UN CANON DU COLORADO
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Après avoir considéré longtemps de différents points de vue cette scène grandiose, je voulus retourner au plateau où j'avais laissé le guide et les chevaux. Mais j'avais fait tant de tours et de détours au milieu d'un inextricable labyrinthe de rochers, qu'il me fut impossible de retrouver mon chemin. J'eus beau' appeler le guide à grands cris, j'eus beau décharger mon revolver, je n'eus d'autre réponse que les échos des précipices.
En ce moment, le ciel se couvrit tout à coup de nuages sombres et menaçants. Il fallait fuir au plus tôt ces régions du vertige, avant que l'orage éclatât au-dessus de ma tête. Je me mis à escalader au hasard tous les obstacles que je rencontrais , m'aidant des pieds et des mains , luttant contre les rafales , me collant comme un lézard aux parois d'un granit lisse et poli , ayant sans cesse devant les yeux le précipice noir, effroyable, audessus duquel j'étais suspendu, il me semble encore entendre la solennelle harmonie du vent qui s'y engouffrait : du fond de l'abîme s'échappaient des mugissements dont toutes les orgues du monde ne rendraient pas la prodigieuse sonorité.
L'instinct me servit si bien , qu'au moment oii je m'y attendais le moms, je rejoignis sur le plateau mon guide qui fumait tranquillement sa pipe, en se souciant de moi comme d'un Chinois. Voilà bien le Yankee! Ce qui le préoccupait bien davantage, c'était le déjeuner, qu'il s'empressa de tirer du fond du cabriolet pour l'étaler méthodiquement sur l'herbe .
Nous avions à peine fini , que l'orage et la pluie nous
chassèrent de ces hauteurs. Heureusement, le cabriolet était muni d'une capote qui nous protégea parfaitement contre l'eau du ciel. Au bout de quelques heures, nous étions de retour à Canon-City.
Canon-City a la prétention d'être une ville, prétention partagée par toutes les bourgades du Colorado qui se décernent le titre de « city » . Cette ville, qui ne compte pas un millier d'habitants, se compose d'une rue unique, point pavée : sur ses trottoirs en bois , j'ai vu se traîner des crapauds. Les seules maisons en briques sont celles du boulanger, du cordonnier, du barbier, du droguiste et du marchand de liqueurs; ce dernier a naturellement le plus de chance de faire fortune.
Dans les environs, on trouve d'importants gisements de charbon, de chaux, de marbre et d'oxyde magnétique. Les montagnes recèlent encore des dépôts de cuivre et d'argent. Mais le principal avantage de Canon- City, c'est sa situation sur la route de la région minière de San Juan.
Cette vaste province, qui a appartenu successivement à l'Espagne et à la France, passe pour la plus riche du monde en mines d'argent. Les Etats-Unis en firent l'acquisition en 1803. Jusqu'en 1860, les Indiens en eurent la possession incontestée, à l'exclusion des blancs. Le premier blanc qui y pénétra fut le capitaine Baker, qui s'établit, avec une poignée d'aventuriers, sur les bords de la rivière San-Juan, où il se mit à la recherche du précieux métal. Le résultat de ses fouilles ne fut pas brillant. La mauvaise saison survint, la plupart des mi-
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neurs se découragèrent, et leur troupe se débanda : les uns reitèrent dans le pays et y prirent leurs quartiers d'hiver, les autres s'en retournèrent par différentes routes. L'hiver les surprit avant qu'ils eussent atteint les contrées civilisées, et la plupart moururent en chemin. Quant à ceux qui avaient préféré passer l'hiver dans cette contrée inhospitalière , ils eurent le triste sort de tomber entre les mains des Peaux-Rouges.
En 1868, les Etals-Unis conclurent un traité avec les Indiens, leur cédant la possession exclusive d'un territoire de trente mille milles carrés. L'accès de ce territoire était interdit aux blancs. Mais les Indiens ne devaient pas jouirlonglemps de la paisible possession de leurs réserves. En 1870, quelques mineurs vinrent audacieusement s'établir sur le Ilio-Grande, oii ils trouvèrent de riches gisements. Cette nouvelle attira un grand nombre d'explorateurs au printemps de l'année suivante. Les Indiens, voulant rester maîtres chez eux, demandèrent au gouvernement de faire exécuter le traité de 1868. En 1871, de nouvelles et nombreuses découvertes provoquèrent une véritable fièvre minière, et des centaines d'aventuriers affluèrent de toutes parts. Les Indiens s'alarmèrent de plus en plus de cette invasion des blancs. Le gouverne* :ment sentit qu'il fallait agir promptement et énergiquelent pour éviter une guerre. Dans l'été de 1872, il învoya des troupes pour expulser les mineurs. La fièvre le l'or n'en devint que plus intense : ceux qui n'avaient ^jamais ajouté foi aux merveilles que l'on racontait de celte contrée en étaient maintenant tout à fait con-
vaincus. Ceux qui n'avaient jamais eu la pensée d'y aller ne songeaient plus à autre chose. La guerre eût certainement éclaté en 1873, si le gouvernement ne s'était empressé de conclure un traité en vertu duquel les Indiens renonçaient à cette portion de leurs réserves , qui est comprise actuellement dans le comté de la Plata. C'est dans ce comté que sont situées les mines de San Juan.
La vallée de l'Arkansas est le grand débouché par lequel doivent passer les richesses minérales du pays de San Juan. Canon-City occupant l'entrée de cette vallée, c'est là que viennent s'approvisionner les mineurs. Toutes les marchandises en destination du district de San Juan sont envoyées à Canon-City, d'où elles sont transportées dans l'intérieur au moyen de chariots. Dans un temps donné, Canon-City deviendra l'un des centres manufacturiers les plus importants du Colorado. Déjà il est question d'utiliser les eaux de l'Arkansas comme force motrice pour la réduction du minerai. Lorsque Canon- City possédera des ateliers de métallurgie , les mineurs de San Juan pourront y traiter leurs minerais sans plus devoir les envoyer à Omaha, à Chicago ou à Saint- Louis.
Le climat de Canon-City est d'une grande douceur, particulièrement au mois de décembre. Beaucoup de malades s'y rendent à cette époque de l'année. Il n'y gèle que très-rarement, en dépit d'une altitude d'environ deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer.