LA RIVIERE, A CHICAGO
voulu changer cela, et voici comment ils s'y sont pris. Ils ont tout simplement exhaussé de huit pieds le niveau des fondations primitives, au moyen de crics et de leviers, sans compromettre en aucune façon Téquilibre des maisons. Et voilà comment le quartier des affaires, autrefois humide et malsain, est devenu l'un des plus salubres de la ville.
Mais Chicago souffrait d'un autre inconvénient. La population augmentant au point de tripler tous les dix ans, il devint de plus en plus difficile de se procurer de l'eau salubre. L'eau ne manque pas dans le lac Michigan, mais le long du rivage elle est corrompue par les égouts qui s'y déversent. On résolut donc d'aller chercher l'eau pure au milieu du lac. Sous le lit du lac, on construisit un tunnel de deux milles de longueur : à cette distance du rivage, l'eau est parfaitement limpide. Cette entreprise a coûté un million cinq cent soixante-quinze mille francs : on y a employé quatre millions de briques. Le travail a été exécuté en trois ans, et inauguré le 25 mars 1867. Le tunnel est d'un diamètre suffisant pour fournir journellement cinquante gallons d'eau à un million d'habitants. L'eau est élevée par quatre énormes machines à
* vapeur étabUes à cinquante mètres du rivage : elle monte dans une tour, d'oii elle est distribuée dans les tuyaux qui sillonnent toute la ville.
■I Lorsque je me trouvais à Chicago, on était en train de construire un nouveau tunnel d'un diamètre plus considérable que le premier : il est destiné à alimenter le quartier méridional. Lorsque tous ces travaux hydrau*
liques seront terminés, la ville aura dépensé près de trente millions pour s'approvisionner d'eau. Chicago ne possède pas moins de trente puits artésiens. Le premier fut creusé en 1864, sous la direction d'un spirite qui avait prédit qu'on trouverait de l'huile en cet endroit : naturellement, sa prédiction fut trouvée fausse.
Quand on considère tous ces travaux merveilleux qui montrent d'une façon si éclatante l'esprit d'entreprise du peuple américain, on a peine à croire que tout cela se soit fait en si peu de temps. Il n'est pas une ville en Amérique ni dans le monde entier qui ait grandi si rapidement que Chicago : il est vrai que sa situation à la tête du lac Michigan n'a pas peu contribué à son développement ; mais il faut surtout faire la part de l'étonnante énergie de ses habitants. Il y a quarante ans à peine, il n'y avait ici que des marais et des prairies. M. Catlin* nous a raconté qu'il se souvenait du temps où un chef indien lui proposait d'acheter pour quelques centaines de dollars l'emplacement actuel de Chicago. M. Catlin n'était pas riche : il refusa l'offre de l'Indien. Quelle fortune s'il avait accepté! Voici qu'une ville de près d'un demi-million d'àmcs s'est élevée en cet endroit.
L'histoire de cette jeune cité n'est pas longue. Il y a juste deux siècles qu'un jésuite français, le Père Marquette, découvrit le Heu où devait surgir plus tard la
1 Célèbre par ses voyages parmi les tribus indiennes des deu5 Amériques.
Reine des lacs. Le premier blanc qui vint s'y établir fut John Kinzie. C'était en 1804 En 1812, les Indiens massacrèrent la petite colonie. En 1830, il y avait à Chicago une douzaine de maisons avec une centaine d'habitants, blancs, métis et noirs. La colonie fut érigée en ville en 1837 : la population était alors de quatre mille âmes. En 1850, elle était de vingt-huit mille; en 1860, de cent dix mille; en 1870, de trois cent mille. Actuellement, elle atteint presque cinq cent mille.
L'épisode le plus dramatique de l'histoire de Chicago, c'est le grand incendie de 1871, date fatale pouf Paris comme pour la métropole de l'Illinois. Le feu éclata dans une grange, un samedi soir; favorisé par un temps sec et un vent d'ouest, il s'étendit rapidement et sévit jusqu'au mardi matin : il est probable que l'incendie ne se serait éteint qu'après avoir consumé toute la ville, si un violent orage n'était venu mettre un terme au progrès des flammes. Le feu dévora prés de vingt mille maisons, et laissa cent mille personnes sans abri. Ce fut la plus terrible conflagration des temps modernes. Les pertes s'élevèrent à près d'un milliard ; les compagnies d'assurance ne purent faire face à leurs obligations.
Mais les habitants de Chicago n'étaient pas hommes à se lamenter sur les ruines de leurs maisons. Les dé-^ combres fumaient encore, que déjtà les marchands se réunissaient dans des meetings, et avisaient aux moyena de relever leurs magasins. Une nouvelle ville fut construite sur les ruines de Tancienne, plus grande, plus belle, plus solide. L'année qui suivit la catastrophe^
Chicago fit plus d'affaires que jamais \ en sorte que le désastre fut changé en triomphe. Un an après l'incendie, la ville était relevée de ses cendres. On a calculé que pendant cette année-là (1872), il a été construit à Chicago, en moyenne, une maison par heure : non point de frêles maisons de bois, mais de solides édifices en briques, en pierre, en fer, de huit à neuf mètres de façade, et comptant ^de quatre à six étages. Ce calcul ne comprend pas les maisons qui ont été construites en dehors des quartiers incendiés. Il n'est peut-être pas datis l'histoire un exemple d'une semblable activité.]
Chicago est le centre du commerce de grains de l'A- Inérique du Nord ; c'est grâce à Cérès que la métropole de riUinois a éclipsé ses sœurs de l'Ouest, et l'on sait si la Cérès américaine est prodigue de ses biens. Tout le monde, je suppose, possède une carte des Etats-Unis^ Pour comprendre comment Chicago était naturellement
1 Voici ce qu'écrivait , un an après l'incendie, un journal de Chicago, Y Illinois Staats Zeitung : « Le commerce, au lieu de baisser, s'est accru dans des proportions considérables ; dans les douze mois qui ont suivi l'incendie, l'industrie qui a valu à plusieurs villes des Etats-Unis leur surnom de Porcopolis s'est développée à raison de 50 pour 100, et aujourd'hui Chicago traite autant d'affaires, article « porc « , que Cincinnati, Louisville et Saint* Louis ensemble. Le commerce des grains a dépassé de vingt millions de dollars le total de l'année qui a précédé le désastre } le produit des fabriques et la vente des objets manufacturés ont grandi de 20 à 40 pour 100 suivant les industries; les caisses d^épargne ont reçu poUr trois millions de dollars de dépôts nouveaux. Enfin, le prix des terrains a monté dans presque toutes les rues du quartier incendié ; il a même doublé en plusieurs endroits, et là où il a diminué, c'est à peine de 10 à 20 pour 100. »
appelée à devenir le grenier d'abondance de l'univers, il suffit de considérer la situation toute exceptionnelle de cette perle de l'Ouest, comme les Américains se plaisent à l'appeler. Chicago se trouve à la tête du lac Michigan, dont les eaux communiquent à l'ouest avec le lac Supérieur, à Test avec le lac Huron, le lac Saint-Clair, le lac Érié et le lac Ontario; tous ces lacs se déversent par le Saint-Laurent dans l'Atlantique. Chicago, bien que située au milieu du continent américain, à cinq cents lieues de l'Atlantique, est donc en réalité un port de l'Océan. C'est comme si Vienne était reliée au Havre par un fleuve ou une succession de lacs. Chicago, je l'ai dit plus haut, communique de même avec la Nouvelle-Orléans par un canal qui va rejoindre le Mississipi. Une infinité de voies ferrées aboutissent à la Reine des lacs comme au centre de l'Amérique. Devant elle, Chicago a un lac qui la met en relation avec toutes les mers ; derrière elle, s'étend une contrée immense, la plus riche, la plus fertile du monde entier. Avec de tels éléments de fortune, rien d'étonnant que Chicago ait marché à pas de géant, et doive continuer à prospérer.
Le port est ce qui m'a le plus intéressé à Chicago. Les navires y viennent en foule prendre leur cargaison de grain pour entreprendre le voyage des lads. Le long du port, sont établis les greniers oti le blé est emmagasiné en quantités fabuleuses : dans la langue américaine, ces greniers s'appellent élévateurs. Ce sont d'énormes bâtiments en briques, à huit ou neuf étages. Ces élévateurs sont au nombre de quinze ; ils peuvent contenir tous
ensemble douze millions huit cent mille boisseaux de blé ! J'ai visité l'intérieur d'un de ces greniers : je n'ai rien vu de plus colossal dans ce genre. L'édifice est disposé de telle façon qu'une voie ferrée y aboutisse du côté de la terre, tandis que la façade opposée donne sur la rivière. Des wagons chargés de grains pénètrent jusque dans l'intérieur de l'élévateur. Là, le grain est déchargé, élevé aux étages supérieurs (d'où le nom d'élévateur), en partie moulu, puis versé par de grands tuyaux de bois dans la cale des navires, qui viennent mouiller sous les murs de l'immense bâtiment. Il faut voir l'étonnante rapidité avec laquelle ces élévateurs reçoivent le blé d'un côté pour l'embarquer de l'autre. Tout cela se fait à la vapeur. Une puissante machine fait mouvoir une chaîne de seaux sans fin : huit mille boisseaux de blé sont chargés à l'heure. Pour se faire une idée de l'immense importance des affaires qui se traitent à Chicago, il faut savoir qu'on y embarque , en moyenne, au delà de soixante-dix millions de boisseaux de blé par an, ce qui revient à deux cent mille boisseaux par jour !
C'est à la Bourse que se tient le marché aux grains. Tous les jours, à midi, un crieur monte sur une estrade et proclame le cours^des céréales sur les diverses places. La différence entre la longitude de Chicago et celle de Londres produit ce résultat assez curieux qu'il est midi à la première place lorsqu'on y proclame le prix auquel était coté le grain à la même heure sur la seconde place.
Chicago n'est pas seulement le plus grand marché de grains, mais encore le plus grand marché de viandes de l'univers. J'avoue cependant que la viande que j'ai mangée à l'hôtel Sherman et dans les autres hôtels de rOuest était de tout point détestable. Les Américains, en bons chrétiens, — ai-je écrit le mot ? effaçons-le bien vite — en bon commerçants, consomment les viandes de mauvaise qualité aûn de mieux nourrir le reste de la cbétienté et de prélever sur elle de plus gros bénéfices.
Les parcs ta bestiaux et les abattoirs sont situés à six kilomètres de la ville. Je pris un des omnibus de la State^street et traversai les faubourgs de Chicago, dont les maisons de bois sont aussi vilaines que les édifices du quartier central sont riches et somptueux. Au bout d'une heure, j'étais aux Union Stock-Vùrds. — C'est le nom des parcs à bestiaux. — C'est toute une ville que ces S loch-Yards. Ils occupent une étendue de terrain de trois cent quarante-cinq acres, sont sillonnés d'avenues, reçoivent leur alimentation d'eau d'un puits artésien, et sont distribués de façon à pouvoir parquer et entretenir d'innombrables troupeaux de porcs et de bêtes à cornes. Neuf voies ferrées aboutissent à cette immense boucherie. La construction des planchers et des barrières des parcs à bestiaux a absorbé quinze millions de pieds carrés de bois et a coûté cinq millions. Au milieu du terrain s'élève un vaste hôtel oii sont logés les cent cinquante administrateurs des Stock-Fards. Le nombre des bouviers et des opérateurs dépasse quinze cents. Dans le voisinage a surgi une ville de quatre mille habitants,
ayant bureau de poste, télégraphe, églises, écoles. L'établissement a sa banque nationale, connue sous le nom de Stoch-Yards Bank,
Un voyageur doit visiter à l'étranger aussi bien les choses horribles que les objets agréables. C'est en vertu de ce principe que j'ai voulu pénétrer dans un des Packing Houses où s'opère la grande tuerie des intéressants animaux appartenant à l'espèce porcine. Oh ! le dégoûtant massacre ! Je ne conseille pas aux gens nerveux d'aller voir cela. Voici des hommes nus, le corps souillé de sang, les pieds baignant littéralement dans un ileuve de sang, vivant du matin au soir dans une atmosphère de sang, et respirant de nauséabondes émanations par une température de quarante degrés centigrades. En entrant, une épouvantable odeur me prend à la gorge, me suffoque; mais je suis venu pour voir, et je parviens à conserver assez d'empire sur moi-même pour regarder pendant deux minutes les bourreaux à l'œuvre. Ces hommes connaissent leur métier et vont vite en besogne : ils vous expédient leurs victimes à raison d'une par seconde. Douze à quinze mille porcs y passent chaque jour de vie à* trépas. La béte, une fois guillotinée par une machine à vapeur, tombe dans un bassin rempli d'eau chaude, d'où elle est bientôt retirée par des hommes armés de coutelas qui lui ôtent prestement le poil. D'autres mains lui ouvrent le ventre. Voici un long couloir où les porcs pelés et ouverts se suivent à la file, suspendus à des poulies qui glissent d'ellesmêmes avec rapidité sur une barre inclinée. Arrivées au
bout du couloir, les bêtes sont détachées de leurs poulies, et précipitées dans une salle de dessous où Ton se charge de les dépecer, de les saler et de les métamorphoser en jambons et en saucisses. En moins de dix minutes, chaque individu est tué, décapité, pelé, ouvert, coupé, déchiqueté, grâce à la division du travail. Les ouvriers sont admirablement payés : il n'y a, en effet, qu'un fort salaire qui puisse déterminer un homme à faire pareille besogne. Les mieux payés sont ceux qui se Hvrent aux opérations les plus répugnantes : les éventreurs gagnent jusqu'à cinq dollars par jour. Après tout, c'est là une occupation comme une autre si l'on peut s'y habituer. Le métier de tueur de porcs jouit chez nous de peu de considération ; mais ce préjugé n'a pas cours à Chicago. Là-bas, rien de plus honorable que de tuer, saler et apprêter les porcs : tel millionnaire, qui habite telle avenue du Michigan, s'est enrichi par cette profession et est actuellement un des princes de la cité, Le degré de considération dont on jouit dans ce milieu-là se mesure au nombre de porcs que l'on a tués, salés et apprêtés dans l'espace d'une année. Pour ma part, imbu du vieux préjugé européen, j'avoue que mes yeux ont été bien vite rassasiés de ces scènes sanguinaires, et que c'est avec bonheur que j'ai quitté l'atmosphère nauséabonde des Packing-Houses, où des millions de mouches se repaissent de la chair cadavérique.
Ce que j'aime mieux, ce sont les délicieux ombrages du parc Lincoln : on y respire l'air pur et frais du lac Michigan. Le beau lac! l'œil se plaît à se reposer sur
cette immense nappe bleue qui s'étend à l'infini. Çà et là une voile blanche file comme un cygne sur Tonde paisible. C'est le' spectacle de la mer, mais d'une mer calme et tranquille, sans vagues et même sans rides. Et cependant ce lac. a, paraît-il, ses heures de fureur comme les mers soumises à l'empire de Neptune : la navigation y est même dangereuse en hiver.
Le quartier aristocratique de Chicago ne le cède pas en richesse et en confort à la célèbre Cinquième avenue de New-York. Les princes du dollar ont eu le bon goût de se retirer au bord du lac : de leur fenêtre ils peuvent contempler cotte mer miroitante et azurée et recevoir sa brise caressante. Il y a là, dans l'avenue Michigan, dans l'avenue Calumet, des résidences qui semblent plutôt faites pour des artistes et des poètes que pour des marchands enrichis dans les stock-yards elles élévateurs. Le lion de Chicago, c'est le célèbre Pullman, un de ces hommes qu'on appelle en Amérique self-made. On m'a montré sa résidence : un palais en pierre brune perdu au milieu * d'ombrages pleins de silence et de fraîcheur.
Quel contraste entre ces paisibles avenues de l'aristocratie et le quartier des affaires ! Là tout est commerce, mouvement et tourbillon. Les street-cars, chargés de monde, traversent les rues ; les chevaux font résonner leur collier de grelots, les piétons marchent à pas pressés, regardant droit devant eux et ne songeant qu'à leurs business; les jeunes misses se glissent toutes seules le long des trottoirs, vont de magasin en magasin pour
faire leurs emplettes; les marchands de fruits vous offrent au passage des pea-nuts et des abricots de Californie, les affiches ambulantes se promènent gravement sur les pavés de bois, tandis que les hoi/s circulent avec le dernier numéro du New-York Herald et de la Tribune de Chicago. Je ne me sens jamais si perdu que dans ces grandes villes affairées où je vois passer âmes côtes tant de milliers de personnes, sans y reconnaître une seule ligure amie.
Parmi les beaux édifices de la métropole de TOuest, j'ai remarqué les bureaux de la Tribune. Après le New- York Herald, c'est le journal le plus en vogue en Amérique. Le Herald est un des rares journaux indépendants, la !rn^««e est dévouée au parti républicain. Les bureaux de la Tribune ont été complètement anéantis lors du grand incendie, ce qui n'a pas empêché le journal de paraître en petit format alors que le feu n'était pas encore éteint. Chicago est la seule ville de l'Union où j'aie trouvé une gare vraiment monumentale. Lors de mon passage, on était en train de construire un nouveau palais de justice qui s'élèvera sur les ruines de l'ancien. La Reine de l'Ouest possède plus de deux cents édifices religieux; une trentaine appartiennent au culte catholique. La plupart des églises ont été reconstruites après l'incendie. Quelques-unes ne sont pas sans mérite architectural : la plus belle est la cathédrale française , achevée tout récemment.
Mais les plus splendides monuments de Chicago, ce sont les hôtels. Ils sont une vingtaine environ, et ont coûté,
tous ensemble, cinquante millions de francs. Tous ont été rebâtis depuis l'incendie . J'ai visité l'hôtel Palmer, qui passe pour le plus beau. Tout y est éblouissant, féerique. Le vestibule, le grand escalier, la salle à manger, sont grandioses ; mais c'est au grand salon de réception, en style égyptien, qu'ont été déployées les richesses les plus extravagantes : je n'ai rien vu de plus somptueux dans les palais des rois et des empereurs. M. Palmer, propriétaire de cet établissement unique au monde, est encore un de ces self-made qui ont fait leur fortune, comme M. Stewart à New- York, dans un Dry Goods' Store. On appelle ainsi en Amérique un magasin de nouveautés.
Les hôtels américains sont généralement d'immenses caravansérais à cinq étages, avec quatre ou cinq cents chambres, pouvant recevoir jusqu'à dix-huit cents hôtes. Ils sont tous construits sur le même plan. Au rez-dechaussée se trouve un grand vestibule, le Hall, où le public a libre accès. On y fume, on y mâche du tabac, on y lit son journal, on y cause politique et affaires ; c'est un§ sorte d'agora. Là se trouve le comptoir où chaque nouvel arrivant vient consigner son nom au registre, et recevoir sa clef des mains d'un personnage qui, sans en avoir l'air, observe tout ce qui se passe. C'est aussi à ce comptoir que l'on règle votre note au moment du départ. Dans le Hall vous trouvez encore un bureau de poste, une boîte aux lettres, un bureau de télégraphe, un office oii l'on délivre des billets de chemin de fer, une boutique de cigares, un magasin de
livres et de photographies, une fontaine d'eau glacée, que sais-je encore? Eh quoi ! j'allais l'oublier : l'inévitable har room, le bar room béni des Américains.
En sortant du Hall, vous trouvez dans le voisinage différentes pièces qui toutes ont leur destination particulière. Ici c'est le cabinet de toilette, où, suivant le déplorable usage américain , vous ne trouvez qu'une seule serviette pour une douzaine de lavabos; là ce sont les cabinets indispensables ouverts aux gens de la rue qui portent une mise convenable; voici l'échoppe du barbier, auquel tient compagnie le cireur de bottes — c'est toujours un nègre ; — voilà la boutique du droguiste, voire celle du tailleur. Voulez-vous lire, voici le cabinet de lecture ; voulez-vous écrire, voilà un bureau où vous trouverez le nécessaire de la correspondance; voulez-vous fumer, voilà la tabagie; voulez^vous vous distraire, voilà la salle de billard.
Au premier étage, il y a la salle à dîner ; si vous êtes galant, vous pouvez faire la causerie au salon des dames, et leur jouer au piano la musique de l'avenir. Aux
r autres étages sont distribuées les chambres à coucher ;
;: voulez-vous y monter sans fatigue ? voici un ascenseur : s'il tarde à venir vous prendre, appuyez sur la sonnerie électrique. Point nécessaire de vous munir d'une bougie :
f vous trouverez le gaz à votre chambre, et une baignoire pour vous rafraîchir. Surtout, gardez -vous de mettre vos bottes à la porte : il est fort probable qu'elles prendraient la clef des champs pendant la nuit. Le premier boy que vous rencontrerez dans la rue vous cirera vos
bottes pour quelques sous ; dans l'hôtel, c'est soixantequinze centimes.
Les hôtels ont une large part dans la vie américaine. En Europe, les établissements de ce genre sont destinés uniquement aux voyageurs de passage; en Amérique, beaucoup de gens passent leur vie à l'hôtel pour s'épargner les ennuis du ménage. Telle est la raison d'être de ces constructions colossales auprès desquelles nos plus grands hôtels européens paraissent petits et mesquins.
Aux Etats-Unis, la vie de famille s'en va peu à peu. L'Américain, dans sa poursuite du dollar, a relégué au rang des choses inutiles les douces jouissances du home, de ce sweet'home, ce délicieux chez -soi qui fait le charme de l'existence de l'Anglais. Les jeunes mariés ne se soucient guère de tenir ménage, parce qu'il faut d'abord songer à faire fortune. Pour tenir ménage, il faut des habitudes sédentaires, et en Amérique le sédentarisme ne conduit pas à la fortune. L'Américain est audacieux et entreprenant : la spéculation estson champ de bataille. Y a-t-il espoir de réaliser quelque part un lucre problématique, vite il boucle ses malles, parcourt des centaines de lieues, et s'élance à la conquête du butin qui a tenté sa convoitise ; il réussit dans son entreprise : croyez-vous qu'il soit satisfait? Non, voici qu'il entrevoit de nouveaux bénéfices à réaliser dans une mine d'argent : le voilà parti pour la mine; il y engage tous ses capitaux, l'affaire est mauvaise, il se ruine. Il se fera tour à tour avocat,, clergyman , cordonnier, au besoin même politicien ; il ira de New-York à San-Francisco, jusqu'à ce
qu'il ait reconquis la fortune. Le Yankee est le plus nomade de tous les peuples. Avec un tel genre de vie, un ménage serait encombrant, et voilà pourquoi le Yankee préfère s'établir à l'hôtel que d'avoir son home. Que ce soit là l'idéal du bonheur en ce monde, que de semblables mœurs soient conformes aux saines traditions sociales, ce n'est pas moi qui me chargerai de le démontrer.
La chaleur m'a chassé de Chicago comme elle m'avait chassé^de Washington. Décidément, les Etats- Unis me laisseront peu d'agréables impressions. Moi qui n'avais jamais eu chaud, j'ai appris en Amérique ce que c'est que transpirer, et je conseille aux gens obèses d'aller y passer l'été pour se faire maigrir. Celui qui n'a pas enduré une température de 110** Fahrenheit à l'ombre, ne peut se faire une idée de l'apathie et de l'abattement oii vous plonge cette épouvantable atmosphère. Pendant tout le jour et toute la nuit vous êtes littéralement comme dans un bain indien. Lorsque vous voulez écrire une lettre, il faut préalablement réduire votre costume à sa plus simple expression, comme si vous vouliez vous préparer aux douze travaux d'Hercule ; en dépit de cette précaution, la sueur coule avec l'encre le long de votre plume. Les Chicagois me disaient que cette température était exceptionnelle , que depuis nombre d'années le thermomètre n'était monté si haut, que la chaleur avait éclaté la veille de mon arrivée.
C'est ce qu'on me disait invariablement partout, et cela me faisait rager davantage.
Le troisième et dernier jour que je passai à Chicago était un dimanche. C'était le 9 juillet. Ce fut à cette date que le thermomètre atteignit en Amérique son maximum, en 1876. Dans les rues, il y eut des centaines d'insolations. Je ne me rappelle pas avoir absorbé tant de limonades et de lager béer qu'en ce jour de torride mémoire. J'aurais voulu fuir, mais la sainte liberté de la grande République ne me permettait pas cette fantaisie, Il fallait subir la loi puritaine, en vertu de laquelle les trains ne marchent pas le jour du sabbat. Si cette coutume peut être du goût des Américains, j'avoue qu'elle m'a vexé plus d'une fois. Je partage, d'ailleurs , à ce sujet, l'opinion de M. Xavier Marmier', qui n'est pas assez naïf pour ne voir dans la loi du dimanche chez les Américains que l'impérieuse expression d'un sentiment religieux. « C'est, dit-il, un calcul matériel qui l'a dictée; c'est l'hypocrisie qui la soutient. Plusieurs Américains me l'ont eux-mêmes avoué. — Nous sommes, me disaient-ils, si occupés pendant six jours, qu'il en faut un pour nous reposer, et nous ne nous reposerions pas convenablement si en fermant notre comptoir, notre atelier, nous voyions fonctionner celui de notre voisin. Pour ne pas être inquiétés par l'aspect d'une concurrence en action, nous obligeons chacun à suspendre pendant vingt-quatre heures ses travaux. Qu'il soit juif
* Lettres sur l'Amérique.
OU mahométan, déiste ou athée, n'importe. La question n'est pas là. Elle repose essentiellement sur le désir que nous avons de ne pas travailler pendant un jour, avec la consolante pensée qu'aucun de nos rivaux en industrie ne travaille et ne nous enlève, par là, une partie des bénéfices que nous aurions pu faire. «
Ce fut au milieu du tonnerre et des éclairs et par une pluie battante que je'quittai Chicago, le 10 juillet, à neuf heures du matin, par la ligne du Michigan Centra], J'ai pour voisine une Américaine qui à chaque coup de tonnerre manifeste une profonde épouvante : je cherche à la rassurer, elle fait mine de ne pas m'entendre, et se renferme dans le plus parfait mutisme. J'ai parcouru en Amérique des milliers de kilomètres, mais je n'ai pas souvenir que'jamais une Américaine, assise à mes côtés, m'ait adressé la parole. Les Américaines n'aiment cependant rien tant que la conversation, et la pruderie de madame Honesta leur est parfaitement étrangère. Elles ont un maintien plus distingué que les rudes .Yankees mâcheurs de tabac, ont généralement plus d'instruction que les Européennes, et usent largement de la liberté illimitée qui leur est octroyée. Mais en chemin de fer, jamais elles ne parlent à un étranger : elles font des centaines de lieues, toutes seules, sans desserrer les dents. Ces mêmes Américaines, qui sont si roides en chemin de fer, sont les femmes les plus aimables du monde dans les traversées maritimes. A bord des navires transatlantiques, elles ont Tart de captiver tout le monde parle charme de leur conversation.
En quittant Chicago, le train longe pendant quelque temps le rivage du lac Michigan, où sont éparpillées de gracieuses villas entourées de jardins verdoyants. Ce lac est la plus grande étendue d'eau douce qui soit entièrement enclavée dans le territoire des Etats-Unis, car les autres grands lacs américains, le Supérieur, le Huron, rÉrié, TOntario, appartiennent à la fois aux Etats-Unis et au Canada. Le lac Michigan a cent soixante lieues de longueur sur trente-cinq de large, c'est-à-dire qu'il pourrait contenir cent fois le lac Léman. 11 se trouve à deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Sa profondeur est estimée à trois cents mètres. Ses rives sont généralement basses et peu pittoresques : elles sont formées de pierre calcaire, de roc, d'argile et de sable. Ses eaux s'éloignent graduellement du rivage de l'État du Michigan, et empiètent chaque année sur le territoire du IVisconsin.
Sur le lac plane en ce moment une brume épaisse qui me rappelle les brouillards de Terre-Neuve. Encore quelques tours de roue, et nous voilà bien loin de cette mer intérieure, roulant à toute vapeur dans les admirables plaines de l'État du Michigan.
Le Michigan faisait originairement partie de l'immense région cédée aux États-Unis par la Virginie, et qui comprenait tout le territoire situé au nord-ouest de rOhio. Il y a quarante ans que le Michigan est entré dans l'Union. Son territoire présente une conCguration toute particulière : il est formé de deux péninsules entièrement séparées par le détroit de Mackinaw qui
réunit les eaux du lac Michigan à celles du lac Huron. Entouré de tous côtés par les trois plus grands lacs du monde, il justifie bien le nom de Lahe-State que lui ont donné les Américains.
lia péninsule méridionale qui se déroule en ce mo-ment à mes yeux est d'une grande fertilité, tandis que la péninsule septentrionale offre un sol stérile et un climat aussi rigoureux que celui de la région canadienne du lac Supérieur, Le Michigan méridional est une des meilleures régions agricoles de l'Amérique. Le pays m'a paru généralement plat et bien arboré. Le principal trait du paysage, c'est ce qu'on appelle dans l'ouest oak openings; ce sont de riantes clairières où les chênes sont éparpillés sur de vertes pelouses : vrais parcs an^ glais où la nature a tout fait.
A cent lieues de Chicago le train me dépose à Détroit, métropole commerciale de l'État du Michigan. Le jour où j'y arrivai, je ne fis que l'entrevoir dans l'obscurité du soir, et elle me fit une impression agréable que je n'avais pas éprouvée dans les autres cités américaines. Fondée par un Languedocien', cette ville a conservé un cachet français; ses rues sont larges et ombragées d'arbres; l'hôtel où j'étais logé est situé sur une belle place publique ornée d'un monument élevé à la mémoire des citoyens du Michigan morts dans la guerre de sécession. Le lendemain, je sortis de bonne heure pour explorer la ville ; mais j'eus le regret de constater qu'elle n'a que
* Antoine de la Mothe de Cadillac, natif de Castel-Sarrazin.
sa place publique. J'ai donc peu de chose à en dire. Elle se vanfe d'être l'une des plus anciennes cités de rAmérique. Son nom lui vient de sa situation au bord du Détroit : cette rivière réunit le lac Huron au lac Érié, de même que la rivière Niagara réunit le lac Érié au lac Ontario ; ses eaux, très-poissonneuses, sont d'une limpidité extraordinaire. Le courant a une rapi^ dite comparable à celle du Rhône à sa sortie du lac de Genève. Devant Détroit, la rivière peut avoir un kilomètre de largeur.
En dépit de son nom français, que les Américains écorchent d'une façon épouvantable. Détroit a partagé le sort de Saint-Louis ; le voyageur n'y entend plus parler la langue française. La population, qui dépasse quatre-vingt mille âmes, se compose d'éléments germaniques et anglo-saxons. Comparée à la puissante Chicago, Détroit n'est qu'une petite ville de province. On m'a assuré cependant que son port est un des meilleurs de l'Amérique : sa situation entre deux lacs lui donne une grande importance commerciale.
Je ne voulus pas quitter Détroit sans faire une excursion en pyroscaphe sur le lac Saint-Clair, qui constitue le plus petit anneau de la grande chaîne des lacs américains. A huit heures du matin le steamer s'élance, léger et rapide, sur les eaux profondes et bleues de la rivière Détroit. L'industrieuse métropole du Michigan fuit derrière nous, avec ses hautes cheminées et ses noires colonnes de fumée qui tranchent sur un ciel d'un éclat éblouissant. Posté à l'avant du navire, je
hume avec délices la brise légère qui me caresse le visage. Qu'il fait bon de respirer le frais sur les rivières et les lacs par cette écrasante chaleur de juillet ! Je salue en passant une perle de verdure qui semble nager sur le fleuve : elle a conservé le nom de Belle-Ile que lui donnèrent les premiers colons français. Puis voici que les deux rives s'éloignent tout à coup : nous voguons sur les eaux basses et sablonneuses du lac Saint-Clair. Ce lac, qui paraît si petit sur la carte, où il ne semble qu'un point perdu au milieu des immenses mers d'eau douce qui l'environnent, est cependant trop étendu pour qu'il soit possible d'apercevoir à la fois ses deux rives.
Les eaux ont si peu de profondeur, qu'en certains endroits on peut voir les roseaux se balancer au souffle du vent. Aussi a-t-il fallu construire à grands frais, au milieu du lac, un canal qui permette aux navires de tous les tonnages de remonter du lac Érié au lac Huron. Ce canal, percé à travers les bancs de sable mouvants, a une profondeur de quatre à cinq mètres, suivant lo niveau des eaux. Les terres provenant du creusement du canal ont été déposées de chaque côté, de manière à former des digues d'environ douze mètres de largeur. La distance d'une digue à l'autre est d'une centaine de mètres. Ces digues sont fixées par des pilotis en bois enduits d'une substance qui les préserve de la décomposition ; on les a recouvertes de terre végétale, et Ton y a planté des saules et d'autres arbres qui contribuent autant à leur ornement qu'à leur solidité. Pendant plu-
sieurs heures, nous avons navigué sur cette étrange rivière artificielle menée à travers un lac. Les digues ne s'élevant qu'à cinq pieds au-dessus du niveau de Feau, l'œil peut planer sur les plaines liquides qui s'étendent au delà.
Un des points les plus pittoresques du lac Saint-Clair, c'est l'île la Pêche, — encore un nom français. — Le steamer y fit une courte escale. 11 y avait là un hôtel en bois qui doit être un délicieux séjour pour les amateurs de pêche au filet ou à la ligne. L'île la Pêche était autrefois le séjour favori du fameux chef indien Pontiac, sou* vent cité dans les romans deFenimore Cooper. Il vivait là, avec ses squaws, dans une hutte d'écorce et de roseaux, et dormait tout nu, à la façon des guerriers indiens, sur une natte de jonc ou une peau d'ours. Quand les Anglais eurent dépossédé les Français de leur domination dans le Canada, Pontiac profita des difficultés suscitées aux Anglais par la révolution américaine pour tenter d'expulser tous les hommes blancs des domaines de ses ancêtres. Il organisa une attaque générale de tous les forts que les Anglais avaient érigés dans la région des lacs, massacra la garnison de Mackinaw, et osa même assiéger la ville de Détroit.
Mais voici que le lac se rétrécit de nouveau, et nous pénétrons dans la rivière Saint-Clair dont les bords sont presque au niveau de l'eau : on se croirait sur quelque rivière de la Hollande. La rive droite appartient aux Etats-Unis, la rive gauche au Canada : d'un côté le Michigan, de l'autre la province anglaise d'On-
tario. La rivière Saint-Clair, qui conduit les eaux du lac Huron vers l'océan Atlantique, a un courant fort rapide : sa longueur, du lac Huron au lac Saint-Clair, est d'environ vingt lieues. Nous y dépassons une infinité de flatboats qui se suivent à la file, traînés par des remorqueurs : ces bâtiments, qui viennent pour la plupart de Québec et de Montréal, transportent des cargaisons de bois. Ils mettent des semaines entières à accomplir leur voyage à travers les grands lacs.
Enfin, voici Port-Huron, où le steamer me dépose après sept heures de navigation. Cette localité est située k l'entrée de la rivière Saint-Clair et à peu de distance du lac Huron. Le hasard m'y fait rencontrer un compatriote, qui me reçoit dans sa maison ai^c une courtoisie charmante. En le quittant, j'ai suivi la rivièfe jusqu'à l'endroit oti elle sort du lac Huron. Là, je suie resté longtemps à contempler cette .mer bleuâtre qui ouvrait devant moi ses perspectives infinies, empruntant plus de majesté encore à la poésie du soir. La rivière au courant impétueux contrastait avec le calme imposant du lac d'où elle sort. ÎJn phare brillait dans la distancé.
Le lac Huron est, après le lac Supérieur^ la plus grande mer intérieure de l'Amérique : sa longueur est de cent et quinze lieues, sa largeur dépasse quarante lieues. Cette vaste nappe d'eau se trouve à cinq cent êoixaiite-quatorze pieds au-dessué dU niveau de l'Océatl. Ba profondeur varie de cent à sept cent cinquante pieds. Le lac Hùrori est sujet à de violentes tempêtes, non
moins redoutables que celles de l'Atlantique. Ses eaux, très-froides, sont d'une admirable pureté ; les navires y semblent voguer dans l'air, tant elles sont transparentes.
De Port-Huron je retournai à Détroit. Pour aller au Niagara, j'avais le choix entre la ligne américaine de l'Érié et celle du Grand-Ouest canadien. Je choisis la dernière. J'avais à peine quitté la gare, que je me sentis rouler sur un plan incliné qui descendait vers le fleuve : le train tout entier avec la machine se trouva bientôt sur un énorme bac qui tout doucement traversa le fleuve et nous déposa sur la rive canadienne. Trèspratiques les Américains! Les douaniers canadiens entrèrent dans les wagons, et s'acquittèrent de leurs fonctions pendant que le train roulait, afin d'économiser le temps des voyageurs. Time is money.
On n'a pas sitôt franchi k frontière, qtle le paye change d'aspect. Ce qui me frappe tout d'abord, c'est la beauté des forêts canadiennes comparées à celles des États-Unis ; Aux Etats-Unis, on a fait partout des défrichements inconsidérés ; les Canadiens, au contraire, respectent leurs magnifiques forets, et le bois constituera pendant longtemps encore la principale richesse du pays.
Nous côtoyons à une certaine distance la fîve septeri-' trionale du lac Erié, dont la nappe bleuâtre se laissé Voir, par éclaircies^ à travers les sapins séculaires. En iiiie journée^ le train m'emporte à travers Londres et Paris, Oxford et Windsor. La rivière qui serpente le
long de la voie s'appelle la Tamise. Malgré le dédain qu'ils professent pour l'ancien monde, — the oîd country, — les Américains vont souvent chercher les noms des villes les plus célèbres de l'Europe ou de l'Asie antique et moderne pour les appliquer à des localités de la plus grande obscurité. Sur le Mississipi, qui est leur Nil à eux, ils ont fondé le Caire et Memphis* Dans l'État de New-York, il vous est loisible d'aller en moins de vingt-quatre heures d'Ithaque à Alexandrie, de Troie à Utique ou à Syracuse; en partant le matin d'Anvers, de Genève ou de Potsdam, vous pouvez être le soir à Batavia, à Delhi ou à Canton.
Voici qu'il est sept heures du soir. Le train ralentit sa marche : nous sommes sur le pont suspendu du Niagara. Je me tiens immobile sur la plate-forme extérieure, les yeux cloués sur un immense nuage blanc, aux formes vagues et indécises, qui plane là-bas, à deux milles de distance. Ce nuage, c'est la cataracte du Niagara ! Au plus fort de mon émotion, je suis hélé par la voix aigre d'un douanier, qui me somme d'ouvrir ma malle. En effet, au bout du pont, nous rentrons aux Etats-Unis. Si j'avais eu un gourdin en main, je ne sais ce que j'aurais fait de cet intempestif douanier. Mais je n'avais pas de gourdin, et je me suis borné à lui dire qu'il aurait pu m'importuner en un autre lieu et en un autre moment. Le brave homme n'a pas compris.
J'ai donc vu le Tonnerre des eaux, comme les Indiens se plaisaient à l'appeler dans leur > langue imagée. Je l'ai contemplé sous tous les aspects , de la rive américaine, de la rive canadienne ; j'ai été au pied des chutes, j'ai été même sous les chutes. Il m'a fallu trois journées entières ^o\xv posséder le Niagara. Comme l'a dit une charmante et intrépide voyageuse *, il en est ainsi de tout ce qui est grand et sublime : il faut du temps pour le saisir et pour en fixer l'image dans son esprit. J'ai maintenant une idée nette, claire, de cette grande et unique merveille; je connais la topographie des lieux, la situation de l'île de la Chèvre, et du Whirlpool, et des Rapides, et de la grotte des Vents, et de Prospect-Park , et de Table-Rock, et de tant d'autres points remarquables qui n'étaient auparavant dans mon imagination que chaos et confusion.
Si grandes, en effet, sont les dimensions du Niagara, que les descriptions les plus exactes en donnent tout au plus une image vague. Le travail séculaire des immenses masses d'eau accumulées dans cette partie de
1 Madame Ida Pfeiffer
l'Amérique a produit de tels bouleversements, de tels
désordres dans la configuration du terrain, que seule la
vue des lieux peut en donner une idée distincte , qui ne
s'effacera plus de l'esprit du spectateur.
l Chateaubriand, Charles Dickens, Daniel Webster,
I Xavier Marmier, ont écrit sur le Niagara des pages ad-
i mirables. Je craignais que ces descriptions, comme
I il arrive souvent , surtout lorsqu'il s'agit de l'Amérique ,
I ne fussent entachées de trop d'enthousiasme. Mais
I qu'elles deviennent pâles et insuffisantes , qu'elles pa-
I raissent faibles et incolores, lorsqu'on se trouve en face