PARIS
mCHEL LËYt FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
BDE VIVnmiE, 2 BIS
LA TRAPPISTINE
Ce serait une grave question à résoudre, que de rechercher et de décider si Timagination des poêles est allée au delà des actes de Thumanité^ ou si l'humanité^ dans ses crimes comme dans ses bizarreries, n'a pas laissé bien loin derrière elle les inventions les plus hardies. Pour ma part, je pense que/ quand on est jeune^ on se figure aisément qu'on dépasse dans ses rêves les bornes du vrai. La douleur ou les joies, les vertus ou les vices qu'on peint, le drame, quel qu'il soit, que Ton arrange, paraît toujours une création d'un accomplissement impossible. Quand on a un peu vieilli, et que la vie s'est montrée à nous sous la plupart de ses aspects, alors il me semble qu'on doit reconnaître que les plus sombres tragédies de la littérature et ses bouffonneries les plus comiques sont bien loin de la réalité. Il y a des crimes qu'on n'ose raconter; il se trouve des ridicules qu'on ne dit pas, tant ils sont inouïs.
Ces réflexions, que je faisais hier, me sont venues après que j'eus achevé la lecture de l'histoire que je publie aujourd'hui. Ce n'est pas qu'elle soit aussi bizarre et aussi étrange que la plupart de celles que l'on met dans les livres à la mode; mais elle m'a paru si empreinte de vérité, elle a tant de ressemblance, dans beaucoup de ses détails, avec ce qui se passe tous les jours dans le secret des familles, que j'en ai été profondément saisi. D'ailleurs, la manière dont ce récit est tombé dans mes mains en peut, je suppose, garantir l'authenticité. Mes lecteurs en seront juges.
Ô LA TRAPPISTINB.
En 4823, j'occupais^ en province^ la plus modeste d^ places qui relèvent du ministère des finances : j'étais surnuméraire des contributions directes, c'est-Mire que je travaillais beaucoup et ne gagnais rien. îe résidais dans la ville de.., cité fort industrieuse et fort riche, que la restauration avait, en peu d'années, repeuplée de couvents. Ainsi nous avions, outre un grand collège de jésuites irlandais, une maison de filles repenties, deux établissements de Picpus, hommes et femmes, une Trappe masculine fort nombreuse et déjà célèbre, et un couvent de trappistines, retraite inaccessible même à la surveillance des gens du roi. On en racontait d'horribles choses : il s'agissait de pénitences atroces, d'emprisonnements au milieu *d'effVayants emblèmes, Op parlait aussi de jeunes imprudentes qui, malgré la loi, ne pouvaient s'arracher à leur esclavage. Le procureur du roi avait voulu informer sur cette clameur de haro qui s'adressait au couvent; mais les portes lui en avaient été formellement refusées; et, lorsqu'il avait voulu procéder avec rigueur, up avis du procureur général d'A..., magistrat assez i-approché des hautes puissances pour en connaître l'esprit, l'avait informé de la maladresse de spn zèle. C'était donc un objet de vive curiosité que ce couvent, et le désir d'en savoir quelques secrets, ne fût-ce que d'en connaître l'ordre intérieur, préoccupait beaucoup de personnes. Pour ma part, je n'y pensais point.
A cette époque, il plut au ministre des finances d'ordonner une nouvelle répartition de l'impôt des portes et fenêtres. La loi qu'il obtint alors de ses députés, comme celle qu'on a votée et dévotée depuis à propos de la contribution mobilière, serait une dure satire de la centralisation, et pourrait fournir un exposé fâcheux de son ignorance et de sa suffisante sottise, s'il était permis à un homme de lettres d'avoir un autre avis, en fait d'administration, que celui des ministres et des sous-préfets. Mais ce n'est point de lois ou de sciences administratives qu'il s'agit ; laissons donc chacun en repos dans son habit plus ou moins brodé. Ce qu'il faut dire, c'est que la loi fut exécutée, et que, pour ma part de surnuméraire, j'eus à relever le nombre des portes et fenêtres de la ville de... et des communes qui l'environnent. Il me fallut donc visiter
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presque toas les couvents dont j'ai parié; et je ppurraîs ajouter ici, en forme d'observation pour servir à l'iiistoire du temps^ qu'après avoir gagné de la dévotion des bonnes ftmes du pays des donations qui les faisaient riches chacun de quinse à vingt mille livres de rente, tous ces couvents obtinrent de la centrale administration du département, soumise à la centrale administration de Paris, la remise de leurs impôts, sous prétexte de pauvreté.
Après avoir éprouvé plus ou moins de difGcultés pour pénétrer dans ces pieux établissements, j'arrivai, armé du maire de la commune, de son précepteur et de son garde champêtre, jusqu'au couvent des trappistines. Nous sonnâmes à la porte extérieure, et tout aussitôt nous vîmes s'ouvrir un petit judas grillé, derrière lequel était un morceau de calicot noir, derrière lequel une voix se fit entendre et nous demanda ce que nous voulions. La tourière comprit probablement assez mal l'explication que je lui donnai de nos opérations; mais elle entendit qu'il fallait obéir au gouvernement, et elle nous ferma le judas au nez. Le maire, qui n'avait pas pris son écharpe, l'envoya chercher au plus tôt par le garde champêtre, et dès qu'il fut cein^ de son autorité, il se reprit à sonner avec une violence qui décelait son irritation, et peut-être un peu le libéralisn^e. Le judas se rouvrit, et le maire, toujours ceint, fit tonner la loi, réclama obéissance, et s'obstina avec tant d'énergie, que la tourière décida qu'elle devait en référer à la supérieure; puis le judas se referma, et nqus demeurâmes encore à la porte. Une heure après, pendant laquislle le désir d'entrer dans le couvent s'était empara de moi et s'était exalté au plus haut degré de curiosité; une heure après, dis-je, au lieu du judas nous vîmes toui*ner la porte du couvent, et l'on nous introduisit. Le maire me jeta un sourire de triomphe^ et nous arrivâmes dans une petite salle basse. Ici, au lieu de la porte, nous trouvâmes une grille; au lieu du judas, un guichet; derrière ce guichet, encore up calicot noir. C'est alors que je reconnus que c'était le voile des religieuses de la Trappe. Ce calicot était impénétrable, et une voix grave et rude en sortit et nous demanda encore ce que nous désirions. Le maire s'avança, parla de l'autorité municipale, de Tobéis-
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sance due aux magistrats^ et je vis Tinstant où on allait nous mettre dehors j enfin je m'avançai : j'expliquai^ le, plus humblement que je pus, à la supérieure, qu'il ne s'agissait que d'un simple recensement des fenêtres et des portes de la sainte maison, et que cette opération serait bientôt terminée et pourrait se faire le plus souvent sans entrer dans les nombreux bâtiments qui composaient le couvent. Je lui fis observer que ses confrères picpus s'étaient soumis à cet examen; que les maisons des curés et le palais des évêques n'y avaient pas échappé; je l'appelai ma mère ; j'assurai que nous n'avions aucune idée de violer la règle si pure de son ordre, mais que nous obéissions aux ordres formels du roi; je fus respectueux, humble, et si confus de ma mission, que la supérieure s'attendrit, et qu'après quelques débats elle consentit à ce que l'un de nous pénétrât dans le sanctuaire. Le choix ne pouvait être qu'entre le maire et moi. Il voulut faire valoir son écharpe, je lui opposai mon titre d'agent direct du gouvernement; il contesta, mais, la supérieure aidant, il fut décidé que ce serait moi qu'on admettrait. Immédiatement après cette décision, le maire et ses deux agrégés d'un côté furent reconduits à la porte, le guichet se ferma de l'autre, et je me trouvai seul entre une grille et un mur.
L'attente fut longue, et les précautions qu*on prit à l'intérieur furent sans doute nombreuses. J'entendis résonner les clochettes de tous les timbres. Je vis, aux fenêtres grillées de la salle où j'étais, passer des ombres rapides, et lorsque la cloche plus grave de la chapelle se fit entendre, je présumai qu'on y avait réuni toutes les recluses de la maison, rappelées sans doute de leurs occupations journalières. Pendant ce temps de solitude, mille pensées diverses vinrent m'assaillir. J'étais le seul homme qui eût pénétré dans cette maison depuis sa création ; l'infirmerie même était séparée, et le médecin pouvait y entrer sans rien voir des autres parties du couvent. Je me rappelai alors toutes les histoires qu'on débitait au siget des religieuses de la Trappe. Je me figurai une belle jeune fille s'élançant d'une cellule et venant me demander secours; je comprise tout l'embarras du rôle que j'aurais à jouer, j'y vis même -quelque danger, et je me résolus à l
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braver, fût-ce celui d'une destitution; enfin j'en étais à un amour frénétique pour la victime de la superstition, lorsque la porte de la grille s'ouvrit, et le fisc entra où la justice n'avait pu pénétrer.
Deux femmes m'attendaient : l'une d'elles, en robe de bure blanche, l'autre en serge noire, toutes deux la tète enveloppée du voile épais de calicot noir, les mains cachées dans la longueur démesurée de leurs manches, et les pieds dissimulés par les plis de leurs robes. La vieille, car je devinai en les approchant qu'il y en avait une vieille et une jeune, la vieille portait une clochette; la plus jeune, celle qui était vêtue de blanc , avait un énorme trousseau de clefs. Je voulus leur adresser la parole. Un geste m'imposa silence, et nous nous mimes en marche, la blanche près de moi, la noire en avant, et agitant sa sonnette pour épouvanter les imprudentes qui pourraient se trouver encore sur notre passage. Nous quittâmes le premier bâtiment où était le parloir, et nous entrâmes dans un terrain assez pauvrement cultivé.
— Ici, vous pouvez parler, me dit d'une voix fraîche ma blanche conductrice. La noire me confirma cette liberté d'un ton rauque. Je décidai que la première avait vingt-cinq ans, et la seconde soixante; que la blanche était une femme souffrante et jetée à ce repaire par un désespoir d'amour, et que la noire était une vieille cuisinière dévote, qui avait apporté au couvent les cent écus de rente qu'elle avait volés, pendant quarante ans de service, à l'adjoint ou au curé de sa ville. Véritablement, je décidai cela sans voir ni visage, ni pieds, ni mains, ni taille. Quant à la démarche, il était difficile d'y trouver le moindre jour à éclairer mes conjectures, car la vieille était fort leste et la jeune se traînait péniblement; mais je jugeai que ce devait être la souffrance, et je maintins l'infaillibilité de ma décûdon. Aussi, ce fut à elle que je m'adressai, et j'adoucis ma voix jusqu'à ses inflexions les plus pénétrantes pour lui parler et l'appeler ma sœur...
— Ma sœur, lui dis-je, il faut maintenant que vous me fassiez voir tous les bâtiments que vous occupez, soit comme habitation, soit pendant vos travaux; les seuls que je n'aie pas à visiter sont ceux qui sont consacrés au service di^«
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Elle ne me répondit pas, et la vieille se remit en tète en faisant sonner sa sonnette. Je profitai du brait pour essayer une conversation pendant que nous traversions le jardin; j'en pris texte pour commencer, et je lui dis :
— Ma sœur, votre jardin me parait bien m%l cultivé ;, votre jardinier est peut-être bien vieux pour un si vaste enclos?
^ Hélas 1 me répondit-elle avec un soupir j^ c'est l'puvrage de quelques faibles femmes; il n'est pas étonnant qu'elles s'en acquittent ^ mal. ^
— Quoi! repris-je, un si rude travail est imposé à des femmes?
— Silence! me dit-elle, nous voici au réfectoire..
Nous entrâmes dans une longue salle. Au bout, un gj^B^d crucifix; à droite et à gauche, un banc et une longue table; au milieu, une chaise pl«s élevée et une petite ;ta))le, s^ns doute pour la supérieui:e ou la lectrice^ je ne sais laquelle. Dès notre entrée, les deux religieuses 9'étaient piises à genoux et priaient; je pris non-seulement le temps de compter les fenêtres, j'examinai encore tous les recoins de cette salle : elle était d'une propret^ irréprochable, et cepeudapt elle exha^ lait une odeur aigre e\ rance à la fois. Je pris mes oot^, et nous sortîmes. Je vis les cuisines : c'étaient de grands cl^audrons sur de grands fourneaux ; on y cuisait, sans s4 ni beurre^ des légumes m^l venus, dans une partje desquels on ajoutait du pain pour faire la soupe. Tout cela était; encore propre à l'œil, mais dégoûtant ^ l'odorat. Sur l'escalier que me fit prendre ma ^conductrice, elle me parla Ifi preqiière.
— Nous allons au dortoir, me dit-elle; il est permis. d'y parler. Si vous avez des questions à me twe pour votre t^a^ vail, faites-les-moi là, car je ne pourrais plus vous répondie que dans le jardin, où vous ne sauriez écrire.,.
Nous arrivâmes, et ma religieuse blanche prit ses clefs pour ouvrir la porte du dortoir. Sa main était enveloppée 4aps les plis de sa manche, comme à l'ordinaire; mais la serrure lé* sista, et, pendant que mon héroïne faisait effort pour tourner la clef, la manche descendit sur l'avant-bras, et me laissa voir une main d'une grâcQet d'une pureté achevées. A cet aspect, j'oubliai le couvent, et, prenant dans la mienne U
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petite main dé la trappistine et la clef qu'elle tourmentait vainement, je fis jouer la serrure et j'oums, au risque de lui briser les doigts. Elle poussa un cri bien faible, et s'appuya vivement sur mon bras ; à coup sûr, elle le pressa; je m'excusai sur oiob empressement. Dans le mouvement de tête avec lequel on accueillit mes maladroites explications, je retrouvai toute la femme du monde, lorsqu'elle vous dit du geste : Cest asseï; n'en parlons plus; et qu*elle pense tout bas : Vous êtes un butor, ne soyez pas un sot. La vieille grogna quelque chose dans ses gencives, et je crus vraiment à une aventure.
Le dortoir était une salle de quinze pieds de haut, partagée dans sa longueur par un corridor de quatre pieds de large. A droite et à gauche, des cloisons, qui s'dlevaient à six. pieds tout au plus, divisaient cette vaste salle en cellules étroites et sans plaibnd particulier, de façon que quelqu'un qui se fût trouvé au haut de la salle eût facilement plongé dans touteç les cellules. Je le remarquai sur-le-champ; et une rosace fort bien travaillée» placée au centre du plafond commun et dont les arabesques pouvaient déguiser de petites, percées, me sembla propre à cette invisible surveillance. Toutes les portes des cellules étaient ouvertes, sans doute pour leur donner de l'air; car, dans le dortoir comme ailleurs, l'odeur fâcheuse dont j'ai parlé saisissait vivement l'odorat. J'examinai l'intérieur des cellules : elles se composaient d'un lit en planches avec un seul matelas; point de couverture ni de draps. Cest là que j'appris que les trappistines devaient coucher dans leurs vêtements, sans qu'il leur fût permis de les changer que pour en prendre de nouveaux lorsqu'ils étaient usés. Outre le lit, une planche, clouée près du chevet, supportait un pot à eau ie faïence et quelque ol^et particulier à la religieuse qui occupait la cellule; le plus souvent, c'était une estampe représentant un saint préféré, quelquefois des os en sautoir; dans une seule, j'aperçus une tête de mort; dans celle-là, je remarquai aussi que les planches étaient sans matelas. Je m'arrêtai, et les tristes réflexions que l'aspect de cette rigueur envers soi m'avait inspirées me tinrent imniobile à regarderi
«- Quelle affreuse punition I m'écriai-je malgré moii
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— Ce n'est point une punition , me dit la noire religieuse : c'est une grâce. Sœur Rosalie a obtenu de notre saint-père le droit de coucher ainsi sur la dure: c'est la récompense de ses mortifications.
Je me crus au seizième siècle : je regardais ma trappistine à la jolie main ; elle faisait signe à sa compagne de se taire; celle-ci continua :
— Je puis dire cela, reprit-elle, car c'est aussi glorifier le Seigneur que de vous glorifier aux yeux d'un étranger, puisque c'est Dieu qui vous donne, si jeune, la force de supporter ces combats.
Elle était donc jeune, elle devait être belle; c'était elle qui souffrait cet horrible traitement, et elle l'avait souhaité! Une pitié indicible fit place aux sottes idées qui m'avaient occupé ; je tournai les yeux vers sœur Rosalie. Il me ^sembla que je la voyais à travers son voile; elle me parut pâle, meurtrie, défigurée, et mes yeux se remplirent de larmes. Vit-elle ce mouvement, et le comprit-elle? Je ne sais ; mais elle sortit vivement du dortoir, et, par une assez longue fiOie de corridors ' silencieux et où résonnait seule la sonnette de la vieille, elle me conduisit dans une petite cour carrée. Cette cour était environnée de petits bâtiments élevés seulement d'un rez-dechaussée, et ne prenant jour que sur la cour. Je demandai ce que c'était.
— - Ce sont nos cloîtres, me répondit sœur Rosalie.
— Vos cloîtres? lui dis-je en hésitant... J'avoue que je croyais que tout le couvent portait ce nom; mais il paraît que c'est à ce lieu qu'on l'applique seulement. A quel usage est-il employé?
Les religieuses hésitèrent encore plus que moi, et ne purent me donner d'explication. J'insistai, en leur rappelant que je devais savoir la destination de chaque bâtiment; enfin je demandai, comme moyen terme entre mon embarras et le leur, d'y être introduit.
— C'est impossible! s'écria la vieille, la règle est inflexible sur cet article.
— Peut-être, dit sœur Rosalie.
La religieuse à la sonnette répliqua sèchement qu'elle ne
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permettrait pas que j'entrasse : enfin, après un moment de discussion, sœur Rosalie lui dit :
— Eh bien ! il faut consulter notre mère. Voulez-vous y aller?
La vieille {accepta avec empressement, sûre, disait-elle, de la i-éponsede la supérieure , et elle s'éloigna. J*étais fort embar* rassé, et, sans y penser, je renouvelai mes questions et demandai à quoi servaient les cloîtres.
— C'est le lieu où s'accomplissent nos pénitences; vous n'y entrerez pas. Jamais on ne vous laissera voir, ni les corsets hérissés de fer, ni les disciplines ensanglantées qui s'y trouvent. Je le savais, mais je voulais rester seule avec vous un moment.
— Que puis-je pour vous? m'écriai-je.
— Me jurer sur Dieu... ou sur l'honneur, comme vous voudrez, de faire ce que je vais vous demander.
— Je vous le jure, lui répondis-je.
— Prenez ces papiers, répliqua-t-elle, faites-les parvenir à leur adresse. Peut-être celui à qui je les envoie n'est-il plus en France; cherchez-le, et trouvez-le pour qu'il ne me maudisse pas à son lit de mort, comme il l'a déjà fait.
A ces mots, elle tira de dessous son voile un petit paquet soigneusement enveloppé qu'elle me remit. Ce geste me laissa voir sa figure; elle me regarda avec un amer sourire, envoyant ma confuse admiration à l'aspect de son noble et beau visage : Oui, semblait-elle me dire, j'ai été belle, riche, élevée, et je suis sous le sale et grossier vêtement d'une recluse. J'étais si stupéfait, qu'elle m'arracha à mon étonnement en me disant : ' — Et vous ferez tout ce que vous pourrez pour trouver celui à qui je fais cet envoi?
— Je le jure encore, lui répondis-je avec un accent où j'aurais voulu mettre l'affection d'un frère ; mais^ ajoutai-je, si mes recherches étaient infructueuses, que ferais-je de ces papiers?
^ Eh bien! me dit-elle, gardez-les dix ans, et si, après ce temps écoulé, vous n'avez rien découvert, je vous en fais maître.
Aussitôt la vieille arriva. La supérieure avait défendu qu'on
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visitât les cloitresi et quelques moments après je sortis du couvent. Je lus avec empressement la suscription du paquet; il était adressé à M. le baron de.,. Je tâchai de découvrir une personne de ce nom, et j'appris enfin qu'un Français ainsi appelé habitait la Martinique. Huit jours après, un bâtiment apporta la nouvelle de sa mort. Je pensai d'abord à rencifre les papiers à sœur Rosalie ; mais je savais trop que je pouvais l'exposer à des rigueurs inouïes, s'ils enfermaient la moindre plainte sur la retraite où elle était. Je me décidai à les garder. Hier, dix ans se sont accomplis depuis ma visite à la Trappe, et j'ai brisé le cachet du manuscrit qui m'avait été-confié. Il est écrit trèsfin, sur du papier fort soigné, et je n'en ai changé que les noms:
« Mon père,
tf En vous écrivant du fond de ma retraite, je manque aux nouveaux et saints devoirs que je me suis imposés. Ici, il ne m'est plus permis de penser au monde que j'ai quitté; ma vie ne peut être qu'une pénitence, et je ne dois avoir d'autre espoir que celui du pardon de Dieu. Mais il- m'absoudra, sans doute, d'avoir voulu celui de mon père, d'avoir gardé dans mon cœur Tefiroi de sa c(fière et la douleur de sa malédiction, et d'avoir essayé de lui épargner envers moi une rigueur que je ne méritais pas ; car la malédiction qui se lève entre un père et son enfant les déchire également, et les proscrit tous deux de l'amour sacré où ils devraient vivre l'un pour l'autre. Que mes paroles, mon père, soient pour vous sincères et vraies, quoi qu'elles puissent vous dire; que pour vous elles soient justes, quelque accusation qu'elles portent : car elles sont saintes comme celles d'une mourante, peut-être plus saintes encore. La mort, en efiet, ne me séparerait pas p\us des intérêts de cette vie, que les murs où je suis et qui s'élèvent entre elle et moi : dans cette maison, où le corps se t^raîne encore, la vie est déjà morte, et rpxistence de ceux qu'elle renferme n'a d'autre avenir que de changer un jour de tombeau.
« Maintenant, mon père, rappelez-vous ce q^e j'ai quitté une position brillante, une famille qui m'entourait d'affections, un mari qui m'adorait, une longue habitude des plaisirs élégants, et pensez quli tout cela j'ai préféré une retraite ab-
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soliie au sein d'une dévotion insensée^ une existence idiote où les pratiques les plus cnielles et les plus absurdes viennent insulter au reste de raison qu'on y garde. Imaginei-vous votre fiUe, que vous trouviez si frêle pour une vie heureuse, condamnée^ pour la moindre faute, à marcher pieds nus sur des dalles glacées ox\ parmi des sentiers incultes; figurez-yous qu'au lieu d'entrer belle et parée dans quelque somptueux salon, elle passe des jours entiers à genoux sur la terre, pour en arracher s^vec ses ongles de longs bâtons qu'on y a enfoncés avec 1q marteau, et dites-vous que, pour qu'elle ait déserté toutes ces séductions pour tant de misères, il a fallu qu'il y eût sous cette yie^ apparente en félicités, un serpent bien acharné à lui dévorer le cœur.
a Ainsi, depuis que j'ai quitté votre maison pour ,celle de mon mari, vous n'avez pas passé un seul jour sans me voir, et cependant il faut que je vous raconte ma vie comme si vous m'étiez étranger. Écoutez-moi donc, et puissé-je, en creusant tant de cruqh souvenirs» ne pas en faire passer l'amertume dans mon récit.
« En mil huit cent dix-sept j'épousai, de votre choix et avec amour, Emile Varni; il était un si jeune homme et moi une si jeune tille, que c'était un doux spectacle que de nous voir unis. Votre prudence ne conçut point d'alarmes de cette extrêpae jeunesse. Je n'y vis qu'un plus long avenir de bonheur. Emile, vous devez vous le rappeler, était déjà un de ces çsprits froids pp^r les affaires, enthousiaste dans ses affections, qui font les hommes su()érieurs. Ce qui vous charmait en lui, c'était la régularité de sa conduite, ses principes sévères, et celt^ rigidp probité qui l'avait, à son âge, placé si haut dans l'estime des hopanies les plus influents du commerce. Ce qui m'avait portée k le distinguer, c'était son respect et son amour pour son père, son affection pour sa famille, son oubli de luimême pour le bonheur de tout ce qui l'entourait. De cette distinction, il fit bien vite de l'amour. Vous connaissez sa conversation facile et pénétrante, sa franche gaieté, si prompte à s'attendrir, l'heureuse légèreté de son esprit, toujours prêt à aborder les plus graves intérêts ; vous savez aussi ce que sa jeunesse avait de grâce^ quel visage candide et quel sourire
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d'enfant promettait une âme toute de vérité. Je Talmai, non pas avec le délire d'une femme passionnée, mais avec le respect d'un être faible. Je lui remis ma vie, comme vous lui eussiez confié votre fortune; pour lui, j'abdiquai ma volonté^ mon jugement même. Ëtait-ce lui qxii m'avait ainsi fascinée^ étaitce moi qui m'«Uals créé cette domination ? Je ne sais, mais enfin je lui appartenais. Ëmile^ de son côté^ m'entourait de si nombreuses attentions^ il prenait tant de soins de ma beauté^ il était si fier de me voir brillante et parée, que je me sentis aimée comme j'aimais. Il 'n'y avait, dans notre tendresse, que cette différence, c'est que pour lui j'eusse pris, et que peutêtre je prenais jusqu'aux soins de la servitude, tant son bonheur intime était ma seule pensée, pendant que lui s'inquiétait davantage de ma vie extérieure. Mes plaisirs l'occupaient beaucoup, mes succès le flattaient, et il y ajoutait pour moi Tbommage, hautement avoué, d'un amour dont il faisait le monde témoin. Moi, plus craintive, ce n'était qu'à lui que je montrais le mien. Aussi, à plusieurs fois, votre affection futelle obligée de me défendre, contre des étrangers, d'un reproche de froideur. Qu'importe! il se passa deux ans pendant lesquels aucun chagrin ne vint altérer ma confiance dans un éternel bonheur. Après ces deux ans passés, Emile était pour moi l'homme du premier jour de notre mariage. Rien n'avait de- ] menti la constante douceur de son caractère; la considération dont il jouissait s'étendait chaque jour; j'étais fière de mon nom. I
a Cependant Emile augmentait peu à peu le trai/i de notre maison. Il voyait s'élever autour de lui tous ses anciens camarades de collège, et ne voulait pas demeurer en arrière, dans ce mouvement général qui, depuis 1816, a créé tant de vastes entreprises. Il étendait les relations de son commerce, et, bien jeune, se plaçait en première ligne. J'étais demeurée étrangère au secret de ses affaires; mais je lui connaissais tant d'activité et de prudence, que je ne m'inquiétais point des dépenses auxquelles il se livrait, surtout pour moi. C'étaient, à tout propos, de nouveaux bijoux, des meubles de mode, des profusions d'objets de toilette. Une fois que je lui dis combien toutes ces choses étaient inutiles à mon bon-
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heur, il me répondit presque sèchement : —• Je ne veux pas que ma, femme soit moins brillante que celle de B... C'était un de ses amis qui avait acquis une fortune énorme en peu d'années, et qui la dépensait avec éclat. J'aurais voulu moûis de vanité dans la réponse de mon mari, et peut-être plus de soin de ma satisfaction et non pas de la sienne. Je ne sais pourquoi il me sembla qu'il eût paré comme moi la plus sotte créature, si elle eût porté son nom. Pour si peu de chose, c'était trop de réflexions peut-être; mais ma raison se le dit vainement, je ne pus m'empêcher d'être triste. Ce fut la première alarme de mon cœur; elle s'adressa à l'amour d'Emile, et ne fit qu'augmenter le mien : car je pensai' que si mon mari me chérissait moins que je l'adorais, c'est que je ne le méritais pas.
«Ce nuage passa; mais cet incident avait dirigé mes regards^ et une fois je me pris à ne pas vouloir être com. pliced'une vanité puérile; car je sentis trop vivement, que le riche présent qui m'était ofiert était destiné à l'admiration des autres. Ce fut le premier caprice dont on m'accusa^ doucement, si doucement, que' je me laissai fléchir, et que j'eus le tort d'aller, le soir même , éblouir par mon luxe un salon où se trouvaient dix femmes plus riches que nous l'étions. Durant toute' cette soirée, Emile s'enivra de mon triomphe; je fus prête un moment à en pleurer, car je comprenais les chuchotements que je n'entendais pas; je voyais les regards dénigrants qui s'arrêtaient sur mes yeux baissés et confus. Un ami étant venu me faire compliment sur ma parure pendant que mon mari était près de moi, Emile me regarda avec complaisance, et répondit d'un air dégagé :
« — C'est qu'il est rare que ce que choisit et achète ma femme ne soit pas de très-bon goût.
« L'observation me parut étrange après ce qui s'était passé.
« Lorsque nous quittâmes la réunion, notre rôle changea; je me sentis dégagée du poids' de tout ce monde, mais Emile tomba de sa gaieté vaniteuse dans une morne préoccupation, U ne m'adressa pas la parole jusqu'au moment où nous rentrâmes, et prit avidement des mains de son domestique une lettre que celui-ci dit avoir été apportée fort tard. Emile, qui
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gardait toujours dans ses moindres actions une froideur lente et digne, la lut avec antiété^ debout sur le pali^ de notre appartement, à la lueur du flambeau que tenait le domeEtique, qui ne put m^éclairer jusque cbetf moi. Le froid me saibissait. Je gagnai ma chambre à tâtons. Un moment après, Emile y entra ; il voulut être gai, et ne trouva que quelques médisances pour plaisanteries. Ge n'était pas son habitude. 11 me dit que j'avais été belle à ravir, et me répéta souvent ce mot, comme une formule toute faite qui ne coûtait rien à sa pensée, et qui lui permettait de ne pas se distraire de ses réfleiions» Je craignais un malheur. Je hasardai une question : il en parut surpriset presque irrita; puis il s'fl^procha^ et me dit avec un doux soutire :
« — Allons, enfant, veux-tu que l'ennui des afiaires vienne peser sur ton sommeil? Laisse à des têtes plus graves ce souci ; la tienne ne doit Isa tourmenter que du soin de tes plaisirs.
« 11 me sembla qu'il s'en occupait beaucoup plus que moi; il me sembla aussi qu'on ))ouvait croire le contraire, d'après la façon dont il avait répondu à son ami. Emile se retira pour écrire. Je fus mal satisfaite de ses adieux : je me couchai en pleurant. Une heure après, je me disais que j'étais une folle* quoique l'instinct du cœur murmurât sourdement *en moi et malgré moi. 0 mon père! l'homme a trop de confiance en sa raison, et il-oufolie trop que Dieu ne l'a pas privé de ces avertissements indéfinissables qui lui antionce lé malheur, comme l'orage aux animaux. #
« Le matin, comme nous déjeunions, on annonça M. Dal- , lois, agent de change.
«'^ Enfin vous vous décidez à comprendre les affaires en grand, dit-il à mon mari dès qu'il m'eût saluée; voyons, achetons-nous? vendons-nous? Bien choisir, voilà tout le secret. Dans vos commerces industriels, vous pelotez sur des bénéfices de quelques sous : il n'y a qu'à la Bourse que se joue le grand jeu de la fortune.
« — Mon mari fait donc des opérations à la Bourse? m'écriai-je vivement.
« — 11 s'y met, me répondit M. Dallois avec un sourire que
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je trouvais assez sans signification alors, et qui depuis m'a semblé d'une atroce raillerie ; et cela doit vous ciiarmer, car on va vite chez nous^ et quand on a tant de charmes à faire briller...
a — Mais, dis-je en interrompant les fadeurs de l'agent de change, si l'on y va si vite, c'est sans doute en y risquant beaucoup.
« — Ah! ah! répliqua M. Dallois avec un geste significatif.....
« — Allons, allons, dit vivement Emile, je crois que voilà ma femme, qui comprend tout au plus un livre de ménage, qui veut causer d'aflaires, et Dallois n'est-il pas tout prêt h lui expliquer ce que c'est qu'un marché a terme ou uri report. Venez, mon cher, passons dans mon cabinet, nous causerons.
(c Puis, en se tournant vers moi, il ajouta avec cet air de confiance qu'il prenait si bien quand 11 voulait me persuader quelque chose :
a — Quant à toi, Fanny, habille-toi, car je veux que Dallois nous mène chez son carrossier.
<c — Est-ce que vous changez votre cabriolet? reprit celuici en se levant.
« — Non, répondit Emile, je le garde pour mes affaires ; mais ma femme ne sait comment sortir quand je ne suis pas là, et je veux lui donner upe voiture qu'elle me demande.
a — Parbleu ! c'est une idée, dit l'agent de change, et voilà ce que c'est que d'adorer sa femme. A propos, vous savez que Villon a disparu hier en laissant la sienne sur le pavé. On parle de deux millions de faillite, c'est beau pour un commerçant. Est-ce que vous ne faisiez pas des affaires avec lui ?
<t — Autrefois, répondit mon marî en entraînant Dallois dans son cabinet; mais j'avais pressenti sa ruine, et nous n'avons plus de rapports.
« Je n'entendis pas le reste de la conversation. Tout ceci, mon père, semblerait, à d'autres yeux que les vôtres, d'inutiles souvenirs et des observations puériles ; mais vous, vous y devinerez ce que des indiflérents ne pouvaient comprendre. Ce fut encore pour moi un étonnement et une douleur. J'avais
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voulu faire une observation sur le genre d'affaires qu'allait entreprendre mon mari, et il m'avait imposé silence comme à une enfant étourdie. Pour la première fois, je remarquai cette exclusion qu'il faisait de moi^ lorsqu'il s'agissait de quelque grave entretien. Je me rappelai même que toujours il avait mis une sorte d'affectation à me reléguer aux yeux de tous dans un cercle d'idées miséral)les : s'occupait-on devant moi de hautes questions de morale, de politique ou d'industrie : —Ah! s'écriait Émile^ Fanny n'entend rien à tout cela; parlez-lui fêtes ou spectacles, ou vous ne serez pas de ses amis. ^ Et j'acceptais en riant ce rôle de frivolité, sans comprendre où il me conduirait. Le jour dont je vous parle, je fus blessée de ce mépris de mon intelligence. Alors je ne savais ce que c'était que la Bourse; j'ignorais qu'il y avait à Paris soixante privilégiés, sous le titre d'agent de change, qui faisaient jouer à des dupes un jeu puni par la loi. Tignorais qu'on achetât un million le droit de mériter tous les jours la prison ; mais le mot de Bourse m'épouvantait; je l'avais entendu associer à tant de ruines et de déshonneurs, que je ne pus contenir mon effroi. Ce qui rendit mes réflexions encore plus douloureuses, ce fut le mot d'Emile à propos de ma prétendue demande d'une voiture, dont je ne lui avais jamais parlé. Suis-je donc, me demandai-je, l'excuse banale de toutes ces ruineuses superfluilés? — Voilà ce que c'est que d'adorer sa femme, avait dit Dallois. — L'amour qu'Emile affectait si publiquement n'était-il qu'une faiblesse jouée dont il revêtait aux yeux du monde ses volontés cachées ? Enfin cette assurance qu'il ne faisait plus d'affaires avec Villon, lorsque je le savais lié d'intérêts considérables avec lui, me parut un manque de vérité, au moins répréhensible, au moment où il allait entamer de nouvelles relations.
« Aujourd'hui, mon père, je vous fais voir le s^ns exact de mes réflexions, mais ce n'est pas ainsi qu'elles me vinrent. Ce fut un pénible tourment, une vague souffrance, une longue suite d'idées incohérentes, que je repoussais, lorsqu'elles se présentaient trop lucidement à moi. Si j'étais inquiète, j'itais bien loin d'être malheureuse; mais, comme le sommeil qu'agite un rêve, je sentais mon bonheur tourmenté; ce n'était
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plus 1^ confiance, ce n'était pas encore le soupçon; s'il i;i'avait fallu résumer ma pensée en ce peu de mots : Je doute de l'amour ou de la franchi^ de mon mari, j'eusse reculé avec épouvante; ausi>i, ypus comprendrez que ces jours de tristesse devaient s'effacer bien vite, et puis le passé me rassurait si bien, qu'il eût fallu une âme plus forte qi)e la mienne pour troubler, sur de si faibles indices, le repos beureux de ma vie. Nous prîmes voiture, vous devez vous le rappeler, et lorsque J'entendis partout que c'était une sûre marque de pi'ospérité des affaires de M. Yarni, je repoussai, comme cou-, pable, toute alarme sur sa prudence, je me laissai aller aussi à la vanité d'une brillante position, et peut-être en aimai-je davantage mon mari, comme une réparation muette d'une injustice envers lui.
« Cependant un objet plus sérieux amena entre nous, ou plutôt amena de sa part, une douloureuse division dans la communauté de nos senti inents. Jusqu'à présent, mon père, je ne vous ai pas parlé de quelques chagrins de notre vie, parce que ceux que je partageais avec Emile me semblaient aisés à supporter; il y en avait un surtout qui nous affligeait vivement tous deux, et qu'un jour il jeta tout entier sur moi avec une cruauté que je ne méritais pas : nous n'avions point d'enfants. Bien souvent, lorsque j'allais dans notre nombreuse famille, je me prenais à pleurer en entendant le doux nom de mère bégayé près de moi ; Emile aussi était triste, mais il me consolait et me rendait l'espérance. Il me rassurait sur son amour qui n'avait pas besoin, disait-il, de nouveaux liens pour devenir indestructible. Ce fut ainsi durant deux ans. Mais à partir de ces premiers moments, où son affection envers moi ne me sembla pas aussi pure que jadis, à partir de ce tempsj^ je m'aperçus qu'il gardait le silence quand j'étais triste de ce poignant chagrin. Si, dans le monde, un maladroit me jetait quelque Ioiu*de plaisanterie sur ce qu'il appelait gracieusement ma paresse, Emile ne répliquait plus pour moi par quelque incisive moquerie qui m'affranchissait de nouvelles attaques. Si moi-même je me plaignais de ce vide dans nos affections^ il ne s'empressait plus à arrêter le. cours de mes pensées; il se taisait en soupirant amèrement* Un événement, dont le secret
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nous fut révélé par un ami, fit éclater seâ sentiments à ce sujet.
« On venait d'apprendre la mort de M. A..., jeune horanm plein de brillantes qualités^ et qui, dans un voyage en Suisse^ avait péri misérablement dans un abîme qu'il avait voulu franchir; un de nos amis, parent de M. A..., en nous racontant ce malheur laissa échapper cette phrase :
« — Du jour où il a été ruiné, j'avais prévu cet horrible suicide.
« —Ruiné! suicide! s'écria vivement Emile | mais on dit qu'il laisse une fortune considérable à sa femme, et que sa mort est un accident.
a — Sans doute, on le dit, et cela est vr^ pour tout le monde; mais vous ignorez à quel prix sa femme et ses enfants sont riches. U y a six mois environ. A... vint chez moi et me confia sa ruine : «Écoute, me dit-il, je ne laisserai pas dans la misère la femme qui m'a apporté une dot immense; je n'y veux pas laisser mes enfants; il faut qu'après ma mort ils ne maudissent pas mon imprudenc3 : je me suis fait assurer sur la vie, au profit de ma femme, pour une somme de cinq cent mille francs; j'en ai fait autant pour mes enfants. — Eh bien! lui dis-je, c'est excellent pour l'avenir, mais le présent? — Le présent, me répondit-il avep un rire ^mer, je n'y ai pas encore pensé. » L'expression de son visage m'étonna; je crus y deviner son projet, et le li^i dis; il ne la nia pas, je lui en fis honte; je lui offris de L'aider de ma fortune et de mon crédit, et je le décidai à tenter encore le sçrt des affaires. « Eh bien ! soit, dit-il en me quittant, je travaillerai, car la vie m'est douce avec une femme que j'aime> mais que j'aime mieux savoir triste que pauvre. On s^ console d'une parte : le chagrin s'efface dans le temps, comme las oi^ets dans l'éloignement, mais la misère est une douleur qui marche côte à côte de notre vie et qui ne l'abandonne jamais. » 11 me quitta, et, bientôt après, il tenta quelques nouvelles opérations; mais> par une fatalité inexplicable, elles échouèrent toutes; soins, habileté, rien n'y manqua; aussi le découragement d'A... fut-il complet. Je cherchais encore le moyen de l'en arracher, IcHTsqu'il y a lin mois je reçus le billet, suivant : a Je pars pour
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laSuisse^ sous prétexte de 34nté; tu verras que lupn premier projet ét^it le meilleur, v Trois semaines après, nous reçûmes la nouvelle de sa mort, et la Compagnie d'assurances, qui n'a pu vct}r> grâce aux précautions d'A..^ qu'une imprudence dans sa mort et non pas un suicide pi^médité, a dû i^ier payer à la veuve et aux enfants la somme énqrme que mou pauvre ami leur lègue au prix de sa vie.
« Ce récit nous lais9a pensifs, Emile et moi. Npus étions seuls^ et je ne sais comment, obéissant à mes réflexions, je me pris à dii'e tout baut :
<t— Quel dévouement ppur sa femme 1 quel dévouement inpuïl
<( — Povir sa femme! reprit amèrement Emile, sa»s dqute, pour sa fen^me I cela se conçoit, elle était aussi la mère de ses enfants.
a Je regardai Emile avec un douloureux étonnement.
a — Ahl s'écyiatHl, sans comprendre que cbacune 4e ses paroles me saignait le copur, ah! c'est un titre sacré qui peut' commander bien des saorificcs» qui peut obtenir bien des pardons. Mais moi^ moi, continua-t-il en s'exaltant à mesure qu'il parlait, je n'ai point d'enfantS;, je n'en aurai jamais^ jamais d'enfants que je puisse aimer de cet amour qui n'a pas d'égal sur la terre.
a Je demeurai confondue, je n'eus ni la force de répondie» ui celle de pleurer. jSSmile w\q quitta froidement, comme si je ne l'eusse pas cpmpris. U avait raison» je ne l'avais pas compris. J'avais, à la vérité, senti son désespoir que j'avais tant de fois partagé; j'avajs subi cet^e révélation cruelle de son coeinr qui mettait si bas le titre d'épouse pour rehausser celui de mère : mais je n'avais pas compris que cette parole était le premier jalop de la route de douleurs que j'avais à parcourir. Ne pensez pas cependant, mon père» que parmi les premiers tourments j'aie jamais laissé échapper une plainte; ils étaient alors si légers, ils semblaient ^i peu alarmants! Aujourd'hui» je me les rappelle un à un, parce qu'ils me font voir par quel insensible détour on s'éloigne du bonheur.
(( Cependant k cette époque la vie d'Emile changea complètement; ses affaires se multipliaient; à peine rpntrait-il
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chez lui^ où je ne le voyais que fatigué et toujours préoccupé. La maison était assiégée de gens de toutes sortes : on n'y parlait plus que d'entreprises colossales. Je craignais que mon mari ne fût tombé parmi des intrigants ; il me présenta chez les plus considérables de ses nouvelles connaissances^ et je me trouvai dans un monde que je ne connai^ais pas et dont le faste m'étonna. J'y rencontrai quelques-uns des hommes les plus marquants dans les affaires publiques et des noms de la: plus haute aristocratie, qui servaient de leur influence ou de leur fortune les vastes projets auxquels mon mari était associé. Les habitudes de cette société, toute de luxe, m'entraînèrent dans une vie bien différente de celle que j'avais menée jusque-là. Sur les vives excitations de mon mari j'abandonnai, pour ainsi dire, le soin de notre ménage, et je me livrai aux plaisirs qu'on m'offrait de tous côtés; ainsi tout un été se passa à voyager de châteaux en châteaux, presque toujours seule, tant les nombreuses occupations d'Emile le tenaient arrêté à Paris. Ce fut pendant ces jours d'isolement qu'un homme, dont le nom fait trembler ma main lorsqu'elle l'écrit, ce fut alors que pour la première fois je vis M. de NaU tière. Sa fortune passait pour considérable, le succès de ses opérations financières l'avait placé parmi les spéculateurs les plus habiles de la France ; il vivait d'égalité avec les plus nobles de la cour, et quoiqu'il ne fût plus un jeune homme» il avait conservé une élégance si parfaite qu'on le disait un des hommes les plus séduisants de la belle compagnie. Quelle que fût sa réputation, je ne pris pas garde à lui, et ce ne fut qu'une plaisanterie d'Emile qui me fit apercevoir que M. de Nattière faisait attention à moi. 11 s'était uni d'intimité avec mon mari^ et était l'âme de toutes les espérances qu'il nourrissait. Mon estime de moi-même se félicita de la confiance qu'Emile parut avoir en moi en cette occasion, mais en même temps mon amour en fut blessé. Je me surprenais à lui désirer de la jalousie ; j'avais été si souvent triste d'une coquetterie qui lui était adressée, que moi qui l'aimais de toute l'étendue de mon âme, j'aurais voulu retrouver en lui cette inquiétude insépa» rable de mon amour. 11 m'arriya même plusieurs fois, pendant le peu d'instants qu'il arrachait à ses afifahres pour venir
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pras de moi^ de lui faire entendre que les assiduités de M. de Nattièr^ m'étaient importunes, et je le sollicitai de me ramener à Paris. Mais Emile ne répondait à mes plaintes qu'en riant; il accusait ma vanité et mon ignorance des prétendus torts de M. de Nattière. Je n'entendais rien^ disait-il^ aux usages du monde où je vivais, et je prenais pour une cour attentive ce qui n'était qu'un souvenir de cette courtoisie passionnée de nos vieilles mœurs. Cependant la dernière explication que nous eûmes avec Emile fut si ferme de ma part, qu'il m'assura qu'il ne me laisserait pas plus longtemps dans le château que j'habitais. J'avais à peine obtenu cette promesse, qu'il ajouta en s'éloignant, comme si c'eût été un projet convenu entre nous :
« — Ainsi, tu rentreras à Paris immédiatement après ta visite au château d'Alane?
a Je connaissais trop cette manière adroite d'Emile de jeter, comme arrêtée, dans la discussion, une chose dont on n'avait même pas parlé, pour ne pas m'en expliquer sur-le-champ :
« — Gomment! n^'écriai-je ; encore une visité au château d'Alane? je ne veux pas y aller.
« A ce dernier mot, mon père, une effroyable lueur me traversa le cœur, mais si rapide qu'elle ne put cependant m'éclairer ; ce fut le regard que me lança Emile à cette première expression d'une volonté opposée à la sienne. Tout son visage, si jeune, si frais, si rosé, devint d'une couleur livide; sou œil bleu et voilé s'arrêta sur moi terne et ouvert; un tressaillement flasque fit presque pendre ses joues, et un sourire repoussant descendit si bas les coins de sa bouche, que son aspect m'épouvanta : c'était la première fois que je le voyais irrité à ce point. La physionomie de sa colère fut surtout ce qui me frappa. Ceci vous paraîtra étrange, mon père, mais l'amour se plaît à parer jusqu'aux défauts les plus condamnables; ainsi, dans mon imagination, je m'étais quelquefois bâti des romans où je voyais Emile incapable de se maîtriser, mais son irritation m'apparaissait alors pleine d'une fierté terrible. Le jour dont je vous parle, il me sembla repoussant. Croiriez-vous que ce fut encore comme utie illusion détruite. Cependant ce sentiment ne dura pas plus que le regard qui
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l'avait fait naître. Comme une de ces images fantasmagoriques qui affectent tour à tour^ et ayec la rapidité de Téclair, le formes les plus hideuses et lés plus élégantes , toute cette cruelle expiession s'effaça du visage d'Emile, elle s'eflaça en ' un mornent, et j'y retrouvai aussitôt son vif enjouement, son doux sourire et la tendre lumière de ses yeux.
a — Eh bien ! me dit-il, y tu ne le veux pas, tu n'iras pas; mais si je t'eu prie, tu le feras; car notre rôle est changé à tous deux; c'est tpi qui ordoupes, et moi qui implore; mais comme tu es aussi bonne que je suis obéissant, tu iras, n'estce pas?
tf PuiSf cooime je voulais lui l'^pliquer, il ajouta d'un ton sérieux : — Il le faut, enfant; madame d'Alaue est une des personne^ qui fournissant les c^^pitaus: nécessaires à notre entreprise ; elle compte sur toi; un refus nous ferait perdre immensément; c'est une vieille femme fort susceptible; il faut partir demain.
tt— Mais, répliquai-je, M. de Nattière est son neveu, et il
y viendrft,.*
« — Bah! reprit Emile en spuriftnt et e|i m'embrassant, tu es une folle I
^ Le leudeqoaiu je partis pour Alape; j'y trouvai madame d'Alane pr^pque seule. Deux jours après» M. de Nattière arriva, Je pus voir facileinent qu'il était le maître du château; j'av4i§ entendu parler des précautions de plusieurs de ces hardis spéculateurs qui, pour mettre leurs propriétés à l'abri des dangers de leurs opérations, les achètent sousle nom d'étran* gers, et je compris que M. de Nattière avait fait de même avec $a tante, Cependant l'attention que je mis à ne jamais quitter le peu de personnes qui étai^nt au château, me débarrassa les premiers jours de galanteries trop empressées; mais j'ei|s lieu de m'apercevoir bientôt qu'on avait deviné mon inten^ tion, et qu'on cherchait à la déjouer par une marche contraire. En efiiet, madame d'Alane mit autant de soin à me séparer de la compagnie et à l'entraîner loin du château^ à mon in%u, que je pouvais eu niiettre à ne pas la quitter : si j'abandonnais un instant le salon, je le retrouvais vide» et aussitôt arrîYait M. de Nattière; si j'allais à la promenade, on
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s'éeartoit adixÂtement de moi, et jç restais avec M. de Nattière. Enfin je me résolus k garder ma chambre et à écrire à mon mari de venir me chercher. Chaque matin» une Içttre de lui me le promettait; chaque soir, le courrier m'apportait un e^use sur son retard. Je ne savais que penser: était-ce indiQerence^ occupations importantes?^^ ip'y perdais : mais je tenais à ma résolution, et, ^âce k une feintç mal^di^* je me défis pour quelques jours de la vue de U. de Nattiçre,
a Un soir, il était déj|i ))ieu tard, j'ava|s entendu s'effacer l'un après l'autre tous les bruits de U maison, j'étais restée dans ma chambre, assise sur un f^ut^ii, incapable 4e faire un mouvefnent pour changer de pUçe, vaincue par une préoccupation sinis|re. J'étais dans cette situation de Tâpie obscure et douloureuse, pii l'on sent ua malheur venir sans pouvoir connaître d'où il viendra. Je me rejetais avec amer*^ tume dans le passé de mf^ vie« et je pesais tristen^ent combien elle était changée sans que je pusse y vpir unp véritable in* foilune, sans que j'eusse pu dire l'endroit précis, l'heure -. exacte où la plénitude de ma félicité s'était échappée, Je ne saurais vous exprin^er, n^on père, combien de craintes lugubres se dressèrent Tune après l'autre d^ns ma pensée; aujourd'hui même que les plus, atroces sont accomplies, je rougis presque de les avoir eues alprs. Cependant la nuit se , passait, mais le temps n'avait plus de durée pour moi, les ré« flexions l'absorbent bien plus vite que le travail^ et déj^ il était deux heures du matin que je me croyais au commencement de la soirée. Le bruit de ma porte qui s'ouvrit me fit involontaireipent lever les yeux. Je vis entrer M. de Nattière, La surprise qu'il ne put cac()er en lUe voyant encpre levée ipe dit tPUt : je regardai l'heure, et je devins si tremblante, que je ne pus lui adresser la parole. U était aussi embarra^ que moi- U ne comptait pas me trouver où j'étais. Cependant rindignation me saisit presque aussitôt.
« — Que venez-vous faire chez moi à cette heure ? lui dis-je en marchant ver§ lui pour l'/empêcher d'entrer tout k fait dans ma chambre. U parut balancer; mais à l'instant il entra et ferma la porte derrière lui. — C'est une violepce ! m'écriaH'^ en (courant vi^s une sonpettt^.
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« — Non, répondil-il en m'arrêtant et en parcourant ma chambre de l'œil avec un cynisme efironté;non, ce n'est plus qu'une explication.
« — 11 ne peut y en avoir entre nous; je n'en veux pas.
« — C'est pourtant avec vous seule, ajouta-t-il, qu'elle est nécessaire, et vous m'entendrez.
<K — Non, lui répondis-je-violemment, pas un mot de plus, ou j'appelle; je trouverai peut-être ici quelqu'un qui aura pitié d'une pauvre femme, ne fût-ce qu'un valet.
ce M. de Nattière marcha vers- la porte et appuya sa main sur la clef. Je suivais ses mouvements avec anxiété; il s'arrêta, sembla réfléchir un moment et me dit doucement :
« — Je sors, non que je craigne un esclandre , car chacun de nous peut raconter son entrevue à sa manière, et les médisants ne sont pas du parti des femmes, mais parce que je crois qu'on m'a trompé. Répondez-moi sincèrement : aimezvous sincèrement votre mari?
« — Oui, m'écriai-je avec ardeur, croyant détruire ainsi l'espérance de M. de Nattière, oui, je l'aime de l'amour le plus vif, oui, je l'aime plus que je ne saurais dire.
tt — Alors, ajouta M. de Nattière avec un sourire de mépris, c'est un misérable. '
a Ce mot m'indigna si profondément que, perdant toute retenue, je m'écriai :
« — Vous êtes un lâche ! car il n'est pas ici pour vous répondre.
« — Et il n'y viendra pas, reprit-il avec le même dédain sur le visage ; il n'y viendra ni pour vous chercher, ni pour vous venger : il a de plus agréables occupations.
« Cette nouvelle accusation glaça toute ma colère, et l'anxiété qu'elle m'inspira surmontant mon horreur pour cet homme, je m'approchai de lui, et cherchant à lire dans ses yeux :
« — Que voulez-vous dire? repris-je, la voix tremblante; mon mari n'a pas reçu mes lettres, je le vois, et il ignore...
« — Vous oubliez, interrompit M. de Nattière, qu'il y a répondu tous les jours.
« — C'est vrai, répondis-je, effrayée de la pensée que cette
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observation faisait naître en moi^ c'est vrai, et pourtant... . «— Et pourtant, il vous laisse ici, ajouta M. de Nattière, complétant par cette parole un soupçon que je n'eusse pas laissé se former dans mon esprit si j'avais été seule.
« Ce mot m'atterra; mais l'id/^e qu'il éveillait eût été trop horrible à garder : je la rejetai avec force^ et m'en prenant à M. de Nattière de la douleur que j'en avais ressentie.
« — Sortez! m'écriai-je; vous êtes un méchant homme, un homme indigne, un... Je ne pus achever, les larmes me suffoquèrent.
« .— Pauvre femme I dit-il en sortant.
« Après cette expression de pitié, j'entendis ouvrir et fermer la porte, mais je ne vis pas sortir M. de Nattière, car j'avais caché ma tête dans mes mains avec désespoir. Je me trouvai seule avec mes premières pensées; mais chacune des paroles de M. de Nattière était comme un trait de feu qui les éclairait. Je me les répétai une à une. — Oui, me disais-je, Emile sait ma situation, et il me laisse ici!... Ah! c'est indifférence, oubli, dédain... C'est qu'il a des occupations plus agréables, m'a-t-on dit... Qu'est-ce donc? un autre amour, une passion qui lui fait abandonner jusqu'au soin de ma protection ! oh! c'est impossible. Et, malgré mes combats, je me trouvais sans cesse vaincue par l'accord de la conduite d'Emile ' et des paroles de M. de Nattière. Cependant, j'en restais là de mes souvenirs, et je n'osais remonter au premier mot qui m'avait indignée : C'est un misérable! Un homme n'en appelle pas ainsi un autre pour un tort dont ils se rient entre eux; c'est donc... Et le même doute afireux qui m'avait épouvantée se représenta encore à moi ; mais encore cette fois je me fis un crime de l'avoir conçu, et je finis de passer cette nuit dans les larmes, déchirée de mille terreurs, que je n'osais ni combattre, ni accueillu:.
a Le matin, dès que le jour fut venu, j'envoyai chercher des chevaux de poste ; et, avant que personne pût se douter de ma résolution, je partis d'Alane et retournai, à Paris. La satisfaction que j'éprouvai d'êtie hors de ce château mit un peu de calme dans mes idées, sans cependant les adoucir ;* seulement je m'étudiai avec moins de désordre à prévoir le mal-
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beur qui m'attendait à P^i$. Malgré moi, je le rattachai aux paroles de M. de Nattière, et je me bâtis toute une histoire où je me représentai moh mari me prëféraut quelque brillante femme du monde nouveau ou il vivait; je le vis égaré par les séductions d'un esprit qui se joue dq tous les devoirs; mais en pensant à sa jeunesse, je ne le trouvi^is pas sans excuses, et je me sentais, sinon coupable, du moins imprudente de m'être si longtemps séparée de lui, oubliant qu'il l'avait obstinément voulu, pu bien interprétant sa volonté comme un dévouement à mes plaisirs. Ce malheur, je le tournai dans tous îes sens, je l'examinai à loisir durant la route, et je mis mon courage h portée de )e soutenir. J'arrivai. Par un hasard inconcevable, je trouve la porte de notre appartement ouvert^> je te parcours sans rencontrer personne : il était en désordre, et accusait l'absence de celle qui se devait h en surveiller la tepue; enfin j'arrive jusqu'à la chambre d'Emile; les persiennes en étaient encore feripées, et le demi-jour nf» m'y laissa distinguer aucun objet. J'allais mettre la main sur l'espagnolette d'une croisée, Iqrsqu'une voU que je ne reconnus pas sur-le-champ dit tout près de moi, avec l'hésitatioà d'un sonimeil interrompu : . ^
« — Est-ce toi, Emile?
« Je m^ retournai vivement, et j'aperçus une femme dans le lit de mqn mari. Elle me vit aussi, car elle se jeta hors de ce lit en pou^a^f up cri, et demeura droite etimmobile devant moi. J'avais préparé monime à de bien viyes atteintes, j'avais supposé l'infidélité et la trahison d'Emile : c'est tout ce que j'avais cru de plus afire^x; mais je ne savais pas ce que les circonstances peuvent cijouter d'bprreurs à un malheur. Je n'avais pas prévu que ce serait daqs ma maison que je trouverais Isf maîtresse de mon mm; je n'avais pas prévu que cette maîtresse serait ma femme c|ç chambre, ma servante. Oh l qui peut peindre le coi|p terrible et i^urd qui frappe au coeur à fie telles révélations! Pour moi, je ne saurais vous le dire. 11 me sembla que je m'étais à la fois heurtée la tête et la poitrine contre l'apgle dur et aigu d'un meuble. Je perdis un moment la vue et la r^piration, le cœur me serra, un bourdQf^nement G9nf^s m'^branla le cerye«^u* C'^st ainsi qu'on
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doit devenir folle. Je l'ai sans doute été un moment^ car sans cela je serais morte. Aussi^ quand ma raison fut revenue^ je voulus mourir. Après ce premier moment d'anéantissement, je vis Emile à la porte de la chambre. Je le vis, mais je ne le regardai pas : un besoin indicible de doute m'empêcha de vouloir lire son crime dans son maintien; et^ sans leur adresser la parole, je m'enfuis dans ma chambre. Je fermai . la porte, j'ouvris un tiroir où étaient enfermés des grains d'opium et je les' pris tous, puis je m'assis sur une chaise avec mon chapeaii de voyage; j'avais gardé mes gants; on eût pu me croire prête à sortir. Tout cela n'avait eu que la durée d'un éclair. L'embarras de sa position occupa Emile assez longtemps pour qu'il me laissât seule deux heures entières. Pendant ces ^eux heures, je demeurai à la même place. Rien de ce qui les occupa ne m'est resté dans la mémoire; seulement il nie semble que j'attendais incessamment que ma tête éclatât eh débris. Cependant des douleurs violentes se mêlèrent à cette apathie terrible ; elles devinrent bientôt si cruelles, que je ne pus retenir quelques plaintes. Aussitôt j'entendis remuer à la porte de ma chambre. A ce bruit, je retrouvai le sens de mes douleurs; je me rappelai tout, et je craignis des secours. Enfin, le mal qui me déchirait devint p^us fort que moi; j'étouffais difficilement mes cris : je pris un mouchoir, je le nouai sur ma bouche, et m'étendis sur mon lit. Alors tout devint confus autour de moi, et je n'entendis plus rien.
« A mon réveil, vous étiez près de moi avec mon médecin et le vôtre; Emile y était aussi. Rien de bien lucide ne m'arriva d'abord à l'esprit; mais les questions qu'on me fit, et le désespoir repentant que je liis sur le visage de mon mari me rendirent le souvenir. J'stimai à croire îi ce désespoir, et je résolus de me taire. Ce fut qe jour-là, mon père, que vous m'accusâtes d'ingratitude et. d'insensibilité, quand j'opposais un silence obstiné à toutes vos consolations ; ce fut ce jour-là aussi que votre douleur demanda aux médecins si ma raison n'était pas altérée. Vous vous le rappelez, mon père, ainsi se passa toute cette journée, où j'qbéis à tout ce qu'on voulut de moi, si ce n'est que je ne prononçai pas tme parole, quelque
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instance qu'on me fit. Je ne voulais ni mentir, ni dire la vérité. Ce que Je ne voulais pas surtout, .c'était d'accuser Emile à vos yeux sans l'avoir entendu. Le soir vint, et nous restâmes seuls. Je n'osais commencer la conversation, et je ne voyais pas qu'il y fût disposé plus que moi. Que vous diraisje, mon père? ceci n'est pas croyable, mais c'est la sincère vérité : durant toute cette nuit, il resta près de moi, me prodiguant les soins les plus tendres sans me parler. Respectait-il mon si ence? je ne sais : toujours est-il que je ne me sentis pas la force de l'accuser au moment où sa vie semblait dépendre de la mienne. Pour comprendre qu'il ait pu en être .ainsi, il faudrait savoir ce que c'est qu'une longue habitude de soumission; il faudrait avoir redouté comme moi une justification incomplète; il faudrait avoir éprouvé cet amour qui a besoin d'aveuglement, et qui plaide le premier dans le cœur d'une femme le pardon du coupable. Puis, ce qui est vrai pour tous ceux qui manquent de résolution puissante, c'est qu'ils n'ont pas le courage d'aborder une explication lorsque l'occasion impérative en est passée. Si, en arrivant le matin, j'eusse éprouvé d'autres sentiments que le désir de mourir, sans doute mes reproches eussent été cruels et violents ; si, à mon retour à la vie, Emile se fût présenté seul devant moi, je n'eusse pas hésité à l'accabler de mon désespoir; si, même la première minute où nous restâmes seuls^ j'avais prévu son silence, je me fusse levée devant lui pour lui demander compte de sa conduite; mais après une heure passée entre nous, sans autre langage que les regards attentifs dont il épiait mon visage, je ne trouvai plus la force d'entamer ce terrible entretien. Cependant je gardais au fond de l'âme la volonté de me plaindre et de lui dire combien il avait brisé mon cœur/ et que c'en était fait de ma confiance pour lui; mais en suivant en moi-même toute l'étendue des reproches que j'avais à lui faire, j'en tirai la conséquence naturelle qu'il me faudrait prendre une résolution à son égai^d. Je n'en trouvai aucune ou qui répondit à ma situation, ou qui ne me desespérât. La nuit s'acheva dans cette perplexité. Le jour vint, et une circonstance dont vous ne comprendrez pas Taudace me rendit toute ma fermeté : Louise, cette misérable
LA TRAPPISTINE. 29
femme que j'avais surprise dans le lit de mon mari, entia dans ma chambre en m'apportant une tasse. Emile, en la voyant entrer, lui adressa la parole, et lui dit :
« — Je sors, Louise, soignez Madame pendant mon absence.
<K ^ Je me levai sur mon séant, et les regardai fixement tous deux. Emile fit signe à Louise de se retirer. 11 prit son chapeau et s'approcha de moi.
« — Vous sortez, lui dis-je, vous me laissez?
a — Il le faut, me répondit-il tristement. J'ai fait à la Bourse une perte de cinq cent mille francs, et si je ne les paye dans trois jours, je suis un homme déshonoré.
« — Cinq cent mille francs! m'écriai-je anéantie par cette nouvelle, cinq cent mille francs! nous sommes ruinés !
«c — C'est un échec terrible, reprit-il ; mais tout le monde l'ignore, voilà l'essentiel. Je te le dis, ajouta-t-il en mé tendant la main, parce que tu es ma seule amie, et que tu ne me trahiras pas; parce que mes chagrins sont les tiens, n'est-ce pas, Fanny? Et, en parlant ainsi, il s'approcha de moi; je ne lui répondis qu'en lui tendant lés bras et en versant des larmes cruelles. Il se dégagea doucement, et me dit d'un ton profondément attendri :
ft — Du courage, enfant, mon crédit est considérable : que je pare ce coup fâcheux, et ma position est plus assurée que jamais.
<t A ce moment, Louise entra; mais je n'y fis plus attention; j'étais tout entière au malheur de mon mari : et le cruel avait bien deviné que je m'oublierais pour lui. A peine était-il sorti, que vous vîntes, mon père ; notre famille vint aussi. Votre présence protégea le service de Louise qui exécutait à la lettre les prescriptions du médecin. Ce ne fut que longtemps après, que je me ressouvins de la manière dont on m'aborda durant cette journée : il semblait qu'on eût affaire à un enfant malade dont on ménage les caprices. Plus tard, je me rappelai les signes de pitié que mes amis échangeaient enti*Q eux, lorsque je faisais une réponse distraite à leurs demandes; et je devinai qu'on avait cru ma raison prête à me faillir.
<(— -Pauvre enfant! d}tes^vous à plusieurs fois, sa tête brûle.
30 LA TRAPPISTINE.
« Oui, mon père^ elle brûlait du choc des idées qui s'y froissaient en tous sens; mon départ d'Alane^ l'injure de M. de Nattière^ puis mon mari infidèle, puis ruiné et peut-être déshonoré; n'était-ce pas assez pour que ma tête brûlât, pour que mes paroles fussent incohéfentes^ et que je ne prêtasse pas d'attention au bourdonnement indifférent d'une conversation frivole? Enfin mon mari rentra; ses premières attentions furent pour moi, je le reçus froidement : quelqu'un murmura près de moi ces mots i
« — C'est d'ufi caprice inconcevable.
a Et je devins aussi la victime des suppositions banales et malveillantes de ceux qui disaient m'aimer. ^entendis ce mot, et je n'eus d'autre vengeance que de l'adresser d'un regard à Emile. C'est lui qui y répondit^ et ce fut une nouvelle torture.
a — Ce n'est rien, dit-il, rien qu'une affection nerveuse dont le docteur répond^ pourvu que nous abandonnions quelque temps la vie de Paris. 11 faut de l'exercice et de Pair à Fanny; il lui faut la campagne^ et nous irons ensemble bientôt..;
c( ^ Où donc ? reprîtes-vous, mon père.
« — Mais, chez nous, répondit Emile le sourire sur les lèvres ; je sors de chez mon notaire, et il a dans la vallée de l'Orge une petite maison ravissante à vendre tout de suite ; j'en fais présent à Fanny.
a Ce fut une exclamation unanime d'admiration pour les soins inouïs dont mon mari m'entourait. A ce moment^ vous dîtes d*un ton moitié riant, moitié sérieux :
a -— Emile, Emile, vous la gâtez.
c( — Moins que je ne l*aime, répondit-il.
« Vous dire que je fus indignée, surprise, étourdie, je ne sais. Je ne compris plus rien, je doutai de tout, même de ce que j'avais vu et entendu; les deux nuits et le jour qui ve- . naient de se passer me semblèrent un cauchemar effroyable dont le ressentiment seul m*agitalt. Enfin nous demeurâmes encore seuls. Cette fois, j'allais peut-être avoir le courage de parler, mais cette fois encore il eut Taffreuse habileté d'étouffer ma douleur et ma plainte sous la sienne. A peine vous
LA tRAPPISTINE. 31
eut-il reconduit jusqu'à la porte de notre appartement^ toujours riant et dégagé, qu'il rentra dans ma chambre soucieux ' et morne.
« — Je n*ai rien trouvé, me dit-il.
<( — Rien, lui répondis-je ; et ce crédit dont tu parlais?...
a — Ce crédit me donnera cent ou cent cinquante mille francs, ce qu'on peut enfin raisonna|)lement me sppposer de besoins dans un commerce con^me le mifsn. Mais cinq cent mille francs! ce serait avouer ma ruine, que deies demander seulement.
a — Si j*en parlais à mon père?
tt — A personne au mondes reprit-il violemment; dire que j'ai tenté le sort de la Bourse ! non ; je ne serais plus à leurs yeux qu'un misérable- joueur, pour lequel ils n'auraient plus assez de reproches et de défiance. Puis, dans ma position commerciale, ce serait me fermer tout crédit; ce serait aller audevant de la déconsidération. Crois-tu que, s'il en était autrement, je payerais cette énorme somme? •
tf — Ce serait donc une faillite? lui dis-je en pâlissant.
a -r Une faillite! reprit-il; je me brûlerais la cervelle, s'il fallait en venir là; pourtant la loi qui proscrit le jeu de la Bourse ne donne pas d'action pour le payement des opérations qui y sont faites aitisi. On peut donc refuser de payer. Mais il n'y faut plus penser; car, en payant, c'est plus encore le silence que j'achète, que ma dette que j'acquitte.
« Cette distinction manquait de probité, ce me semble, et malgré tout l'effroi qui me remplissait le cœur, j'en ûs en moi-même l'observation; peut-être Emile s'en aperçut, car aussitôt il s'approcha de làoi.
« — Hélas 1 me dit-il, je voulais t'épargner tous ces chagrins, et voilà la cause qui m'a fait t*éloigner si longtemps, mais lu es plus forte et plus généreuse que je ne pensais.
« J'appliquai ce mot de généreuse à mon silence sur sa cruelle trahison ; j'y crus voir comme llraploration d^un pardon; j'allais lui assurer que j'avais tout oublié, mais il »e m'en laissa pas le temps. /
« — Tu ne m'as reproché, dit-il, ni ma ruine ni la tienne, et je t'en remercie; tes plaintes m'eussent ôté le coui^age de
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lutter contre ce malheur; mais tu peux encore plus pour moi, tu peux me sauver.
« — Te sauver ! lui dis-je, trompée dans mon espoir de lui voir au moins regretter son abandon.
« — Tu le peux si tu le veux, me répondit-il en m'observant soucieusement.
a — Et je le voudrai, repris-je en voyant sa tristesse; je le voudrai, dussé-je y donner ma vie, car moi, je t'aime,' Emile, et... les larmes me suffoquèrent.
« — Ah! s*écria-t-il en couvrant mes yeux de baisers ardents, tu pleures; malheureux que je suis! je ne puis te voir pleurer ainsi; c'est pour t'épargner une larme, un regret, que j'ai laissé la route facile où je marchais, car selon mon amour l'opulence ne t'y venait pas assez vite; c'est pour ne pas te voir pleurer que j'avais brisé mon cœur par notre séparation; et je n'ai pu t'éviter le malheur; tu souffres, Fanny, tu souffres, ah ! pardotine-moi ; ce n'est pas ce que je t'avais promis : c'était un bonheur pur et brillant que je t'avais juré, et maintenant tu pleures, tu souffres; oh! voilà mon seul malheur, le seul véritable; car toi, tu es ma' vie, c'est en toi que j'existe,
« Et lui-même pleurait; il me serrait convulsivement dans ses bras; il m'appuyait sur sa poitrine, que je sentais battre violemment ; une espérance inouïe, une consolation puissante me pénétra, m'inonda le cœm*.
« — N'est-ce pas, que tu m'aimes? m'écriai-je en lui rendant ses caresses ; n'est-ce pas, Emile ?
A -— En as-tu douté? ajouta-t-ii en me regardant fixement, la douleur peinte sur le visage...
a J'avais tant besoin de cet amour, ce désespoir d'Emile sur les craintes d'un doute de ma part, le choc de tant d'émotions, tout cela me fascina tellement, que, volontairement, je renonçai au témoignage de mes yeux. Ne pouvant tuer mes souvenirs, je m'en détournai pour ne pas les voir. , « — Non, je n'en ai pas douté. J'ai été folle un moment; mais je me suis trompée, je n'ai rien vu...
« — Quoi! serait-ce hier matin? s'écria Emile. Oh! pauvre enfant, que tu as dû souffrir! et cette horrible indisposi-
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tion!.. Oh! je comprends, oui» je comprends tout maintenant.
ce Et, comme si une idée soudaine luisait tout à coup devant lui, il ouvrit mon secrétaire,7 chercha l'opium et ne l'y trouva plus. Il xomba renversé à mes pieds dans d'effroyables convulsions. J'appelai; Louise vint pour le soigner avec moi. A ce moment, je n'avais plus un soupçon : c'est moi qui étais coupable ; enfin il revint à lui. Louise sortit. Le premier mot de mon mari fut pour me donner une explication ; je n'en voulus pas...
' « — Non, lui dis-je, pas une parole; oh! pas une, Emile, si ce n'est pour me dire comment je peux te sauver : ne m'astu pas dit que je pouvais te sauver?
« — Mais je n'ose plus te le demander, reprîtril tristement.
« — Ah 1 tu me punis cruellement, lui répondis-je...
« — Mais si je te le demande, ajouta-t-il, lé voudras-tuî ? surtout quand tu sauras ce quMl faut faire.
« — Oui, je le voudrai, Emile; ne te l'ai-je pas dit? fallûtil y sacrifier ma vie?
« — 11 faut peut-être plus que cela, répondit-il en souriant : il faut sacriQer une prévention, une répugnance
Puis il s'arrêta pour attendre une réponse.
« — Eh bien? lui dis-je en tremblant malgré moi.
a — Eh bien ! reprit-il, il faut voir M. de Nâttière.
a — M. de Nattière! m'écriai-je; retourner à Alane!
« — Non, dit Emile en m'attiraut vers lui, nous ne nous séparerons plus, Fanny. M. de Nattière est à Saint-Gloud, près du roi; dans vingt-quatres heures il part pour la Bretagne, et lui seul peut me sauver.
« — A-t-il des fonds si considérables à sa disposition? reprisje, voulant faire naître des difficultés contre ce projet.
« — Sa signature me suffirait pour en trouver, me dit Ëçaile; sa signature est ma seule ressource; oui, continua-t-il en paraissant réfléchir profondément et en parlant par mots entrecoupés, la seule! il me la faut aujourd'hui, ou aprèsdemain la ruine, le déshonneur, la mort...
«c Je poussai un crf.
Cl — Ah ! ta douleur m'a fait tout oublier, dit Emile en se levant et en paixourantla chambre à grands pas; oui, quand
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je t'ai Yue pleurer^ je n'ai plus pensé à ma fortune et à mon honneur perdus; perdus ^ur jamais, ajoufa-t^il en se jetant dans un fauteuil; car> jele vois bien, tu ne teux pas aller chez M. de Nattière.
K — J'Irai! j'irai! lui répondis^je entraînée par cette succession si rapide d'idées que je n'avais pas le temps de leur dresser un obstacle; j'irai, Emile, pour te sauver; pour toi^ entends-tu, j'aurai ce courage.
<c — Ah ! tu es un ange, reprit-il ; mais il faut que ce soit à l'instant même : car pour me servir de cette signature, je n'ai plus que demain.
«— Si tôt, lui dis-je; mais tu m'accompagneras? je pense...
<c^Eh! le puis-je? enfant... Écoute^ reprit-il, voulant rompre les objections que je pourrais lui faire... 8i j'y allais moi-même, comme pour traiter d'une affaire, il faudrait la lui expliquer nettement, et j'avoue que je ne saurais que lui dire; car, à lui moins qu'un autre, je voudrais avouer ma position; mais comprends bien ceci : dans l'immense opération où il m'a intéressé, il y a beaucoup d'acquisitions de ter« rains à faire; pour qu'on ne soupçonne pas à quoi elles doivent servir, les capitalistes qui mènent l'entreprise les font faire par des personnes qui ne semblent pas y avoir intérêt; je suis une de ces personnes. Tu diras à M. de Nattière que j'ai trouvé une occasion admirable, mais qu'on veut de l'argent; il sait que j'en trouverai avec le papier qu'il te confierA. 8i j'allais à Saint-Cloud, il faudrait dire exactement le lieu, la situation, donner des détails impossibles ; mais toi, tu peux les avoir oubliés, tu comprends; les affaires te fatiguent, tu n'y entends rien... Seulement tu sais que c'est pressé»., enfin il te croira...
« -^ Mais dans quelque temps, m'écriai-je, il apprendra!..
« — 11 n'apprendra rien, car je lui remettrai ses fonds. Ce que j'ai oublié de te dire, c'est que je périssais au port, au moment de vendre lùa part de mon intérêt dans l'affaire de M. de Nattière; ce qui me rentrera est triple de ce. que je pourrai lui devoir, et nous serons sauvés ; car sans toi, c'en était fait !.. Mais tu vas t'apprêter, n'est-ce pas? Je vais écrire
LA TRAPPÎSTINE. 38
un mot, faire mettre les chevaux. Il ne te faut pas deux heures... Dépêche-toi...
« Et^ sans que j'eusse le temps de répondre, il sortit. Je me laissai habiller par Louise ^ j'étais étourdie de tout ce qui se passait depuis quarante-huit heures; je rivais dans un tourbillon de pensées et d'émotions où là réflexion n'avait pu trouver place... Quand je fus prête, j'attendis Emile. Le domestique vint et m'apporta ce billet :
(c Ma chère amie, Dallois est dans mon cabinet, il vient ar* « rêter notre compte, je ne puis le quitter; voici tout ce qu'il « te faut. N'oublie pas ce que je^t'al dit. »
« A ce billet étaient joints un reçu de cinq cent mille francs, d'échéance à six mois, et une petite lettre cachetée pour M. de Nattièré. J'aQr^ts voulu voir Emile une seconde; mais, en passant devant la porte de son cabinet, je l'entendis parler très-vivement. La présence de Dallois me rappela tous leg dangers de mon mari, et je partis. Le cocher me conduisit avec une rapidité qti'on lui avait recommandée, sans doute, afin que le temps me manquât même dans la solitude; et, je dois ravouetj j'arrivai à Saint-Cloud aussi troublée que quand j'étais partie de Paris. Je fis demander au château M. de Nattièré. On me conduisit dans l'appartement qu'il f occupait, et je me trouvai face à face avec cet homme que j'avais compté ne plus revoir. Il sourit en m'approch&nt ; je fus prête à sortir, mais ce n'était plus de moi seule qu'il s^agissait, et j'acceptai, sans répondre, le fauteuil que M. de Nattièré m'ofirit d'une manière respectueuse.
ff — Vous êtes indisposée? me dit-il; serait-ce à un chagrin que je devrais votre présence ?
« — Non, lui dis-je vivement, me trompant sur l'intention de ses paroles, et craignant qu*il ne lût le secret d'Emile dans mon trouble; non, c'est la fatigue, ce n'est rien...
« — Vous avei vu votre mari? reprit M. de Nattièré en me regardant avec attention.
« — ^ Oui, certes, me hâtai-je de répondre ; c'est de sa part que je viens...
« La surprise que ce mot causa à M. de Nattièré me fit voir qu'il supposait qi^e j'avais parlé. A ce moment, Tinculpation
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terrible que M. de Nattière avait élevée contre mon mari me revint à Tesprit. L'idée qu'il pouvait penser qu'Emile désertait ma défense m'humilia si profondément^ que je nq pus m'empêcher d'ajouter : Mon mari ne sait rien. Monsieur.
<t M. de Nattière me considéra un moment^ et me dit à voix basse et en plongeant ses regards dans mes yeux :
« — Ni vous non plus, dites-moi?..
a Je détournai la vue pour cacher une larme. M. de Nattière me prit la main ; je la retirerai vivement.
a — Je voiLS savais belle^ aimable et parfaite^ me dit-il tendrement, mais non pas si résignée. Un pareil abandon...
« — Monsieur, lui dis-je froidement, voici une lettre de mon mari.
« M. de Nattière la lut rapidement et la jeta ^r la table qui était près de nous.
« — Enfin, dit-il, votre mari daigne vous confier le secret de ses aflfaires; il y a longtemps qu'il aurait dû le faire : car je vous crois plus raisonnable que lui. Voyons, Madame, de quoi s'agit-il?..
« Ma position particulière vis-à-vis de M. de Nattière était si fausse que, par un inexplicable oubli de tout honneur, je me Sentis à l'aise en abordant le mensonge que je devais lui dé. 4)iter... Il m'écouta attentivement, et je lui répétai, plus clairement que je ne l'eusse fait à un indifférent, la leçon que m'avait faite Emile.
«— C'est bien, me dit M. de Nattière en se levant; qu'il s'occupe de nos affaires : cela vaut mieux que de courir les agents de change. Je vais préparer ce qu'il vous faut.
« Il sortit, et je vis qu'il connaissait au moins la conduite de mon mari, s'il en ignorait les affreux résultats. Le remords me prit alors ; mais il n'était plus temps. Une invincible curiosité me poussa à lire la lettre d'Emile que M. de Nattière avait laissée sur la table ; elle était d'une honteuse adresse. La voici : m Mon cher Monsieur,
« Je tiens une superbe affaire aux cheveux'; ma femme vous « l'expliquera... Nous acquérons à cinquante pour cent au- « dessous de la valeur réelle. Le vendeur est dans mon cabi- « net; je ne le laisserai pas sortir; je le garde à dîner : je ne
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« veux pas qu'il voie personne avant la conclusion. Sans cela, a je serais chez vous. J'attends avec impatience le retour de <( Fanny. L^aspect de vos efiets pégociables à l'instant même « terminera tout. J'attends, v
« M. de Nattière rentra et me présenta des traites pour cinq cent mille francs. Je tremblais comme une criminelle en lui ne remettant le reçu. II prit encore ma main^ que^ cette fois^ je n'eus pas la force de lui retirer ; il la pressa sur ses lèvres et me dit doucement :
« — Ne seres-vous généreuse que pour Emile, et ne me pardonnerez-vous rien?
« 11 venait de sauver monmari, grâce à une tromperie dont j'étais complice. Hélas ! pouvais-je lui montrer qu'il m'était odieux ; pouvais-je, moi, lui marquer le mépris que j'avais eu de lui ; je ne m'en sentis plus le pouvoir, et, tremblante sous cette impression, je lui répondis tristement :
« — Je n'ai pas le droit de vous en vouloir. Monsieur.
a II me serra la main en la portant encore à ses lèvres; je vis bien qu'il m'avait mal comprise, mais il eût fallu une trop longue explication pour le détromper ; je préférai me retirer, laissant à l'avenir le soin de ma défense ; il me reconduisit avec le respect affectueux d'un homme qui prend pitié du trouble qu'il inspire, et je retournai à Paris, aussi vite que j'en étais venue. Emile reçut avec une joie qui me fit mal les traites que je lui apportais : à peine s'il eut un remerciement pour moi. Le lendemain il s'échappa pour en faire usage, et je ne le vis plus de la journée. Les inquiétudes qu'il avait répandues dans notre famille, à propos de ma santé, me valurent uu si grand nombre de visites, que j'en fus comme assiégée. Cependant Louise était toujours là, et je m'établis pendant plusieurs jours dans une position d'où il ne me fut plus possible de sortir : car chasser cette fille après ce qui s'était passé entre Emile et moi, c^était témoigner un soupçon que j'avais dit effacé. C'est alors, mon père, que commença dans ma vie ce. singulier mélange de tristesse profonde et de gaieté ' folle qui vous surprit si étrangement; c'est alors, qu'incapable de garder une juste mesure dans mes sentiments, je me livrais au désespoir, lorsqu'un mot, un regard, une réflexion
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ravlTaient datis mon souvenir les preuves de la trahison d'Emile; alors> aussi, je poussais ma joie jusqu'au délire, lorsque j'étais parvenue à étouffer les ressentiments de mon cœur, essayant d'étourdir ma vie dans le mouvement et le bruit, jusqu'au moment où la douleur revenait Uiomphante. Ce fut une lutte de plusieurs mois^ oh Je perdis tout repos, jus(|u'à ce que l'espéranee fût enfin tout à fait vainouet A cette époque, l'affection de ceux qui m'aimaient se détacha peu à peu de moi; l'envie de quelques femmes qui m'avaient toujours détestée en profita habilement, et je devins^ poiu* le monde et peut-être aussi pour ma famille, un être bizarre et déraisonnable, une tête fantasque, une femme d'une exigence que rien ne pouvait satisfaire. Je comprenais, sans qu'on me l'exprimât, cette fâcheuse opinion qu'on prenait de moi, et par une disposition de l'âme que vous comprendrez, mon père, je me plaisais à la braver. Fière de ne pas mériter mon malheur, il y a des instants où j'aurais voulu les subir tous pour avoir le droit de maudira tout le monde, quand je ne pouvais plus bénir celui, que j'avais tant aimé. Hélas! je l'aimais encore, et lui seul garda, jusqu'au dernier jour^ le pouvoir de me consoler ^^
« Cependant vous ne voyiez que ma conduite extérieure et celle d'Emile, et c'est sur moi que tombaient les accusations; car mon mari ne perdit pas un moment dette apparence de soins empressés qui me rendaient si injuste à vos yeux. C'étaient toujours le même luxe pour ma toilette, les mêmes présents attentifs^ tandis que je calculais, sous la crainte de notre ruine^ combien de jours d'existence il y avait dans chacune de ces frivolités I Mais enfin, h travers ces jours semés de douleurs internes, se leva im jour de terrible malheur.
«c Malgi'é mes pressantes représentations , mon mari avait acheté cette campagne dont il vous avait parié. Cette acquisition, m^avait-il dit, faite à la même époque que le payement de son énorme perte à la Bourse, devait établir son crédit plus haut que jamais. Se restreindre en pareille circonstance, eût annoncé ses embarras, et lui eût enlevé cette confiance publique qui était sa seule ressource pour établir sa fortune. J'avais cédé sans être convaincue, et quelques amis, plus prudents.
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l^làoiant cette acqpiiàtion y ne trouTërent rien de mieux que d'accuser mes 4:aprices des folles dépenses de mon mari. Quoi qu'il m soit^nous étions établis dans la vallée de l'Ûrge. Louise ni'a¥ait suivie, et'j'avoue que mes soupçons s'étaient presque etTacés. Emile partait tous les matins , vers cinq heures; il revenait dîner tous les soirs, et ne me quittait pas un moment depuis son arrivée jusqu'à son départ. A cette époque, ma santé était faible, et je me levais fort tard. Emile m'éveillait le inatin pour me dire adieu, et je ne me rendormais que lorsque j'avais entendu son cabriolet sortir de la cour.
ff Un matin pourtant, après unu nuit où la fièvre m'avkit cruellement tourmentée et avait attristé mon sommeil de rôves affreux, je iie pus me rendormir, et j'espérai trouver dans la fraîcheur de l'air quelque soulagement à cette agita^ lion. Je descendis dans le jardin, et, après une promenade de plus de deux heures, je m'assis sous un berceau épais, à î-eztrémité d'un petit bois qui bordait le mur de clôture. Tout à coup j'entepds marcher dans l'allée qui était à côté de moi. Le bruit de ce pas, que je connaissais si bien, me frappe; je regarde, et je vois Emile passer et arriver à une petite porte qui outrait à un sentier qui coupait à travers les champs, et conduisait à quelque distance sur la graqde route. Quoiqu'un vif sentiment de surprise m'eût empêchée d'adresser la parole à Emile» je n'avais cependant conçu aucune crainte, et je m'expliquais sa présence par l'oubli qull avait fait de quelque objet important. Je rentrais à la maison, rêveuse et préoccupée, lorsqu^au détour d'une allée je trouve Louise devant moi, cueillant les fleurs dont elle ornait ma chambre tous les jours. CSette rencontre fut pour moi comme une révélation terrible; tous mes soupçons revinrent, et je demeurai convaincue que j'étais toujours trompée. Oh! eette fois, mon père, il n'f eut plus de faiblesse dans mon cœur. Tout mon orgueil se révolta; les soins de cette misérable fille me parurent une insultante dérision, et je me résolus à éclater; mais je voulais une preuve irrécusable, invincible; une preuve que je saisirais moi-môme, et dont je pourrais m'armer froidement, sans que le hasard me la jetât à l'improviste, et que mon trouble la laissât échapper comme la première
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fois. J'attendis donc > et je trouvai dans mon indignation la force de mentir à tous les yeux. Le soir, Emile Tint : le matin, il me quitta comme d'habitude. A peine était-il sorti de ma chambre, que je me levai. De mon cabinet, qui donnait sur la cour, je le vis faire partir son cabriolet et rentrer dans la maison. J'attendis un quart d'heure, et je marchai droit à la chambre de Louise. Dans ce moment, et dans la journée qui le précéda, je sentis ce que c'est que le bienfait d'une puissajite volonté* Pour la première fois, la résolution que j'avais prise me tint au cœur, sans faiblesse ni combats, et quoiqu'elle dût amener de terribles résultats, et que je ne m'en fusse dissimulé aucun, je ne ressentis ni les douleurs, ni le désespoir qui avaient accompagné mes incertitudes. J'entrai donc calme et résolue : ils étaient dans les bras l'un de l'autre. ' tt — Enfin! m'écriai-je en entrant et en me posant en face d'eux, enfin!
a Cette livide et basse contraction que j'avais déjà vue sur les traits d'Emile s'y montra encore, mais plus hideuse peutêtre. 11 me fit Teffet d'un homme qui eût voulu me battre, mais qui n'eût osé me poignarder. S'il lut dans mon regard aussi avant que moi dans le sien, il dut y trouver un bien cruel mépris. Tous deux étaient muets ; je repris la parole :
a Cette maison, dis-je à mon mari, n'aura bientôt d'autre maître que vous ; mais tant que j'y suis, je puis aussi y commander. Ne, craignez rien, je n'y resterai que le temps nécessaire pour en chasser cette créature.
« — Il n'y a ici, s'écria Emile avec une fureur ignoble, il n'y a d'autres> ordres ici que les miens,' et vous êtes la preniière qui deviez y obéir. Suivez-moi, Fanny, sortez de cette chambre.
ft — Pas avant d'en avoir chassé votre maîtresse, lui répond s-je aussi exaltée que lui ; qu'elle sorte, qu'elle parte à l'instant même.
«— Sortez! Fanny, me répéta Emile en s'avançant vers moi avec une colère qui m'eût glacée d'eflroi en toute autre circonstance, sortez! sortez!... et, à chacun de ces mots, il contractait ses bras comme un homme qui se roidit contre luim^me. Mais moi^ j'avais tant souffert au cœur, que des
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bnifalitës ne m'épouvantaient pas; aussi^ au mouvement qu'il fit vers' moi, je me jetai au-devant de lui, ma poitrine contre la sienne, mon visage à la hauteur du sien, le mépris sur les lèvres, le regard insultant. Je lui fis baisser les yeux; je le méprisai tout à fait.
. « — Que cette fille sorte ! lui dis-je ; qu'elle sorte à l'instant I à la minute! C'est ma servante, je la chasse...
tt — Fanny ! Fanny ! s'écria Emile en cfaangcantsubitement de ton; Louise s'en ira, mais épargne son état : ta violence peut la tuer, elle peut tuer son enfant
«c — Son enfant! repris-je anéantie de cette nouvelle découverte; son enfant et le vôtre! n'est-ce pas? Et, un souvenir fatal se réveillant aussitôt en moi, j'ajoutai en baissant la tête : Ah ! ce sera donc elle qui sera la mère de vos enfants? C'est juste! c'est à moi de sortir.
« Je m'éloignai machinalement, je descendis au jardin, je Iç parcourus lentement sans projet arrêté : toute mon exaltation s'était affaissée. Je ne pensais rien, je n'éprouvais qu'une douleur sourde et confuse : ma résolution s'était éva-' nouie devant une circonstance que je n'avais pas prévue. Je répétais à chaque pas, sans y attacher de sens, ce mot fatal : La mère de son enfant! Cet état dura peu; au bout d'une allée,, j'aperçus Emile qui m'avait suivie. A cette vue, poussée par un instinct d'horreur impossible à décrire, je me pris à fuir de toute ma vitesse. J'atteignis la porte du jardin, et je vis devant moi le sentier qui conduisait à la grande route; je m*y élançai. Bientôt j'entendis la voix d'Emile qui me poursuivait : il me suppliait d'arrêter. A chaque son de sa voix, je me hâtais davantage, comme pressée par un éperon sanglant : Emile gagnait du terrain, et j'entendais déjà près de moi sa voix haletante et sufioquéje, lorsque j'aperçus le cabriolet qui attendait sur la route. Jusque-là, j'avais fui, emportée par un effroi insurmontable; j'avais fui sans but ni dessein , sans espoir même d'échapper à la poursuite d'Emile. A la vue de ce cabriolet, l'idée de fuir pour jamais, de ne plus revoir cette détestable maison s'empara de moi, et me donna de nouvelles forces. Je précipitai ma course; je gagnai de l'avantagea mon tour, et j'arrivai écheveléè et pantelante sur la route.
4af LA TRAPPISTINE.
ce — Joseph I JosepU! m'écriai-je en m'élaoçaot dans l%Toi-f ture; à Paris! h Paris! vite! vite!
«i ^ Ah! Madame 9 reprit le domestique épouvanté, je l'aurais parié. Hélas! Madame, je n^y suis pouF rien : j'phéissais, quand on me disait d'attendre.
« -— Joseph ! à Pari3 ! répétai-je hors de moi; vite I vite! à Paris!..
a — C'est impossihle. Madame^ dans vptre état... En effet, j'étais presque nue. Je vis Emile près de nous atteindre; je me mis à pousser des cris, en disant sans eesse :
« — A Paris ! à Paris ! Joseph 1 et je ine jetai à genoux devant lui au foiid du eahriolet. Cet homme se mit à pleurer et se décida à partir malgré la voix d'Emile qui lui criait d'arrêter. Le cheval fit quelques pas, mon mari tenta un dernier cfforl, et se jeta à la bride; nous restâmes en place.
(( Soudainement, et comme si une eau glacée m'eût inondée, je devins froide; la peur me prit, je fus épouvantée de tout ce que j'avais fait. Un enfant devant son maître n'est pas phis tremblant que je ne le devins quand je me vis au pouvoir d'Emile. Je lui aurais demandé grâce, si j'avais eu la force de parler. Déjà la route se peuplait ie paysans , et l'on nous examinait ; Joseph dit à mon mari :
a — Faut-il que je ramène Madame?
a — Traverser ainsi le village devant tout le monde, c'est impossible, répondit Emile; faites entrer le cabriolet dans le petit chemin , et allez chercher un chafieau et un manteau pour Madame.
a Joseph descendit de voiture et courut à la maison; mon mari demeura près du cabriolet où j -étais restée sans mouvement. Joseph revint, et il m'affubla comme il put; mon mari se plaça près de moi, et nous conduisit avec une rapidité effrayante. Quand' nous arrivâmes dans la cour, la cui^ sinière, le jardinier et sa femme, quelque? servantes s'y trouvaient. Mon mari descendit rapidement et m'ordonna de le suivre, j'obéis; mais tout à coup un cri d'effroi s'échappa de la bouche de nos domestiques qui entouraient la voiture. En me levant, j'avais mis mes pieds nus dans mes pantoufles; en fuyant, elles s'étaient échappées de mes piedsi et
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ils étaient swag}ant|s et déa?iirés. ^mile» qui le vit, reuvoya ces bonnes gens avec un emportement terrible, et me répéta Tordre brutal d^ la suivra; je )p suivis, fe marquai de mon sang chaque marche du perron qui était devant la maison | j'en marquai chaque marche de l'escalier qui conduisait à ma chambre. Emile se mit à la parcourir à grands pas; je restai ipnmobile, del^out deyant lui, les pieds nus sur le parquet. 11 eut la barbarie de s'approcher d^ moi, de me saisir ]e bras et de me dire :
«-— Vous deves être conteute» nous avonç tous nos domestiques pour confidents,
« Je ne compris rien alors à ce mot, mais il disait toute l'âme d'Emile; j'ai éprouvé depuis qu'il eût bu ce sang qui coulait de mes pieds, s'il eût été sûr qu'on l'eût éterqellement igaoré. Mais au moment qù il m'adressait ce reproche, je ne vivais plus ni de sepsations, ni d'intelligeuce. Il parut surpris de mon immobilité.
« — Sh bienl me ditril brutalemept>. que faites-yous l^? 11 faut vous GQUcber, vous êtes blessée.
À Je ne répondis pas davantage; il défit mon manteau et mon ehapef^u, et me porta dans mou lit? J'y demeurai huit jours dans le délire de la fièvre. Je faillis y mourir j mais j'avais encore à souffrir, on me sauvï(. «,
tt Enfin j'étais entrée dans uqevoiede malheurs bien cëiv tains I ce n'étaient plus ces sinistres mais vagues avertissements que j'avais si longtemps repoussés, ces révélation^ intimes de l'âme qui sfint l'approche du crime et du vice. Ce qui les reqdit plus complètes, c'est que tous éties absept, et que je demeurai livrée aux ^gips de mon mari. Ce qui me perdit encore, c'est que la nature me refusa la force d'exécuter une résolution soudaine; c'est que, lorsque je revins à la vie et au souveqir, il me fallut voip et entendre Emile; c'est qu'il ne quitta pas le chevet de mon lit, ni durant 1^ nuit, ni pendant le jour. Écoutez, mon père, comment sq passa le temps qui précéda votre retour; prenez, si cela se peut, pour me comprendre, l'âme d'une malheureuse femmç qui se voit condamnée à vivre sans foi, sans religion, sapii amour, et k qui l'on offre encore une espérance. C'est çç qi;if^
44 LA TRAPPISTINE.
Ot Emile. Il ne mit point de tromperie entre nous : il aborda ses torts avec franchise.
« — Ëcoute> me dit-il un jour que je m'étais trouvé la force de l'accuser^ écoute^ Fanny; tu peux aller vers ton père, lorsqu'il sera de retour, lui dire ce que tu as vu, me perdre à ses yeux, à ceux de ta famille et de la mienne, m'offrir au monde comme un débauché de bas étage, dégradé jusqu'à l'amour d'une servante, et tu paraîtras peut-être, avoir raison... '
« — Je paraîtrai avoir raison t repris-je amèrement.
« — Oui, conlinua-t-il d'un ton calme, ce ne sera qu'une vaine apparence ; le vice n'est pas toujours avec les mauvaises actions; ne pardonne-t-on rien à un entraînement?...
« — Ohl m'écriai-je avec indignation, un entraînement qui dure des mois entiers! un entraînement qui n'a pas respecté ou qui n'a pas compris le pardon qu'il y avait dans mon silence, car je n'ai pas été trompée le jour où vous m'avez offert une misérable explication; quand je l'ai refusée, c'est que j'ai voulu ne pas vous entendre mentir; je vous aimais trop, pour ne pas craindre un tort de plus.
« — Alors, ajouta tristement Emile, je n'ai plus rien à vous dire.
« — Parlez, parlez, lui dis-je, déjà effrayée de lui avoir fermé une voie de justification.
« — Pourquoi vous parler, Fanny, reprit-il, si tout ce que je peux vous dire est déjà flétri de mensonge dans votre esprit?
« — ' Je vous croirai, si vous dites la vérité, lui répondis-je.
« — Non, c'est impossible, répiiqùa-t-il tristement. D'un indifférent, vous comprendriez peut-être tout ce qui m'a conduit où je suis; mais de moi, que vous détestez^ rien ne vous paraît pardonnable.
« — Je ne vous déteste pas, Emile, m'écriai-je vivement; je ne vous déteste pas : le mot de haine ne peut être prononcé entre nous.
« — Mais tu ne m'aimes plus , ajouta-t-il avec douleur ; et si je te disais que je t'aime, moi, comme mon seul bien, tu ne me croitais plus; tu ne croirais pas, ajouta-t-il en prévenant ma réponse, tu ne croirais pas qu'un sentiment que je
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ne puis trouver odieux^ même en présence de ton désespdr, m'a conduit à t'outrager à ce point» Et puis, je ne t'ai pas dit tout ce que j'ai soufi^ et tout ce que je t'ai caché ; tu ne sais pas qu'en présence du bonheur de mes amis, entourés d'enfants joyeux, ma félicité ne me semblait qu'une dérision; que plus tu valais à mes yeux^ plus je pleurais d'être sans espoir de voir revivre tant de beauté et de vertus dans mes enfants. Enfin que te dirai-je? celte douleur, ou plutôt ce désir de sentir mon sang couler dans les veines d'un être à moi, d'un enfant à moi, ce désir m'a égaré, perdu; car si c'eût été amour, est-ce si bas que je l'eusse placé? Si je n'avais craint que les propos du monde ne t'eussent brisé le cœur, auraisje caché mon crime dans notre domesticité? Que veux*tu que je te dise? le plus honteux de mes torts, je le dois à la crainte de déchirer ta vie, et j'ai doublé ma faute en voulant la soustraire à tes yeux.
fi( Et comme je l'écoutais stupéfaite et épouvantée du bien que j'éprouvais à l'écouter, et comme je détournais violemment la iête pour m'ari^acher à la tentation qui me prenait de le croire, Emile ajouta avec désespoir :
« — Ah! si je te parle ainsi, c'est que tout cela est dans mon cœur et en déborde malgré moi. Ce n'est pas une justification, Fanny : il n'y eu a pas contre la haine ;car si tu m'aimais encore, vois-tu, je ne t'expliquerais rien, j'accepterais mon crime tout entier^ et je te demanderais pardon, sûr de l'obtenir de toi. Mais une chose doit rester encore entre nous : c'est quelque justice, et c'est à la tienne que je m'adresse. Non, continua-t-il avec une folle exaltation, je ne sens pas en moi que je sois aussi coupable que je te le parais ;, ce que je senç par-dessus tout, c'est le désespoir d'avoir perdu ton amour; c§ que je sens, c'est que je t'aime comme on adore Dieu, que ton abandon me tuera, que j'ai tout perdu.
d En parlant ainsi, il pressait son front avec désespoir. Je pleurais avec des sanglots. Emile se jeta à mes pieds ; il roulait sa tête sur mes genoux, avec des larmes et des cris.
«t — Fanny ! disait-il , me quitteras-tu? Ne te verrai-je plus? Pitié! pitié 1
« J'appuyai ma main sur sa tête, comme pour le cal-
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mer; il s'en empara, il la mouilla de larmes et la couvrit de baisers. Ce geste de ma part était un premier mot de pardon; je tombai sans force dans ses bras^ et il était assuré que j'avais tout excusé avant que j'eusse prononcé une parole.
« Bientôt je fus capable de me lever. Nous revînmes à Paris. Je ne vis plus Louise. Josepti aussi avait été renvoyé, et je tâchai de croire au repentir sincère de mon mai*i. G-était une situation afireuse que celle de mon cœur : ou je devais me fier à ces premiers mouvements de passion^ pendant lesquels j'avais frémi de deviner l'âme d'Emile, accepter comme infaillibles ces avertissements qui me l'avaient montré si dif^ feront de ce que je l'avais cru; et alors c'était vouer mon existence au malheur, c'était reconnaître que nia vie innocente était lié^ à une vie d'hypocrisie et de scélératesse; ou bien^ il fallait croire à cette conduite extérieure, qui me le .ramenait si empressé et si tendre, l'aGCueillir comme le résultat de son amour, et non d'un calcul adroit, rejeter sur la puissance d'un désir à peine blâmable toutes les fautes d'Emile, et par là renouer mon avenir à l'espérance d'un bonheur prochain. J'étais seule, sans appui, sans conseil; je me tis peur à moi-même de ma propre sévérité^ je me rappelai vos douces leçons sur les bienfaits de l'indulgence, et je pardonnai à Emile, comme il semble qu^une mère doit pardonner à son enfant qui revient. J'acceptai son repentir avec reconnaissance, notre réconciliation -me fit heureuse : il me sembla que j'avais acquis tous les droits d'une fenmie à l'amour de son époux.
« Avec ces dispositions dans le cœur, Emile m-'eût tenue encore bien longtemps sous l^empire de sa fascination, si ses torts ne se fussent adressés qu*à moi, s'il n^eût été répréhensible qu'à mon égard : mais sa conduite, pour laquelle toute excuse me paraissait bonne vis-à-vis de moi, restait sans fausse défense quand elle touchait à d'autres intérêts. Pour ce qui est d'honneur et de loyauté, il y a dans le for intérieur une balance rigoureuse oii rien ne pèse que la vérité; aussi l'emploi des billets de M. de Nattière m'avait paru toujours une action coupable. Emile avait mis fin à mes i^emontrances^ en me disant qu'il avait vendu la part de son intérêt dans
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racqaisition des terrains^ qu'ainsi tout était remboursé, et j'avais presque oublié cette affaire à travers tous mes cha*» grins4 Une lettre fouidroyante de M. de Natiière vint m'évciller dans ma sécurité. Cette lettre m'était adressée. Quoique je n'aie jamais pu la retrouver^ les expressions m'en sont re6<tces gravées dans l'esprit, tant je la relus de fois pour comprendre tout ce qu'elle disait s
« Madame,
« Après dix lettres écrites vainement à. M. de Varni, je me <L décide à m'adresser à vous. Des informations prises à Paris « m'ont révélé que les cinq cent mille francs que je vous ai a remis n'ont point servi à l'usage auquel ils étaient destinés» « Est-ce moi qui vous l'apprends, ou le saviez-vous lorsque « vous êtes venue chez moi ? Me suis-je trompé, lorsque j'ai fi cru à votre douleur, à votre vertu, ou M. de Varni^ avait-il « raison lorsqu'il me confiait tout bas que sa faiblesse ne « pouvait résister à vos exigences , et^que le luxe que vous « aimiez à étaler le gênait cruellenient ? Ma raison et mon « cœur se refusent à cette pensée. Je crois avoir deviné M. de a Yarni : c'est un habile hypoctile qui vous a dévouée à servir « de manteau à ses fourberies. 11 est ruiné, et c'est vous qu'il « en accuse; et s'il doit arriver qu'on découvre sa basse ina trigue avec votre servante, pour s'excuser, il vous inventera ft des torts, il vous imputera peut-être à crime mon amour, « qu'il a excité, je dirai qu'il a servi aussi lâchement qu'il Ta « pu. Mais cet amour était digne de vous, car il vous a res- « pectée. Peut-être même, pour ne pas salir le nom que vous « êtes forcée de porter, j'eusse pardonné à votre mari sa hon- < teuse escroquerie, fei le silence qu'il garde vis-à-vis de moi, * lorsqu'il devrait implorer mon indulgence, me laissait en- « core le choix de ma conduite. Je gémi? de vous entraîner « dans ma perte; mais je me révolte à la pensée qu'il pourri rait me faire servir à tromper plus longtemps le monde « sur sa bassesse et sa lâcheté : je le démasquerai donc. Ce- « pendant si vous pouvez trouver un moyen de le sauver a bientôt, faites-le. Dans huit jours je serai à Paris, et alors « il me faudra une satisfaction réelle^ ou les tribunaux reteii*-
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« tirons de mes plaintes. Pardonnez^moi, Madame; pour moi, « je ne puis que vous plaindre. »
' «t L'effet que cette lettre produisit sur moi ne fut point un étonnement tel que vous pourriez vous l'imaginer. Le sentiment que j'éprouvai fut un effroi comme doit être celui du voyageur qui s'inquiète longtemps d'un bruit qu'il ne comprend pas^ et qui découvre tout à coup qu'il est produit par un serpenta sonnettes. C'étaient mes doutes^ mes soupçons et mes vagues terreurs nettement et subitement formulées à mes yeux ; c'était le mot d'une énigme qui avait souvent tourmenté ma yeille et mon sommeih mot terrible qui s'appliquait merveilleusement à chacun des événements de ma vie, et qui me les éclairait de leur vrai jour. Le mensonge de la vie d'Emile, comme un voile déchiré à un coin et que le moindre effort achève, ce mensonge entamé dans des relations de probité, s'écroula tout entier devant ma première réflexion, et ses repentirs d'amour prirent placent à côté de ses engagements d'honneur : tout était faux et joué. Bien certaine, à ce moment, que je n'avais d'autre espoir que le malheur, je voulus au moins confondre Emile, et m'affranchir hautement du rôle de dupe que j'avais subi jusque-là. Mais, hélas ! cette résolution ne dura que le temps de la concevoir; je m'épouvantai d'un si terrible avantage, je ne pus me figurer sans pitié Emile placé devant moi et écoutant la lecture de cette lettre ; et cette fois encore, je reculai devant la position qu'il me faudrait prendre. Sais-je même, si jamais il eût eu connaissance de ce billet, s'il n'eût contenu que des accusations? Mais les menaces qu'il renfermait étaient si pressantes, qu'il fallait bien l'en avertir; et je dois dire, à la louange ou au blâme de son cœur, qu'avec tant de droits de plaintes et de reproches; ce fut le soin seul du salut d'Emile qui me détermina à lui communiquer la lettre de M. de Nattière.
a Pour arriver à ce but sans être témoin de la honte d'Emile, et sans vouloir néanmoins perdre le droit d'une explication, je posai cette lettre sur son bureau pendant qu'jl avait les yeux tournés vers un autre endroit; il l'aperçut et je sortis. Je lui laissai le temps de la lire, trop de temps, peut-être^ si
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ce fat alors qu'il conçut les projets que je découvris ensuite. Enfin je rentrai.
« — Je Tiens de lire cette infamie, me dit Emile aussitôt. Cet homme payera de son sang chaque mot qu'il vous a écrit.
« — Mais il menace, et va arriver, lui répondis-je;
« — Oui, sans doute, reprit mon mari avec amertume; comme on ne se hat pas avec ses débiteurs, il faut que je le paye avant de le punir de ses noirceurs.
c Quoique à coup sûr Emile fût coupable envers M. de Nattière, je lui sus gré de l'indignation qu'il montra contre ses accusations, et m'approcbant de lui plus amicalement que je n'eusse pensé pouvoir le faire :
« — Mais comment le payer? lui dis-je tristement.
n — Oh! répondit Emile avec assurance, il me reste des ressources; mais je n'ai que peu de temps pour les réunir. 11 faut donc que je parte dès aujourd'hui, que je voie moi-même quelques-uns de mes correspondants de province : huit jours me suffiront à peine^ mais ils me suffiront. Quant à toi, Fanny, écris seulement à M. de Nattière ce billet que tu feras remettre à son hôtel la veille de son arrivée. Emile me fit le brouillon suivant :
« Madame de Yarni attendra ce soir M. de Nattière, et lui « donnera la satisfaction réelle qu'il demande. »
a — A neuf heures jie serai ici, et tu auras les fonds nécessaires, continua-t-il vivement.
«t — Mais si tes espérances te manquaient? lui ûs-je observer avec inquiétude.
« — J'y serai également, et alors j'emploierai l'autre moyen, reprit-il avec un afireux regard.
«t — Quel moyen? m'écriai-je...
« -^ Rien, rien^ répondit Emile en se détournant; je suis sûr de mes correspondants ; cela vaut mieux.
« Il partit en effet, et durant les huit jours qui suivirent son départ, je ne reçus pas une seule fois de ses nouvelles. Le jour de l'arrivée de M. de Nattière venu, je m'apprêtai à recevoir sa visite; car j'avais fait remettre chez lui le J)illet que m'avait dicté Emile. Pendant ces huit joiurâ, j'avais eu le temps de me préparer à voir M. de Nattière ; cependant je fré-
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niissaid du résultat de cette entrevue. Quoique je n'eusse pas voulu accabler mon mari de la preuve de son mensonge visà-vis de' moi, à qui il avait dit que tout était remboursé^ cependant j'avais perdu toute foi dans ses promesses. Son silence vint en aide à mes défiances, et plusieurs fois je m'imaginai que, par une fuite cacbée, il avait voulu se soustraire au sort qui le menaçait. Toutefois je mettais mes soins les plus attentifs à expliquer son voyage, sans m'apercevolr que je pouvais, par cette sollicitude, flaire naître des soupçons sur une absence si naturelle pour un négociant. Mais le voile qui entourait le secret de notre vie intime avait été habilement tendu, et personne n'eût osé y porter la main, tandis que moi, qui voyais de près de si indignes secrets, je me figurais que tous les regards devaient y pénétrer. Le jour fatal vint enfin. A peine huit heures avaient sonné, qu'on m'annonça M. de Nattière. Malgré mon embarras, j'allai au-devant de lui, en lui disant :
« •-<- Je ne vous attendais pas si tôt^ Monsieur, mon mari ne sera de retour à Paris qu'à neuf heures.
<x M. de Nattière jeta autour de lui des regards soupçonneux, et me répondit en m'interrogeant du regard,
« — Ah ! M. de Varni n'est pas à Paris?...
« — Non, lui dis-je ; il a été auprès de quelques-uns de ses correspondants de province, pour en rapporter la somme qu'il vous doit.
« — Vous en êtes sûre! reprit M. de Nattière, toujours armé d'un air de défiance singulier. Sa ftiçon d'être me fit craindre encore un malheur, et je ne pus m'empêcher de lui répliquer, en me mettant à pleurer :
« ^ 11 me Ta dit, du moins. Monsieur; m'aurait'il encore trompée?...
« M. de Nattière m'examina quelque temps en silence^ et tout à coup sa figure changea d'expression; lui-môme parut attendri, et il me dit avec effusion :
« — Oui, il vous a trompée encore; oui, mes soupçons étaient injustes, et vous n'êtes pas complice de ses nombreux mensonges.
« ^ Ah ) eipIîqtnaB-voas^ m'écriai-je ; a-t-41 fui? est-il partit ' oùest-ilt
LA TRAPPISTINE. Si
« — A Paris, me répondit M. de Nattière.
« — A Paris î lui dis-je, interdite à cette nouvelle; à Paris!..,
« — Ouï, reprit-il, à Paris : caché, tout le Jour, dans l'appartement qu^il a donné à votre femme de chambre, et, la nuit, assis à une table de Jeu, parmi tous les rebuts du monde, avec tous les escrocs de la ville.
«( Chaque mot de M. de Nattière tombait sur mon coBur comme un coup de massue; je secouai la torpeur dont ils engourdissaient mon esprit, et je m'écriai après un silence :
« — Ah ! c'est impossible! vous me trompez... Quelle est donc son espérance ? quels sont ses projets?
a — Son espérance, me dit M. de Nattière avec sévérité, la voici : après avoir ébranlé son commerce par un luxe vaniteux, il a cherché une ressource dans le Jeu glissant de la Bourse;, après s'être ruiné à la Bourse, il a soutenu son crédit par un inûme abus de confiance; et lorsque cet abus de confiance est prêt à le déshonorer, il cherche dans la boue des tripots si un hasard ne viendra pas à son aide pour Je sauver encore.
« — Et 'd'où savez-vous tous ces détails? dis-je à M. de Nattière, en le dévorant de mes regards, comme si j'eusse Voulu lire sa réponse avant qu'il pût me la faire.
tt — D'après ce que j'avais appris, me r^ondit-il, j'avais trop d'intérêt à savoir ce que deviendrait M. de Vami. Depuis quinze jours, il est entouré d'espions qui ne le quittent pas..*
« *— Ainsi il est perdu, car cette honteuse ressource lui a manqué sans doute? m'écriai-Je en tombant sur un siège.
« ^Jusqu'à présent, répliqua M. de Nattière, elle n'a fait qu'ajouter à sa ruine.
« — Il est perdu? répétai-je sourdement.
<c — Oh! répliqua M. de Nattière avec une expression de mépris profond, M. de Vami est un homme à expédients : il connaît l'art. 924 du Gode pénal, et a grand soin de faire donner ses rendez-vous d'afîaires par sa femme.
« J'allais demander l'explication de ces paroles singulières, lorsque la porte de ma chambre s'ouvrit, et Emile parut. 11 était joyeux et assuré. Je n'eus plus que la force de regarder.
52 LA TRAPPlSTiNE.
Il salua fièrement M. de Nattière^ qui ne daigna pas s'incliner.
« — Je TOUS ai fait attendre^ dit Emile; je vous prie de m'excuser: Toici votre argent...
« Et il jeta sur la table des paquets de billets de banque et des rouleaux d'or. M. de Nattière les prit> les compta lentement, et, après en avoir visité quelques-uns, il dit à mon mari avec ua regard qui lui fit baisser les yeux :
c^ Ils sont attachés par douze ;c*est la somme la plus forte qu^on puisse jouer d'un seul coup, ce me semble?
« — 11 suffit, répondit Emile d'un ton sombre; comptez votre argent...
« M. de Nattière continua avec la même froideur, et dit^ après un moment de silence :
« — 11 est inutile de vérifier ces rouleaux d'or ; ils portent une marque, sinon respectable, du moins certaine; mais il manque dix mille francs encore.
« Emile fouilla vivement dans la poche de côté de son habit, et jeta un nouveau paquet sur la table, en disant
« — Les voilà!
«Mais avec le paquet était tombé quelque chose de pesant; je regardai, c'était un poignard. M. de Nattière le prit, l'examina avec un sourire moqueur, le tira, l'essaya sur son doigt, et reprit, toujours avec cette froideur glacée qui semblait confondre Emile :
<K — C'est un excellent commentaire de Tart. 324 du Ck>de pénal...
*« — Mon reçu ! s'écria Emile avec une rage indicible.
« — Le voici, répondit M. de Nattière; et, avec le papier qu'il lui avait remis, il tira de sa poche et posa devant lui une paire de pistolets : vous voyez, continua-t-il, que je m'occupe aussi de consultations judiciaires. Notre célèbre ami B..., l'avocat, m'a raconté en riant l'entretien que vous aviez eu avec • lui, à propos de Vart. 324. En vérité, c'est une ressource entre les mains d'un mari habile, et vous pourriez réclamer le mérite de l'invention, Voulez-votis que je vous en fasse honneur?
« Emile se tut, mais, emporté par un mouvement de terreur inouï, il leva sur M. de Nattière un regard bassement suppliant.
LA TRAPPISTINE. 53
« — Rassai*ez-vou8, continua celui-ci avec un air de dégoût: il y a un bouclier entre vous et moi, c'est madame de Varni; et je lui jure $ur l'honneur que pas un mot de ce qui s'est passé en^e nous ne sera prononcé.
« Le plus misérable des hommes devant son juge n'eût pas été plus confondu qu'Emile en face de M. de Nattiëre. Quant à moi^ j'étais demeurée stupéfaite et sans comprendre le sens des paroles que j'entendais prononcer. M. de Nattière me salua profondément, et sortit. Mon mari, demeuré avec moi, , ne m'adressa pas une parole; mais jamais je ne yis tant de féroces passions se combattre sur le yisage d'un homme. Presque aussitôt un billet arriva à Emile : il le parcourut, prît son chapeau, et s'élança hors de la chambre. Je demeurai seule ; le billet était par terre, je lé ramassai, et le lus. Voici ce qu'il contenait :
« Accourez ; Louise est dans les douleurs de l'enfantement, « elle se désespère; depuis huit jours vous l'avez quittée si « souvent, qu'elle se défie de votre fidélité. Frascati est peuplé « de joKes femmes comme de billets de banque, et elle croit a que c'est pour elles que vous y allez. Venez...
« Le docteur B... »
« Ainsi M. de Nattière m'avait dit vrai. Joueur et toujours infidèle, descendu aux plus basses habitudes et au plus [honteux mensonges^ voilà ce qu'était mon mari. Cependant un voile me couvrait encore la scène d'Emile et de M. de Nattière. -^n a d'autres expédients, m'avait dit celui-ci ; il connaît l'art. 324 du Gode pénal, et a soin de faire donner ses rendezvous d'afiaires par sa femme. — Je voulus une lumière complète, et je cherchai dans la bibliothèque un Gode, et dans ce Code cet art. 324... Le voici :
ce Néanmoins, dans le cas d'adultère, le meurtre commis par « l'époux sur son épouse, ainsi que sur le complice, à l'ins- « tant où il les surprend en flagrant délit dans la maison con- « jugale, est excusable. »
a Je crus deviner; je n'en frémis pas. Je poursuivis ma pensée.
« A ce texte, j'ajoutai les paroles équivoques de M. de Nattière, l'accusation qu'enfermaient ses lettres et les souvenirs
U, LA TRAPPISTINB.
d'Alane ; je me rappelai le poignard tombé de la poche d*Ëm|le, et je compris le crime dans toute son horreur. ^
« €e fut une heure après que je quittai la maison de mon mari^ et que je partis pour me cacher dans cet asile de mort, où des murs infranchissables s'élèvent entre ma faiblesse et lui» où je n'ai plul entendu parler d'Emile^ où je me suis rendu le pardon impossible^ où je ne cours plus le risque de m'engager dans une existence de tortures; car si j'étais restée,
mon père, si j'étais restée peut-être j'eusse cru*. <•• Je ne
sais^ mais je l'aime encore; et comme je le sentais^ je suis partie. »