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LES « CATHEHRAL ROCKS », DANS LE JARDIN DES DIEUX

Quand on a franchi la brèche [Beauliful Gâte), on se trouve dans une délicieuse vallée où croissent une infinité d'arbustes et de fleurs , et qu'on a bien nommée le Jardin des Dieux. C'est l'oasis dans le désert, c'est la vallée que choisiraient les divinités de l'Olympe pour se fixer sur la terre. On y jouit d'une vue admirable sur la cime lointaine du Pike*s Peak et sur toute la chaîne des montagn-es environnantes. J'y ai retrouvé les cactus rampants à fleur jaune que j'avais remarqués dans la vallée de l'Arkansas; mais les cactus arborescents à fleur rouge ont disparu sous cette latitude trop septentrionale.

En continuant notre promenade, nous rencontrons de nouvelles singularités. Voici d'abord un rocher en grès rouge appelé Balancing Rock. On se demande comment cet énorme bloc informe , gros comme une maison , tient en équilibre sur sa base qui n'a guère que trois pieds de largeur.

Plus loin, nous explorons la merveilleuse vallée appelée Glen Eijrie. A chaque pas il faut s'y arrêter devant quelque curiosité naturelle. Ici, un groupe de rochers rappelle les ruines de l'abbaye de Melrose en Ecosse; l'œil s'y perd au milieu de colonnes et d'arceaux innombrables. Là, un autre groupe, connu sous le nom de El Majordome fiocA;^ présente l'aspect de ces vieux châteaux ruinés par le temps que le moyen âge a érigés sur les bords du Rhin ; l'illusion ne se dissipe que lorsqu'on arrive au pied de ces ruines colossales. Ailleurs sont les Iceberg Rocks, ainsi nommés à cause de leur analogie avec les banquises de glace qu'on rencontre dans les

mers polaires. Plus loin, c'est le Farc de VÉcho, où les rochers indiscrets répètent tous les secrets qu'on leur confle. Puis on traverse un amphithéâtre d'un aspect sombre et sinistre; c'est la Salle de jeu du diable [DeviVs Play cjroîind). Non loin de là est un site frais et ombragé qui contraste avec celui qu'on vient de quitter; un ruisseau y invite le voyageur à s'y rafraîchir; c'est le Bain de la Naïade {Naïad Bath). Saluons en passant ces trois géants de pierre que dame Nature s'est amusée à sculpter; ces respectables personnages, aussi vieux que l'Amérique, ont nom Og, Gog et Magog, Ils ont sans doute leur légende, mais c'est en vain que j'interroge mon guide sur ce point. Les Yankees, qui se préoccupent uniquement de faire de l'argent de tout, ne s'arrêtent pas à ces détails. Aussi n'est-ce pas une de mes moindres surprises de rencontrer, dans l'endroit le plus solitaire du Glen Eyrie, un chalet de style gothique ; c'est la propriété du général Palmer, directeur de la compagnie du chemin de fer Denver et Rio-Grande. Il réside ici l'été, et l'hiver à Philadelphie. Un Américain trouve tout naturel d'habiter ainsi deux demeures situées à mille lieues l'une de l'autre. Voilà du moins un Yankee qui sait allier l'amour de la nature au culte du dollar. Tout près de làj à l'endroit où finit le Glen Eyrie, s'ouvre un étroit vallon qui n'est praticable que pour les piétons; on lui a donné le nom de Queen's Canon (défilé de la Reine ) . Laissant la voiture aux mains du guide , je m'aventure seul dans le mystérieux sanctuaire. Le sentier longe un torrent aux eaux cristallines qui coule

en mille cascatelles au fond cVune gorge pleine de fraîcheur et de verdure , embaumée des senteurs d'une végétation exubérante, et peuplée d'une infinité d'insecte? et de papillons dont les ailes ont tous les reflets des pierres précieuses. Le torrent dispute la place au sentier: à chaque instant il faut le franchir sur de frêles troncs d'arbres jetés en travers en guise de ponts.

Me voici au bout du Canon. En levant les yeux, je vois surgir tout autour de moi d'énormes murailles perpendiculaires, toujours de cette teinte rouge que je n'ai vue nulle part ailleurs. Je n'aperçois le bleu du ciel que par un étroit orifice qui s'ouvre à quelque mille pieds au-dessus de ma tête. Le gouffre au fond duquel je me trouve a reçu le nom de Coupe à punch du diable [Devil's punch bowl) . La ravissante coupe ! Que ne Ta-t-on appelée la coupe des anges , si l'on voulait absolument lui donner un nom? Tout ce que j'ai vu de plus frais, de plus poétique et de plus riant n'en donnerait pas même l'idée. Les cascades bondissent autour de moi, les plantes se balancent sur leurs tiges humides, les oiseaux chantent dans les fourrés, les feuilles des arbres, couvertes de rosée, s'agitent doucement au-dessus de ma tête, le torrent roule à mes pieds ses eaux limpides comme du diamant en fusion. Je me sens littéralement enivré du parfum des innombrables fleurs qui croissent au fond de ce vert entonnoir.

Ah! oui, il y a encore dés sites où l'on peut contempler la nature dans tout l'éclat de sa beauté virginale. Je suis resté là bien longtemps, absorbé dans une reli-

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gieuse contemplation, puis je me suis souvenu de la voiture qui m'attendait , et je me suis pris à regretter de ne pouvoir flâner ici, tout seul, pendant toute la journée. Heureux général Palmer, qui demeure à deux pas de cette délicieuse retraite! Si j'étais à sa place, je ne passerais jamais un jour sans faire une visite à ce temple de la poésie et de la méditation.

J'avais déjà éprouvé bien des étonnements depuis le Jardin des Dieux jusqu'à la Coupe du Diable; mais , en continuant mon exploration, j'allais rencontrer des merveilles plus surprenantes encore.

A deux fortes lieues du Glen Eyrie est situé le MonU" ment Park, ainsi nommé à cause de ses nombreux édifices de grès sculptés par la nature. Je n'oublierai jamais l'impression que j'éprouvai en y entrant. On se croirait au milieu d'une immense nécropole peuplée de tombeaux et de sarcophages élevés par une race disparue. Ces monuments affectent toutes les formes imaginables. On y voit, pêle-mêle, des fûts de colonnes, des obélisques, des urnes funéraires, des champignons gigantesques, des pyramides, des minarets, des tours. Quelques-uns même affectent la forme d'êtres animés : tantôt c'est un monarque assis sur son trône, tantôt un dragon fabuleux. Ici, un groupe de rochers simule un lugubre cortège de fantômes vêtus de longues robes blanches et coiffés de toques brunes : ce sont les Phanlom Rocks. Là, deux pyramides qui se réunissent au sommet symbolisent l'union matrimoniale : c'est le Dulch Wedding (Mariage hollandais). Ailleurs, un rôc monstrueux semble

monter ia garde; carré, massif, il s'élève droit comme un I; on dirait un donjon du moyen âge. Ce monolithe paraît colossal dans son isolement; on l'a appelé la Seniinelle ( Seniinel Rock ) .

En observant de près ces monuments, j'ai constaté qu'ils se désagrègent peu à peu. A leur pied gisent des myriades de petites pierres sphériques, provenant de la lente décomposition de leurs parois. Le travail des siècles les aurait sans doute détruits depuis longtemps, si la nature n'avait eu soin de pourvoir à leur conservation par un moyen analogue à celui qu'auraient inventé les hommes. Presque tous ces monuments sont surmontés d'une pierre plate qui en complète l'architecture; il semble qu'une main habile l'y ait posée en guise de chapiteau» Ces tables ne sont pas un vain ornement; elles forment au-dessus des piliers qui les soutiennent ilnc véritable toiture destinée à les abriter contre les intempéries des saisons. J'ai été frappé de la rapidité avec laquelle se délitent les monuments dépourvus de ce couronnement.

Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que ces entablements sont d'une autre nature que leurs supports; ils sont d'un grès rouge, à grain fin et compacte, tandis que le corps du monument est d'un grès blanc à gros graiu. En un mot, il y a là tout un ensemble de singularités bien propres à défier la sagacité des plus habiles géologues.

J'ai escaladé quelques-uûs de ces monuments; en maints eûdroits ils sont si rapprochés, et leurs tablettes

sont à \m niveau si uniforme, que je pouvais aisément courir de Tune à l'autre comme sur les dalles d'un vestibule, et j'éprouvais une joie d'enfant à cette gymnastique.

Ce niveau uniforme des tablettes ne permet-il pas de supposer qu'autrefois il n'existait entre elles aucune solution de continuité? N'est-il pas vraisemblable que ces monuments formaient antérieurement un tout homogène, et leur état actuel ne serait-il pas dû à des causes volcaniques qui auraient amené un affaissement du terrain? Je livre celte hypothèse aux hommes compétents.

La vallée où sont situées ces merveilles n'a rien de bien caractéristique, mais ii faut visiter Monumcnt-Park pour voir jusqu'où peut aller la nature dans ses créations bizarres, fantastiques, pour ne pas dire ingénieuses.

Le parc monumental est le séjour favori de singuliers petits animaux que les Américains appellent jumme dogs (chiens de prairie). Us vivent sous terre, et passent une grande partie de leur temps à se chauffer au soleil, immobiles à l'entrée de leur tanière, en jetant continuellement un cri aigu qui rappelle le jappement d'un petit chien. Chaque fois que je les entendais, je m'approchais aussi doucement que possible. Rien n'était plus comique à voir que la pose de ces animaux ; ils se tenaient gravement assis sur leurs deux pattes de derrière, laissant retomber sur la poitrine leurs pattes de devant, exactement à la manière des kanguroos. Dès que je franchissais la distance respectueuse, ils cessaient de japper pour disparaître dans leur terrier, la tête la premier .

Ces intéressants animaux ont un goût prononcé pour la vie de communauté. On ne les rencontre jamais isolés. Ils établissent leurs terriers les uns près des autres , de manière à former de véritables villages (prairie dog iown). Ces villages sont au nombre de trois dans le Parc monumental : ils abondent surtout dans les plaines du Kansas.

Il paraît que la chair des chiens de prairie est d'un goût assez agréable. D'après la croyance généralement reçue, ils partagent volontiers leurs appartements souterrains avec le hibou et le serpent à sonnettes ; mais ceux qui ont observé de près leurs habitudes prétendent que c'est là une fable. Le lou^ de prairie, vulgairement connu sous le nom de coijotle, fait sa proie au. prairie dog, lorsqu'il le surprend loin de son terrier.

A quelques milles du Parc monumental s'ouvre une gorge sauvage appelée Ute-Pass. Elle pourrait soutenir la comparaison avec les plus célèbres défilés des Pyrénées. Ses parois, d'un granit rougeâtre, sont formées de stratifications horizontales qui s'élèvent à pic et se perdent dans les domaines du vertige. Un torrent né des neiges éternelles se tord avec fracas au fond du précipice que le chemin côtoie. Il forme plusieurs cataractes , dont la plus remarquable est celle de Rainbow falls (chute de l'arc-en-ciel ) : les eaux s'y précipitent comme la foudre dans un abîme d'où s'élèvent dtes tourbillons de vapeurs qui s'irradient aux feux du soleil.

11 est vraiment fâcheux que la réclame, cette lèpre de l'Amérique, ait frayé son chemin jusqu'ici. Oui, sur les parois de cette gorge, perdue au fond des montagnes^

è2Ô UN ETE EN AMERIQUE.

Rocheuses, j'ai lu, peintes en grandes lettres blanches, des annonces telles que celles-ci :

Daniel Fisher et C°. Denver, Colorado. Comestibles et Ameublements!!!

De tels sacrilèges font bondir d'indignation tout autre qu'un Yankee. Prendre les rochers pour des murs d'affiche ! Les mots : Défense d'archer, figureront bientôt sur les merveilleux ouvrages naturels du Parc monumental.

J'ai cité plusieurs fois le nom du Pike's Peak. Je ne voulus pas quitter la vallée de Manitou sans faire l'ascension de cette remarquable montagne.

Bien que le Pike's Peak n'appartienne pas à la chaîne centrale, il égale en hauteur les pics les plus élevés des montagnes Rocheuses. Sa cime se dresse à 14,336 pieds au-dessus du niveau de la mer. Le mont Uncumpahgre , qui est considéré, d'après les dernières découvertes, comme le plus haut pic du Colorado, s'élève à 14,540 pieds. Son rival ne lui est donc infé-rieur que de 204 pieds.

La hauteur du Pike's Peak, et surtout sa situation en dehors de l'axe de la chaîne, en font un merveilleux observatoire : le spectateur placé à sa cime voit se dérouler devant lui l'immense panorama de la Sierra Madré , au lieu que , s'il se trouvait sur un des sommets de cette dernière chaîne , il n'en pourrait apercevoir qu'une infime partie. On peut dire que le Pike's Peak est aux montagnes Rocheuses ce que le pic du Midi est

aux Pyrénées. Tous deux, pour être situés à une grande distance de la chaîne mère, n'en ont pas moins des proportions extraordinaires. Tous deux dominent à la fois la plaine et les montagnes. L'un et l'autre sont les premières sommités que découvre le voyageur qui vient de traverser les plaines du Missouri ou celles de la Garonne. Enfin , leurs situations respectives sont tellement iden'tiques, que de part et d'autre on en a tiré parti pour l'observation des phénomènes atmosphériques.

On sait que les États-Unis possèdent depuis 1870 un • admirable système de stations météorologiques. Leur signal service e^i le mieux organisé du monde. On compte actuellement plus de cent stations distribuées sur divers points du territoire américain. Ces stations ont pour but d'observer les probabilités du temps. Les résultats sont transmis par télégraphe, trois fois par jour, au bureau central de Washington, qui discute toutes les données, en déduit les probabilités pour les différentes régions, et adresse son bulletin à tous les journaux. On comprend les immenses services que ces avertissements rendent au commerce, à l'agriculture et à la marine.

Il ne suffit pas que les signaux soient distribués sur les différents points du territoire, il faut encore qu'ils soient placés à des hauteurs différentes. Le Pike's Peak semblait s'offrir de lui-même pour l'établissement de la plus haute station de l'Union. L'œil y découvre un horizon qui s'étend à cent lieues à la ronde. Malheureusement, pendant la moitié de l'année, l'accumulation des neiges en rend la cime inabordable. C'était là un grand

inconvénient : trouverait-on des hommes qui se résigneraient à endurer les rigueurs d'un hiver de six mois à une altitude de 14,000 pieds, privés de toutes communications avec le reste du monde? Cette objection ne pouvait arrêter des Yankees. Une station météorologique a été établie au sommet du Pike's Peak en 1873. Un fil télégraphique la met en communication avec Manitou et Colorado-Springs , et un sentier tracé en zigzag sur le flanc de la montagne en facilite Faccès.

Grâce à ce sentier, l'ascension du Pike's Peak est presque tout entière praticable à cheval. Ce n'est qu'en abordant la région des neiges qu'il faut user de ses jambes. Les voyageurs qui se servent du chemin doivent acquitter un péage d'un dollar.

La cime du Pike's Peak dépasse d'un millier de mè- \ très celle du mont Perdu, dans les Pyrénées. Et cependant elle semble moins élevée au premier coup d'œil. | Pour se rendre compte de ce fait, il ne faut pas oublier i qu'autre chose est la hauteur absolue d'une montagne et l sa hauteur relative. La plaine d'où émerge le massif du | Pike's Peak est située à la prodigieuse altitude d'environ | 6,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. Il en résulte | que la hauteur du pic au-dessus du niveau de la plaine I descend au chiffre peu effr{fyant de 8,300 pieds, bien | que sa hauteur absolue égale celle des plus hautes mon- | tagnes de la Suisse. On ne sera donc pas surpris que |

l'ascension du Pike's Peak m'ait coûté beaucoup moins f

de fatigues que celle du mont Perdu , dont j'ai exposé |

ailleurs toutes les difficultés. Cette excursion n'est nulle- /

ment périlleuse : plus d'une Américaine a posé son pied mignon sur la tête du colosse.

Le 28 juin 1876, à midi, une caravane composée de six personnes partait de Manitou pour aller à la conquête du Pike's Peak. En tête de la troupe deux jeunes cavaliers émérites, chaussés de leurs grandes bottes de cuir, faisaient caracoler leurs chevaux. C'étaient deux nobles Yankees appartenant au grand monde de New- York. Ils avaient une certaine fierté aristocrat»:iue, mêlée du sans gêne américain. Bien qu'ils eussent à peine vingt ans, ils avaient déjà fait leur tour d'Europe. Derrière eux venaient un Allemand, qui s'était fait à New-York une grosse fortune , dont il employait une partie à voyager, et une dame aussi charmante qu'intrépide, qui s'exprimait tour à tour en anglais, en allemand et £n français : originaire de la Suisse, elle s'était complètement américanisée par un séjour de plusieurs années dans le Texas. Un homme au regard décidé , aux traits anguleux et énergiques, un Yankee, en un mot, trottait tantôt devant, tantôt derrière, excitant de la voix les chevaux et les cavaliers : c'était notre guide. J'étais le sixième membre de la caravane.

Nous montions des poneys qui ne rappelaient en rien

leurs congénères d'Europe*: leur taille est celle des plus

.grands chevaux. Ils étaient harnachés à la mexicaine : la

selle haute et incommode, les étriers en forme de sabots.

Nous marchâmes pendant une heure dans la plaine, en suivant une direction tout à fait opposée au Pike's Peak , dont nous pouvions apercevoir la cime neigeuse

en nous retournant. C'est qu'il nous fallait aller trouver l'entrée de la vallée de Bear creek canon pour attaquer la montagne par son flanc le moins escarpé. Il existe une autre voie plus directe et infiniment plus courte pour les piétons qui font l'ascension en une journée.

Au bout de trois quarts d'heure, nous atteignîmes Colorado City. Dans la langue anglaise, le mot city, par opposition à town, éveille l'idée d'une grande ville. Mais en Amérique, et surtout dans le Colorado, on honore de ce nom ce qui chez nous* serait à peine un village. Colorado City n'est qu'une pauvre bourgade d'une centaine d'habitants. Parmi les rares maisons éparpillées sur une vaste étendue de terrain, j'ai remarqué une affreuse baraque en planches qui se donne le titre d'hôlel, avec la même désinvolture que le village s'appelle cité. Toutefois, il faut être juste : cette cité a des titres de noblesse que Denver ne peut lui disputer ; son existence remonte aux temps préhistoriques du Colorado, c'est-à-dire à l'année 1858. A cette époque, elle n'avait pas de peine à être la capitale du Colorado, vu qu'elle en était la seule ville. Aujourd'hui que sa gloire s'est éclipsée, les habitants du pays la vénèrent encore comme on vénère les vieilles cités déchues de l'Egypte ou de la Mésopotamie.

Colorado City est située dans une plaine aride et brûlée, d'un aspect tout oriental. A peine a-t-on quitté le village, que l'on s'engage dans la montagne. Nous suivons une gorge étroite appelée Bear creek canon. Un torrent aux eaux limpides y coule sur un lit de rochers

et charme l'oreille et les yeux par ses mille ressauts. A chaque instant le sentier passe d'un bord à l'autre de la rivière, et nos chevaux doivent la passer à gué : ces pauvres bêtes , accablées de chaleur, ne peuvent résister à la tentation de s'y abreuver.

L'aspect de la vallée est sauvage et pittoresque. Des rochers à pic surplombent au-dessus de nos têtes : ils sont de ce granit rouge que j'avais remarqué dans la gorge d'Ute-Pass. La végétation est de toute beauté. Une infinité de fleurs aux couleurs les plus riches et les plus variées croissent le long du chemin. Des milliers de conifères couvrent les flancs des montagnes : j'y reconnais le pin, le sapin, le cèdre, lepinon.

Bientôt on commence à s'élever, par d'interminables festons, sur le flanc des premiers contre-forts du Pike's Peak. Le sentier, fort étroit, côtoie d'effrayants précipices ; mais nos chevaux y marchent d'un pied sûr : ce sont de vrais chevaux de montagne. Quand on a gravi quelque temps , il faut se retourner pour contempler les magnifiques échappées qui s'ouvrent sur la plaine du Colorado : l'œil plane sur une si vaste étendue de pays, que, par une illusion d'optique, la plaine semble monter vers l'horizon par une inclinaison de 45 degrés. Grâce à l'admirable transparence de l'air, les objets les plus éloignés se dessinent avec une netteté incroyable.

Déjà nous avons atteint les hautes régions, celles où régnent le calme et le silence. La végétation , tantôt si luxuriante, devient maigre et rachitique. Les forêts de sapins semblent avoir été ravagées par les ouragans,

qui sont terribles à ces hauteurs ; l'œil n'aperçoit que des arbres morts, dont il ne reste plus que le tronc dénude; les pentes sont jonchées de leurs débris.

Après cinq heures de marche , nous découvrîmes la cime du Pike's Peak , que nous avions perdue de vue depuis que nous nous étions engagés dans la montagne; sa hauteur paraît d'ici beaucoup plus considérable que lorsqu'on la voit de la plaine, et ce n'était pas sans une certaine appréhension que je considérais le chemin qu'il nous restait à faire.

Le Pike's Peak se présente comme un énorme obélisque grisâtre, se découpant dans le ciel bleu avec une incomparable majesté. Sa masse, qui monte d'un jet, écrase de toute sa grandeur les monts avoisinants qu'elle domine de plus de 3,000 pieds. Tout le massif environnant semble converger vers lui et proclamer sa suzeraineté. Les flancs de la montagne sont diaprés de champs de neige qui brillent d'un éclat extraordinaire. Les plus belles vues des Alpes ne surpassent pas la magnificence du tableau que nous avions sous les yeux.

Il pouvait être sept heures du soir quand nous arrivâmes au bord d'un lac solitaire. On l'appelle le lac de la Moraine (Moraine-Lake), parce qu'on y a reconnu les traces d'un ancien glacier. Ce lac a onze acres de superficie. Au cœur de l'été, son eau est froide comme la glace; elle ne nourrit aucun poisson. Sa surface immobile réfléchit un paysage sombre et morose. Ce bassin désert, oii s'épanchent les neiges de la montagne, est

encaissé dans un entonnoir de rochers à pic. C'est un site dans le genre de la Grimsel dans l'Oberland bernois.

Le lac de la Moraine est situé à l'altitude de 10,275 pieds au-dessus du niveau de la mer; il se trouve au niveau des plus hautes cimes des Pyrénées. Il n'existe peut-être nulle part ailleurs une nappe d'eau de cette étendue à pareille hauteur.

On a érigé au bord du lac une grossière hôtellerie , dont l'aspect rappelle les hg-house des pionniers qui ont défriché l'Amérique. Les murs sont formés de troncs d'arbres qui ne sont même pas équarris. L'édifice n'a pas d'étage ; le rocher sert de plancher ; les chambres des hôtes sont séparées par de simples cloisons de bois. Cette pittoresque construction s'appelle ZârA'^-^ows^ (maison du lac). C'est là que nous avions résolu de passer la nuit.

Dans une salle rustique , chauffée par un grand feu de bois , nous soupons de bouilli froid , de fèves et de café. Après ce maigre repas, la société se répand au dehors pour respirer l'air frais. La température est extrêmement piquante à ces hauteurs. Même sous mon manteau d'hiver, je sens les morsures du froid. Mais que la nuit est belle!

Non, jamais je n'oublierai cette radieuse soirée passée à 10,000 pieds d'altitude, au sein des montagnes Rocheuses, en face de la plus grandiose nature qu'on puisse imaginer. Des millions d'étoiles scintillaient audessus de nos têtes dans un ciel d'une admirable pureté,

OÙ le grand nom de Dieu pouvait se lire en caractères sublimes. La lune jetait sa lueur vague sur les monts lointains , et le bruit indistinct d'une cataracte arrivait jusqu'à nous, à travers le silence solennel de ces hautes régions. L'émotion nous avait gagnés, au point que nous restions tous immobiles et muets, même les deux Yankees, d'ordinaire si bruyants.

Saisis par le froid , nous nous réchauffâmes en courant sur les rochers qui dominent le lac de la Moraine. Nous avions soin d'éviter les serpents qui abondent dans ces parages. Ils sont de l'espèce des serpents à sonnettes. Leur piqûre est des plus venimeuses. Heureusement, le wiskey, pris à grande dose, est un merveilleux antidote.

Nous rentrâmes à dix heures du soir à Lake-House , où chacun s'enveloppa dans de chaudes couvertures. Les deux Yankees, qui occupaient la chambre voisine de la mienne, me tinrent éveillé jusqu'à minuit, par des [ plaisanteries et des éclats de rire à perdre haleine. N'étant guère habitué à dormir à pareille altitude, je ne pus trouver le sommeil pendant le reste de la nuit.

Après un rapide déjeuner, nous remontâmes à cheval ^à cinq heures du matin. 11 nous restait à gravir le cône |jdu Pike's Peak, qui nous dominait encore de plus de [4,000 pieds. A mesure que nous nous élevions, la vébétation disparaissait à vue d'oeil. On ne voyait plus ;que des sapins dépouillés de leur écorce. Bientôt [toute végétation cèssA poui* faire place aux ébouliâ. Nos

chevaux s'exténuaient sur ces myriades de pierres branlantes. La dilatation de l'air les obligeait à s'arrêter à chaque instant pour reprendre haleine.

Ces débris de rochers, qui causaient tant de fatigue à nos bêtes, ne proviennent pas d'un éboulement partiel. Ils ont roulé comme des torrents sur toute l'étendue du cône. Le sommet même de la montagne en est entièrement recouvert *. Il n'est donc pas douteux que le Pike's Peak n'est plus qu'une ruine. La montagne a dû être ébranlée, à une époque plus ou moins récente, par un de ces tremblements de terre par lesquels le feu souterrain manifeste périodiquement sa présence dans la région qui s'étend des montagnes Rocheuses au Pacifique. Il est probable que le Pike's Peak, antérieurement à cette catastrophe, dépassait de beaucoup son altitude actuelle.

Nous n'étions plus qu'à 200 ou 300 mètres du sommet, lorsque nous atteignîmes la région des neiges. Ceux qui ont parcouru les Alpes ont appris à leurs dépens que les neiges s'y tiennent à une altitude bien inférieure. Mais il est à remarquer que le climat du Colorado diffère considérablement de celui des Alpes. Dans les montagnes de la Suisse, la ligne des neiges perpétuelles descend jusqu'à 7,000 à 8,000 pieds; dans les montagnes du Colorado, cette ligne ne va pas au-dessous de 13,500 pieds. En Suisse, la végétation

^ J'ai observé un fait analogue au mont Gausta-Fjeld, en Morvége.

s'arrête à T altitude de 5,000 pieds. Dans le Colorado, telle est la douceur du climat , qu'on y trouve de verts pâturages à la hauteur de 11,000 pieds. Des forets de ! sapins croissent sur les flancs des montagnes à 12,000 pieds d'altitude. On y rencontre de brillantes fleurs et des fruits sauvages dans des anfractuosités situées à 10,000 ou 11,000 pieds.

Les neiges que nous abordions s'étendaient en tapis d'une blancheur éclatante au milieu des éboulis de roches porphyriennes. Ces neiges étaient tellement durcies par la gelée des nuits, qu'elles avaient presque la consistance de la glace. Les chevaux ne pouvaient avancer sur ces nappes glissantes. Aussi crûmes-nous devoir mettre pied à terre pour continuer l'escalade à pied.

Le colosse se dressait menaçant au-dessus de nos têtes, sous son éblouissant manteau de neige. Il semblait grandir à mesure que nous nous élevions. Nous éprouvions d'une façon manifeste l'influence de la raréfaction de l'air : tout le monde, jusqu'au guide lui-même, était haletant, essoufflé, et nous ne pouvions faire plus de ' vingt pas sans prendre du repos. Il nous fallut une heure entière pour traverser cette zone des neiges qui , vue de la plaine, semble une tache blanche à peine perceptible. La charmante voyageuse qui faisait partie de notre caravane triompha de toutes ces difficultés avec un courage tout viril.

Il était près de huit heures du matin lorsque nous parvînmes à la cime. Ce qui, de la vallée de Manitou,

semble une pointe aiguë, est en réalité un large plateau de plusieurs hectares de superficie : la place de la Concorde y tiendrait à Taise. Ce plateau est semé , dans toute son étendue, d'énormes débris de rochers, dont la présence ne peut s'expliquer que par l'hypothèse d'une commotion terrestre. Sur ces débris s'étend une couche de neige de plusieurs pieds d'épaisseur; bien que cette neige ne fonde jamais, elle offre moins de consistance que celle qui tapisse les pentes : on y enfonce jusqu'aux genoux.

Au centre du plateau, se dresse la Signal station, érigée en 1873 pour l'observation des phénomènes météorologiques \ C'est une grossière construction sans étage , très-carrée , très-massive et très-solide , capable de résister aux terribles tourmentes qui se déchaînent à ces hauteurs et à la pression que l'accumulation des neiges exerce sur sa toiture pendant l'hiver. Ses murs, qui n'ont rien d'élégant, sont formés de grosses pierres trouvées sur place. Cette habitation est probablement la plus élevée du monde entier. Elle dépasse de 2,000 mètres l'hospice du grand Saint-Bernard , qui passe pour la plus haute habitation de l'Europe*. Ce qui est plus probable encore , c'est que les Américains sont jusqu'ici les seuls qui aient établi un fil télégraphique dans la région

ï La première observation a eu lieu au mois d'octobre de la même année.

2 L'hospice du Saint-Bernard est situé à 2,472 mètres au-dessus du niveau de la mer^ L'observatoire du pie du Midi n'est qu'à 2,400 mètres.

ASCENSION DU jPIKE'S PÇAK. 233

des neiges éternelles. Nous en profitâmes pour annoncer à Manitou l'heureuse issue de notre expédition.

C'est une rude existence que de vivre au sommet des montagnes Rocheuses. 11 faut être doué d'une santé rohuste pour la supporter. En hiver, les habitants du signal sont bloqués par les neiges; pendant six mois, ils doivent vivre de provisions conservées. La température est alors celle de la Laponie, Ces braves gens me disaient que rhiver précédent le thermomètre était descendu à 22 degrés sous ^éro Fahrenheit (30 degrés centigrades) . Au milieu de leurs souffrances et de leurs privations, le télégraphe est pour eux une véritable bénédiction : plus heureux que les naufragés des mers polaires, ils peuvent du moins communiquer à toute heure du jour avec le reste du monde.

On s'étonnera peut-être que des hommes puissent

vivre à une altitude qui diffère peu de celle du mont

Blanc, à une altitude où la pression atmosphérique est

si faible, que le baromètre s'y maintient à une hauteur

moyenne de 17 pouces (425 millimètres), et que l'eau

y entre en ébullition à la température de 180 degrés

Fahrenheit (82 degrés centigrades), à peine suffisante

pour cuire des légumes. Ce fait n'aura plus lieu de sur-

j^K prendre si l'on admet, avec M. Boussingault ', que

^B l'homme peut s'accoutumer à respirer l'air raréfié des

^K plus hautes montagnes. Ce voyageur ne ressentit aucun

jH malaise au sommet du Chimborazo (6,100 mètres), là

Voyages aux volcans de V Equateur.

OÙ Humboldt avait éprouvé des accidents assez graves ; il attribua cette insensibilité à son séjour prolongé dans les villes élevées des Andes. Dans les Andes, au Mexique, combien de villes qui atteignent l'altitude de 3,000 à 4,000 mètres!

Hâtons-nous cependant d'ajouter que les recherches les plus récentes semblent avoir établi qu'à partir d'une certaine altitude, le climat des lieux élevés est en somme défavorable à la santé. Conseiller à une personne délicate d'aller vivre au sommet du Pike's Peak serait le comble de l'absurdité *.

Ce qui nous paraît certain, c'est que, à hauteur égale, l'air est moins raréfié dans les montagnes Rocheuses que dans les Alpes. On se rappelle que le célèbre Saussure avait à peine la force de consulter ses instruments au sommet du mont Blanc. M. Zumstein eut une hémorragie au mont Rose. Jamais un voyageur n'a éprouvé semblable accident au Pike's Peak, dont la hauteur est environ égale à celle du mont Rose. C'est que la densité de l'air ne dépend pas seulement de l'altitude absolue, mais aussi de l'altitude relative. La plaine qui domine les montagnes Rocheuses est quelque 1,000 mètres plus élevée que celle d'où émergent les Alpes.

A l'observatoire du Pike's Peak est déposé un registre destiné à recevoir les noms des ascensionnistes. La pre-

* M. Jourdanet, savant médecin français, a publié dernièrement sur cette question un livre intéressant qui a pour litre : De Vinfluence de la pression de l'air sur la vie de l'homme .

mière page porte la date du 14 juillet 18T4. Il contenait déjà une centaine de noms, auxquels nous eûmes la satisfaction d'ajouter les nôtres.

Cette formalité accomplie, nous avions le droit de nous éparpiller sur le beau tapis de neige qui couronne le Pike's Peak. Nous profitâmes immédiatement de la liberté, et chacun de courir là où le sollicitait sa fan*taisie. L'étendue du plateau, non moins que son élévation, empêche que l'on puisse dominer le pays environnant du point central où se trouve érigé le signal. Pour I contempler le panorama des plaines et des montagnes, il faut s'avancer jusqu'au bord du plateau , successivei ment dans les quatre directions de l'horizon. Il est fài cheux que le spectateur ne puisse pas embrasser le champ de vue d'un coup d'œil. Un belvédère de 15 à 20 mètres 1 de hauteur, élevé au milieu du plateau, ferait dispa- ' raître cet inconvénient. Il suffirait, pour en couvrir les frais, d'imposer, comme pour l'usage du sentier, un droit d'un dollar à tous ceux qui voudraient en profiter. Une vue d'ensemble, outre qu'elle permet au spectateur I de s'orienter plus facilement, est infiniment plus grandiose que la vue restreinte d'une portion de l'horizon. Je me portai d'abord vers l'est , dans la direction de la plaine. Presque sous mes pieds brillait le petit lac de la Moraine, qui semblait n'être plus qu'un débds de miroir. Tout au bas, à une profondeur incommensurable, s'ouvrait la vallée de Manitou. A l'aide du verre grossissant, on pouvait même distinguer Manitou-House, d'où nous étions partis la veille, et que nous domi-

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liions maintenant de plus de 8,000 pieds, De ce côté se montrait, réduite à d'infinies proportions, la porte naturelle du jardin des dieux, qui, vue de près, m'avait paru si gigantesque. Rien n'est grand que par comparaison, Piu3 loin, je reconnaissais la petite ville de Colorado Springs avec ses rues tirées au cordeau. Au delà, l'œil s'égarait à perte de vue snr vin océan de plaines , où les nuages projetaient des ombres immenses. Du haut de mon observatoire , je dominais toute cette portion du Colorado qui s'étend depuis les montagnes Rocheuses jusqu'aux frontières du Kansas.

Je n'avais jamais contemplé de plus vaste horizon. L'air est ici d'une telle pureté, que la vue porte à plus de cent lieues de distance. Mais il faudrait être doué du regard perçant de l'aigle ou du condor pour distinguer les innombrables détails de cette immense mosaïque. Dans ce prodigieux éloignement, les objets n'ont plus que des contours vagues et indistincts : les œuvres humaines les plus colossales deviennent imperceptibles, et les dernières limites visibles de l'horizon se fondent dans l'azur du ciel. Rien ne peut mieux donner le sentiment de l'infini que la vue de ces espaces qui semblent déserts parce que l'œil n'y aperçoit aucune trace de vie. Sur l'Océan , tout est mouvement et harmonie ; ici, c'est le silence absolu et l'éternelle immobilité.

Dirigeons-nous vers le nord. Là, le plateau surplombe un abîme d'une effroyable profondeur, dont les parois à pic sont destituées de toute végétation. De ce côté, le Pike's Peak est inaccessible comme une muraille. En se

ASCENSION DU PIKE'S PEAK. 2â1

couchant à plat ventre sur le bord du précipice, on peut apercevoir la base du cône à 1,000 mètres audessous du point d'observation. Cette vue donne le frisson, même quand on vient du" Grand-Canon de l'Arkansas. Avec la longue-vue, on distingue fort bien, à quarante lieues au nord, la ville de Denver, capitale du Colorado. On peut même apercevoir, à soixante-dix lieues de distance, les plaines du Nebraska et du Wyoming. Le fait n'est nullement douteux, puisque la cime du Pike's Peak est visible de Cheyenne, localité située Sur le territoire du Wyoming. A l'opposite, dans la direction de Pueblo, se déploient les montagnes et les plaines du . Colorado méridional et du Nouveau-Mexique.

C'est vers l'ouest que le tableau atteint toute sa sublimité. Là, l'œil embrasse le plus v<iste horizon montagneux qu'il soit possible de concevoir. A trente lieues de distance, court une chaîne de pics neigeux qui semblent décrire un demi-cercle de deux cents lieues d'étendue. Leurs sommets , tailladés en scie , ont tous cette teinte azurée, cette espèce de reflet céleste qui dénote lëS hautes altitudes. Cette chaîne n'est autre que la Sierra- Madré, l'épine dorsale des montagnes Rocheuses. Là sont les plus hautes montagnes de l'Amérique du Nord. Là sont Gray's Peak, Long's Peak, Holy Cross, Mount Lincoln, James Peak, Mount Harvard, et tant d'autres cimes encore vierges du pas de l'homme.

Je ne pouvais détacher les yeux de cette formidable muraille, élevée entre les plaines californiennes et celles du Mississipi. Je ûe me lassais pas d'admirer les crêtes

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et les dentelures de ces monts grandioses, sur lesquels planait la lueur immense des neiges. Ces montagnes Rocheuses, qui semblent vouloir se cacher derrière un triple rempart , se dévoilaient maintenant dans leur superbe apparat, comme à un lever de rideau. Leurs mille silhouettes, d'une infinie variété d'aspect, se découpaient dans un ciel ardent, que ne ternissait pas la moindre vapeur. Le flamboyant soleil du Colorado jetait sur toute la scène un éclat extraordinaire.

Ce qui attirait aussi mes regards , c'était cette admirable vallée de vingt-cinq lieues de largeur, qui s'étend du massif du Pike's Peak jusqu'au pied de la grande Sierra. Cette vallée, connue sous le nom de Midclle- Park (parc du milieu), semble une délicieuse oasis jetée par la main de Dieu au milieu des montagnes. Ce n'est, dans toute son étendue , qu'un riant tapis de verdure , faisant un aimable contraste avec les cimes désolées qui servent de fond au tableau. L'homme n'a pas encore asservi à la culture Ce jardin sauvage qui rappelle la terre aux premiers jours de Sa naissance.

J'éprouvais une sorte de volupté à planer sur ce monde merveilleux, dont mon imagination pouvait à peine concevoir l'étendue. Le tableau que j'avais sous les yeux était si varié, si beau, si prodigieusement grand , que seul le puissant langage de la poésie pourrait rendre l'enthousiasme dont je me sentais envahi.

Le souffle de l'air élevait autour de moi de légers nuages qui s'évaporaient en montant vers le soleil : c'était d'un prestige charmant. Et comme pour me

prouver que toute vie n'avait pas cessé dans ces régions voisines du ciel, un frêle papillon vint voleter à mes côtés, et* un oiseau passa en jetant son cri plaintif. Ce peu de mouvement au milieu de ces immuables solitudes me causa une bien douce jouissance. Quel que soit le charme mystérieux de ces déserts inanimés, on ne peut s'y défendre d'un sentiment de mélancolie : ceux qui se sont élevés dans les austères régions des neiges perpétuelles peuvent seuls comprendre ce que la vue du moindre indice de vie peut y causer de satisfaction.

Pendant que ma pensée, franchissant le champ de vue, se promenait dans les plaines de l'Utah et le pays des Mormons, qui s'étendent par delà l'énorme barrière de la Sierra Madré, plusieurs coups de feu vinrent me tirer de ma rêverie. C'étaient les Yankees qui s'amusaient à brûler leur poudre. Je leur répondis en déchargeant mon revolver, et constatai avec surprise combien faible était l'intensité du son, à cause du peu de densité de l'air. En quittant mon poste, j'éprouvai soudain un malaise analogue à celui que j'avais ressenti au sommet du mont Perdu, et je compris qu'il était temps de chercher une atmosphère moins raréfiée. Je retournai au signal, où l'on n'attendait plus que moi pour opérer la descente.

Nous quittâmes la cime à dix heures du matin, après y avoir séjourné deux heures. Notre petite caravane se trouvait réduite à quatre personnes, nos deux Yankees ayant voulu rester jusqu'au lendemain au signal pour assister du haut du pic au coucher et au lever du soleil.

Je regrettai sincèrement de ne pouvoir leur tenir compagnie; toutefois mes regrets ne furent pas de longue durée : vers midi le ciel s'assombrit tout à coup, et la cime du Pike's Peak, qui naguère étincelait au soleil sous son blanc linceul, s'enveloppa de nuages épais et disparut à nos yeux pour toute la journée : il était écrit que nos pauvres Yankees ne devaient voir ni le coucher ni le lever du seigneur Phébus. Même sous le beau ciel du Colorado les montagnes ont de ces caprices.

A midi et demi nous étions à Lake-House, oii noua eûmes, en guiâe de dîner, une troisième édition du bouilli froid avec la tasse de .café. Nous dûmes payer chacun la bagatelle de huit dollars pour cette hospitalité reçue à dix mille pieds au-dessus du niveau de la mer. En Amérique comme en Suisse, le prix des auberges varie en raison de l'altitude. Au signal, léS prix sont encore deux fois plus élevés.

Nous remontâmes à cheval avec une nouvelle ardeui*. j^endant cinq longues heures nous descendîmes l'interitlinable sentier que nous avions suivi la veille. Presque continuellement suspendus au-dessus des précipices, il fallait nous renverser sur la croupe de nos montures pour ne pas glisser par-dessus leur tête. Ces intelligents animaux triomphèrent de toutes les difficultés sans faire le moindre faux pas : le mieux était de se fier à leur instinct et de leur laisser la bride sur le cou.

Il était près de sept heures du soir quand nous réiltrâmes à Manitou , brisés comme on peut Têtre après une course à cheval de plus de seize heures. A peine

étions-nous abrités sous le toit de Manitou-House, que le ciel, depuis longtemps menaçant, déchaîna ses cataractes. Bientôt ce fut un orage déclaré. Presque à chaque seconde brillaient des éclairs, accompagnés du roulement continu du tonnerre. Tout à coup le ciel s'ouvrit du côté du Pike's Peak : pendant quelques instants cette cime brune coiffée de plaques de neige se détacha, pleine de gloire et d'éclat, au milieu des noirs nuages qui enveloppaient toute la nature. La montagne, suspendue sur la brume indécise, semblait n'avoir plus de base, et paraissait démesurément haute. Avec quelle intime fierté je reconnaissais le plus haut piton que je venais de conquérir !

La tempête dura toute la nuit. Le lendemain à moii réveil il pleuvait encore, et le Pike's Peak s'obstinait à s^envelopper de nuages, au grand désespoir sans doute des deux Américains que nous avions laissés au signal. Ils revinrent dans la soirée, percés jusqu'aux os, furieux d'avoir été joués par les éléments.

De Manitou je regagnai la plaine pour me rendre dans la capitale du Colorado. Un narrow gaiige me fît franchir en quatre heures les soixante-quinze milles qui séparent Denver de Colorado Springs. Durant tout ce trajet le panorama des montagnes Rocheuses se déroula à ma gauche.

J'ai dit la déception que les montagnes Rocheuses m'avaient causée lorsque je les vis pour la première fois de la plaine de Pueblo. C'est ici le moment de leur faire amende honorable. A partir de Colorado Springs, elles commencent à s'accentuer. Parfois même le paysage a autant de grandeur qu'entre Pau et Bagnères-de- Bigorre. Le massif du Pike's Peak en forme le principal objectif. C'est du point appelé Divide que l'on a la vue la plus complète de ce massif remarquable. Divide occupe le faîte des versants du Missouri et de l'Arkansas : son altitude est de sept mille cinq cent cinquante-quatre pieds au-dessus du niveau de la mer. Juste sur la ligne de partage des eaux se trouve un lac qui présente cette singulière particularité de donner naissance à deux rivières

dont l'une se déverse vers le nord et l'autre vers le sud.

Il était nuit quand j'arrivai à Denver. Rien ne pique ma curiosité de voyageur comme d'entrer de nuit dans une ville inconnue. J'étais d'autant plus intrigué, que je m'étais fait de Denver une idée tout à fait fantastique. J'avais encore en mémoire les descriptions de voyageurs qui en ont parlé comme d'un repaire de bandits et d'assassins. De leur temps, c'est-à-dire il y a six ans, l'étranger qui y entrait n'était pas certain d'en sortir. On ne parlait que de meurtres et de vols, et la justice expéditive de Lynch était la seule qui fût appliquée.

Quel ne fut donc pas mon étonnement lorsque je retrouvai ici tous les raffinements de la civilisation dont j'avais été privé depuis mon départ de Saint-Louis ! Des expressmen, des bagagemen pleins de politesse m'attendaient à la descente du train et m'installaient dans un omnibus aussi élégant que ceux de New-York ou de Boston. Je fus conduit à travers des rues éclairées au gaz, bordées de brillants magasins, qui montrent l'incomparable esprit d'entreprise des Américains, toujours fidèles à la devise : Goahead! never mind! soit qu'ils se trouvent sur les rivages des mers, soit qu'ils s'établissent au cœur du continent.

Je descendis au Grand central Hôtel, un vrai palais qui peut soutenir la comparaison avec les somptueux hôtels de Cincinnati et de Saint-Louis. Des journaux de New- York et de Chicago, qui n'avaient que trois jours de date, figuraient sur la table de la salle de lecture. Le Daily Rochy mouniain News et le Denver daily Times

donnaient même les télégrammes d'Europe datés de la veille. A Denver on suivait les événements d'Orieiit tout comme à Londres et Pétersbourg.

C'est aux chemins de fer que Denver doit sa transformation, dont la rapidité tient du prodige, à part San Francisco et Chicago, il n'est peut-être aucune ville en Amérique qui se soit développée en si peu de temps, Des hommes âgés de moins de trente ans se souviennent du temps oii cette métropole du Colorado n'était encore qu'un campement de chercheurs d'or, Il y a à peine seize ans qu'un mineur y construisit le premier log house. Le Denver de ce temps-là portait le nom poétique de Auraria. Son nom actuel est celui d'un gouverneur de l'État du Kansas, dont le territoire du Colorado faisait partie autrefois. Le feu et l'inondation, tour à tour, détruisirent la ville naissante, en 1863 et 1864. En 1870 fut inaugurée la ligne de chemin de fer qui relie Denver à la ligne du Pacifique. Dès lors Denver a marché à pas de géant. Sa population, qui en 1870 atteignait k peine lé chiffre de quatre mille âmes, dépasse aujourd'hui vingt-cinq mille, c'est-à-dire qu'elle a plus que sextuplé en six ans.

Cette jeune cité, qui n'abritait hier encore qu'un ramassis d'aventuriers, est maintenant tête de ligne de six voies ferrées ; son commerce annuel s'élève à environ vingt-cinq millions de dollars. Etes-vous capitaliste , vous y trouverez neuf établissements de banque. Vous occupez-vous d'éducation et de questions religieuses , vous y trouverez cinq écoles publiques, trois académies

privées, un séminaire, une bibliothèque publique, trois journaux quotidiens, quatre feuilles hebdomadaires, et une vingtaine d'églises de toutes les communions. Êtesvous marchand, vous pourrez vous arrêter devant de splendides magasins, et y admirer les produits et les richesses de toutes les nations. Etes-vous malade, vous pourrez vous adresser à toutes les spécialités de Tart médical, depuis les savants en pathe jusqu'au vulgaire arracheur de dents. Je ne sais quelle prédilection ces derniers ont pour Denver : le mot dentist s'étale en grandes lettres à tous les coins de rue. Si vous vous intéressez aux travaux publics, vous trouverez à Denver des water Works pour la distribution de l'eau, des gasworhs pour la distribution du gaz, des fossés d'irrigation, des lignes de tramways, etc. Denver City est administrée par un maire et douze échevins. Cette ville, où régnait le plus effroyable désordre avant 1870, possède aujourd'hui une aussi bonne police que New -York et San Francisco. Toutes ces merveilles se sont opérées en moins de six ans.

Il faut toutefois mentionner le revers de la médaille. Denver est peut-être la ville de l'Amérique qui paye le plus gros tribut aux incendies. Il ne se passe guère de jour sans qu'une maison soit la proie des flammes : c'est endémique. Des gens bien informés m'ont affirmé que ces accidents sont presque toujours provoqués par la malveillance ou par l'intérêt; ce qui tendrait aie faire croire, c'est que les incendies sont particulièrement fréquents dans les temps de crises financières. A-t-on besoin

d'argent, on assure sa maison, enayantsoin d'en exagérer la valeur; puis on y met le feu, et les compagnies vous payent le dommage en beaux écus sonnants. L'excuse est dans la jolie maxime américaine : « Fais de l'argent, honnêtement si tu peux, mais fais-en. »

Heureusement, Denver possède un Fire department. Un soir, j'aperçois à l'extrémité nord de la ville l'immense lueur d'un incendie. Poussé par la curiosité, je me dirige vers le lieu du sinistre. Je marche à grands pas pendant une demi-heure. Des pompes à vapeur me devancent, traînées par de robustes chevaux qui courent au triple galop, au son de la cloche. Tout le monde se gare comme au passage d'un train. Je traverse la rivière Souih Platte ; arrivé de l'autre côté du pont, je cherche des [yeux l'incendie qui flambait tantôt à cette place... 0 surprise ! il était complètement éteint. Admirables pompiers américains ! Vos frères d'Europe ne sont pas dignes de délier les cordons de vos... pardon ! je songe que vous portez des bottes incombustibles.

M. John Russel Young, éditeur du célèbre journal le New-York Herald, a écrit cette phrase, que le moindre citoyen de Denver connaît par cœur : « Denver et Paris sont les deux villes dont je me suis épris à première vue, et où j'ai le constant désir de fixer un jour ma résidence; je n'.ai pas vu en Europe, ni en Amérique, de plus belle ville que Denver. »

Sans m'élever jusqu'à ce lyrisme tout américain, je puis dire que Denver occupe la plus belle place dans les souvenirs que j'ai emportés de mon séjour aux Etats-

Unis. Rien n'est plus séduisant d'aspect que la capitale du Colorado. Toutes les maisons sont bâties en briques de couleur rose ; elles sont fraîches et neuves, comme si elles venaient de sortir d'une boîte de joujoux d'Allemagne. Les] rues, larges et bien aérées, se coupent à angle droit, comme dans toutes les cités américaines : on leur a donné des noms de pionniers et de citoyens éminents. Les rues de Denver diffèrent en deux points de celles des autres villes de l'Union; elles ne sont pas pavées, et leurs trottoirs sont en bois. Le terrain est ici tellement rocailleux, qu'il constitue un macadam naturel : on se borne à égaliser le sol au moyen d'une espèce de charrue d'invention américaine qui figurait à l'exposition de Philadelphie.

La rivière South Platte divise la ville en deux parties, nord et sud : cette rivière, qui n'est qu'un large torrent, semblait être presque à sec lors de mon séjour; mais les habitants m'affirmèrent que l'eau coule en grande partie sous le sable, qui est d'une consistance extrêmement légère : j'en eus la preuve dans un affaissement du sol qui s'était produit sur le bord de la rivière, et avait causé l'effondrement d'une maison de bois : le pauvre édifice, à demi enseveli dans le sable, penchait tristement sa façade au-dessus des eaux. La South Platte, comme presque toutes les rivières du Colorado, roule de l'or en quantité assez notable. Cet or est recueilli par ceux qui n'ont pas les ressources nécessaires pour se procurer l'outillage de l'exploitation des mines.

' Le climat de Denver doit être éminemment salubre et

fortifiant, à en juger par l'apparence de sa population. •CVst plaisir à voir Tair martial et robuste des hommes. Les femmes ont de larges épaules, et leur teint n'a pas cette pâleur qui m'a frappé chez les Américaines. C'est à la grande pureté de l'air et à l'absence d'humidité qu'il faut attribuer cette santé florissante des habitants de Denver. Cette capitale est, après Mexico, la plus élevée de l'Amérique du Nord : le plateau sur lequel elle est située a une altitude de plus de cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Le voisinage des montagnes doit avoir aussi une salutaire influence climatérique.

Ce que j'ai le plus admiré à Denver, ce qui sans doute a provoqué l'éloge dithyrambique que lui a décerné l'éditeur du Herald, ce n'est ni l'aspect de la ville, ni le charme de son climat, mais sa situation sans pareille. Au bout de chaque rué, s'ouvre une échappée sur les montagnes Rocheuses, qui se déploient en panorama, à quelques milles de distance, courant du nord au sud, et dressant vers le ciel leurs cimes éternellement radieuses, où se fondent dans une admirable harmonie la blancheur immaculée des neiges, la verdure des forêts, le pourpre que crée la distance, et les douces nuances des vapeurs transparentes. On découvre plus de cent lieues de montagnes, depuis les pics lointains et indécis des environs de Cheyenne jusqu'à la blanche cime du Pike's Peak qui découpe son superbe profil à quarante lieues au sud. Cette vue égale peut-être en grandeur et en magnificence le célèbre panorama de la chaîne des Pyrénées que l'on contemple du haut de la terrasse de Pau, et

que Lamartine a proclamé la plus belle vue du monde : si le poëte avait vu Denver, il eût sans doute changé d'opinion ; il eût admiré cette lumière éclatante qui rehausse encore la splendeur de ces monts sublimes, et leur donne à toute heure du jour des tons chauds et des teintes veloutées d'une délicatesse exquise. C'est aux montagnes du Colorado, mieux encore qu'aux Pyrénées, que s'applique ce mot de Michelet : « Leur sublime est dans la lumière, dans les ardentes couleurs, dans les éclairs fantastiques. 5)

Un soir, je fis une promenade solitaire dans la cam^ pagne, pour humer l'air frais. C'était l'heure du coucher du soleil. La journée avait été brûlante, et un de ces terribles orages qui se renouvelaient presque chaque jour, venait de bouleverser l'atmosphère chargée d'élec-^ tricité. Les noires nuées n'étaient pas encore complètement dissipées. Au moment où le disque lumineux descendit lentement derrière les pics neigeux, il se produisit une combinaison de teintes dont nul pinceau n'eût pu rendre la merveilleuse harmonie. Les nuages orageux affectaient la forme d'immenses draperies d'un rouge incandescent ; à travers les éclaircies, le soleil couchant projetait d'éblouissants faisceaux de rayons, des gerbes d'or dont la limpidité de l'air doublait l'éclat. A l'horizon, le ciel passait tour à tour du jaune doré au vert pâle, puis au bleu foncé. Tous les détails de la scène changeaient à vue d'œil : seules les montagnes formant le fond du tableau restaient immobiles sous leur manteau de nuance violet foncé. Bientôt, toutes ces couleurs se

fondent dans Tombre qui monte des régions inférieures, et Ja plaine est déjà plongée dans Tobscurité , que la cime du Pike's Peak resplendit encore comme un phare lointain : son dôme de neige est devenu rose, d'un rose idéal rayé d'argent.

J'ai vu les splendeurs des nuits polaires; j'ai vu les aurores boréales de la mer Glaciale et du Labrador, mais elles ne m'ont jamais tant ému que lei^ couchers de soleil du Colorado.

Je rentrai à l'hôtel, l'âme pleine de ces splendides images. Je m'étais à peine endormi, que je fus réveillé, vers onze heures du soir, par un effroyable vacarme, une cacophonie inimaginable; les canons tonnaient, les fusées et les pétards éclataient, les cloches sonnaient à toute volée, les locomotives sifflaient sans discontinuer. Je ne révais pourtant pas, et je me demandai, les yeux grands ouverts , si l'heure du jugement dernier avait sonné. A minuit, tout rentra dans le silence.

Le lendemain, les journaux publiaient à leur première colonne un article intitulé : « Colorado centennal State! » Voici ce qui s'était passé. Le Colorado, qui la veille n'était qu'un territoire sans gouvernement propre, venait d'être érigé en État, et faisait désormais partie de l'Union, Une trente-huitième étoile venait d'être ajoutée à la voie lactée de la Colombie. La constitution du nouvel Etat avait été soumise au vote des habitants du territoire, qui l'avaient adoptée par neuf mille six cent trentedeux voix contre deux cent trente-six. Grâce au télégraphe, le résultat général avait été connu à Denven

à onze heures du soir, et annoncé à la ville endormie par un tapage à réveiller les morts.

L'érection du Colorado en Etat n'était pas une simple promotion en dignité : au lieu d'être gouverné par un pouvoir placé à Washington, à huit cents lieues du territoire, le Colorado va pouvoir maintenant se gouverner lui-même, choisir ses législateurs, et se donner des lois. Ce fait a également une portée financière : le Colorado Etat sera, aux yeux des capitalistes, autre chose que le Colorado territoire; les capitaux étrangers, qui osaient à peine se montrer dans cette portion de l'Amérique, y afflueront maintenant comme en Californie et dans le Nevada, donneront un immense essor à l'exploitation des riches mines d'or et d'argent des montagnes Rocheuses, et amèneront, par le fait même, un accroissement de population dans ces contrées encore à peine habitées. Puisse le nouvel État, maître de ses destinées, grandir comme ont grandi ses amés !

252 tJN ÉTÉ EN AMÉRIQUE,

GOLDEN CllY. — ^ IDAHO STRINGS.

Je quittai Dénier un matin, dans Je but de faire unô excursion dans le principal district minier du Colorado, le GiJpin couniy. Si Ton jette les yeux sur une carte du Colorado, on verra que ce comté est le plus petit du territoire; mais nulle part on ne trouve autant de mines d'or dans un espace aussi restreint. C'est de là qu'on a tiré les cinq huitièmes des lingots du Colorado. On a calculé qu'il a été extrait du comté de Gilpin au delà de trente-quatre millions de dollars depuis les premières découvertes en 1859. La production totale du Colorado a été estimée à soixante millions.

Cette contrée est reliée depuis trois ans à la capitale par le chemin de fer du Colorado central, construit sur le Ijpe du nanow gauge. C'était le seul type possible dans les gorges étroites des Foot-Hills, oti les courbes rapides sont la règle, et la ligne droite presque une chi* mère.

Quand je m'installe dans une voiture de chemin de fer, ma première étude est celle dé mes compagnons de voyage. Cette fois, je me trouve décidément en singu-

lière société. Si j'étais artiste, j'aurais bientôt croqué ces vigoureux gaillards à mine patibulaire, coiffés du chapeau mou à larges bords, chaussés de grandes bottes qui n'ont plus vu le cirage depuis plusieurs jours. Leur barbe taillée en brosse s'arrête brusquement à la lèvre inférieure. Leurs traits anguleux, empreints de dureté, ne dénotent rien de bon, sauf l'énergie et la détermination. Ce sont, à n'en pas douter, des chercheurs d'or. S'ils ruminent, c'est à l'or qu'ils songent. S'ils parlent, c'est l'or qui fait le fond de leur conversation. Ils parlent d'or comme nos paysans parleraient de choux ou dé navets. L'un d'eux m'aborde pour me demander si je veux partager avec lui tout l'or que renferme son coffre : je regarde ce singulier philanthrope d'un air ébahi, mais il parle d'un air si convaincu que je ne puis croire qu'il veuille plaisanter. La soif de l'or lui îf fait perdre la raison , comme je ne tarde pas à l'apprendre par ses propos incohérents. Et cet homme, qui me faisait rire d'abord, me fait maintenant mal à entçndre. Hélas ! les mines d'or ne font pas que des heureux !

A peine ai-je quitté la plaine de Denver, que voici Golden City. Cette petite ville est aussi séduisante que son nom, qui veut dire la Cité d'or, bien que l'or n'entre pour rien dans la construction de ses maisons. Ce n'est pas tant au précieux métal qu'elle doit sa prospérité qu'aux riches gisements de charbon qui abondent dans ses environs. Golden, qui compte déjà deux mille âmes, est la capitale du comté de Jefferson. Son principal édifice est l'école des mines du Colorado. Elle possède

deux ateliers de réduction et de fusion, où l'on traite Tor et l'argent. Golden est situé à quinze milles de Denver, au fond d'une verte vallée, dominée par des montagnes dont les silhouettes affectent la régularité de constructions militaires : on y voit des bastions, des tours, des châteaux où des géants semblent avoir appliqué l'équerre ; il ne manque, pour parfaire l'illusion, que quelques batteries de canons.

A Golden City commence le défilé qui a nom Clear Creck Canon. Au sortir d'une vallée inondée de soleil, le train pénètre à toute vapeur dans une sombre fissure, entre deux murailles granitiques, dont les crêtes déchirées se penchent l'une vers l'autre à trois mille ou quatre mille pieds de hauteur. Cette partie du trajet est remplie d'émotions vives. Pendant plus de deux heures, on côtoie un lugubre précipice au fond duquel se tordent les eaux troubles et écumeuses de la Clear Creck : elles bondissent avec furie dans leur lit Irop étroit, et là où l'œil ne peut les suivre , on entend leurs mugissements sonores. Le train décrit des courbes effrayantes, gravit des pentes ardues, s'élève de cent pieds par mille, et longe le torrent de si près, qu'il surplombe presque continuellement l'une de ses rives. J'avoue queplusd'une fois la désagréable perspective d'y prendre unbain se présenta à mon esprit : crainte d'autant plus justifiée qu'une locomotive avait roulé dans l'abîme la semaine précédente ; le machiniste avait eu la bonne idée de l'abandonner avant qu'elle fît le plongeon.

Il a fallu toute l'audace du génie américain pour

construire une voie ferrée dans un pareil lieu. Il y avait à vaincre d'immenses difficultés. Le défilé était tellement étroit, qu'il ne s'y trouvait pas même la place d'un sentier : presque partout le torrent en occupait toute la largeur. Il fallait ou élargir le défilé par la sape et la mine, ou rétrécir le torrent par des remblais. C'est à ce dernier expédient que les ingénieurs ont eu recours : ils ont emprisonné le torrent dans des rives plus étroites, et ont laissé complètement intactes les parois de la gorge. En Europe, on eût fait tunnel après tunnel; ici il n'y en a pas un seul.

A huit milles de Golden, la locomotive, fatiguée d'une ascension de huit cents pieds^ s'arrête pour prendre de l'eau à Beaver Brook station. Il serait difficile d'imaginer un site plus séduisant et mieux encadré que ce coin perdu au fond des Foot-Hills. Les montagnes, tapissées de superbes conifères, s'élèvent jusqu'au ciel par une série de gradins sur lesquels bondissent en ressauts gracieux de nombreux filets d'eau qui vont mourir en panaches blancs dans la Clear Creck.

La machine reprend sa course ascendante, et nous dépose à Floyd's Hill, à trente-cinq milles de Denver. C'est le terminus de la voie ferrée. Un stage coach attend les voyageurs à la descente du train. Cette diligence, d'un aspect archaïque, rappelle fort bien les carrosses du siècle de Louis XIV. Les neuf places sont immédiatement emportées d'assaut. Avant de fouetter ses chevaux, le postillon réclame le prix des places. Le luxe des portefeuilles et des porte-monnaie n'a pas encore passé par

ici. Chacun tire de sa poche un horrible mélange de greenbacks devenus méconnaissables à force d'avoir été froissés, déchirés. Pauvre dollar! quantum mutatus ! Etrange destinée qne celle d'être tout à la fois adoré comme un dieu , et traité comme un vil chiffon !

Enfin, voilà la lourde machine qui s'ébranle. Grands dieux ! quels sauts ! quels soubresauts ! Foi d'honnête homme^ je n'avais pas encore subi pareille épreuve. Il fallait m'arc-bouter énergiquement pour résister à la tendance qui m'entraînait sans cesse vers le nez de mon voisin de face. Vingt fois je crus que le moment de verser dans la rivière était enfin venu, mais chaque fois le mouvement de bascule s'arrêta à temps. Je ne sais par suite de quelle dérogation aux lois de l'équilibre nous arrivâmes sains et saufs à Idaho.

Idaho Springs est la plus ancienne localité thermale des montagnes Rocheuses. Elle est pittorcsquement située au fond de la vallée de la South Clear Creck, au pied de montagnes prodigieusement hautes, dont les formes âpres et abruptes ont un caractère de sauvagerie indescriptible. C'est dans leurs anfractuosités que dorment les eaux glacées des trois lacs connus sous le nom de Chicago lakes.

Ce qui constitue la chief a tir action d'Idaho, ce sont ses sources chaudes d'eau de soude, qui jaillissent de terre à la température d'environ cent dix degrés Fahrenheit. Elles contiennent une grande quantité de carbonate et de sulfate de soude. Ces eaux alimentent un bassin spacieux, où l'on se baigne en commun; mais, à

la différence de Loëche-Ies-Bains , il existe un bassin spécial pour les dames. Le Mammouth est le bassin des hommes, l'Océan est celui des dames. La température de l'eau varie entre soixante et cent dix degrés Fahrenheit. On trouve aussi, à proximité des sources chaudes, différentes sources froides riches en acide carbonique : leurs eaux constituent une délicieuse boisson, mais elles n'ont pas encore été analysées. Les eaux d'Idaho passent pour avoir une efficacité merveilleuse dans les affections rhumatismales : les médecins américains prétendent que les eaux d'Ems, d'Aix-la-Chapelle, de Baden, ont moins de propriétés curatives.

Idaho jouit d'un climat délicieux. Les chaleurs n'y sont jamais intenses, et les nuits sont fraîches, même au cœur de l'été. L'hiver est tellement doux, que les forêts verdoient sur les pentes des montagnes pendant toute l'année. La pureté de l'air provoque chez les nouveaux venus une douce gaieté qui ressemble à une sorte, d'ivresse. Idaho, grâce à sa facilité d'accès, est appelé à devenir, avec Manitou, un favorite resort, un rendezvous de la fashion américaine.

Voulez-vous bien dîner? Allez au fond des montagnes I Rocheuses, k Beebee house . C'est l'unique hôtel d'Idaho. S'il n'a pas de peine à être le meilleur de la localité, il n'abuse pas de son privilège. Nulle part aux Etats-Unis, je n'ai trouvé si bonne cuisine qu'à la maison Beebee. Tant pis pour les amateurs de couleur locale qui s'imaginent que les montagnes Rocheuses sont encore un pays de wigwams où l'on ne trouve à manger que des

cuisses de bison séchées au soleil. Il faut croire cependant que le bison n'est pas encore devenu tout à fait légendaire, car j'en ai mangé le lendemain à Central City, et j'affirme en conscience que cela valait bien le gigot de renne que j'ai mangé en Laponie.

Pour aller d'Idaho à Central City, il fallut me résigner de nouveau au supplice du stage coach. Voilà bien 'une autre voiture ! En la voyant, je me mis à regretter ces abominables véhicules, connus en Espagne sous le nom significatif de galères, si bien décrits par Théophile Gautier. Qu'on s'imagine une sorte de char à bancs , privé de toute espèce de ressort : les pauvres voyageurs y sont entassés les uns sur les autres comme des colis. Les fenêtres furent ornées au temps jadis de carreaux de vitre; inais depuis qu'ils ont disparu, on les a jugés un luxe aussi inutile que les ressorts. Comme il pleut à torrents, on veut bien nous accorder, en guise de carreauTî, des morceaux de toile grise, qui nous masquent complètement la vue du paysage. Et c'est vraiment fâcheux, car le Virginia Canon que nous allons parcourir est l'une des plus belles gorges du pays. Qu'y faire? Chanter le refrain

Let it rain, As it does in Spaia.

Sept voyageurs sont empaquetés dans la patache. La variété de leurs types montre la diversité des peuples que l'or attire dans cette contrée. Un Yankee natif de rOhio me fait face. Il travaille depuis seize ans dans les

mines d'or, et gagne à ce métier deux et demi à trois dollars et demi par jour. Au fond du coche, un Canadien français occupe la place d'honneur entre un Cali* fornien et un Polonais. Un Allemand d'une trop belle corpulence me meurtrit le bras gauche à chaque cahot. Ma voisine de droite personnifie la Suède : je lui parle avec enthousiasme de Stockholm, du lac Maelar, des belles campagnes de la Dalécarlie. Elle m'écoute avec émotion, me regarde de ses beaux yeux bleus : sa paupière se mouille, ses traits s'animent au souvenir de son pays. Pouvoir magique de l'image de la patrie! Le moindre mot qui l'évoqfie, fût-on au bout du monde, fait tressaillir le cœur.

Pendant trois longues heures, nous gravissons une côte extrêmement ardue. A chaque instant, les chevaux s'arrêtent pour souffler , en dépit de l'effroyable orage qui se déchaîne au-dessus de nos têtes. Le tonnerre a des échos formidables dans ces montagnes. La pluie, qui fouette obliquement, pénètre dans la voiture par les ouvertures de la toile, et un vent âpre et froid nous mord au visage. La température fraîchit à mesure que nous nous élevons : chacun se couvre le mieux qu'il peut , et tout le monde grelotte comme en plein hiver.

En soulevant la toile de la fenêtre, j'aperçois de nombreux tunnels pratiqués dans les flancs de la montagne. On en trouve tout le long du chemin. Cette gorge de Virginia Canon contient d'inépuisables richesses minérales : le quartz aurifère, le fer, le cuivre y abondent. La

montagne y est littéralement criblée de galeries creusées et fouillées par les chercheurs d'or.'

Vers quatre heures du soir, nous arrivâmes au plus haut point du col qui conduit de la vallée d'Idaho à celle de Central City. Ce point est à onze mille pieds au-dessus du niveau de la mer, altitude supérieure à celle des plus hautes cimes des Pyrénées. Je doute qu'il existe ailleurs un chemin carrossable à pareille élévation. Mon voisin de FOhio m'affirme que, par un temps clair, on découvre de là un des plus beaux spectacles que puisse offrir la chaîne entière des montagnes Rocheuses : les cimes neigeuses de la Sierra Madré s'y déploient en un vaste panorama. Malheureusement, nous sommes dans les nuages, et nous ne voyons pas à vingt mètres de distance.

Mon Yankee me montre, à gauche de la route, l'emplacement où existait, il y a quatre ans, une mining iown, ou campement de mineurs. Une pauvre baraque en planches en est le dernier vestige . Dans les régions minières de l'Amérique, villes et villages naissent et disparaissent comme les insectes d'un jour. Il n'y a que l'appât de l'or, auri sacra famés, qui puisse déterminer un homme à s'établir dans ces affreux déserts, où l'œil cherche en vain un arbrisseau, ou même une touffe de verdure.

Nous descendîmes à fond de train une pente aussi rapide que les montagnes russes ; notre pauvre véhicule, en se heurtant contre les 'mille pierres du chemin, bondissait comme une balle élastique : sans l'adresse du

postillon, nous nous serions brisés en mille morceaux au fond des précipices. En moins d'une heure, nous exécutâmes ainsi une descente de près de trois mille pieds. Nous arrivâmes rompus à Central City. J'étais dans la métropole du pays de l'or.

CENTRAL CITY. l'eXPLOITATION DE l'OR.

Le coche nous déposa devant Thôtel Teller House, grand édifice carré qui sert de demeure à la plupart des ingénieurs et administrateurs des mines . La salle commune était chauffée par un grand poêle de fonte, et j'éprouvai en y entrant un véritable bien-être. En plein mois de juillet on en était là à Central City, et dans Fan de grâce 1876 de torride mémoire, les hôtes de Teller House n'avaient pas encore passé un jour sans feu. Le thermomètre Fahrenheit marquait ici cinquante degrés, pendant qu'il oscillait entre cent et cent-dix degrés à Denver.

Il faut avoir enduré pendant un mois le supplice épouvantable de cette dernière température pour comprendre le plaisir que j'éprouvai à trouver enfin la fraîcheur après laquelle j'aspirais jour et nuit.

Un samedi je m'éveillai de bonne heure par un ciel serein : plus un seul indice de la tempête de la veille. L'air est si extraordinairement sec dans cette contrée, qu'en moins d'une nuit la boue se change en poussière.

Auprès le déjeuner je fis une promenade dans la ville.

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