LE R^VK UE VUL^BOIS. IM
cè3 qu'il voyait grs^ndir à chaque iastaot, n'avait aucqne envie de se fâcher; allons, il faut oublier ce0 chases*là ; je tancerai Yillebois sur sou défaut, et tout sera dit : il eom-r prendra^ parfaitement que je fais semblât d'ignorer sa coHaduite eavers vous, et il n'y reviendra plus,
—il y reviendra, se dit rimpéralrice en elle-Bitoe, maître Pierre; foi de femme, je vous eu fais 1$ arment l
Puis elle ajouta tout baut :
— Vous savez ce dont npu$ sgmmea convenus, cala me^regarde. Notre ruse a réussi, car Yillebois croit avoir rêvé.
^ C'est irés-bien, c'est très-bien. Ceci est une b^ure^u^ journée pour mpi, répliqua Tempereur d'un air distrait.
Toul; cela était dit pendant que l'empereur, armé d'une lunette, suivait le mouvement de sa Aotte.
Ën&n le soir vint; et tandis ^que le dehors du palais rentrait dans le silence, l'intérieur en devint siagulièremeut agité.
Avaut d'expliquer comment, et pour en finir avec la partie navale de cette histoire, il faut dire qu'après ce malentendu, les ofiiciers furent rendus, les vaisseaux furent ^rr dés provisoirement ; et la guerre était recommencée avec Charles XII, avant qu'on eût pu décider qui avait eu les premiers torts, des Russes ou des Suédois.
Gela s'arrangea comme cela sjarrange toujours entre «oaverains; on se battit, et le plus fort £ut le plus adrx)it, le plus juste, le plus grand, etc.^ etc., etc.
Cependant Uinski $'^tait audacieusement présenté au palais, et avait facilement bâti un conte, par lequM il avait prouvé à l'empereur qu'après avoir recounu l'impossibilité d'embaucher les matelots suédois, il avait («référé teoter le coup de mahi sur-le-champ. Le succès de l'affaire fit de Minski un homme d'une habileté, d'un coup d'o^ et d'und détermination rei^arquables; et l'empereur hii témoigpa sa satisfaction en termes pleins de chaleur.
to4 tN ÉTÉ A MEUDÔN.
Yaninka était oubliée au milieu de celte ivresse politique, et on attendait Villebois, le véritable héros de la journée. Mais Villebois rétablissait le bon ordre dans le port avant de descendre à terre; car dès qu'il était en mer, ce n'était plus le Villebois que nous avons vu jusqu'ici : il semble qu'un autre espritl'animàt. Au mouvementde l'Océan, au bruit du canon, on eût dit que les portes de son génie s'ouvraient, et que comme un foyer lumineux caché au fond d'un sanctuaire, ce génie l'inondât de ses rayons et réchauffât de son feu. Mais une fois l'heure du combat passée, la porte se refermait, la clarté s'éteignait, et Villebois redevenait rhorame gauche, embarrassé et honteux, qui cherchait dans le vin un stimulant à la paresse de son esprit. Bientôt Villeboi>î, précédé de ses ofticiers, parut au milieu des nombreux courtisans qui se pressaient autour de l'empereur; il était tout noir de poudre, tout déchiré, ri avait innocemment gardé les beautés du combat.
Pierre, en le voyant paraître ainsi, ne pensa plus aux scènes de la nuit ni aux outrages faits à l'impératrice, il courut à Villebois, l'embrassa et lui dit :
— Vous êtes le soutien de ma couronne, et je vous en rends un public témoignage. Madame, reprit-il en s'adressant à Catherine, offrez votre main à baiser à M. de Villebois, il est notre grand-amiral.
— Sire, reprit Catherine, pour qui c'était une joie de faire toujours marcher ses réponses sur la crête d'une équivoque, au risque de trébucher, sire, ce que vous venez de faire pour M. de Villebois est une bien digne récompense de ce qu'il a fait pour vous, et assurément, si votre couronne tient à votre tête, il n'a pas peu contribué à l'y assurer. .
Le malheur de Catherine, c'était de n'avoir qu'elle-même pour confidente des plaisanteries qu'elle adressait à son mari, et à tout risque elle serra la main de Villebois pour voir s'il compr<nidrail. Mais un seul mol retentissait à l'oreille de
Villebois, celui de grand-amiral, et sa joie eût été complète si l'empereur n'eût presque aussitôt annoncé à Minski qu'il était nommé grand- trésorier. Gbacun de ces deux hommes se dit à part :
Minski : — .Ce n'était pas la peine de le griser pour qu'il fût fait grand-amiral.
Viilebois : — Ce n'était pas la peine de lui avoir gagné son argent jwur qu'il devint grand-trésorier.
Cependant ils en^vaient déjà pris leur parti, lorsque l'apparition soudaine de la comtesse- Vâninka détruisit toute cette harmonie ; elle s'avança la tête haute^ en véritable princesse russe, fort peu troublée, pudiquement parlant, du malheur qui lui étâft arrivé, mais très en peine de la qualité du coupable et du supplice qu'on pouvait lui infliger :
Quand elle entra dans le salon, tous les personnages de cette histoire, à l'exception de Viilebois, furent saisis d'uQ trouble cruel : l'impératrice se rappela quelle flère réponse elle avait reçue de la comtesse, Minski frémit et se cacha parmi les courtisans, l'empereur se rappela les coups de poings reçus : Viilebois seul, occupé à regarder Catherine, commençait à reprendre le monologue muet que le combat L'avait forcé à suspendre, et il se disait :
a 11 me semble pourtant bien que j'ai eu le bonheur... »
Mais il n'allait pas plus loin, car l'accueil de Catherine le rejetait dans le doute, et il reprenait alors :
« J'ai rêvé. »
Pendant ce temps, Vaninka avait mis un genou en terre devant l'empereur, et invoquant une de ces vieilles habitudes barbares qui, à cette époque, laissaient encore à la Russie une individualité propre, une allure indépendante de celle que le despotisme lui a taillée depuis, elle lui avait dit qu'elle venait à lui comme maître souverain de l'empire et chef de toute justice, pour lui demander, en cette qualité, justice directe à lui et point à ses juges, et pour obtenir en
$M UN ÉTâ A MeU»91S.
outre que oetl9 justioe lui fût «ccorâée «ur eou uoit|«M^ témoignage, comme il le deyait à ub^ fiHa de son rang.
— Je suis p£éi à vous entendrej répondit Pierre ; et d'un geste il fil éloigner tout le monde.
Pendant ce temps Yaninka, le rouge au visage itiais le front haut, s'était relevée et attendait^qiie le monde fût re* Uré.
Cependant Catherine était demeurée, et la comtess» Vaninka attendait toujours d'un air décidée ^ais rimpôratrioe, déjà irritée de sa présence, et pour qui tout ce qiû rappelait un privilège de noblesse était msupportable, la mesura à son tour de 8oa regard hautain, et lui dit eévèremeat :
— Parlée, madame.
— J'ai demandé juâtice à Temi^reur, madame^ reprit la comtesse, et poiat à l'impératrice.
— Mais rimpératrice veut savoir ce qu'elle tous doit 1 s'écria Catherine avec une violence qui ae faisait qu'accroilre l'air embarrassé de Pierre.
— Ne pouvez- vous parler devant l'impératrice? dit Pierre.
— Je parlerais devant Dieu^ sire, car je suis innocente, dit la comtesse Yaninka emportée par sa morgue^ et c'est pour cela que je ne puis rien dire que devant son représentant sur la terre, devant le czar.
— Elle a raison^ dit Pierre, c'est un droit de notre autorité d'entendre seuls la dénonciation des crimes que nous sommes appelés à juger seuls.
Catherine fut donc obligée de se retirer la rage dans le cœur. Mais elle se résolut à savoir la confidence que Yaninka avait à faire à son mari. L'iasoletice de la femme et l'air penaud de Piene en disaient plus qu'il ne fallait à une femme comme Catherine.
Quand on veut entendre, il y a un moyen qu'on m tourné en ridicule dans nos poétiques entortillées, parce qu'il est admirablement simple ; moyen qui semble excellent : ce
LE RÉVB DE IFILLBBêlSl. ÈVt
moyes , c'est d'écouter. Catherine donc éeouta. Gomment écouta- t-elle? ftit-ce derrière une porte ou derrière une yîl7eou une portière? fut-ce dans un salon eu dans un couloir? rhi8toii'e ne le dit pas; mais l'histoire dit qu'elle écouta et que, par conséquent, elle apprit qae Vaninka i^tait la maîtresse de son mari, et apprit encore Taccideût qui était arrivé.
Catherine était cruelle; dès qu'elle sut que Vaninka était la maîtresse de l'empereur, Vaninka fut une femme perdue ou plutôt sacrilîée^ et contre laquelle Qatherioe médita dès ce moment quelque atroce vengeance. Cette vengeance s'offrit d-elle-onéme, lorsque la comtesse raconta comment elle avait cru que c^était Pierre qui entrait dans sa chambre, comment elle avait accueilli le trompeur, comment... comment...
Au sept ou huitième comment la résolution de Catherine était prise.
Véritable type des femmes qui dominent les hommes par les hardiesses quVîlle se permettent à côté du plus absolu dévoùment; impératrice prudente et habile à deviner toutes les intrigues qui s'agitaient autour d'elle, mais flemme toujours prête à jouer son trône et sa vie sur un mot , quand son orgueil, sa vanité ou son despotisme conjugal étaient en jeu; Catherine se prit à rire tout à coup avec ces éclats forcés et retentissants qui dénotent une mauvaise imitation de la galté. Elle entra hitrépidement dans le salon oh était l'empereur; ef, de la voix, du rire et du geste, appelant tous les courtisans dispersés dans les autres salons, elle leur dit, parmi ses rires inextinguibles et qui avaient quelque chose d'insensé :
— Vous ne savez pas (et elle riait), vous ne savea pas le crime affreux pour lequel madame a demandé la justice de l'empereur (et elle riait à gorge déployée) : il paraît que madame attendait un amant ( l'empereur p&Ut , la priii-
cesse deTlBt froide, Catherine rit avec fureur et continua ) ; mais un plus adroit que Tamaat s'est glissé dans la chambre de madame et s'est assuré pourquoi elle attendait quelqu'un, il s'en est parfaitement assuré (et elle riait et on riait avec elle), quoiqu'elle y ait mis toute Ta résistance possible, à ce qu'elle dit.
A ce moment Minski se dit tout bas :
— Elle a menti, par Dieu ! elle s'y est prêtée de bonne grâce.
Et Villebois s'écria tout haut :
— Elle a dit vrai !
Tout le monde demeura pétrifié à cette interruption, Timpératrice plus que personne, Minski plus que l'impératrice.
— • Oui, continua Villebois, je suis le coupable, et ce n'a été que par la violence la plus brutale que j'ai vaincu la vertu de cette noble dame ; aussi suis-je prêt à lui en donner la satisfaction la plus éclatante.
Il est peut-être facile de concevoir par quel travail d'imagination Villebois, qui était à peu près sur d'avoir été trèscriminel envers une femme qu'il avait cru être l'impératrice, se trouvant forcé de reconnaître qu'il n'en était rien par l'accueil qu'il en avait reçu , avait naturellement transporté son crime sur une personne qui déclarait en avoir subi un semblable dans la même nuit, dans le même lieu et avec des circonstances pareilles. L'ivresse seule, piensa-t-il, l'avait bien empêché de se rappeler l'exacte vérité. En outre, il aimait Vaninka et venait d'être nommé grtnd-amiral, c'était un coup de maître pour posséder la comtesse, et il tenta l'aventure. Minski se dit tout bas :
— Est-ce que ce Villebois est fou ?
L'impératrice devina facilement ce qui s'était passé dans le cerveau de Villebois. Mais l'empereur, qui se rappelait parfaitement le trouble de l'impératrice dans la nuit précédente, l'outrage qu'elle disait avoir reçu, la manière dont
LE RÊVE DE yILLEBOIS.^ 309
elle avait demandé la vie de Villebois, devina aussi à peu près, et, dans un transport de rage indicible, il s'écria :
— Quoi! toutes deux !
L'impératrice seule comprit et trembla à son tour. Pierre, furieux de Faudace de l'impératrice et de l'insulte faite à Vaninka, de ce qu'il comprenait et de ce qu'il ne comprenait pas, Pierre était pâle, sa figure s'agitait d'une contraction qui lui était habituelle quand la colère le dominait. Catherine lit signe à tout le monde de s'éloigner, donna Tordre de faire arrêter Villebois, et chargea Minski de conduire la comtesse Yaniaka dans un salon voisin. La rage de Pierre était sans doute à son comble^ mais cependant il conservait encore assez de raison pour ne pas vouloir de témoins à l'étrange explication qui allait avoir lieu. Il laissa donc exécuter les ordres de l'impératrice, puis, dès qu'il fut seul avec elle, il s'écria :
— Ah ! madame, vous ne trouvez plus maintenant que cela vaille la peine d'être raconté devant tout le monde?
Mais Catherine avait repris en un instant toute sa présence d'esprit, et elle répondit paisiblement :
— Quoi donc, sire, les visions de ce fou de Villebois? non assurément, car il ne faut pas vous mettre dans la nécessité de punir un homme si indispensable à la grandeur de votre empire.
— Comment ! madame, c'est vous qui me^ tenez ce langage, après ce que ce Villebois a osé !
— Après ce qu'il a osé contre votre maltresse, répliqua Catherine.
Non ! reprit Pierre avec rage, ce n'est pas lui, maintenant que j'y réfléchis, ce ne peut être lui qui m'a renversé au moment où j'allais entrer chez la comtesse, et qui s'est introduit chez elle au Aoment où je vous ai rencontrée le portant dans vos bras ; ce ne peut être lui.
— Sans doute, ajouta Catherine, c'était un autre, et la
âia Ulf ÉTÉ A MEUDOI^.
résistance dont se vanle !a comtesse n'a pas été bien Tîoîente sans doute, car durant une demi-beure que nous sommes restés dans Tantichambre qui communique à son appartement, nous n'en avons rien entendu.
— Mais, madame, dit Pierre amèrement, qtd donc a résisté à Villebois, et qui donc a-t-il vaincu malgré cette fière résistance?
— Sire, répondît Catherine efiTrontément, une injure ignorée de celui qui Ta faite est comme si elle n'avait pas été, si celui qui Ta reçue veut l'oublier de môme. Ecoutez-moi, sire, c*est l'impératrice qui parle à Tempereur, et non la femme au mari; que gagnerez-vous à ce que le monde sache la vérité? la léte de Villebois : elle vous est plus utile sur ses épaules qu'au bout d'une perche. Y gagnerez-vous le respect? le respect ne s'est pas enfui, car on ignore qu'il y ait eu offense. Je ne vous parle pas de moi, car 11 faut que Villebois soit innocent pour que je reste pure. S'il p4rit, vous me faites monter en prostituée sur l'échafeud de Villebois : cette nuit, c'était bien différent : un coup de poignard eût tout fini. A celte heure, tous les esprits sont excités à pénétrer le mystère de cette affaire; ils y arriveront. L'impératrice outragée et salie, l'empereur ridicule et bafoué, voilà où nous mènera l'éclat.
— Tu as raison, Catherine, dit Pierre en grondant, car je ne le croîs pag^ coupable.
— Et Villebois ne INîst pas autant que v^ous pensez, dit Catherine, qui un fond ne voulait rien avouer de positif : un homme ivre est capable de si peu de chose 1
— Mais quel est l'infâme , reprît l'empereur, l'infâme qui s'est introduit chez Vaninka?
— Ce sera votre punition de l'ignorer, sire; lu puniUon de Villebois sera d'épouser la comtesse Vaninka qu'il croit n'avoir appartenu qu'à lui, et la punition t!e la princesse sera d'épouser un homme qui ne sera ni l'empereur ^u'^He vou-
LE rAvB BB TILLBBOIS. 811
lait me rayir, ni oehn qui a pris sa place et qu^le a à bien aocueilU.
— Mais quel est ee misérable? repr^ait sans ceçse Pierre, qui, bien assuré, malgvô les te? mes à moitié négatifs de Pimpératrioe , que Villebois l'arait remplacé jaè^ de sa femme, tenait à savoir qui Tavait remplacé près de la maitresse. Mais quel est ce misérable?...
— Sire, dit Catherine, tout le mondq est dupe en cette allBiife,
-T- Vraiment oui, reprit l'empereur,* mais il me semble que je le suis plus que personne , et de deux c6té8, et duis une nuit.
-^ En vérité, reprit Catherin^ impatiente, je ne comprends pas comment vous vous occupez si longtemps de si peu de cbose. Par pitié pour votre maitreaee feites-les appeler; elle peut croira que JQ veux pousser ma vengeance plus loin.
* — Et par pitié aussi pour Villebois, dit Pierre.
*r* Oh ! sire, fît Catherine, pouves^vous penser?
— Oh ! reprit Pierre, les femmes ! les fen^mes l qui peut les deviner ?
•*-f Bn ce cas, siPf , je ne le céderais pas à ma rivale.
— Pardieu 1 je lui cède bien ma maîtresse après qu^l m'a pris ma femme !
— Savez- vous, sire , qu'il y a peu de situations plus plaisantes que la nôtre?
— Oui , oui , fit Pierre en riant du bout dps 4ents, c*e»t très-plaisant ; mais fmi^sons-en , vous savez que je ne suis paa très-rieur.
On appela la comtesse, qui entra accompagnée de Minski, et Villebois parut un moment après. L'impémtnce se chargea de la scène, et s'adressaut à Vaninka, elle lui dit r
-r-Que demandoz-vous, madame, comme justice du crime commis envers vous ?
313 UN ÉTÉ A MBUDON.
^ Je demande, répondit la comtesse, d'un ton aigre-doux, que le coupable soit obligé de m'épouser en réparation de son insulte, et qu'il soit ensuite mis à mort.
— C'est trop de deux châtiments pour un crime qui n'est pas bien prouvé, reprit l'impératrice; il faut cftoisir.
— Etil faut épouser Villebois! dit Pierre avec violence. Comtesse Yaninka , je vous traite mieux que vous ne méritez ea vous accordant une pareille réparation, vous le savez mieux que moi ; tenez- vous donc pour heureuse du mari que je vous donne, et du pardon que j'accorde au misérable qui s'est introduit chez vous.
— Quoi ! sire, vous lui pardonnez? s'écria Min^.
— Sans doute, et ta haine pour Villebois te rend ce pardon odieux, n'est-ce pas ?
— Quoi ! reprit Minski, sans répondre à l'empereur, vous lui pardonnez, et vous en donneriez pour gage votre parole impériale ?
— Oui, je la donne.
— Eh bien ! s'écria Minski en tombant à genoux, pardonnez au vrai coupable !
L'impératrice, à cette déclaration, tomba à la renverse sur un siège, en riant à faire retentir le palais. L'empereur demeura pétrifié ; Villebois demeura stupide, et la comtesse denieura les yeux baissés.
— Quoi ! c'était toi ? s'écria l'empereur.
— Oui, sire, dit la comtesse, Minski m'a rappelé des circonstances qui prouvent
— Mais moi! s'écria Villebois, moi, il me semble...
— Vous ! lui dit Kerre, en le regardant de ses yeux ardents et comme pour lui c loueuses paroles dans le cerveau,
vous, vous AVEZ RÊVÉ. ^
— C'est possible, reprit Villebois effrayé, c'est possible. L'air du malheureux arracha un sourire à l'empereur. Puis
il se tourna, et dit à Minski :
— Demain vous partirez pour le gouvernement de Novogorod avec votre femme.
— Oui> sire.
— Vous, Villebois, demain vous serez à bord de la flotte.
— Oui, sire.
Et aussitôt l'empereur sortit.
Minski s'éloigna avec la princesse Vaninka, et Villebois demeura seul avec Timpératrice, qui, passant devant lui, lui toucha le front du doigt, et lui dit avec un sourire agaçant :
— Pauvre fou! vous avez rêvé.
Villebois était Français, Gascon, et avait été de la cour du grand roi. il sourit à son tour à l'impératrice avec un regard malicieux, et répondit :
— Si j'ai rêvé, tant mieux.
— Eh ! pourquoi? dit-elle.
— C'est que j'aime mieux mon illusion, que la réalité qu'on m'offrait.
Catherine rougit et se sentit émue au cœur de la naïveté flatteuse de la déclaration.
Il y eut un moment d'incertitude où elle balança entre une réponse à double entente qui eût dit le mot de l'énigme, et une sévère leçon à l'imprudent.
Villebois lui parut charmant d'esprit après avoir été sublime soldat. En outre, c'était un amant tout fait, et nour une impératrice c'était un grand point. Il n'y avait qu'un mot à dire, et cette inlelhgence si difficile à établir entre un sujet et une relue, se trouvait avoir franchi tous les obstaQles. Catherine pesa tout cela pendant les deux secondes qu'elle mit à regarder Villebois. Mais une considération puis* > santé la fit taire.
On peut croire que ce fût devoir conjugal, mais l'histoire nous garantit que jamais pareille chose n arrêta Catherine; on peut supposer que ce fût esprit de justice qui ne voulut pas que Pierre gagnât un rival à cette aflRaire, après y avoir
tl4 t5N ÉTÉ A MBCDON.
pefâu une maitresse ; mais autant eût raiu Vittebois que celui qui vint à sa place.
On peut s'imaginer que le vice bachique de Viîlebois épouvanta rimpératiicc ; mais elle y était fort accoutumée de la part de son mari et de beaucoup d'autres; rien de tout cela ne l'arrêta. Ce qui empêcha Catherine de répondre à Villebois un mot assez adroit pour lui faire entendre qu^it était oompris, ce qui Tempécha de prendre un amant qui lui plaisait au fond, ce fut une véritable idée de femme, une de ces idées qui dénotent chez elles ^e besoin incessant d'aiguillonner leur imagination : elle se dit en regardant Viîlebois : ^
% Bah ! ce ne serait plus si drèle. »
Et voici simplement pourquoi Viîlebois ne fut pas une seconde fois l'he'ureux soutien de la couronne impériale; elle ajouta tout haut et sévèrement :
•*- Il n*y a que les sots qui croient aux rôves.
Quant à Viîlebois, il gagna à cette décision une protection lie Catherine, plus constante que ne Teèt été son amour. Toutes les fois que son emploi de grand-amiral lui permettait d'ôtfe à la cour, il y était reçu avec faveur marquée. C'était akxrs pour l'impératrioe uu piquant plaisir que de le ramener au souvenir de cette nuit d'ivresse, el de jouir de son air embarrassa.
— rai rêvé ! j-^ai rêvé ! disait Viîlebois.
Enfin, dans un souper auquel Terapereur assistait avecGatherine, Viîlebois, qui était assis auprès d'elle, fut tellemeot poursuivi de quolibets sur ce fameux rêve, et eela par Pierre lui-même à qui le vin avait ôté toute raison, que Tamif ql se leva et répondit avec assurance :
— Eh bien ! je vais vous raconter mon rêve.
•^ On vous en dispense 1 dit vivement Catherine. •^ Balil dis loujoups, répoodit Pierre en buvant; voyons, (9a^e*tu rêvé 7 -^ yio{r% Majesté fte s'en Mohera pas ^
— Non, certes...
— Eh bien ! sire, j'ai rêvé...
— Villeboisl reprit tout bas Timpératrice, taisez-vous.
— J'ai rêvé...
— Vous me perdez.
Villebois se rassit, et répondit tout simplement :
— Eh bien ! sire, je n'ai rieik Wtéi
Le genou de Timpératrice le remercia; mais il n'était plus temps, il y avait dix ans de passés.