'attachait à lui : je le suivais pas à pas; je le voyait s'éloigner d'un air insou- , cîant de sa maison, puis hâter sa coursé lorsqu'il était horë de l'étendue de mon regard; je l'apercevais entrant dans une maison où sa venue était si commune qu'on n'y prenait plus garde; avec lui je traversais les salons; avec lui j'ehtraië dans un boudoir : là je voyais la comtesse, je voyais le sotirire dont elle l'accueillait, j'entendais leur entrelien, j'épiais leurs gestes, je sentais battre letir cœur, palpiter leurs désirs, se confondre leurs baisers; la jalousie furieuse ih'égarait : je me levais, je m'écriais, je prenais un poignard; puis ma porte s'ouvrait, et c'était Jaffarino qui était venu à mes cris, et qui me retenait, haletante et brisée de celte horrible vision. La vérité ne pouvait être plus épouvantable; Je la voulus, je la cherchai, je la découvris. Je fouillai les papiers de mon mari, j'attendis son sommeil pour chercher dans ses vêtements, je brisai^ des serrures, je fis faire des clefs : je trouvai une correspondance.
Spafla fit un mouvement.
— Écoutez, écoutez, s'écria rapidement Fiavilîa. Le soir il rentra, je l'attendais. J'avais étalé daiis ma chabbre lés preuves de son crime une à une; sur chaque chaise, sur la cheminée, sur les tables, partout une lettre oûverie. On eût dit un jeu d'enfant. Il entra. Pour poser s6n chapeau, il écaria une lettre sans y faire attention ; pour s'asseoir, i) en releva une et y jeta les yeux; il la reconnut; il irémarquà aussitôt tous ces papiers épa^s autour d^ lui; il les saisît un à un : de tous côtés l'écriture de la comtesse. D'abord il fui stupéfait, puis il devint pâle de colère, puis furieux; il ramassa de toutes parts et avec rage ces pages dispersées : il se taisait. Je les lui montrais du doigt, je les lui jetais du pied : il se taisait encore. Je me sentis heureuse de ma vengeance. On ne peut s'imaginer uu plus poignant embarras que celui
de Fayianj. Cependant il n'y pouvait rester; il fallut en sortir. Avec tant de preuves évidentes, j'avais invinciblement barré ^e passage à un mensonge. Aussi n'essaya-t-il plus de nie tromper; et ne pouvant plus me voiler son crime, il s'y éta- . blit insolemment : il me dit qu'il aimait \a comtesse, il s'en vanta, il m'exalta son bonheur, le seul bonheur qu'il eût éprouvé de sa vie; il me dit qu'elle était belle, enivrante, pure; il me dit qu'elle était purel.. Oh ! ce fut alors ma plus fatale douleur. Oh I que moi, si fière un instant avant de ma victorieuse accusation, j'eusse payé alors de mon sang un mensonge, une tromperie ! Oh I s'il avait voulu me dire> devant cette iiTésislible preuve, que ce n'était pas vrai; s'il eût voulu me prouver que ce jour éclatant n'était que ténèbres, je ne l'eusse pas cru, sans doute,, mais je l'eusse remercié à genoux; chacune de ses menteuses paroles m'eût semblé ime assuiance qu'il comptait ma douleur, sinon mon amour, pour quelque chose en son cœur. Mais rien, rien! Je l'avais poussé dans cet étroit défilé , il en sortit en foulant mon cœur aux pieds; et pour me punir de la torture que ma vaine vengeance lui avait un moment infligée, il le frappa longtemps, il y trépigna : il me conta son amour, ses craintes, ses espérances, ses délires ; enfin, je tombai à ses pieds ; je lui demandai grâce, je lui criai que je mourais : il se tut.
Depuis ce jour, ce fut une lutte ouverte, qu'il accepta hautement. Je n'avais qu'une arme pour lui rendre les blessures dont il me déchirait ; c'était l'insulte contre la comtesse. Quand il me parlait de son culte pour elle, je raillais son idole, j'inventais des mots cruels; je me mettais en quête de tout ce qu'on en rapportait; je lui comptais les amants qui ravalent prise et délaissée avant lui, ceux qui l'avaient méprisée, et je le ravalais à être l'esclave moqué d'une coiu-tisane qui n'était plus que le rebut des salons. Alors tout son orgueil frémissait en lui; alors il me rendait mes coups par d'insolentes louanges d'elle, et d'infâmes mépris de moi: c'était un combat où chaciin n'avait souci que de frapper au cœur de l'autre, sans penser à se défendre. Je dus y succomber. Je n'avais que les instants rapides où la nécessité le ramenait dans sa maison. Le reste du temps était pour lui« qui
courait oublier mes reproches dans les bras de la comte^^e ; il était contre moi, qui demeurais seule à pleurer quelquefois mou impuissance^ quelquefois aussi mon audace. C'est alors^ Spafia, alors que je mesurai tout ce que j'avais perdu le jour où je l'empêchai de pouvoir me tromper.
— Ob 1 s'écria Spafifa, que n'étais-je ici, près de vous ! Au nom de votre père, de mon bienfaiteur, je vous eusse protégée, Fiavilla, je vous eusse sauvée.
— Pauvre Spafla ! ,reprit la marquise avec l'accent d'un cœur qui s'irrite de n'être pas compris, vous m'auriez protégée! contre qui? contre moi; car c'est moi qui cherchais les querelles, qui allumais le combat. 11 se taisait volontiers, lui; il m'eût laissée mourir à l'aise si j'avais voulu; mais moi, je voulais en finir : douleur pour douleur, je cherchais celle qui éclatait en ti^ansports : elle pouvait amener une chance de salut; il pouvait me tuer. Il ne Ta pas fait, le lâche: il a préféré me traîner pas à pas, mépris à mépris, dans l'infamie où il vit maintenant, dans la dégradation qu'il jette à son nom^ que je porte. Ce fut un jour où Ton ça'avait invitée à une fête. Depuis longtemps j'avais oublié jusqu'à l'idée des plaisirs; ce jour-là ils s'associèi-ent à un espoir de vengeance, et Je les accueillis avec joie. Je résolus d'aller à cette fête où devait être la comtesse. Je me figurai l'embarras de Faviani, et je jouis d'avance des attentions que les convenances du monde le forceraient à me rendre. Ohî mon triomphe fut complot; mais ce ne fut pas celui que j'avais espéré. J'arrivai dans le salon sous la protection de lady Lawton, mère de sir Henri. Ce fut un mouvement général, une surprise attendrie de tous ceux qui me coxmaissaient. Faviani était près de la comtesse de Palla; il pâlit de rage à mon aspect. Il s'avança vers moi, il eût voulu me chasser. Lady Lawton le regarda fixement, et passa devant lui sans le saluer. Alors commença une lutte infernale et éclatante, dont lui et moi ne fûmes plus que les patients, et non plus les acteurs. Toute la noble jeunesse de ce salon, et jeVen remercie quoiqu'elle m'ait perdue, toute cette jeunesse protesta, par ses respects à mon égard, contre la conduite de mon époux. Jamais tant d'empressement' ne m'en toura, jamais plus d'abandon n'isola plus manift.stemnnt une
femme que ne le fut la comtesse, pour mo\, les soins^ les invitations, les égards empressés ; pouf elle, les dédains, les regards cavaliers, les propos haut tenus. Al^I elle 4ut sonijlrif atrocement; lui aussi, qui appelait de Tceil une querelle qif'oti lui épargna par pitié pour moi. Mais la plus vive douleur ne m'en resta pas moins; car je vis qup^ j'avais brisé le derniçr lien qui pouvait le ramener à moi, le respect du monde. Ainsi frappé dans^son orgueil par cette universelle désapprobation, il fit vis-à-vis de tous ce qu^il n'avait osé faire que vis-à-vis de moi : il demeura près de la comtesse, sans la quitter d'un instant ; il lui parla bas, et sans cesse, et avec passion; il me regarda froidement, et sans colère; il me désigna à elle du doigt ei^ riant; il m'insulta au point de me regarder insolemment à travers le verre d'un lorgnon; il eut l'infamie de lui dire en ricanant : « Allons, avouez qu'elle est encore asset passable ! » Tous les hommes qui étaient près de moi l'entendirent. Vingt souhaitèrent un moment qu'il n'eût pas été mon mati. Sir Henri me dit, les dents serrées d'indignation ; « Oh ! si j'étais votre frère ! » Mais je n'avais ni frère, ni père, ni personne qui eût le droit de dire à celui-là qui m'insultait : Vous êtes un lâche!
... Ce fut donc moi qui souffris le plus durant cette fête> durant ce triomphe qu'on avait cru me faire. J'abrégeai le supplice, je rentrai chez moi. J'avais gagné quelque chose à cette nouvelle torture, c'était l'espérance d'une nouvelle explication. Depuis longtemps nos querelles se traînaient sur le sol usé de son amour et de nos reproches, de ses éloges et de mes insultes pour elle. Ce jour, nous aborderions un nouveau terrain : le mépris du monde pour lui, le blâme qu'on lui avait jeté à la face. Je ne désespérai pas qu'il n'en pût naître une chance pour moi. J'attendis Faviani. L'heure se passa, il ne vint pas. Je calculai la durée de la fête, le temps nécessaire pour ramener la comtesse chez elle, le temps qu'il fallait pour revenir chez lui. Je marquai un espace de temps pour toutes ces choses. A mon compte, il devait rentrer à quatre heures. 11 en était trois. J'attendis patiemment. Quatre heures sonnèrent, il n'était pas encore arrivé; je pris encore patience. Je trouvai que j'avais mal calculé les moments. Je
donnai une heure de plus à un dernier engagement^ à Fattente de sa Toiture^ à la laiteux des chevaux^ à un accident... que sais-je? Mais je mesurai bien qu^à cinq heures il devait être rentré. Cinq heures vinrent aussi^ il ne parût pas. Je me sentis atterrée, après cinq heures, cinq heures et demie; après cinq heures et demie, six heures; après six heures, six heures un quart; après six heures un quart, six heures vingt;'puit( six heures vingt et une, vingt-deux minutes; mon attente s'attacha à chaque pas de l'aiguille, à chaque mouvement du ba* lancier. Je devins comme folle. Si quelqu'un m'eût demandé si je croyais que Faviani fût Tamant d'Octav^e, j'aurais ri de la sottise de la question. J'en étais assuré comme du jour : il me l'avait dit. Eh bien! lorsque cette nuit s'écoula tout entière sans qu'il rentrât chez lui, cette conviction m'entra au cœur comme nouvelle, comme inattendue, comme une féiroce vengeance de Faviani. Je soufiris tant, que je doutai si je ne l'avais pas mérité, que je m'accusai de m'ètre attiré œ nouveau désespoir pour avoir voulu le braver. De ce moment, je baissai la tête. Il rentra dans la journée, je ne le vis pas; il revint le soir, je ne lui parlai pas. J'étais brisée, j'étais perdue. J'attendais la mort, je l'attends encore.
... Cependant, à travers cette morne résignation, il se glissa encore quelques accès de douleur furieuse : ce fut quand les premières humiliations de la misère vinrent heurter à ma porte; ce fut quand l'insulte des créanciers m'arriva à moi» pauvre femme délaissée, tandis qu'il jetait dans les profusion^ et les orgies les dernières ressources de notre existence; ce fut la première fois qu'il fallut commencer, pour vivre, le dépouillement honteux dont vous voyez les traces autour de vous. Une ou deux fois encore j'attaquai Faviani de ces nouvelles armes : je ne lui parlais plus de moi; je n'invoquai) plus que lui contre lui-même; il ne m'entendit pas davantage : ma voix était un cri de remords qu'il repoussait avec fureur; et puis, le vertige le tenait déjà, la folie le dominait^ Maintenant que le désespoir m'a rendue calme, je le regarde, et il me fait pitié : il est flétri sur son visage, flétri dans son esprit; il court en furieux devant lui ; il n'oserait aborder une heure de solitude; il n'a plus ni fierté, ni grâces, ni élégance :
S60 L'ESBiONNE.
î) Qst dégradé. Je ne sais si cette femme Taime; mais moi, je ne l'aimerais pas ainsi. Imaginez-vous qu'elle Ta réduit^ lui si enchaîné aux tempérances de la bonne compagnie^ elle l'a réduit à partager les orgies nocturnes d'un ramas de fameux débauchés ; tigurez-vous qu'ils s'en échappent la nuit avec des éclats de voix qui éveillent le voisinage : c'est ici à deux pas que se passent ces dégoûtantes réunions ; et ma fenêtre domine la rue qui mène de ce cloaque à la maison de la com* tesse. Une nuit, une seule, Faviani se mêla à leur jactance; car ordinairement il passait silencieux; j'étais à ma fenêtre^ je les entendis venir; ils riaient aux éclats : toute ma rage se réveilla; il me prît un besoin de les insulter^ d'arrêter leur joyeuse humeur par quelque violence inattendue : l'idée de leur précipiter un meuble me passa dans la tête; l'idée, plus affreuse, de leur jeter mon cadavre m'illumina soudainement : je reculai au fond de ma chambre; j'attendis qu'ils fussent bien arrivés; je m'élançai!... une main de fer m'arrêta : c'était Jafiarino qui me veillait à mon insu depuis plusieurs mois : ce fut le dernier effort de ma douleur. Depuis ce temps-là, je meurs chaque jour un peu ; je n'ai plus le courage du suicide; mais j'ai la misère et la faim en perspective pour me venir en aide. Voilà mon espoir, voilà ma vie, voilà ce que vous ne saviez pas.
Spaffa demeura longtemps silencieux après cette confidence. Jl semblait qu'il eût aussi quelque chose à dire à Fiavilla et que son courage n'osât l'aborder. Etait-ce l'aveu d'un amour si longtemps comprimé? Non sans doute; ce n'est pas lorsque le désespoir est arrivé à ces extrémités que l'amour est une consolation à l'amour; quelquefois il est une vengeance, avec Fiavilla il eût été une insulté; aussi Spaffa se taisait : enfin il fit sur lui-même un violent effort, et dit à la mai*quise : >
— Moi aussi, j'ai à vous parler; j'ai de terribles secrets à vous dire.
— Eh bien, je vous écoute à mon tour, répondit Fiavilla accablé; parlez. ■
— Ici, dit Spaffa en l'egardant autour de lui; ici, je ne le puis.
•^ Oh ! nous sommes seuls, répliqua la marquise avec un amer sourire. Il est absent, abseut comme toujouis.
— Ce n'est pas son oreille que je crains, reprit Spaffa; c'est un serment qu'il faut que je tienne. Ces paroles que je vous apporte ne sont pas les miennes; on me les a dictées soigneusement; on m'a marqué l'heure et la place où je dois vous les répéter.
— Que voulez-vous dire ? s'écria Fiavilla tirée de son accablement par la surprise que lui causait le ton solennel et sombre de Spafia.
— Dites-moi, Fiavilla, ajoùta-tril, connaissez-vous, prés Paris^ quelque espace immense où le regard puisse porter et veiller plus loin que la parole ne peut s'étendre, un endroit où vous puissiez venir me trouver seule lorsque la nuit sera fermée ?
— Poui'quoi faire? mon Dieu ! s'écria la marquise.
— Pour m'écouter, dit Spafia; voilà tout.
Fiavilla le regarda avec anxiété ; c^r le visage de Spafia était devenu pale et ému d'un^ pitié désespérée^ il sembla qu'elje voulût lire son secret dans ses ^eux; mais il les détourna d'elle. Elle lui saisit les mains, et lui dit avec un geste de terreur :
— Spafia, vous me faites peur! C'est encore un nouveau malheur, u'est-<ïe pas, un nouveau malheur? Voyons, soyez honome; pesez bien en votre âme si cette douleur est encore néeessaire ; prenez pitié de moi si vous pouvez. Voyons, fâutil que j'aille vous écouter?
L'Italien se tut : il paraissait anéanti, tremblait comme un enfant, les yeux baissés sous le regard de Fiavilla.
— Au nom de mon père, votre bienfaiteur, dit celle-ci épouvantée du trouble de Spafia; au nom de mon père, épargnez-moi, et dites sincèrement s'il faut que j'aille où vous m'appelez?
Le nom qu'avait invoqué la marquise fut puissant comme elle l'avait supposé. Le visage de Spafia resta sombre, mais devint résigné. Il se leva et répondit d'une voix triste et ferme :
— Fille de Pellico, vous devez venir où je vous appelle.
La marquise baissa la tête. Us choisirent un lieu de rendezvous et se séparèrent.
Le soir venu^ Spafla attendait au milieu du Ghamp-de-Mars; il regardait le ciel brumeux, mal éclairé çà et là de quelques pâles étoiles ji il écoutait le roulement lointain dés voitures^ les cris des cochers^ tout ce bruit continu qui^ près de notre grande cité, ne laisse pas une heure aux soupirs de la nature, à ses fraîches haleines^ à ses doux murmures. Il s'étonnait du fracas de cette civilisation que Forage devait pouvoir seul dominer, et il se rappelait sans doute Naples et son silence^ dû s'entend la vague^ où s'entend la brise et le chant des oiseaux : peut-être il comparait cette nuit de Paris, où il veillait et attendait, à celte nuit de Naples où il attendait et veillait de même : à Naples, pour le salut; à Paris, pour quoi? Une femme vient et s'approche : c'est Fiavilla; elle va le satoir. Quand elle fut près de Spafia, elle s'arrêta; et lui dertieura immobile saiis lui tendrQ la main, sans la plaindre d'avoir été forcée de venir ainsi, sans s'excuser : c'est que Spafia n'avait trouvé dans son âme que tout juste ce qu'il lui fallait de force pour prononcer les paroles qu'on lui Savait dites; c'est qu'il sentait qu'il ne devait pas laisser approcher cette femme de lui par aucun signe d'affection ou de pitié, sous peine de voir s'échapper de ce côté tout ce qu'il avait amassé de résolution. 11 ne salua iri ne toucha Fiavilla, et laissa entre eux deux une solennité terrible, comme une défense cohtre lui-même. Fiavilla aussi paraissait avoir quitté sa faiblesse et ses larmes ; XiUe avait, pour ainsi dire, revêtu tout ce qui lui restait de courage contre le malheur. Cet entretien àvkit l'aspect d'un combat : SpaSa, le plus faible dés deut, se hâta d'attaquer.
— Fiavilla, lui dit-il, as-tu souvenir de tous les serments que tu as prêtés ?
— Oui, répondit la marquise; j'ai juré en face du ISeiginenr d'être fidèle à mon époux; j'ai fait ce serment..: je l'ai tenu.
— Tiendras-tu l'autre aussi saintement que celui-là ? reprit SpafTa.
— Quel autre? s'écria Fiavilla; quel autre serment a{-]è donc à tenir?
. — Tu as donc oublié la grève de tapies? répliqua sourdement Spaffa.
— La grève de NaplesT.. répéta lentement la marquise^ qui écarta péiilblement de sa mémoire toutes les douleurs qui Pavaient comblée, pour y chercher et rappeler à elle ce souvenir qu'elle y avait enfoui comme une vaine parole^ comme un impossible eng^ement ; la grève de Naples? répéta-t-elle, tandis que ce qui s'y était passé se levait peu à peu devant elle.
— Ottf^ ajouta SpalGTa^ la grève de Naples, où tu as juré qi^e ta garderais fidèlement le secret des carbonari.
— Sans doute, répondit fièrement Fiavill^; et ce serment, je l'ai tenu comme l'autre.
— La prèvé de Naples I continua Spafia en élevant la voix comme un homme qui a peur d'être interrompu ; la grève de Naples ! où tu as juré dé livrer au tribunal des carbonari le trutre. <)ui vendrait leurs secrets.
-^ Et où j'ai juré, s'écria Fia villa en arrachant tout entier ce serment de Poublî qui i'enveloppait dans son âme, où fai juré de donner la mort à ce traître, fût-ce mop frère, fût-ce toôftpère...
— Fût-ce ton époux! ajouta Spaffia, lorsqu'il la vit s'arrêter épouvantée.
Fiavilla fit un pas vers Spaffa, la main en avant et convulsivement agitée, la bouche entr'ouverte, les lèvres tremblantes, l'œil égaré ; elle voulut saisir le bras du terrible messager; il ne sortit de sa poitrine qu'un son rauque et déchirant. Spaffa s'écria :
— Ce serment, le tiendras-tu t L'heure est venue.
A son tour Fiavilla recula; elle regarda autour d'elle avec désespoir, resta indécise un moment; tout à coup elle se mit à fuir comme une folle, en poussant des cris aigus.
— Au secoursl disait-elle, au secours!.. Spaffa s'élança aprèf elle, et l'atteignit en quelques pas ; il enveloppa Fiavilla dP
-son manteau, il étoufla ses cris; elle tomba à genoux. Ils de^ nieurèrent muets tous les deux. Spaffa tremblait comme une corde tendue qui vibre sur elle-même.
— • Fiavilla, dit-il, j'ai prêté aussi ce serment.
— Ah! s'écria la marquise en se relevant, tant mieux 1 Tu m'as emmenée ici pour m'assassiner?
— Toi et lui ! répliqua Spaffa ; toi et lui ! si tous êtes parjures tous deux.
— Mais lui ue Test pas, dit Fiavilla.
— Il Test! répondit Spaffa.
*- Oh! sans doute, je ne vous ai pas compris, reprit rapidement la marquise; la douleur me brise le cerveau, m'égare les idées. C'est vous, Spaffa, le fils adoptif de mon père; c'est tous, et vous n'êtes pas venu me proposer d'assassiner mon maril Pardonnez-moi ma terreur : je suis folle, voyez-vous... Tout m'épouvante; je ne vois que crime partout.
— Spaffa fut désarmé; il se tut un moment. A plusieurs fois il passa la main sur son front, à plusieurs lois il exhala de sa poitrine un long soupir, comme pour en chasser la pitié qui le brisait; enfin il prit les deux poignets de Fiavilla dans ses mains, et se plaça face à face avec elle; il lui dit en la regardant fixement, comme s'il eût voulu la clouer devant lui par ce regard :
-^ Écoute, femme, et laisse-moi parler jusqu'au bout sans, m'interrompre, sans vouloir m'échapper, sans me demander grâce; écoute, car ton premier geste ou ton premier cri sera ton arrêt de mort... Une nuit nous nous sommes assemblés dans une lande stérile; un homme est venu; cet iiomme nous a apporté une lettre de la comtesse qu'il avait soustraite pour quelques heures au ministre qui l'avait reçue. Cette lettre annonçait à ce ministre qu'enfin Faviani avait cédé; elle racontait sa faiblesse, elle racontait sa trahison, elle disait nos secrets livrés à l'orgie, les noms des plus marquants d'entre nous prononcés entre des baisers. Ne tremble pas, Fiavilla; écoute encore, la preuve étaiflà, la preuve irrécusable. Le jugement fut demandé par tous, il fut prononcé par tous : ce fut la mort. Probablement, à l'heure où je te parle, ceux qui n'ont pu s'échapper expient dans un cachot la confiance qu'ils ont eue en Faviani. Pour que cet événement n'enorgueillisse pas trop le pouvoir, pour qu'il ne jette pas le désespoir parmi nos frères, pour qu'il nous serve enfin à maintenir la paix jurée, et non pas à la perdre, il faut qu^en apprenant la trahison on ap-
prenne aussi le châtiment; il faut^ pour que ce châtiment arrive comme un terrible avertissement à tous, qu'il paraisse inévitable et inexplicable aussi. Pour cela donc, on a choisi la main qui est le plus près de la victime, on a choisi la mort qui est la plus facile à donner, et, dans cette mort, celle qui épouvante le plus par son effroyable intimité, le poison. Ce poison, le voici, on me Ta remis pour te le confier.... Écoute, écoute, femme, continua Spafia en serrant avec violence les bras de Fiavilla qui tressaillait et en l'enchaînant à sa place, écoute, tu es la première dévouée à cette œuvre de vengeance; après toi, moi ; après moi, un autre; après cet autre, dix, vingt, implacables et décidés. Mais n'oublie pas surtout : c'est que c'est trahison aussi, que de refuser l'accomplissement de ce sanglant devoir, et qug ton refus te tue sans sauver Faviani.
— Donne-moi donc ce poison, répondit Fiavilla.
Spaffa fut violemment surpris de cette soudaine résolution. A vrai dire, il était venu à ce rendez-vous pour y tenir le serment qu'il avait fait, mais sans prévison de l'issue qu'il pourrait avoir. Après avoir reçu les confidences de Fiavilla, il ne comptait même pas sur sa jajousie pour lui inspirer d'accepter la terrible mission qu'il lui apportait. Il était venu, laissant au hasard des circonstances à diriger sa conduite, peut-être mal assuré de ne pas trahir son serment, et courant volontiers le risque de deux crimes au lieu d'un. La réponse de Fiavilla le dégagea de toutes ses incertitudes, et cependant il resta un moment sans y donner foi.
— Le poison L répondit-il ; vous me demandez le poison?
— Je le demande, répéta Fiavilla, l'oeil éclairé d'une sombre espérance.
La scène semblait changée. On eùi dit que c'était Fiavilla qui était venue imposer la vengeance à Spaffa. Elle tendit sa main; sa main était assurée. Spaffa tremblait en lui remettant le poison. La marquise ajouta :
— Ce soir, à dix heures, il doit rentrer pour se préparer à aller rejoindre la comtesse à une fête de l'ambassade. Venez à minuit. A minuit, tout ce qu) est possible sera fait.
Us s'éloignèrent ensemble; ils rentrèrent ensemble dans,
t66 L'ESPIONNE.
Paris^ et Spaffa ne quitta la marquise qu'à quelques pas de sa maison. Mais durant cette longue route, pas un mot ne fut prononcé de part ni d'autre. 0 y a des moments dans la vie où toute la force de l'homme suffit à peine au silence. La moindre partie qu'il en dépenserait dans une discussion, dans une parole même, laisserait insuffisant ce qu'il a amassé pour Texécution de ses desseins. La marquise rentra chez elle. Jaflàrino était seul. Elle lui recommanda de guetter la venue de Faviani et de l'en ayertir. Après ce soin, elle s'enferma dans ia chambre. On eût dit qu'elle avait réglé d'avance toute la marche de son action; car elle apporta dans tout ce qu'elle fit une promptitude, un ordre qui depuis bien longtemps étaient bannis d'elle. Ainsi, elle s'habilla entièrement sans hésiter ni dans le choix de sa robe, ni dans l'endroit où elle devait se trouver. Ce n'était plus l'indécision d'une vie depuis longtemps désorganisée, c'était une nette et ferme résolution. On voyait qu'elle savait Juste ce qu'elle faisait. L'heure se passa dans cette occupation. Faviani rentra» Elle alla au-devant de lui» elle lui prit amicalement la maini et le conduisit dans sa chambre.
— Faviani, lui dit-elle, j'ai quelque chose à vous dire, c'est à peine l'affabre d'une demi-heure; écoutez-moi.
Le marquis, qui craignait encore quelque scène, ne la suivit qu'avec répugnance; mais le ton de Fiavilla n'autorisait pas un refus brutal de l'écouter; il se laissa entraîner. Dès qu'ils furent dans cette chambre, Fiavilla lui approcha un siège ; elle s'assit à côté de lui. C'étaient toutes les précautions d'un entretien réglé. Le marquis prévit des reproches ; il prit un air sombre, et s'apprêta à interrompre Fiavilla à la première parole importune. II lui fit signe de parler.
— Faviani, lui dit-elle, il m'est venu aujourd'hui des nouvelles de Naples ; elles exigent que je prenne une grande résolution, le veux vous consulter à ce sujet.
— Ah! je comprepds, dit vivement le marquis; quelques lettres de votre famille, qui vous demande une séparation. Eh ! mon Dieu, Madame, suivez ses conseils; vous n'avez pas besoin des miens. A ces mots, il se leva potur sorthr.
— Vous vous tronipez» reprit aussitôt ht marquise» et tous
L'ESPIONNE. set
abordez malgré moi un sujet que je m'ëtais interdit depuis bien longtemps. Ce que j'ai à vous demander, je le deman* derais à un étranger, à l'homme qui ne me tiendrait par aucun lien au monde, si je savais que j'eusse le droit de lui parler de ce qui n'est pas mon secret à moi seule.
Faviani se rassit. Il parut curieux de cet intérêt de la vie de Fiavilla, de cette résolution à prendre séparée de ses droits et de sa vie d'épouse. Elle continua :
— Aujourd'iiui, un messager m'a apporté la nouvelle de l'arrestation de messieurs... Elle dità Faviani les noms qu'elle avait entendus sur la grève de Naples ; Faviani se rapprocha d'elle.... Leur crime, continua-t-«Ue, vous le connaissez : il paraît qu'il y a eu trahison. Vous iavez, en ce cas, quelle est la justice des carbonari; elle a condamné le trdtre à mourir.
— Quel traître? s'écria Faviani ; quel^st ce traître?
-~ Je ne le connais pas, répondit Fiavilla avec une parfaite simplicité; mais il parait qu'il est en France.
— En France ! répéta Faviani en jetant autour de lui un regard effrayé, comme s'il eût craint d'entendre sorthr son nom de quelque coin obscur de cette chambre.
— Celui qui doit accomplir l'arrêt est désigné.
— C'est toi, peut-être? s'écria Faviani.
— Je ne le crois pas, reprit-elle froidement. Cq n'est pas à la faiblesse d'une femme qu'on voudra confier une si terrible exécution. Peut-être est-ce à vous, peut-être à qi^elque autre. Cependant on veut s'assurer encore de la fidélité de tous ceux qui ont déjà prêté le fatal serment, avant de révéler le nom de la victime et celui du bourreau. Ce nouvel engagement, on l'exige de tous; on me l'a demandé.
— Â vous? dit Faviani en regardant la marquise avec ter«* reur.
«-^ A moi I répétart-elle en le regardant avec assurance. .
— A vous seule? reprit-il encore.
•— A moi seule ! répondit la marquise.
Un silence assez long suivit cette réponse. Faviani, l'œil fixé devant lui, laissait arriver jusqu'à son visage les mille émo* tions dont il était déchiré. Sans être assuré de la vérité, il l'entrevoyait déjà. Il se rappelait les^ séductions de la comtesse; il
ses L'ESPIONNE.
se rappelait les imprudentes Gonfideoces qu'elle lui avait promis d'oublier, et devinait que sa légèreté les avait redites à quelque infâme délateur. Son amour n'avait pas encore supposé que la comtesse pût être coupable. Tout à coup, se laissant reprendre à cet aveuglement où il se plaisait à marcher depuis qu'il n'osait plus regarder la route qu'il avait choisie^ et ne pouvant donner aux nouvelles de Fiavilla qu'une conclusion qui l'accusait directement et tout seul, il s'écria en secouant la tête :
— Tout cela n'est qu'une fable inventée par quelques sots pour raviver un esprit mourant de conspiration, et il faut que vous ayez perdu la tête pour y donner la moindre créance ! Qu'est-ce que c'est que ce messager^ quelque intrigant qui n'a trouvé que ce moyen pour venir mendier en France, au nom de la patrie. Quelle est cette, victime et quel est ce bourreau, ce traître et ce séide? sans doute un homme paisible dont un spadassin espère tirer quelques écus. Où donc est ce tribunal, cet arrêt? Y aura-t-il un poignard en croix planté sur la poitrine du coupable, avec ces mots écrits sur la lame : Ceci est la justice des carbonari? Allons, ma chère Fiavilla, c'est une histoire des francs-juges qu'on aura habUlée en frac, et qu'on vous a fait croûre comme à un enfant!
Le marquis, après cette phrase dont il s'était étourdi luimême, s'apprêtait à sortir de la chambre, lorsque Fiavilla lui dit doucement :
— Si telle est votre opinion, dites^moi donc ce qu'il faut que je réponde à Spaffa, quand il viendra, ce soir, apprendre ce que j'ai décidé.
— Spaffa! c'est Spaffa qui est ici? dit le marquis en s'arrêtant tout aussitôt.
— C'est Spaffa qui est le messager, répondit Fiavilla en se plaçant entrç Faviani et la porte... Cest vous qui êtes la victime, dit-elle en élevant la voix, c'est moi qui suis le bourreauy ajouta-t-elle en s'avançant vers Faviani.
— Toi 1 dit le marquis en ricanant, mais pâle de terreur; toi! une faible femme que je briserais d'un geste! Et en parlant ainsi il s'approcha d'elle comme pour la persuader de sa puissance. Elle leva seulement la main, et lui répondit :
^ Faut-il beaucoup de force pour vereer du poison dans une coupe?
— Ah ! s'écria Faviani, l'œil hagard et comme frappé de la foudre, tu m'as empoisonné?
Fiavilla le regarda avec un mépris indicible^ et lui dit d'ua ton où le désespoir revint malgré elle :
— Avez-vous donc oublié que, depuis huit jours, il reste à peine un morceau de pain dans cette maison ? et que ce n'est plus moi qui m'assieds à votre table?
• Faviani tomba anéanti sur un fauteuil. Fiavilla pleurait à chaudes larmes. Cette fois, la terreur véritable et sans^ subterfuges était entrée au cœur du marquis ; le nom de Spalfa lui avait appris tout le sériçuxde éette menace. 11 se leva : il allait et venait dans la chambre comme un insensé, ne pouvant arrêter aucune pensée dans son esprit^ incapable d'un parti, quel qu'il fût; enfin il s'arrêta près de Fiavilla.
— Ainsi, lui dit-il, vous avez vu Spaffa?
Un signe lui répondit. Il continua :
— C'est lui qui vous a raconté cette histoire; c'est lui qui m'a accusé ; c'est lui qui vous a donné ce poison?
— C'est lui, dit la marquise en sanglotant.
— Et vous l'avez reçu ! reprit Faviani irrité ; vous l'avez reçu! et dans quel but, ô ciel! l'avez-vous reçu?
— Le voici, répondit Fiavilla en se tournant vers son mari et en levant sur lui des yeux où la prière la plus poignante brillait à travers ses larmes : je. l'ai reçu pour te sauver... Écoute, Toici les propres paroles de Spafla : Tu es la première victime dévouée à cette œuvre de vengeance ; après toi, moi ; après moi, un autre; après cet autre, mille. Tu comprends. Fayiani; tu connais Spafia: c'était la mort, la mort assurée. J'ai accepté pour te sauver. Maintenant, il faut que nous partions, que nous quittions Paris sur-le-champ ; car Spaffa viendra avant le jour. 11 (aut que nous quittions cette ville pour n'y jamais rentrer; que nous allions dans quelque sombre pays inconnu, sous des noms inventés, avec le travail pour toute ressource.
Elle se tut, car Faviani ne l'écoutait plus ; il s'était arrêté à l'endroit de la menace de Spaff'a , et déjà revenu de sa
première surprise, il méditait les moyens de lui échapper.
— Après toi, lui, dit-il en réfléchissant profondément; après lui, un autre. Oh! le sort de SpafiEa épouvantera celui-là.
A ces mots, il s'apprêta à sortir. Fiavilla se jeta au-devant de lui.
— Où vas-tu, Faviani? lui dit-elle.
— Que vous importe? répondit-il brutalement.
— Où vas-tu î répéta«t-elle avec une terrible résolution.
— Je vais assurer mon salut, répliqua le marquis. ^ Tout est prêt pour la fuite, s'écria Fia^illa. Fiaviani la repoussa avec dédain.
— La fuite ! répéta-t-il ; je ne veux pas quitter Paris.
— Où vas-tu donc alors? reprit Fiavilla. Tu vas dénoncei Spafia, misérable!
— Si je ne savais déjà que vous êtes folle, répondit ironiquement Faviani, ce mot m'en assurerait. Je vais, vous Favez dit, je vais dénoncer Spaifa, et livrer à la justice un assassin forcené, un misérable, véritablement misérable, celui-là.
— Quoil c'est-là tout ce que j'ai obtenu en me dévouant poiur toi, Faviani 1 car tu dois savoir qu'en refusant d'obéir, je me suis associée k ta trahison, et que la mort devient aussi ma récompense.
— Vaine, menace, répliqua Faviani; vaine menace dont l'arrestation nous délivrera tous deux.
— Quoil ^'écria Fiavilla, ce n'est pas assez d'avoir jeté tant de têtes aux bourreaux de Naples, veux-tu envoyer aussi la sienne au bourreau de Paris?
-^ Dois-je paisiblement attendre son poignard?
— Mais je te dis que tu peux fuir.
— Mais je t'ai répondu que je ne voulais pas fuir.
— Ah 1 s'écria la marquise, je te comprends enfin : il faut que tu demeures à Paris pour traîner ta vie déshonprée aux pieds de cette iiifâme courtisane qui a vendu pour de ïor le secret qu'elle t'a payé de ses sales baisers.
— Fiavilla, tais-toi! s'écria le marquis.
— Et pourquoi donc? répondit Fiavilla. Est-ce parce que
L'ESPIONNE. tri
tu peux me tuer lorsque je viens ée ta ean?er la Tîe? Tu n'es plus assez brave pour l'oier ; tu peux me dénoocer^ voilà tout. Eh Inen, val non pas chez un ma^strat^ non pas chez un homme chargé honorablement de la sûreté des citoyens; va chez un de ces bas et lâches agents de la police, salariés pour débaucher les consciences^ pour flétrir les existences qu'ils touchjent, pour rendre infâme le salut qu'ils procurent; va chez cet abject et sale espion; va chez ta maîtresse.
-^navilla 1 cria encore Faviani, tandis que tout son corps tremblait comme vibre une corde tendue.
— Oui, continua la marquise sans prendre garde à ce cii terrible, c'est elle dont tu croyais Tamouç si pur, dont tu sa» vourais si saintement la pudique tendresse, c'est elle qui, après t'avoir traîné dans la boue et mis à Ison niveau, c'est elle qui a livré la tête de tes amis : elle en a oublié un : tu vas compléter la liste; c'est juste, tu ne peux rester en ar^- Hère d'elle ; va, va donc; vous serez dignes l'un de l'autre C
— Âhl s'écria 'Faviani avec mépris. Dieu soit louél Je àéh vine maintenant toute cette comédie. As-tu bien longtemps, médité cette histoire? L'as-tu créée toute seule, ou bien Spaffa t'y a-t-il aidée? Âfa I sans doute» c'était une admirais adresse de me faire fuir sur-le-champ, à la minute, sans ravoir vue, en me laissant le désespoir de la soupçonner coupable ; mais, Fiavilla, tu n'étais pas assez ^rte pour ce rôle; ta haine t'a trahie; tes insuites furieuses m'ont dit la vérité. Adieu, pauvre femme, a«Ueu; là comtesse de Palla m'attend pour une fête.
Fiavilla anéantie tomba sans force et à deux genoux devant lui; mais il Fëcarta brutalement et sortit sans écouter ses (^mglots ni ses cris. Sur*le-cfaamp il se rendit chez la comtesse : elle était parée, belle, charmante. Il pwut devant elle pâle et défait; elle lui en demanda la cause : il lui raconta tout ce qui venait de se passer. La comtesse Técouta sans rien lui dire; elle réfléchit longtemps après qu'il ei^ cessé de parler ; enfin elle lui adressa la parole :
— Toutes ces menaces sont peut-être un jeu joué; mais des précautions ne sont pas inutiles cependant. Écrivez un mot au préfet de police, je vais' aussi écrire de mon côté. Mè
m'avez-Yous pas dit que Spaffa devait venir cette nuit ches vous? Eh bien, cela suffit; je me charge de tout.
Elle prit une plume et écrivit longuement; Faviani fit de même. Elle lui demanda sa lettre, et la lut sans lui communiquer la sienne. Elle sortit de sa chambre pour les rémettre elle-même à un domestique, et bientôt après tous deux étaient à la fête de l'ambassadeur.
Malgré la dégradation où Faviani était descendu pas à paâ, il avait été singulièrement ému des explications terribles de cette soirée; il fut triste parmi la joie universelle, et sentit de bonne heure le besoin d'échapper à tout le moAde. Il reprit le chemin de sa maison, il monta à son appartement^ il sonna, personne ne lui vint ouvrir; il sonna avec plus de Tiolence, rien ne répondit encore. L'idée que Fiavilla s'était enfuie lui vint à l'esprit ; il brisa la sonnette, il heurta. En frappant, il rencontra la clef; il se sentit soulagé comme d'un remords, car la façon dont il avait quitté sa femme luiiétait revenue en mémoire, et il avait éprouvé pour la première fois qu'il avait été sans pitié pour elle. Il entra, il traversa plusieurs pièces, et arriva jusqu'à la chambre de Fiavilla; il ouvrit : un spectacle afireux s'ofirit à lui. Sur son lit était étendue la marquise; à côté de son lit, une table; sur cette table, un verre vide, une fiole vide ; au pied du lit, Jafiarino en prière; au chevet, une bougie qui veillait seule : il poussa un cri, et s'élança vers le fond de la chambre.
-— Elle est mortef... cria-t-il.
— Morte I dit Jafiarino.
— Morte! répéta Faviani; morte!., morte!.. <*- Empoisonnée! dit sourdement Jafiarino.
Faviani demeura inunobile et terrifié en face de ce cadavre : ses dents seules claquaient, et de temps à autre un son rauque et convulsif sortait de sa poitrine; enfin il pleura. Ses larmes fondirent cette étreinte cruelle qui avait un moment anéanti ses idées et comprimé sa parole en lui-même; il pleurait, et put laisser échapper quelques mots :
— Spafla, dit-il, Spaffa est-il venu?..
— Oui, répondit Jafiarino; il m'a laissé cette lettre pour
Faviani la prit. Elle n'était pas de récriture du terrible cai*bonaro, et ne portait pas le nom de Fawiani ; elle était de récriture de là comtesse, et était adressée à Spafia. Il l'ouvrit sans s'en étonner ; il la lut à la clarté de la bougie qui brûlait au chevet du lit; le marquis la lut tout haut, comme pour se forcer à l'entendre et à en comprendre le sens. Voici ce qu'elle disait : ~
ce Maintenant, Spafia, c'est fini ; ma veogeance est achevée. « Te souviens-tu du jour où tu me quittas; du jour où, mé- « prisant l'amour furieux que tu m'avais inspiré, tu jetas « ton cœur à la fille de Pellico, qui ne s'aperçut pas même « de ton amour? Ce jouri je te jurai que je me vengerais de « toi et d'elle. Ni toi, ni elle, je n'ai pu vous atteindre, mais, « toi, tu vivais de son bonheur ; mais, elle, elle avait mis ce tt bonheur dans l'amour d'un autre : c'est cet autre que j'ai a cherché pour vous briser tous deux; c'est Faviani. Tu sais <& trop bien, Spaffa, qu'Octavie ne se fût pas vendue à la poa litique infâme d'un ministre, si cette politique n'eût été <K d'accord avec sa vengeance. Ainsi , tandis que je dégradais « jour à jour l'idole de l'Italie pour la politique de ses « maîtres, je dégradais pour ma vengeance l'idole de Fi^a villa. Chaque lâcheté, chaque infamie de Faviani allait tf frapper au cœur de sa misérable épouse ; chaque coup « qu'elle recevait retentissait au tien. La lutte a été longue; a aujourd'hui, elle est finie. Faviani a signé le dernier témoi- «( giiage de son abjection ', en te dénonçant lui-même... J'ac- « complis le dernier acte de ma vengeance en t'en avertissant « et en te sauvant .la vie. Quant à Faviani, je le rends à sa a Fiavilla. Maintenant, je ne lui envie plus rien; tu peux le « lui dire. »
Cette lettre était signée, Octavie; cette lettre sécha les larmes de Faviani dans ses yeux; elle dessécha sa gorge et sa langue; il ne pouvait plus parler quand il l'acheva. 11 demeura un inétant si entièrement anéanti, qu'il se totimait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, comme ferait un fou, regardant sans rien voir, les cheveux hérissés, les lèvres pendantes; il eût pu mourir ainsi; mais un objet le rappela à toute sa douleur, ce fut le cadavre de sa femme, sur laquelle
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an moment il arrêta ses regards. Aussitôt toute cette contraction qui le raidissait.des pieds à la tête et le tenait debout s'affaissa soudainement, et il tomba à genoux près du lit^ en criant :
— Morte!., morte!., morte!..
JaHarino le regardait avec pitié; il le laissa pleurer longtemps^ puis il le vit se relever animé d'une féroce expression.
— Jaffarino, s'écria-t-il, c'est SpaÇa qui Va tuée.
— Le poison n'était pas pour elle.
-— Sans doute, reprit Faviani; puisqu'il lui a dit qu'il était pour moi.
— Mais elle ne l'a pas laisse arriver jusqu'à vous^ dit Jaffarino.
— Oui, dit Faviani en se tordant, elle est morte ppur me sauver; elle est morte !
— Elle a manqué à son devoir.
^ Eh bien! puisqu'elle y a manqué^ dit Faviani avec rage, pourquoi Spaffa n'est-il pas ici, le lâche, qui lui avait dit : Après vous, moi...
— Il n'est pas ici, dit Jaffarinp, parce qu'il avait dit ^ussi: Après moi, un autre. Cet autre, c'est Jaffarino.
Et soudain \\ frappa Faviani au cmur d'un coup de poignard.
Depuis, «1 n'a plus entendu parler de SpaiTa ni de Jafia- •rino; mais^Octavie a^ant passé en Angleterre y futenlevéç quelque temps après par la police, et expédii^e à Botany-Bay, malgré ses réclamations près de l'ambassade de Naple^, qui l'abandonna à la justice anglaise et k la vengeance de ladj Lawton, qui lui devait aussi la mort de son malbeureu:!^ Q^s.
SGËNËS DE 1815
Je sortais à peine du lyeée^ et après une longue absence^ j'étais allé voir ma mère et le pays natal. Des liens d'amitSé et de parenté. unissaient ma famille à celle du général... qui venait d'être condamné à mort par contumace. Sa femme et ses enfants habitaient le château du S... à quelques lieues de Toulouse. Dès que j'eus embrassé ma mère^ et après quelques jours de repos je partis pour la demeure de madame G...
Je n'étais qu'un écolier, et pourtant Taecueil qu'on me fit révéla tout ce qu'il y avait de triste dans la position de madame G... Je n'étais recommandé que par mon nomi jeune homme inconnu ou presque oublié^ je fus reçU comme un vieil ami qu'on attendait. Un parent fidèle, à cette époque c'était du courage; pour les victimes^ c'était un bonheur, c'était une illusion retrouvée.
Madame G... habitait le château du S... avec ses trois enfants. Elle était d'une beauté remarquable. Son accent créole prétait à son langage une grâce parfaite. Son fils atné n'avait que douse ans, de façon qu'elle était absolument seule en butte à toutes les vexations qu'il plaisait aux autorités locales de lui faire subir. Quelques jours avant que j'arrivasse, le secrétaire de son mari lui avait apporté de ses nouvelles. Le générai espérait, sous un déguisement de marchand de bœufs, et sous le nom de Bertrand, s'embarquer prochainement à Rochefort : en attendant, il errait de village en village dans le département de la Gharente-Inférieure, menacé à chaque instant d'une arrestation qui l'eût conduit à la mort.
L'arrivée du secrétaii'e et la*mienne firent concevoir aUx
autoritëB de Toulpusç le soupçon que le général cherchai^ un asile dans sa famille... et madame C... fit tous ses efforts pour les maintenir dans cetfe pensée. Elle espérait moins de surveillance dans la Charente, si Ton en exerçait davantage dans la Haute-Garonne. Aussi, le bruit fut-il bien vite répandu que le général était dans le pays. Tantôt on Tavait-vu à Pamiers, tantôt à Mirepoix; une fois, à Saint-Qabelle, un vérdet lui avait tiré un coup de fusil à quinze pas et l'avait manqué ; on Tavait reconnu en colporteur ou en charretier ; d'autres disaient qu'il avait Tinsolence de se promener en grand uni-* forme et eu bas de soie.
J'étais au château depuis quelques jours, et nous remarquions un grand nombre d'hommes de mauv^ mine, s'avançant timidement dans la grande allée du parc, isolés et comme des gens que la curiosité seule fait entrer. Quelquefois ils se retiraient à la' première question qu'on leur faisait; le plus souvent ils discutaient le dioit qu'ils avaient de se promener chez un bonapartiste, et toujours ils s'éloignaient en proférant des menaces atroces.
Ramel venait d'être assassiné, et tout cela n'était pas fort ras8ur.ant. 11 ne fallait qu'une farandole un peu notnbreuse, une de ces ivresses qui naissent dans un groupe, s'étendent sur toute une ville, la ^uièveut et la font mugir, quelques cris de mort jetés et peu répétés, et le château était envahi, et le massacre n'était pas impossible. Qui ne sait les excès où peuvent arriver les masses mises en conflagration! Aussi les soirées étaient tristes, on se quittait tard, on se cherchait de bonne heure, on avait besoin de se voir pour ne pas s'alarmer les uns pour les autres; enfin le malheur, le danger avaient établi au château une intimité, une pensée oommune que le désert seul peut-être peut créer si rapidement.
Une nuit, à quatre heures du matin, un cri de: Vive le roi! et une décharge de mousqueterié éveillèrent le château en sursaut. Je me précipitai à la fenêtre de mon appartement, et je vis environ deux cents hommes assemblés devant la porte principale, et qui demandaient à.grands cris qu'eUe leur fût ouverte. La plupart portaient des vestes vertes et des pantalons verjts à larges bandes blanches, presque tous des cha-
peaux à trois cornes avec d'énormes cocardes vertes. Ils se mirent à chanter, avec une voix terrible, une chanson patoise fort en vogue : nAh! nous Vavons déplumé, V oiseau aux grandes aUes, » L'officier ' qui les commandait donna Tordre formel d'ouvrir les portes, et je descendis avec le secrétaire du général.
Madame G... était malade, et ne se leva point pour recevoir ces messieurs. Us en témoignèrent assez grossièrement leur déplaisir. Nous étions au milieu d'eux, lem* deipandant quel était le but de cette visite.
— Nous voulons arrêter le brigand, crièrent-ils en masse. Et puis des voix isolées ajoutèrent :
-^ Et nous le noierons, nous le fusillerons, nous le pendrons.
— Le brigand! le brigand! reprit toute cette troupe avec des gestes de menace.
— > Le générsd n'est pas ici, répondit le secrétaire.
^ Il y est, il y est; allumons le château, le chien sortira de sa cachette, et nous le tirerons comme un lapin.
L'officier annonça qu'il allait faire la visite exacte des bâtiments, et le calme se rétablit un peu. L'adresse que cet homme mit à cette opération me prouva combien il avait à cœur de réussir. C'était un jeune homme; il portait un uniforme vert assez semblable à ceux des douaniers, un chapeau tricorne avec la ganse noire et la cocarde vertef, une écharpe blanche, un sabre de cavalerie, et un fusil de chasse en bandoulière.
Il plaça une cinquantaine d'hommes autour du château, de façon qu'aucune issue ne pût échapper à la surveillance des sentinelles, puis il entra dans la Aiaison, suivi du reste de son monde. Il nous avait demandé à lui servir de guides; mais à peine entrés, nous vîmes qu'il connaissait les localités aussi bien que nous. 11 pénétra dans tous les appartements, l'un après l'autre, en bouleversant les meubles: frappant les murs et le sol avec le pommeau d'un pistolet. A chaque chambre, il laissait un. ou deux factionnaires pour qu'il fût impossible de s'échapper et de se cacher dans un appartement pendant qu'on en visitait d'autres. Les chambres, les
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salons, les cuisines, les celliers, les fruitiers, les caves et toutes )es dépendances furent gardés et examinés avec un soin éga|. Nous croyions la visite terminée» lorsque l'officier prenant une douzaine d'hommes qui lui restaient :
-^ Maintenant, dit-il, allons au md.
Ce furent ses propres paroles.
je compris quel était son dessein, et je lui fis obsepyer quelle inhumanité il y «^yait à lui de pénétrer ainsi dans Tap^ partement d'une fepime malade, lorsqu'il lui devait ^^ prouvé que le général était absent.
— Ife venez pas, me dit-ilf si cela vous déplaît; j'irai bien tout seul.
Sur un signe du secrétaire, je les suivis. Nous arrivâmes dans la chambre de madame G... Elle était couchée; l'ofâ» cier plaça ses soldats à 1^ porte et npus y pénétrâmes tous les trois. 11 s'arrêta devant elle, sans lui adresser la parole et sans fah*e les'recherches exactes auxquelles il s'était livré jusque-là; puis il se promena apiivement dans la chambre, comme un homme qui ne sait quel parti prendre, lorsqu'il aperçut un portrait en pied du général dans un coin de l'appartement 11 s'arrêta immobile devant le tableau, et là, à voix basse et avec une çorte de colère implacable, il adressa à cette image les plus cruelles injures. Peu à peu cette colère s'exalta jusqu'aux cris de rage les plus atroces; nulle contradiction n'excitait cette fureur, mais c'est le propre de nos caractères méridionaux de bouillonnqr en eux-mêmes jusqu'au plus haut degré d'exaspération. Enfin cette imagination ardente dominant complètement la raison de ce furieux, il menaça du geste cette peinture dont l'immobilité semblait être du mépris devant tant d'insultes , et dépassant alors toutes les bornes, il tira son sabre, et frappa au coeur cette image vaine; il frappa, non comme un fou qui déchire une toile, mais comme un homme qui tue un homme; et puis, en voyant sortir son sabre sec de cette blessure impuissante, il se prit h rire avec mépris et taillada le tableau avec dégoût, en se disant tout ba^ :
— Rien qu'une toile, imbécile !
— Monsieur, s'^ria ^ladame G..„ vous avez visité ma mai-
son^ vouleaE-vûus la piller!... Cette voix tira le verdet de sa longue piéoccupation, et il se retourna violemment.
— Vous regrettez donc bien ce tableau!... Est-ce que tu aimerais ce brigand? Oh! dit-il avec un ton railleur^ tu l'as bien cacbé^ n'est-ce pas? £h lâen! je le trouverai.
Il attachait alors sur madame G... des yeux qui brûlaient d'une expression fatale.
— Il n'a pas quitté si aisément une si belle femaie; il ^oit être }ci> bien près, là,peiit-étre^dit«U... fit, d'une main rapide comme l'éclair, il prend les couvertures^ et les ramenant violemment au pied du lit, il découvre entièrement madame'G...
Ge fut un mouvement spontané et terrible que celui qui suivit cette grossièse insulte : le sécrétai») du général saii^it un énorme flambeau^ et d'un coup désespéré étendit Tofûcier à ses pieds. Les soldats se prédpit«rent dans la chambre en couchant en joue ce jeune homme, que je couvris de mon corps ^ et madame G... s'élançant de son lit, demi-nue et pâle, tomba aux genoux des soldats en écartant leurs ûisils qu'ils avaient dirigés sur nous. Les femmes de chambre qui étaient dans une pièce voisine étaient accourues : et pendant quel« ques instants, ces soldats armés entourant cet homme sanglant et presque mort , ces femmes suppliantes et ce jeune homme menacé formèrent un tableau digne d'être saisi dans son expression dramatique.
Les soldats criaient aux femmes de s'éloigner, et me menaçaient de me tuer si je ne m'écartais du jeune secrétaire ; lorsque l'officier, revenu de l'étourdissement où l'avait jeté ce coup violent porté à la tête, leur ordonna de se retirer; ils obéirent en murmurant, et le verdet, tirant de sa poche un mouchoir blanc, allait aussi bander sa blessure, lorsque madame G..., par un sentiment d'humanité intelligente dont les femmes ont seules le secret, se mit à panser ce misérable de ses propres mains. Lorsqu'elle eut posé un premier appareil, il se leva, ordonna au secrétaire de le suivre, en lui disant :
— N'ayez pas peur; madame G... vient de vous sauver... mais laissez faire, et ne dites pas un mot.
Nous descendîmes alors tous deux dans la grande coui^ du château; nous trouvâmes tous les verdets assemblés qui de-
mandaient avec des cris de ftii-eur qu'on leur livrât au moins le secrétaire. ,
— Jugez-le donc! leur cria l'officier... Et soudain se forma une espèce de conseil de guen*e composé de cinq juges^ d'un avocat du roi et d'un défenseur pour le (Hrévenu. {^e secrétaire allait refuser cette assistance, lorsque Tofficier lui conseilla to^t bas de le laisser faire, et il dit un mot à l'oreille de celui qui devait plaider la causé du secrétaire.
Tout le monde se rangea autour de cette espèce de tribunal perché sur des tonneaux, et les plaidoiries commencèrent. Les accosations de bonapartisme et de jacobinisme ne manquèrent ni d'un côté, ni de l'autre, et je commençais à penser que cette comédie n'était qu'un prétexte pour rendre plus odieuse la mort "de ce jeune homme, lorsque son avocat proposa de ne pas l'exécuter sur-le^hamp, pour en faire trophée, et l'emmener en triomphe à Foix. Je compris l'intention de l'officier. Véritablement, il fut convenu par acclamation qu'il serait conduit dans cette ville pour y montrer le bon exemple. En conséquence, on l'attacha à la queue d'un cheval, les mains liées derrière le dos, et je suivis la bande terrible sur l'invitation du chef des verdets. Avant de partir, il ât. les excuses d'un homme poli à madame G..., et lui assura qu'elle n'aurait plus de pareilles visites à redouter.
Nous partîmes, et je remarquai qu'au lieu d'exiger du silence et de Tor^e de sa troupe, l'ofQcier l'excitait à boire et à chanter tout le long de la route. Nous avions ^euf lieues à faire, et je vis bientôt quel était le but de ce désordre : presque tous les verdets nous abandonnèrent les uns après les autres, fatigués par leurs danses et leurs chants frénétiques, on bien ivres ou eudormis^ dans les cabarets. Cependant, ils recommandaient bien à leiurs camarades, en nous quittant» de fusiller le prisonnier, et de leur rapporter ou des cheveux ou un lambeau de vêtement attestant qu'ils étaient de l'expédition.
A deux lieues de Foix, je montai à cheval d'après l'ordre de l'officier, et je courus avertir les autorités de la ville. D'après mon récit, on envoya quelques gendarmes au-devant du prisonnier, en affectant les dispositions les plus atroces à son égai'd. Les verdets y furent trompés, et livrèrent leur proie
sans défiance. On enferma ce jeune homme dans la tour qui sert de prison ; et les retards qu'on apporta à son exécution fatiguant le peu de verdets qui étaient restés à Foix, ils reprirent le chemin de Toulouse, jurant qu'on les avait trompés^ et qu'ils reviendraient brûler la ville.
^ La terreur qu'inspiraient leurs menaces était si grande^ que ce ne fut que trois mois après qu'on osa mettre le secrétaire du général en liberté.