LE CRAND CANON DE L'ARKANSAS
Après deux nuits passées à l'auberge Mac-Clure, je retournai à Pueblo par le a Narrow-Gauge » . La chaleur était toujours insupportable. A mi-chemin, le train s'arrêta en rase campagne, uniquement pour permettre à quelques voyageurs altérés d'aller étancher leur soif à une source d'eau de soude qui coulait dans le voisinage.
De Pueblo, je me rendis à Colorado-S^^rings. Cette petite ville, fondée en 1872, compte déjà trois mille âmes et huit cents maisons : il s'y construit à peu près une maison par jour. Colorado-Springs doit son nom et sa rapide fortune aux eaux minérales que l'on a découvertes dans le voisinage. Les principales sources sont situées à cinq milles de distance, dans une vallée appelée Manitou ' .
Les sources de Manitou sont au nombre de six. Leur température varie de 43 degrés à 56 degrés Fahrenheit. Elles sont chargées d'une grande quantité d'acide carbonique, ce qui leur donne un agréable goût d'eau de Seltz. Leur action curativc est due surtout à la présence du carbonate de soude. De temps immémorial ces sources ont été connues des Indiens. D'après leur croyance, le Grand Esprit avait communiqué à ces eaux le souffle de
^ Manitou est le terme par lequel les Indiens dési^jnent le Grand Esprit. Fait assez bizarre , j'ai trouvé sur la carte de la Sibérie une localité qui porte le même nom : argument pour ceux qui croient à l'origine asiatique des Indiens d'Amérique.
la vie : ils les buvaient, ils s'y baignaient, espérant y trouver un remède à leurs maladies.
Me voici installé à Manitou-House, gracieux chalet qui domine un site de toute beauté. De la fenêtre de ma chambre , j'embrasse le massif colossal du Piliers Peakj dont la cime grisâtre trône fièrement au-dessus des montagnes vassales qui descendent de gradin en gradin jusqu'à la vallée.
Manitou sera un jour aux montagnes Rocheuses ce que Cauterets et Luchon sont aux Pyrénées. Déjà le high-life américain commence à y affluer. Çà et là se montrent de coquettes villas, des chalets élevés par l'aristocratie de New-York et de Chicago. Manitou , qui ne fait que de naître, qui en 1872 ne figurait pas sur la carte des Etats-Unis , Manitou , qui n'a pas encore vingt maisons, sera peut-être dans dix ans la grande Saratoga de l'ouest.
La situation de cette localité est tout à fait exceptionnelle. Au lieu d'être complètement enfermée au fond d'un entonnoir, comme la plupart des villages de la Suisse , elle n'est environnée de montagnes que de trois côtés; au nord-est elle s'ouvre sur les plaines. La vallée de Manitou reçoit par cette large échappée une atmosphère sèche et raréfiée, exempte de toutes les impuretés qui émanent des cités populeuses et d'un sol marécageux. Les montagnes protègent la vallée contre les vents, et, comme elles s'élèvent en pente douce, elles ne la privent pas de la lumière du soleil.
Le grand charme de Manitou, c'est son climat. Du-
rant toute Tannée, le ciel est presque continuellement radieux. Les hivers sont infiniment plus doux que dans les autres régions de l'Amérique, situées sous cette latitude. En été, l'air est sec, le soleil n'est jamais trop ardent, les nuits sont fraîches; les moustiques, cette lèpre de l'Amérique, sont absolument inconnus ici. La saison des pluies dure deux mois, juillet et août; mais ce ne sont ordinairement que des pluies d'orage qui durent à peine une demi-heure , et donnent une humidité suffisante pour entretenir la verdure des montagnes. Durant mon séjour à Manitou, un orage éclatait chaque jour vers quatre ou cinq heures du soir. Chose remarquable, on n'éprouve jamais ici ce malaise, cette oppression qu'on ressent d'ordinaire avant l'orage.
Les environs de Manitou abondent en sites remarquables inconnus aujourd'hui, mais qui ne tarderont pas à être décrits à satiété dans les guides des baigneurs et des touristes. Ici, c'est le William' s Glenjlh, VUte Pass; ailleurs, le Jardin des Dieux; plus loin, le GlenEyrie, le Parc monumental, la Forêt pétrifiée; ailleurs encore, le Cheyenne Canon. Le Pihe's Peak, qui élève sa cime audessus de Manitou, est le couronnement de toutes ces merveilles.
La vallée de Manitou est en quelque sorte le résumé des montagnes Rocheuses; il semble que la nature ait voulu en faire le joyau de la chaîne.
Le lendemain de mon arrivée, j'engageai un guide natif de l'Ohio. Il me loua pour quelques dollars un cabriolet qui , par la légèreté e ses roues , rappelait les
fameuses Itarrioles connues de tous ceux qui ont voyagé en Norwége. Mon Yankee fit claquer son fouet, et nous partîmes à fond de train, aveuglés par les nuages de poussière rouge qui tourbillonnaient autour de nous. Dans ce pays, tout est de couleur rouge : rouge est la teinte de la terre , rouges sont les rochers ; rouges aussi sont les Indiens de la tribu des Yutes, nouvel argument pour les naturalistes qui croient à l'intluence des milieux.
Le chemin que nous suivîmes pendant cinq heures est à peine tracé dans le désert ; il attaque de front tous les accidents de terrain sans se détourner jamais, et si nous n'y avons pas versé vingt-cinq fois , c'est que les cochers yankees sont passés maîtres dans leur science.
L'aspect du paysage ne manquait pas de grandeur. Les contours des montagnes se profilaient sur un fond d'un éclat incomparable. Le ciel de Naples paraîtrait gris à côté du magnifique ciel du Colorado , dont aucune vapeur ne ternit la pureté. Le Pi]ie*s Peak formait le point de mire du tableau; plus je contemplais sa cime neigeuse, plus elle semblait n'être qu'à une portée de fusil, bien qu'elle fût, en réalité, à plus de trois lieues de distance. Le pays que nous parcourions est destitué des grâces de la végétation : aucune verdure qui repose les yeux ; partout l'aridité et la nudité du désert. Quiconque a vu cette étrange contrée ne l'oublie plus . \ V
Le Jardin des Dieux fut la première curiosité que \l nous rencontrâmes. Un portail grandiose, construit par la nature, lui sert d'entrée. Qu'on s'imagine une énorme brèche, aux parois perpendiculaires, s'ouvrant entre
deux monolithes de trois cents pieds de haut. Cela ressemble à s'y méprendre à la brèche de Roland dans les Pyrénées. Les monolithes sont d'une teinte rouge brique, due à leur nature ferrugineuse. Ils sont formés de cette pierre sableuse, espèce de grès qui abonde dans la contrée, et qu'on appelle sandslone. Leurs flancs sont affreusement crevassés; des rides profondes les sillonnent en tous sens, et ils ne peuvent manquer de s'écrouler au premier tremblement de terre.
Tout près de là se dressent les CaÛiedral Rocks, hautes aiguilles, minces et effilées, semblables à des clochetons de cathédrale. Le plus haut piton, qui n'a pas sept pieds d'épaisseur, s'élève comme une tour à trois cent cinquante pieds au-dessus du sol. On ne saurait rien imaginer de plus svelte, de plus gracieux, de plus aérien que cet étrange faisceau dé flèches gothiques édifiées par un caprice de la nature. Jamais la main de l'homme n'a déployé dans ses œuvres tant de hardiesse ni tant d'habileté. Le dessin peut seul donner une idée exacte de ces rocs fantastiques, qui sont pour le géologue un sujet d'étonnement. Ils sont formés du même grès rouge que les monolithes de la brèche.
Ce qui m'a vivement surpris, c'est que celte pierre s'effrite entre les mains; comment des édifices construits avec des matériaux aussi friables peuvent-ils rester debout? Ne faudrait-il pas attribuer ce phénomène à l'extrême sécheresse du climat du Colorado? Il est probable que ces frêles constructions ne résisteraient pas à Tac • tien dissolvante de l'humidité.
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