I . de la saisissante et empoignante réalité
Je vais tâcher de raconter brièvement ce que j'ai vu pendant les trois jours que j'ai passés au Niagara. A ce propos, je me souviens du mot de ce bon et spirituel Henri Heine , qui demandait à Théophile Gautier, avec sa fine mahce : « Comment ferez-vous pour parler de l'Espagne quand vous en serez revenu? » J'ai vu au Niagara un peintre jeter loin de lui ses pinceaux, convaincu de l'impossibité de reproduire sur la toile le tableau qu'il avait sous les yeux. Comment réussirais-je à peindre le même tableau par des mots ! D'autres plus habiles y ont brisé leur plume. Voilà pourquoi je ne décrirai pas, mais raconterai, en reproduisant les notes que j'ai écrites à la hâte sur les lieux.
Monteagle-House , où j'ai passé ma première riuit, est situé à mi-chemin entre les chutes et le gouffre du Whirlpool. J'ai quitté l'hôtel à huit heures du matin, et traversé à pied le pont suspendu que j'avais franchi la
LE WIAGARA. • 315
veille en chemin de fer. Ce pont est situé non pas près des chutes , comme on le croit communément , mais à deux milles plus bas, au-dessus des rapides inférieurs du Niagara. Le nom de Niagara s'applique non-seulement à la cataracte proprement dite, mais aussi à la rivière qui réunit les eaux du lac Erié à celles du lac Ontario.
J'ai parlé ailleurs du pont suspendu de Cincinnati jeté sur l'Ohio. Celui du Niagara, qui fut construit par le même ingénieur, est un témoignage encore plus saisissant de ce que peut le génie entreprenant des Améiûcains. Je ne sache pas qu'on ait jamais accompli un tour de force plus hardi que la jonction du Canada et des États-Unis par un pont en fil de fer. En raison de l'élévation énorme des bords de la rivière qui coule dans un lit profondément encaissé , on a dû faire passer le premier fil métallique d'une rive à l'autre au moyen d'un cerfvolant. Puis, un intrépide Yankee s'installa avec le deuxième câble dans un panier fixé à une petite poulie et se laissa glisser le long du fil ; parvenu à mi-chemin de son voyage aérien , il fut attiré à l'autre rive au moyen d'un cabestan. On m'a montré le panier légendaire, que l'on conserve comme une relique. Plus de cinquante trains passent tous les jours, depuis vingt ans, sur cette toile d'araignée tissée à soixante-dix mètres audessus d'un fleuve d'une largeur de plus de cent cinquante mètres. Pendant que je me trouve sur le pont, deux trains passent successivement au-dessus de ma tête, sur le tablier supérieur : tout mugit, tout craque ; le tablier se met à vasciller comme si l'édifice allait s'effondrer dans l'abîme.
Arrivé à Textréinité du pont, sur la rive canadienne , j'acquitte le droit de passage — un quart de dollar — et me dirige , sous un soleil d'enfer, vers le gouffre du Whirlpool, en suivant la rive gauche du Niagara. En cet endroit, le fleuve est étroitement comprimé entre deux parois à pic de deux cents pieds de hauteur : les eaux forment une succession de rapides et se précipitent avec une telle violence au fond de leur lit trop étroit, qu'elles présentent une surface bombée : au milieu de la rivière, les flots montent beaucoup plus haut que sur les bords, C'est au-dessus de ces rapides qu'on a tendu la corde destinée aux prouesses acrobatiques d'un Blondin féminin, mademoiselle Spelterini : elle a marché hier sans se rompre le cou devant plus de dix mille personnes, et doit renouveler ses exploits dans quelques jours.
Après vingt minutes de marche, j'arrive à un point où le Niagara s'engage dans un vaste entonnoir de forme circulaire , d'où il s'échappe par une issue qui fait un angle droit avec le lit supérieur. C'est ici le Whirlpool (tourbillon). Les eaux s'y engouffrent avec impétuosité et reviennent sur elles-mêmes du côté de la rive canadienne. Au centre de l'entonnoir se produit un vortex animé d'un mouvement giratoire de droite à gauche : les objets qu'on y lance tournoient pendant plusieurs jours autour du gouffre avant de s'y engloutir.
Je descendis du haut des rochers jusqu'au niveau de l'eau par un escalier de trois cent vingt-cinq marches. Au fond du précipice croissent de superbes fougères et autres plantes qui hantent les abîmes. Les eaux du Nia-
gara sont ici d'un magnifique vert d'émeraude. Les vagues se livrent une bataille furieuse : elles bondissent les unes contre les autres avec de formidables mugissements, et, dans leur choc, se réduisent en montagnes d'écume, dont la crête fumante s'élève à plusieurs mètres de hauteur. Les eaux se brisent contre les rochers du rivage qu'elles semblent vouloir escalader. J'avais sous les yeux une mer en furie, mais une mer qui marche, qui roule avec une vitesse vertigineuse sur son lit incliné. 11 semble, à certains moments, que les flots redoublent de rage, qu'ils courent plus vite, et que leur grondement augmente d'intensité. Est-ce une illusion ? En cet endroit, le Niagara est profondément encaissé entre les énormes falaises perpendiculaires qui le surplombent ; à peine a-t-il cent mètres de largeur.
J'ai passé une heure entière, tout seul, au fond de cet abîme, où régnait une fraîcheur délicieuse. Puis je suis remonté au grand soleil au moyen d'un chemin de fer incliné, mû par la force de l'eau : pour un demi-dollar, on gravit ainsi, en trente secondes, une pente de soixante êtres de hauteur. Ces Américains sont décidément inimiables ! Dommage qu'ils m'ont un peu gâté le paysage. e sais que c'est charmant un chemin de fer incliné, ^W^sed non eral hic locus.
Une promenade en plein midi, sous un soleil impitoyable , m'a ramené à Monteagle-House , à une demilieue des chutes. Le confort y laissant à désirer, j'ai transporté mes pénates à Spencer-House , où. le train m'a mené en cinq minutes.
Spencer-House est à deux pas des chutes : on les entend, mais on ne les voit pas. L'exploitation des étrangers est montée ici sur une grande échelle, surtout du côté de la rive américaine. Là, le Niagara est absolument inaccessible aux pauvres diables : partout des barrières, partout des barricades, des murs, des constructions destinés à masquer la vue des chutes. Pour faire tomber tous ces obstacles, il faut délier la bourse, payer ici un quart de dollar, là un demi-dollar, ailleurs un dollar, plus loin un dollar et demi. Si bien que si vous voulez contempler les chutes sous tous les aspects , il faut vous résigner à dépenser une trentaine de francs, et pour peu que vous usiez de voitures , votre dépense s'élève à plus de cent francs. Les cochers ne se gênent pas pour vous demander vingt-cinq francs la course. Nulle part ils ne sont plus importuns et plus insolents : ils vous harcèlent, s'attachent à vos pas, se fâchent si vous ne leur répondez pas, et vous insultent quand vous leur refusez l'occasion de mahe money. L'étranger est moins exploité sur la rive canadienne. Là, un hôtel, situé en face de la chute du Fer-à-Cheval , est surmonté d'un belvédère accessible au pubUc. Au-dessus de la porte , on lit cette délicieuse inscription : This viewfree of charge (cette vue est gratuite). Spirituelle leçon infligée aux voraces concurrents de la rive américaine! Ce simple fait montre déjà que la soif du dollar est moins endémique au Canada qu'aux États-Unis.
C'est de Prospect-Park que j'ai commencé l'exploration des chutes. On sait que le Niagara se compose de
deux chutes bien distinctes et entièrement séparées par une grande île boisée , connue sous le nom de Goal" Uland (île de la Chèvre). La plus petite des chutes, comprise entre la rive américaine et Goat-Island , porte le nom de American-Fall (chute américaine); la plus grande s'appelle Horse shoe Fall (chute du Fer-à-Cheval) : on l'appelle aussi la" chute canadienne. En ce moment, je domine la chute américaine du haut du parapet de Prospect-Park.
Il m'a fallu un certain temps pour m'élever jusqu'à la grandeur de la scène. L'œil se porte tour à tour sur la cataracte qui gronde sous vos pieds et sur les rapides qui bouillonnent au-dessus d'elle. Les eaux s'agitent, s'élèvent en vagues énormes , en flots d'écume avant d'atteindre le bord du gouffre. Il semble qu'elles aient conscience du sort qui les attend : elles se débattent dans une lutte suprême, se tordent dans les convulsions
du désespoir Tout à coup, on les voit passer du vert
sombre au vert pâle : vaincues par l'irrésistible attrac- \ tion du vide, elles bondissent hors de leur lit pour | s'élancer dans l'espace , et l'œil fasciné les suit dans leur | effroyable trajectoire : c'est tout un fleuve qui tombe ; dans l'abîme, qui s'écroule avec un indescriptible fracas, I se résolvant en millions de gouttelettes de poussière f aqueuse , en nuages d'écume d'une blancheur éblouissante, où brillent dans leur magique éclat les sept couleurs du prisme. Qui peindra un pareil tableau !
De Prospect-Park on contemple la chute en la dominant d'en haut; mais, pour se rendre compte de sa hau-
teur, il faut la voir d'en bas, être dominé par elle. C'est ce que n'ont pas perdu de vue les industriels qui exploitent le Niagara. Grâce à un chemin de fer incliné, percé dans le roc — ils en ont mis partout! — on peut se laisser rouler en char à bancs de Prospect-Park jusqu'au pied de la chute américaine. Arrivé au fond du gouffre, au bord de la rivière, je m'approche aussi près que possible de la cataracte.
Elle se brise à quelques pas de moi; au-dessus de ma tête, elle se déploie en nappe immense : on dirait d'une énorme trombe d'eau qui tombe du ciel, sans relâche, sans repos. L'œil peut suivre le cours de ce majestueux fleuve aérien, qui s'abîme sans que rien ne l'arrête dans sa course perpendiculaire. Parfois, le vent chasse de mon côté un nuage d'écume qui s'irise aux rayons du soleil : les couleurs du prisme s'y projettent, non plus en un arc partiel, mais en un cercle parfait.
Il est temps de m'arracher à ces magnificences : rien de traître en été comme l'humide nuage qui plane autour de la cataracte. Je me retirai mouillé de la tête aux pieds, les oreilles assourdies, les yeux presque aveuglés. Puis j'avisai un pilote qui consentit à me prendre dans sa barque pour un demi-dollar. Me voilà i)allotté sur les flots convulsionnés du Niagara, et si près des chutes, que leur froide rosée voltige sur mes épaules. Le gouffre sur lequel nous voguons a plus de soixante mètres de profondeur. Le fleuve, tout frémissant après l'énorme bond qu'il vient d'accomplir, ressemble à un lac soulevp p^ar la tempête : les vagues écumantes secouent comme une
plume notre frêle embarcation. Le courant a une telle violence, que, sans l'habileté et la force herculéenne du pilote, nous serions irrésistiblement entraînés vers les dangereux rapides du Whirlpool.
Le brave homme m'a raconté qu'on faisait cette traversée, il n'y a pas longtemps, sur un petit steamer qui avait été construit sur place; mais comme le propriétaire du bâtiment ne faisait pas ses frais, il le vendit à une maison de Montréal , qui lui imposa la condition de le conduire sain et sauf à destination, à travers les rapides et le gouffre du Whirlpool, Un intrépide pilote, nommé Robinson, s'offrit pour exécuter le périlleux voyage; I aucune compagnie ne voulut assurer le bâtiment. Le \ steamer passa les rapides sans avarie, en dépit de la vi- I iesse du courant, qui est évaluée à dix lieues a l'heure ; au gouffre du Whirlpool, la cheminée s'abattit sur le pont. L'héroïque pilote enlra sans autre accident dans les eaux calmes de Lewiston. Jamais navigateur n'a surpassé pareil exploit.
Il ne nous a pas fallu moins d'un quart d'heure pour gagner la rive canadienne. Un chemin en zigzag me mène au sommet des rochers qui surplombent le fleuve ; c'est de là, du haut de la terrasse de Clifton , qu'on peut ; le mieux embrasser, dans leur grandiose ensemble, le Niagara américain et le Niagara canadien. Les deux chu^s réunies forment une nappe de près d'une demilieue d'étenduç. Cette vue vaut à elle seule la traversée de FAtKanjique.
D'autres merveilles peuvent transporter l'âme d'admi-
ration; ici, on se voit réduit à la proportion de l'atome. Ce n'est plus de l'enthousiasme que l'on éprouve , mais une sorte d'anéantissement. On est subjugué, annihilé par la grandeur infinie du tableau qu'on a sous les yeux, Que l'homme le plus blasé sur les grandes scènes de la naiure vienne ici, et s'il ne se sent pas atterré devant cet écroulement des eaux de toutes les mers intérieures qui forment la grande chaîne des lacs américains, s'il ne se sent pas fasciné, ému, remué dans tout son être, c'est qu'il n'est plus rien sur la terre qui puisse le toucher.
Je me dirigeai vers la chute canadienne et m'arrêtai à l'endroit appelé Table-Rock. On désigne sous ce nom un rocher en forme de table plate d'où l'on domine la chute canadienne , comme de Prospect-Park on domine la chute américaine. Les Américains revendiquent la palme pour V American-Fall , les Canadiens la décernent à la Cancidictn-Fall. N'en déplaise aux Américains, les Canadiens ont mille fois raison. La vue du Fer-à-Cheval est infiniment plus grande que celle de la chute américaine : la masse d'eau qui s'y précipite est trois ou quatre fois plus volumineuse. La cataracte décrit une admirable courbe d'une longueur de trois quarts de mille, dont l'aspect est bien plus saisissant que la forme rectiligne de la chute rivale; enfin le grondement des eaux est beaucoup plus formidable. Ce qui est d'un grestige charmant, c'est l'immense panache blanc qui plane éternellement au-dessus de la chute canadienne, s'élevant bien haut vers le ciel comme un nuage d'encens.
Au milieu du Fer-à-Cheval, la teinte des eaux est
d'un vert très-prononcé; c'est là que la nappe liquide a sa plus grande épaisseur. On l'évalue à plus de vingt pieds. Une expérience , qui a eu lieu il y a quelques années , a montré d'une manière décisive que cette estimation n'a rien d'exagéré. Un vieux steamer, hors d'usage, fut dirigé vers les chutes ; on y avait embarqué quelques passagers d'espèces fort différentes : un ours , un buffle , un cerf, un chien, un chat, une oie. Maître Martin eut assez de sagacité pour abandonner le navire avant qu'il fit le plongeon : il nagea au milieu des rapides et parvint à gagner la terre sain et sauf. En cette circonstance, l'intelligence des autres animaux ne s'éleva pas au»des* sus de celle de l'oie. Le navire disparut avec son équipage infortuné dans le gouffre du Fer-à-Cheval ; sa coque fut retrouvée plus tard au-dessous des chutes, et l'on constata que la quille n*avait pas touché le roc, bien que le bâtiment eût un tirant d'eau de dix-huit pieds.
Pendant que je contemplais la chute du Fer-à-Cheval, j'ai entendu comme un roulement d'orage, dont le bruit dominait même le grondement de la cataracte. Mon premier mouvement fut de lever les yeux en l'air ; mais le ciel était d'un bleu d'azur; en me penchant vers l'abîme^ j'ai compris que cet orage était causé par la chute d'un énorme quartier de rocher qui venait de se détacher d'une corniche voisine de TablcRock, et roulait avec un terrible fracas dans le gouffre qui s'ouvre au-dessous du Fer-à-Cheval. C'est de la même manière que s'est écroulée , il y a trois ans , la partie de Table- Rock qui surplombait au-dessus de la cataracte ♦ Chaque
année le Niagara engloutit ainsi quelque portion de ses rives, sans compter les innombrables victimes humaines qu'il n'a jamais rendues. D'après la croyance indienne, le Niagara demande deux victimes par an.
Pour un dollar, je me suis payé une douche d'eau froide sous la chute canadienne. Affublé d'un costume imperméable et de chaussures en caoutchouc, j'ai descendu avec un guide le sentier rapide et boueux qui mène derrière le rideau du Fer-à-Cheval. Je me suis avancé dans ce royaume des eaux aussi loin qu'un mortel peut aller sans s'exposer à périr. Puis j'ai regardé.
Je vivrais cent ans, que je n'oublierais pas la scène. La cataracte, tourbillonnant à deux pas de moi, s'élançait d'un seul jet du haut de l'énorme paroi , contre laquelle je me collais comme un lézard , et s'effondrait dans le gouffre béant ouvert sous mes pieds.
Les rochers vacillent sur leur base; l'air, agité violemment par la chute des eaux, souffle et vibre comme dans une tempête; autour de moi, je ne vois que désordre et chaos, tout mugit, fume, bouillonne. Une sorte d'attraction me tient cloué là au bord de l'abîme, sur ce sol qui tremble sous moi; je ne puis détacher les yeux de cette perpétuelle avalanche d'écume sillonnée de jets verdàtres , où se jouent les éclairs fantastiques , éblouissants, d'une pluie d'or, de feu, de diamants* Toutes les ressources de la palette seraient impuissantes à rendre les magiques ruissellements de ces eaux lumineuses.
Quand je sortis de cette humide rison, j'étais comme
ivre de merveilles, je ne voyais plus, je n'entendais plus. Ma pensée même parvenait à peine à se dégager de l'impression de terreur que je venais d'éprouver. Il me fallut un certain temps pour revenir à mon état normak
L'excursion sous les chutes n'est pas sans danger. Des personnes au tympan délicat y ont été frappées de surdité. On est exposé à y recevoir les fragments de rochers qui se détachent par intervalles de Table-Rock et des corniches avoisinantes. Le chemin qu'il faut suivre est étroit et glissant, et plus d'un voyageur imprudent a été entraîné dans le gouffre. Enfin, il règne là une fraîcheur glaciale dont il faut se défier en été.
En quittant Table-Rock, j'ai continué à suivre la rive canadienne le long des rapides qui écument au-dessuâ delà chute du Fcr-à-Cheval. Les eaux de la rivière y sont vraiment belles à voir ; elles courent avec la vitesse vertigineuse de trente milles à l'heure sur leur lit incliné, comme si elles avaient hâte de se précipiter dans le gouffre. Quand on est à un quart de lieue au-dessus des chutes, rien ne peut en faire soupçonner l'existence^ si ce n'est un nuage blanc qui semble sortir du fleuve et !i s'élever vers le ciel. Comme la cataracte est invisible, et ? qu'au delà l'œil n'aperçoit plus la nappe liquide qui bouillonne à deux cents pieds plus bas, il se produit cette illusion que le fleuve semble finir tout à coup au Fer-à-Cheval.
Je quittai bientôt le, Niagara pour m'enfoncer dans les forêts qui verdoient sur ses bords. J'entendis encore pen*^ dant quelque temps les sourds mugissements des cata-
racles, puis ce ne furent plus que des sons lointains, puis enfin un silence absolu. J'étais à peine à une demilieue des chutes. Le retentissement du Niagara dépend beaucoup de Fétat de l'atmosphère et de la direction du vent. On l'entend parfois à Toronto, ville située à vingt lieues de distance.
Le but de ma promenade était une visite aux hurning èprings. Ce sont des sources récemment découvertes. Elles sont tellement saturées de gaz hydrogène sulfuré, qu'elles ont la singulière propriété de s'enflammer, comme de l'alcool, au contact d'une torche allumée. J'ai bu deux verres de cette eau, qui m'a paru délicieuse, malgré son goût de soufre. Lorsqu'on y plonge un tube, il s'y forme un courant de gaz qui produit une magnifique flamme bleuâtre de trois pieds de hauteur; on peut y introduire la main, comme Mucius Scœvola , sans éprouver la moindre sensation douloureuse.
Il était huit heures du soir quand je regagnai la rive américaine. Fatigué par toutes les émotions de la journée, je rentrai à l'hôtel, oii j'oubliai bientôt» dans un profond sommeil , le INJiagara dont la voix sonore m'endormit plus vite que de coutume.
Le lendemain, je visitai l'île de la ChèVi*e (Goat- Island), dont j'ai dit la situation entre la chiite américaine et le Fer-à-Chëval. Cette île est abordable par un petit pont suspendu qui la relie à la rive américaine. Il va de soi que, pout- y passer, il faut acquitter un demidollar. Avant d'atteindre l'île de la Chèvre, on traverse un pelitîlot qui serait charmant si l'on n'y avait installé,
au beau milieu des rapides du Niagara, la fabrique de papier de la Tribune de New-York. Ohî les fabricants de papier ! Oh ! les Américains ! Ils plaquent des affiches sur les parois des montagnes Rocheuses. Ils emploient la force motrice des rapides du Niagara. Vous verrez qu'ils en viendront à utiliser celle de la cataracte ellemême. Songez donc quel parti les fabricants de papier pourront tirer d*une pareille force! Soyez convaincu que ces excellents Yankees ne voient dans le Niagara que les millions de chevaux-vapeur qu'il offre à l'industrie * .
L'tle de la Chèvre est constamment rongée par les flots impétueux du Niagara , et elle ne peut manquer de disparaître dans un temps plus ou moins éloigné. Sa superficie, autrefois de deux cent cinquante acres, est
^ Les journaux américains annonçaient récemment que le Niagara (chute américaine) a été mis aux enchères et adjugé à un industriel de Buffalo, moyennant soixante et onze mille dollars (355,000 francs). La chute du Fer-à-Cheval aura probablement le même sort. Un savant, le docteur Siemens, étudie en ce moment la somme de force motrice que peut fournir le Fer-à-Cheval, ainsi que les moyens de la transmettre à grande distance. Il a calculé que la masse d'eau qui se précipite de ce côté est de cent millions de tonnes par heure; La force repérsentée par cette chute seule est de seize milHons huit cent mille chevaux, force qui, si elle devait être produite par la vapeur, nécessiterait une consommation de deux cent soixante-six millions de tonnes de houille par an. Si 1 on remarque^ dit M. Siemens, que la production du charbon a été, en 1874, d'un peu moins de deux cent soixante-quinze tnillions de tonnes, on trouvera que la chute du Horseshoe serait asseÈ puissante pour faire marcher à elle seule toutes les usines, toutes les locomotives et tous les vapeurs du monde.
réduite aujourd'hui à soixante. Un bon marcheur pourrait en faire le tour en moins d'une demi-heure : j'ai mis quatre heures à faire cette promenade. Je ne pouvais, en effet, y faire un pas, sans m'y arrêter devant les plus admirables points de vue. Ici, c'est la chute américaine qu'on domine de la rive qui fait face à Prospect- Park; là, c'est la courbe colossale du Fer-à-Cheval qui se déploie dans le même apparat que lorsque vous la contemplez de Table-Rock, à l'extrémité opposée; ailleurs, ce sont les trois îlots romantiques gentiment nommés Three Sisters (les trois sœurs). C'est tout près de ces îlots, à l'endroit où coule une petite cascade, que vécut pendant deux ans ce mystérieux étranger, dont M. Xavier Marmier a raconté la touchante histoire. La petite cascade qu'il a tant de fois contemplée , et près de laquelle il périt en se baignant dans le voisinage des rapides, porte encore le nom de cascade de l'Ermite.
L'île de la Chèvre est couverte d'une magnifique forêt séculaire, à travers laquelle courent des allées plmnes de mystère et d'ombre , qui se prêtent admirablement à la flirtation. Beaucoup de nouveaux mariés viennent couler leur lune de miel sous ces poétiques ombrages. Tandis que je contemplais les rapides des Three Sisters, il y avait tout près de moi un jeune couple qui admirait la scène à un point de vue tout à fait spécial. J'ai surpris quelques-unes de leurs paroles.
« Oh! que c'est joli, William!
— Oui, Kate, c'est charmant, presque aussi charmant que toi ! »
Après une pose : « N'est-il pas vrai, mon petit oiseau, que l'amour seul peut nous faire apprécier les beautés de la nature? »>
Et le petit oiseau s'est mis à rougir.
En face du Fer-à-Cheval , à l'endroit où s'élevait autrefois la tour deTerrapin \ je fus tiré de ma rêverie par l'arrivée d'un de ces prédicateurs protestants qui prennent le Niagara pour texte de leurs sermons.
« Grandiose ! grandiose ! me dit-il avec un geste superbe. Quoi de plus concluant que cette admirable manifestation de la puissance divine ! »
J'eus beau lui dire qu'il n'avait pas besoin de me convaincre de cette vérité , il n'en continua pas moins ses exclamations.
« Ailleurs, dit-il dans un magnifique élan d'enthousiasme , ailleurs l'homme peut se proclamer le roi de la création ; ici, il ne peut que s'humilier, s'incliner dans sa petitesse, et murmurer une prière. Combien sont chétives les œuvres de l'homme , comparées à ce que nous voyons en ce moment ! »
Je ne sais combien de temps aurait duré ce sermon , si je n'y avais coupé court en m'esquivant^. Mais le zélé clergyman courut après moi pour me prier d'accepter un
* Cette tour a été démolie récemment, parce que le roc qui lui servait de base est rongé par le Niagara et menace de s'engloutir dans un temps prochain. Jules Verne s'est donc trompé lorsqu'il a fait cette amusante prédiction : « Le jour où tombera la Terrapin-Tower, il y aura dedans quelques excentriques qui descendront le Niagara avec elles. » (U?ie ville flottante, chap. xxxvii.)
hymne qu'il avait composé en l'honneur du Niagara, et il ne me lâcha pas que je ne lui eusse promis de le lire. Ce n'est donc pas assez d'être importuné par les cochers de fiacre et les amoureux, il faut encore subir les prédicateurs puritains ! Hélas ! que nous voilà loin du temps oii Chateaubriand visita le Niagara !
J'ai voulu voir les cataractes pendant la nuit, A dix heures du soir, j'ai traversé le pont suspendu jeté audessus des rapides qui précèdent la chute américaine, et me suis aventuré dans les ténèbres épaisses de l'île de la Chèvre. Le ciel refusait ses étoiles à la forêt séculaire qui couvre toute l'étendue de l'île. Parfois, brillaient entre les arbres de petites lumières qui s'éteignaient instantanément : je ne savais trop à quoi les attribuer. Peut-être étaient-ce les Jîre-Jlies qui lançaient en volant ces lueurs fugitives. Si noire était la nuit, que je pouvais à peine reconnaître la trace du chemin : il fallait marcher à tâtons, pour ne pas se heurter contre les arbres. Seul et désarmé, j'eusse donné beau jeu à quelque mauvais drôle caché dans les fourrés. Mais le bruit solennel du Niagara m'invitait à poursuivre ma route. Je fis le tour de l'île jusqu'au Fer-à-Cheval.
Que la cataracte était belle, resplendissante de blancheur dans la sombre nuit ! Combien elle me parut plus grande qu'à la clarté du soleil ! Combien le tonnerre des eaux me parut plus formidable ! Il est vrai que j'étais tout seul : il n'y avait là nul voisin importun pour troubler mon recueillement. Je m'abîmais de respect devant ce
fleuve sublime qui roulait dans le précipice, couronné par la lueur immense d'un vaporeux nuage d'argent. C'est à minuit, dans le drame des ténèbres^ seul devant Dieu, qu'il faut voirie Niagara,
J'ai quitté rAmérique pour me retrouver en Angleterre. Toronto, capitale du Haut-Canada, est, en effet, une ville absolument anglaise, tant par l'aspect des habitations que par la physionomie des habitants. J'y ai débarqué un samedi soir, sans prévoir que le lendemain était un dimanche. Or, le dimanche n'est guère plus récréatif dans les villes anglaises que dans les villes américaines. Du matin au soir, je n'ai entendu que des carillons d'église et des chants religieux. J'ai voulu me divertir par une promenade au bord du lac Ontario, mais le moyen de se promener au bord du lac, quand le chemin de fer en a accaparé la rive ! Et puis, d'ailleurs, le soleil chauffait tellement, que force m'a été de rentrer à l'hôtel.
Ici, j'ai retrouvé les habitudes et la cuisine anglaises, l'oxtail sup, le roastbeef saignant, et le plum-pudding, non pas l'abominable contrefaçon américaine du plumpudding, mais le vrai plum-pudding des Anglais. Et puis, quelle joie d'être délivré de ces Yankees mal rabotés ! Comme tout le monde ici me paraît aimable,
poli, civilisé ! Voyez ces gentlemen : à la bonne heure ! ils n'ont pas la chique à la bouche, ils ne mettent pas les pieds sur les murs, tout en se dandinant dans leur rocking-chair, ils ne crachent pas au plafond, leur haleine n'a rien qui sente le wiskey. Il se peut que quelque grincheux démocrate y trouve à redire. Tant pis pour ceux qui entendent la démocratie de cette façon-là. Il faut croire que les Yankees ont beaucoup changé depuis Tocqueville, sinon je ne comprendrais pas l'engouement de ce grave écrivain pour la démocratie américaine. S'il pouvait revoir aujourd'hui l'Amérique, il s'écrierait peut-être : Quantum mutafus ab illo tem-^ pore !
Un voyage en Amérique ressemble peu à un voyage en Europe. Sur le continent européen, le voyageur peut, dans l'espace de quelques semaines, visiter plusieurs peuples de nationalité différente, de mœurs, de langues différentes. Par delà l'Atlantique, ce charme de la nouveauté et de la diversité n'existe plus pour le touriste. Les Yankees, avec leur énergique go ahead, ont graduellement étendu leur empire, se sont éparpillés d'un bout à l'autre de l'Amérique du Nord, et ont laissé partout leur empreinte. Ils ont attiré à eux les peuples de tous les pays, les ont fondus dans une seule et même nationalité, et cette absorption a été opérée d'une manière si complète, que d'une extrémité à l'autre de l'Union, de l'Atlantique au Pacifique, en deçà comme au delà des montagnes Rocheuses, vous retrouvez la même langue, les mêmes mœurs, et jusqu'aux mêmes caractères. Pour
observer d'autres mœurs, d'autres types, il faut franchir Ja frontière qui sépare l'Union de la nation canadienne. On entend peu parler de ce peuple qui se développe silencieusement à côté de la fiévreuse et turbulente république américaine. Le peuple anglo-canadien parle la même langue que le peuple américain ; il descend de la même origine, et cependant l' Anglo-Canadien a sa physionomie à lui : nul ne le confondra avec le Yankee. La population de l'Amérique anglaise forme une nationalité bien distincte de celle des États-Unis.
Cette nationalité a pris un nouvel essor depuis la création de la grande Dominion, depuis la réunion en 1870, sous un même gouverneur et sous un même Parlement, des diverses provinces britanniques. De l'Atlantique au Pacifique, s'étend maintenant, au nord des Etats-Unis , le nouvel empire d'un grand peuple uni, indépendant, économe, soumis aux mêmes lois, aux mêmes impôts, possédant d'admirables voies navigables, d'im^ menses forêts, de vastes régions agricoles. Qui peut prévoir l'influence que les Northmen du Canada exerceront un jour sur leurs voisins du Sud, dont les mœurs ont une tendance visible à se relâcher ?
Toronto offre peu d'attraits au touriste. Son nom est emprunté à la langue iroquoise, et signifie lieu de réunion. La ville est tirée au cordeau suivant la mode américaine, et rues et maisons se ressemblent tellement, que l'étran. ger ne saurait les distinguer les unes des autres. Le bois étant très-abondant au Canada, les rues sont planchéiées au lieu d'être pavées; les artères principales sont couvertes
de blocs de bois taillés en parallélipipèdes et séparés les uns des autres par de petites pierres mêlées de terre. Au bout de la ville, au milieu d'un parc aux arbres séculaires, est située l'Université, que j'ai trouvée fermée à cause du dimanche. Cette Université fut fondée en 1827, par le roi d'Angleterre Guillaume IV. L'édifice tient à la fois du couvent et du château fort : il est curieux de trouver cette réminiscence du moyen âge sur le sol américain. C'est d'ailleurs un des meilleurs spécimens d'architecture gothique que j'aie rencontrés.
Toronto, qui fut pendant longtemps la capitale du Canada, n'est plus aujourd'hui qu'un chef-lieu de province ; elle est le siège du gouvernement de la province d'Ontario, qui comprend tout le Haut-Canada, et dont la population est exclusivement anglaise, à la différence du Bas-Canada, dont la population se compose surtout d'éléments français, La province d'Ontario comprend tout le territoire situé au nord du Saint-Laurent et de la chaîne des grands lacs, depuis le lac Ontario jusqu'au lac Supérieur, La rivière des Outaouais la sépare de la province de Québec.
Il y a quarante ans, la population du Haut-Canada était de deux cent mille âmes ; elle dépasse aujourd'hui deux millions. En dix ans, elle a donc décuplé. C'est là un développement bien plus remarquable que celui des régions les plus prospères des États-Unis. La province d'Ontario est assez grande et assez riche pour recevoir dix millions d'âmes. C'est encore une des contrées de l'Amérique qui offrent le plus d'avantages à l'émigration eu-
ropéenne : contrée toute neuve et essentiellement agricole.
Toronto est situé sur la rive nord-ouest du lac Ontario. Chaque jour, sauf le dimanche, un steamer quitte la capitale du Haut-Canada pour arriver le lendemain soir à Montréal. J'ai fait cette excursion à bord du Sparian. Pendant toute la soirée et toute la nuit, j'ai vogué sur les eaux bleues du lac Ontario. Le steamer suivait la côte canadienne, à un ou deux milles de distance. Les rives sont plates et n'ont rien qui commande l'admiration. Le seul charme du lac Ontario consiste dans son étendue, dans les perspectives illimitées que présente sa vaste nappe qui réfléchit l'azur du ciel. Son nom, emprunté à la langue des Indiens, signifie « belle eau » .
Les lacs américains n'ont d'autre attrait que celui de l'Océan. Les lacs de la Suisse, du Tyrol, de l'Ecosse, de la Norvège, empruntent leur physionomie pittoresque aux montagnes qui les encadrent : mais ce genre de beauté manque absolument aux mers intérieures qui s'étendent entre le Canada et les États-Unis. Un voyage sur la chaîne des lacs, depuis Buffalo jusqu'à Duluth, au fond du lac Supérieur, doit être, en somme, assez fastidieux. Cette excursion est fort à la mode en été, mais les Américains y cherchent plutôt la fraîcheur que le pittoresque. J'avais pensé le faire, on m'en dissuada.
Nous nous trouvions très-nombreux à bord du Sparian, grâce à une légion de pèlerins, qui se rendaient à Wells Island, l'une des mille îles du Saint-Laurent, dans le but d'assister à un grand meeting religieux, uurevival,
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comme on dit dans ce pays. Le revival est une effervescence de dévotion, une explosion de fanatisme qui se produit par intervalles, qui se déchaîne tout à coup comme un ouragan. Ce sont ces fièvres spirituelles qui créent et alimentent les sectes les plus étranges de l'Amérique. Il est rare qu'il ne se fonde pas une nouvelle secte bizarre, extraordinaire, à la suite d'un revival. Les Mormons, les Trembleurs (shakers), les Spirites, les Pantogames, les Voyantes, doivent leur origine aux revivais.
Avant que nos pèlerins eussent débarqué à Wells Island, le revival se manifestait déjà parmi eux avec une certaine intensité. Mais ce n'était encore que le prélude.
Vers le soir, au moment où le soleil couchant embrasait les flots du lac Ontario, ils entonnèrent des cantiques. Aux cantiques succédèrent des prédications qui eussent peut-être fait de moi un nouvel adepte, si elles n'avaient été si grotesques. Un personnage qui semblait jouer le rôle de président demandait aux personnes inspirées du ciel de communiquer aux autres leurs inspirations. Un profond silence succédait à cette phrase sacramentelle. Tout le monde se recueillait, puis quelqu'un ou quelqu'une, plus inspiré que les autres, se levait et parlait sur un ton solennel et prophétique : avoir sa face illuminée, on l'aurait cru sous l'influence d'un souffle mystique. Ce spectacle m'intéressa tout d'abord par son étrangeté ; mais tous ces inspirés, qui se croyaient décidément plus saints quêteurs semblables, finirent par m'écœurer. L'un d'eux ne poussait-il pas l'outrecuidance
jusqu'à implorer le Tout-Puissant d'éclairer l'esprit de tous ceux qui se trouvaient à bord, depuis le premier jusqu'au dernier des passagers, depuis le capitaine jusqu'au plus humble matelot! N'y tenant plus, je quittai cette sainte assemblée pour me retirer à l'autre bout du navire.
Je ne sais ce qui se passa le lendemain au revival de Wells Island ; mais s'il faut en croire un écrivain anglais digne de foi *, ces revivais sont l'occasion des plus graves désordres, a Beaucoup de visiteurs tombent malades, quelques-uns meurent dans le camp même où se tient le revival. Dans les angoisses de cette lutte contre le péché et la crainte de la mort, les passions semblent se déchaîner sans frein ni obstacle. Les hommes se querellent, se battent, courtisent les femmes de leurs voisins... » D'après un autre auteur, « c'est un vertige, une orgie, une saturnale, oij, chose bizarre, la passion religieuse semble traîner après elle toutes les autres passions. Dans la solitude oii se réunissent ces illuminés, on voit des faits monstrueux, des libertinages sans nom... »
Quand vint la nuit, ce fut un désordre indescriptible, Y compris les revivalistes, nous étions environ quatre cents passagers à bord* or, il n'y avait que cinquante cabines à deux lits, qui toutes étaient occupées par les dames et parles revivalistes ayant charge de lady. Restaient donc trois cents personnes exclues des cabines. Je me trouvais parmi ces infortunés, et je dus passer la nuit sur le plan-
* Hepworth Dixon. New America. Spiritual cycles. Vol. II, chapi XIV.
cher, avec un sac de nuit pour oreiller. A mon âge, heureusement, on se fait à ces choses, et, bien que je ne désire nullement renouveler l'expérience, je ne suis pas fâché de savoir comment on dort sur les planches.
En me réveillant, le lendemain, à cinq heures du matin, j'ai constaté, à mon grand étonnement, que j'avais la tête brûlante comme un charbon. En tâtant le plancher, j'ai éclairci ce mystère : j'avais dormi au-dessus de la chaudière !
Il s'agissait maintenant de donner à déjeuner à ces quatre cents passagers. Or, la table était juste assez grande pour admettre cent convives. On résolut ce nouveau problème en servant quatre fois de suite. Mais comme il fallait et servir et desservir, les quatre tables d'hôtes successives durèrent de six à dix heures du matin. Il fallait voir comme chacun se précipitait à Tassant chaque fois que la gongue annonçait une nouvelle édition du déjeuner : c'était un siège en règle, où les plus robustes avaient le dessus. N'aimant guère les bousculades, j'attendis patiemment la dernière édition : si bien que lorsque je finissais mon premier déjeuner, les plus pressés se disposaient déjà à entamer leur second. Ce sont là les petits agréments d'un voyage en Amérique. Si mon étoile me reconduit quelque jour dans ce pays, je souhaite que ce ne soit pas en temps de revival !
Quand nous eûmes dépassé Kingston, la seconde ville de la province d'Ontario, nous entrâmes dans les eaux du Saint-Laurent. Pendant plus de deux heures, nous naviguâmes au milieu des Mille-Iles, au sujet desquelles
M. Xavier Marmier et d'autres voyageurs ont éprouvé une admiration que je ne puis partager. Je me dispenserai donc de faire une de ces descriptions à effet, dans le genre de celles qu'on trouve citées dans les guides du voyageur. Je ne pourrais faire que de l'enthousiasme à froid, et ce n'est pas mon métier. Je comprends que les amateurs de chasse et de pêche trouvent ici beaucoup de jouissances ; mais quand on n'a pas l'avantage d'être initié aux mystères du shooting et du Jishing, je ne sais vraiment ce que l'on peut tant admirer dans cet archipel fluvial. On me dit que le nombre deç îles s'élève à dixhuit cents ; mais quand il y en aurait cent mille, gagneraient-elles beaucoup en beauté? Pour ma part, je n'échangerais pas une seule perle du ravissant groupe des îles Borromée, dans le lac Majeur, pour les dix-huit cents îlots du Saint-Laurent. Au risque d'encourir le reproche d'hérésie, j'ose dire que les Mille-Iles ont une réputation volée ; elles ont été honorées de tant de pompeuses et emphatiques descriptions, que les touristes sont bien obligés de croire que les Mille-Iles sont la merveille des merveilles. Les touristes ont malheureusement | la fâcheuse manie de n'admirer que ce que Murray, Joanne et leurs émules les prient d'admirer. Mais enfin, on ne peut revenir de l'Amérique sans avoir vu les Mille-Iles, Sinon, songez donc ce que l'on pensera de vous. « Vous venez de l'Amérique?
— Oui.
— Et les Mille-Iles?
— Pas vu. »
On voit d'ici la suite de ce dialogue. Incontinent, vous voilà assiégé de citations en prose et en vers. On vous pardonnera d'avoir omis le Niagara— c'est suranné, — mais les Mille-Iles ! Pourquoi donc va-t-on en Amérique, gi ce n'est pour les voir?
Pour en finir, je connais quelque part en Suède, sur cette partie du lac Mœlar qui s'étend de Stokholm à Upsal, un archipel infiniment plus pittoresque que celui du Saint-Laurent ; mais les Suédois ne savent pas vanter leurs Mille-Ilqs comme les Américains.
a42 UN ÉTÉ EN AMÉRIQUE.
Après une navigation de vingt heures, je laissai le Sparian continuer sa route vers Montréal, et débarquai à Prescott, terminus du railway qui mène à Ottawa.
Prescott est une des plus laides petites localités que j'aie rencontrées dans la chrétienté. Le train d'Ottawa ne devant partir qu'au bout de deux heures, j'ai dû descendre dans une 'àîhew^Q posada où l'on m'a servi un méchant dîner. Trois heures de chemin de fer, à travers un pays couvert de forêts, m'ont mené de Prescott à Ottawa.
La rivière Ottawa ou des Outaouais, à laquelle la ville doit son nom, sépare le Haut-Canada du Bas-Canada, ou, si l'on veut, la province d'Ontario de la province de Québec. Ottawa appartient au Haut-Canada; le faubourg de Hull, situé sur la rive opposée, et habité surtout par la population française, est dans le Bas-Canada. Un pont suspendu réunit les deux localités. Ottawa est donc placée sur les confins du Canada anglais et du Canada français : c'est précisément à cause' de cet emplacement qu'elle a été élevée au rang de capitale. On a dû faire
droit, dans le choix de la capitale, aux susceptibilités des deux races si différentes qui occupent le Canada.
Autrefois, le Haut-Canada et le Bas-Canada avaient chacun leur gouvernement distinct. Leurs populations respectives étaient alors bien moins fusionnées qu'elles ne le sont aujourd'hui : le Haut-Canada était une province exclusivement anglaise, le Bas-Canada n'était peuplé que d'éléments français. Entre les deux provinces régnait une profonde antipathie de races, qui depuis lors s'est beaucoup affaiblie. Chaque province avait sa capitale propre : c'était Québec pour le Canada français, c'était Toronto pour le Canada anglais. Sous l'administration de lord Sydenham, les deux provinces furent réunies, d'une manière plus ou moins forcée, sous un seul gouvernement : ce fut le premier pas vers l'établissement de la Dominion actuelle. Il fallut aviser au choix d'une capitale unique. On se décida pour Kingston, petite ville située dans le Haut-Canada, à l'endroit où le Saint-Laurent sort du lac Ontario. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que cette localité n'offrait pas l'espace nécessaire pour l'installation des bâtiments du gouvernement. Kingston fut donc détrôné au profit de Montréal. Bien que Montréal soit dans le Bas-Canada, sa position est parfaitement centrale par rapport aux deux provinces : c'est d'ailleurs la métropole commerciale, la New- York du Canada. Nulle autre cité n'avait autant de droits au rang de capitale. Mais à peine le siège du gouvernement y avait-il été transféré, qu'une révolution éclata. Le Parlement fut brûlé, et lordElgin, alors gouverneur général, fut maltraité parla
canaille anglaise, à cause de ses sympathies pour la population française. A la suite de ces événements, nouvelle émigration du gouvernement. Montréal n'était plus digne d'être la capitale du Canada. Dans le but de satisfaire les pusceptibilités des deux populations canadiennes, il fut décidé que le Canada aurait désormais deux capitales, Toronto et Québec, situées, l'une dans le Canada anglais, l'autre dans le Canada français; que le gouvernement siégerait tour à tour à Toronto et à Québec pour un terme de quatre années. Mais ces déménagements périodiques du Parlement et du gouverneur général entraînaient des dépenses considérables et d'autres inconvénients. Le système fonctionna pendant douze ans, et contribua beaucoup à la fusion et au rapprochernent des deux races. Il fallut cependant en revenir à une capitale unique. Ottawa fut choisi à cause de sa position entre les deux provinces. Ce n'était qu'une obscure bourgade, trop petite pour éveiller la jalousie des villes plus populeuses. La rivère des Outaouais, affluent du Saint- Laurent , mettait la nouvelle capitale en communication avec Montréal, et le chemin de fer de Prescott la rapprochait de Toronto.
Malgré ces avantages, Ottawa n'a guère grandi depuis douze ans que le siège du gouvernement y a été transféré : elle n'est encore qu'un embryon de capitale. Je m'attendais à trouver ici une ville, j'y ai trouvé un grand village perdu au milieu d'un désert. De même que Washington, Ottawa est une capitale factice et artificielle. Quoi qu'on fasse, Montréal, en raison de son admirable
situation commerciale, sera toujours le véritable centre du pays. On a beau construire un palais législatif au milieu d'une ville, si la nature n'a rien fait pour assurer la prospérité de cette ville, elle restera stationnaire. Ottawa n'a pas mieux répondu que Washington aux espérances de ses fondateurs. L'espace ne lui manque pourtant pas ; mais que de rues tracées qui attendent en vain leurs maisons ! C'est comme si la ville était encore à bâtir. La population atteint à peine trente mille âmes J c'est peu pour la capitale de tous les Canadas, c'est-àdire d'un Empire qui comprend la moitié de l'Amérique du Nord, qui s'étend de l'Atlantique au Pacifique , de la frontière des États-Unis à l'océan Arctique.
On ne se rend généralement pas compte de l'immense étendue des possessions anglaises dans l'Amérique du Nord. Les diverses provinces placées sous le gouvernement d'Ottawa occupent un territoire presque aussi vaste que l'Europe entière, plus vaste que les États-Unis. Ces contrées sont, il est vrai, fort inférieures aux États-Unis au point de vue agricole, et sous d'autres rapports ; leur population est beaucoup moins dense ' ; mais depuis quelques années, les régions les plus favorisées ont fait des progrès aussi rapides que les plus belles parties des États-Unis. Quant aux régions septentrionales de l'Amérique anglaise, elles sont improductives et inhabitées : la rigueur du climat fait obstacle à leur colonisation.
L'empire du Canada est divisé en six provinces : la
1 La population du Canada n'est encore que de cinq millions d'âmes : c'est le chiffre de la population de la Belgique.
346 UN ETE EN lAMERIQUE.
province de Québec, celle d'Ontario, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, le Manitoba et la Colombie anglaise. Autrefois, ces différentes provinces avaient chacune leur gouvernement distinct. Ce n'est qu'en 1870 que s'est accomplie l'unification du Canada. En vertu *d'un acte du Parlement anglais, les six provinces furent, de leur consentement, réunies en confédération. Cette confédération porte le nom de Dominion. La Dominion est gouvernée par un ministère responsable qui s'appelle le Conseil privé , par un Sénat composé de membres nommés à vie par la Couronne, et par une Chambre des communes dont les membres sont nommés pour cinq ans par l'élection populaire. Le droit de suffrage est subordonné à certaines conditions de fortune. Le Parlement d'Ottawa est absolument calqué sur celui de la mère patrie» L'organisation politique du Canada présente cette analogie avec celle des États-Unis, que les provinces ont leur lieutenant-gouverneur et leur législature propre, comme avant l'unification. Le gouvernement fédéral d^Ottawa, de même que celui de Washington, ne s'occupe que des affaires d'intérêt général. Le gouverneur général, de même que le vice-roi de l'Inde, est nommé par la reine d'Angleterre. Le Canada n'a d'autres troupes régulières qtie les deux mille hommes •en garnison à Halifax. On sait qil'eri 1870, l'Angleterre a rappelé ses troupes du Canada. Depuis lôrs, la colonie est chargée de pourvoir elle-même à sa défense. Lé Canada ne voulant ni ne pouvant entretenir une armée permanente, son gouvernement a consacré à l'organisa-
tion d'une milice les faibles ressources qu'il avait à sa disposition. Chaque année, cette milice est appelée à faire l'exercice pendant douze jours. L'année dernière, la milice se composait de vingt-neuf mille hommes, dont la moitié était fournie par lu province d'Ontario.
Le Parlement d'Ottawa occupe un vaste emplacement au sommet d'une colline qui domine la rivière des Outaouais, et qui porte le nom peu poétique de Barrack^ Hill. L'édifice, commencé il y a une dizaine d'années, n'était pas encore achevé lors de ma visite. Les bâtiments forment un ensemble vraiment imposant, et l'on n'est pas peu surpris de rencontrer ces constructions cyclopéennes au milieu d'un désert. Quand on aperçoit de loin les hautes silhouttes gothiques de l'édifice, on se demande si ce n'est pas là une décoration de théâtre qu'un coup de sifflet du machiniste va faire disparaître. L'illusion est d'autant plus naturelle que, vu à distance, le Parlement d'Ottawa rappelle, à s*y méprendre, le pa*-, lais de Westminster, dont il est une réminiscence.
Le gouverneur et la plupart des membres du Parlement étaient absents lors de mon passage. De même que Washington, la capitale du Canada offre en été l'aspect d'une ville abandonnée. Le monde officiel ne réside guère dans cette petite et triste localité qui n'a pas même un théâtre. J'imagine que Tobolsk, capitale de la Sibérie, doit avoir un aspect moins froid et moins ennuyeux. Ottawa, comme Tobolsk, est un lieu d'exil, et les législateurs li'y viennent que pendant les sessions qui ont lieu en hiver, et qui ne durent jamais plus de trois mois.
348 UN ETE EiV AMERIQUE.
La capitale fédérale n'a d'autres splendeurs monumentales que son Parlement. Après avoir consciencieusement visité les salles vides et silencieuses du Sénat et de la Chambre des communes, qui ressemblent par leur disposition en hémicycle à toutes les chambres législatives des pays constitutionnels; après avoir jeté un coup d'œil sur la bibliothèque encore inachevée , je demandai à un indigène ce qu'il me restait à voir ; il me mit sur le chemin des chutes de la Chaudière.
Ces chutes ont fait la fortune des Ottawais : c'est à elles que la ville doit son origine ; elles font mouvoir un grand nombre de moulins, de scieries mécaniques où l'on donne toutes les formes imaginables aux millions d'arbres que les lumbermen ou bûcherons abattent dans les forêts canadiennes. Défigurées, souillées par le contact de l'industrie humaine, ces chutes sont encore vraiment belles à voir. La rivière , après une succession de rapides qui se prolongent pendant deux ou trois lieues, se contracte tout à coup , et se précipite par un bond d'une vingtaine de mètres dans un entonnoir où ses eaux fument, tournoient et bouillonnent comme dans une énorme chaudière. On a évalué à quatre mille cinq cents mètres cubes par seconde le volume des eaux qui se déchargent dans cet entonnoir. C'est le volume du Rhin à Strasbourg, à l'époque des hautes eaux.
Tout autour des chutes, sur les deux rives de TOutaouais, sèchent au soleil des millions de planches sciées, empilées par monceaux énormes : ce spectacle me rappelait Skien, en Norvège. L'aspect du paysage a, d'ail-
leurs, un cachet norvégien très-prononcé : c'est l'austère nature du Nord. Du haut de la colline de Barrack-Hill, la vallée d'Ottawa se déroule au regard dans toute sa sauvage beauté. La vue erre sur un vaste horizon de montagnes abruptes, couronnées d'une sombre chevelure de sapins. Je suis resté longtemps à contempler cette scène, sur laquelle le soleil couchant jetait sa teinte mélancolique. La noble rivière des Outaouais se déployait à mes pieds , couverte de steamers , de trains de bois, de bateaux, roulant ses eaux rapides et limoneuses, qui çà et là forment des tourbillons et des ressacs. Sur les rives, les raftmen étaient à leur rude travail. Par delà la rivière turbulente et courroucée s'étageait en amphithéâtre l'industrieux village de Hull, avec ses scieries toujours en activité. A l'horizon se dessinait le. gracieux pont suspendu jeté au-dessus des chutes de la Chaudière qui, dans le vaporeux lointain, m' apparaissaient comme une image réduite du Niagara. J'aimais à me représenter cette sauvage vallée au temps où l'industrie humaine n'avait pas encore aUéré son caractère de solitude auguste. Comme elle devait être belle dans son aspect primitif!
Ce que j'ai vu de plus intéressant à Ottawa, ce sont les Lumber Mills ou scieries mécaniques. Elles sont établies tout autour des chutes de la Chaudière. Ce sont, paraît-il, les plus vastes établissements de ce genre qu'il y ait au jhonde. M. E... m'a montré ses Lumber Mills avec une courtoisie charmante. Il était tout à fait pauvre quand il vint à Ottawa à l'âge de vingt-deux ans. Il
350 UlVf ÉTÉ EN AMÉRIQUE,
commença par fabriquer des allumettes, et insensiblement étendit ses opérations, au point qu'aujourd'hui ses moulins , ses fabriques et ses chantiers de bois couvrent une étendue de plus d'un mille carré. Outre sa fabrique d'allumettes, il possède deux scieries et un nombre considérable d'ateliers destinés à la fabrication des seaux , des cuves, des tables, des châssis, des portes et des jalousies. 11 emploie plus de deux mille bras, qui absorbent un salaire de six mille dollars par semaine. L'année dernière, cinquante millions de pieds cubes de bois ont été travaillés dans ses moulins.
Les trains de bois sont amenés à Ottawa par la rivière. Autrefois, ils arrivaient souvent fort endommagés par suite des nombreux rapides et cascades qu'ils rencontraient dans leur voyage. C'est pour obvier à cet inconvénient qiie le gouvernement a fait construire à grands fi'ais des gîis^ ^rnres (lumber sîides) destinées à régulariser le flottage des bois. Ce sont dés canaux à forte pente pratiqués à côté des chutes : comme ces canaux sont fort étroits, on nfe peut y (engager les tt-aiiiâ de bois avant de les avoir divisés en sections qu'on appelle cribs. Chaque crib contient une vingtaine de pièces de bois. Un train de bois se compose d'une centaine de cribs. On lance les cfibs uil à uh sur les glissoires, aii bout desquelles on \eé relie ensemble pour reformer le radeau, qui continue sa descente jusqu'à la prochaine glissoire : là se répète la même opération. Comme il n'y a pas moins de tt-eize glissoireâ teur la riviète des butaouais , on comprend que la descentie des trains de boià, jusqu'au Saint-Laurent, prèiine
un temps assez considérable. Les bois vont presque tous à Québec, d'où on les exporte en Europe, et surtout en Angleterre.
Au Canada; comme en Norvège, c'est en hiver, quand les neiges rendent les communications rapides et faciles, que se fait l'exploitation des forêts. M. J. Tassé, qui a fait sur le Canada différents travaux instructifs, va nous renseigner sur le rude métier des bûcherons canadiens. « A la fin de l'automne , dit-il , plus de vingt-cinq mille hommes se dirigent vers les bois, s'enfoncent dans leur profondeur, pour ne sortir de leur retraite qu'au prin^ temps.
« Cette véritable armée de travailleurs se disperse dans l'intérieur le plus reculé de cette vaste région. Rien ne les arrête. Ils atteignent maintenant des lieux que l'on croyait inaccessibles. Torrents, précipices, rapides dangereux, rochers abrupts, aucun obstacle ne les effraye. Aussi les retrouve-t-on par bandes jusqu'aux confins des régions boisées, sur les bords lointains du lac Témiscamingue ou des nombreux affluents de l'Ou^ taouais...
« Aussitôt que les voyageurs sont rendus sur le théâtre de leurs opérations , ils se construisent une longue habitation formée de poutres grossières, pour s'abriter contre les rigueurs de la température. Elle doit pouvoir donner place à quarante ou soixante hommes pendant six à neuf mois. Cette demeure est nécessairement très-froide, et la brise y souffle librement. Pour y jeter un peu de chaleur, on établit au milieu la cambuse ou cuisine , et des
pièces de bois énormes alimentent sans cesse Tâtre pétillant.
« Le travail préparatoire étant terminé, on organise les hommes en bandes distinctes : ce sont les coupeurs, les scieurs, les équarrisseurs , les charretiers, et enfin le cuisinier, dont le choix doit être fait avec grand soin, car il faut qu'il soit habile, prévenant, et pourvu d'une patience à toute épreuve. Lorsque la neige tombe en abondance et que le terrain est ainsi nivelé, on réunit tout le bois abattu sur l'emplacement le plus favorable à l'embarquement. Le transport s'effectue au moyen de solides traîneaux à quatre patins, traînés par des chevaux ou des bœufs.
a Tout travailleur doit quitter le chantier* avant le jour, et n'y rentrer qu'à la nuit tombante. Il est rare que la rigueur du froid ou le mauvais temps retienne au logis, même pour un seul jour, ces hommes courageux et durs à la fatigue ; mais il est juste aussi de convenir que, si l'on exige d'eux un labeur très-pénible, on pourvoit sans parcimonie à tous leurs besoins. La viande salée, qui leur sert de nourriture habituelle , leur est livrée à discrétion; le pain, cuit dans le chantier même, est excellent; la soupe de pois, que l'on mange à la fin de chaque journée, est apprêtée avec goût; le thé, dont on arrose les repas , est de fort bonne qualité. Ce sont ces mets et ces breuvages qui font les délices gastronomiques des ouvriers et la gloire du cuisinier...
* Par ce mot, il faut entendre le logis des ouvriers.
« C'est un pénible travail, san§ doute, que celui d'abattre incessamment les géants de la foret ; mais il n'offre guère de périls. C'est au printemps, lorsque tous les énormes billots éparpillés sur la plage doivent être jetés à l'eau pour le flottage , que commencent les dangers réels de Yhomme des bois. Il lui faut alors passer de longues heures à l'eau, franchir des précipices sur d'étroits radeaux, descendre des rapides semés d'écueils, n'échapper à un danger que pour en affronter un plus terrible, éviter la mort cent fois pour la trouver trop souvent dans un abîme.
(< Aussi, quelle forte et vigoureuse population que celle qui va, pendant l'hiver, peupler les chantiers ! Tels sont les intrépides voyageurs dans la forêt, tels on les retrouve sur les radeaux, lorsqu'il leur faut manier ces lourdes rames qui font mouvoir de véritables masses de bois, courageux en face du danger, joyeux et insouciants après les fatigues de la journée. »
MONTREAl^,
Il pouvait être neuf heures du soir quand je rentrais à Russel House, l'unique hôtel de la capitale fédérale, Il ne faut pas une journée pour connaître par cœur Ottawa et ses environs, Aussi, je comptais prendre le lendemain le premier train correspondant avec le stea-^ mer quotidien qui passe à dix heures à Prescolt, en destination de Montréal, Une révélation inattendue vint bouleverser mes plans. J'appris à Russel House que le train sur lequel je comptais ne marchait que trois fois par semaine, et qu'il chômerait le lendemain, Pour le coup , voilà une capitale d'un pays grand comme l'Europe qui est fort à plaindre quant aux communications ! Vous voulez partir d'Ottawa pour Montréal, via Prescott et le Saint-Laurent, vous manquez le train, et il vous faut attendre le prochain départ jusqu'au surlendemain,
J'avoue que la perspective de passer encore deui jours à Ottawa m'agaçait horriblement. Par bonheurJ j'eus la lumineuse idée de m'informer s'il n'y avait pas un train de nuit. L'hôtelier, qui, en homme intéressé,! avait eu bien soin de ne pas m'en souffler mot, me dit,i
(l'un air visiblement contrarié, qu'un train allait partir dans un moment , à dix heures du soir, pour arriver à Prescott à deux 'heures du matin. Cette nouvelle me fit bondir de joie, Je n'avais pas un instant à perdre. Bou-. pler mes malles, sauter dans l'omnibus et m'installer dans te train, tout cela fut l'affaire de dix minutes. Après quatre immenses heures de voyage, j'arrivai à Prescott avec un très-vif désir de poser ma tête sur un oreiller, car mes membres se ressentaient quelque peu du plancher du steamer oii j'avais passé la nuit préçé-t dente, Il était trois heures du matin quand j'allai frapper à la porte du Daniel's Hôtel. Il faut avoir voyagé pour, apprécier le bonheur de dormir dans un lit moelleux !
Après avoir dormi vite et fort, je me rembarquai, à neuf heures du matin, sur le Saint-Laurent, que j'avais déjà descendu depuis sa sortie du lac Ontario où il prend son nom, et que j'allais continuer à descendre jusqu'à son embouchure dans l'Atlantique. Ce noble fleuve n'est qu'un long canal par oij se déversent les vastes mers d'eau douce qui se succèdent comme um chaîne depuis le lac Supérieur jusqu'au lac Ontario, C'est, après le Parana, le plus puissant cours d'eau du monde. La masse d'eau qu'il verse dans l'Océan est évaluée à près de soixante millions de mètres cubes par heure. Les eaux du Saint -Laurent n'ont pas l'aspect jaunâtre et limoneux du Missouri et de la plupart des rivières américaines : elles conservent la magnifique teinte bleue des lacs qu'elles ont traversés. Chaque hiver^ elles se couvrent d'une épaisse couche de glace
qui interrompt la navigation ; pendant plusieurs mois les ports de Montréal et de Québec sont bloqués. La débâcle, qui a lieu au printemps, présente un magnifique tableau. Les glaces se rompent tout à coup avec un bruit formidable, et sont violemment entraînées vers la mer par la puissance du courant.
Rien de plus agréable qu'une promenade sur le Saint- Laurent, de Prescott à Montréal, par une belle journée d'été. Bien que les bords soient généralement plats, ils offrent un aspect délicieux, surtout la rive canadienne. Des villages , dont les maisons semblent supendues sur le fleuvft, se groupent autour d'églises aux clochers couverts de fer étamé étincelants au soleil. Sur la rive américaine s'étend le grand désert de l'État de New-York. De ce côté, j'aperçois de distance en distance de grandes colonnes de fumée qui montent vers le ciel : ce sont des forêts qui brûlent. Ces incendies naissent spontanément pendant les grandes chaleurs caniculaires. A l'horizon s'estompent les silhouettes indécises des monts Adirondack qui s'élèvent à vingt lieues de distance ; c'est la Suisse de l'État de New- York.
L'une des grandes attractions d'un voyage sur le Saint- Laurent, c'est la descente des rapides. Les navires ordinaires les évitent au moyen des nombreux canaiTx à écluses qui se succèdent le long du Saint-Laurent, depuis Prescott jusqu'à Montréal ; mais les steamers qui descendent le fleuve les affrontent pour la plus grande satisfaction des touristes. Nous franchissons tour à tour les rapides des Galops, ceux du Long Sault, ceux du
Coteau, ceux du Cèdre, ceux de la Cascade.,. Ja ne les nommerai pas tous , de peur qu'on ne m'accuse de co^ pier le Guide du votjageur.
Quand nous arrivâmes aux rapides de Lachine ou Sault Saint-Louis, qui sont les plus impétueux et les plus beaux , nous prîmes à bord , avant de nous y engager, un pilote nommé Baptiste, bien connu de tous les Canadiens. Cet homme se fait passer pour Indien et porte un costume à l'avenant : c'est un moyen pas mal imaginé pour faire vendre sa photographie aux passagers, ce qui lui procure un joli revenu. Mais il m'avoua confidentiellement qu'il était aussi Indien que moi. Je n'en ai pas moins acheté sa photographie. Le vieux Baptiste aime à se vanter de n'avoir jamais perdu un seul navire depuis quarante ans qu'il dirige le gouvernail à travers les dangereux çcueils des rapides de Lachine. Mais voici que le brave homme me prie de faire silence. Attention! la machine stoppe, la descente commence. Pendant cinq ou six minutes, nous sommes entraînés par un courant d'une force de vingt milles à l'heure : c'est à peu près la rapidité d'un train ordinaire. Sans le coup d'oeil sûr et la main habile du pilote, nous serions inévitablement pulvérisés par les récifs qui nous environnent de tous côtés. Livré à toute la violence du remous, le steamer est ballotté comme une allumette : d'énormes vagues menaçantes viennent frapper ses flancs. Autour de nous les flots ne sont plus qu'une écume blanche qui rejaillit jusque sur le pont. Il faut se cramponner aux bastingages pour conserver son équilibre sur
Ja mer en furie que nous fendons comme la flèche, Enfin , îious voici djins les eaux calmes. Je me retourne, et ces rapides que nous avons franchis me paraissent encore plus effrî^yants que lorsque nous tournoyions au milieu (i'eux, C'est qu'en effet je puis mieux juger maintenant (le Ifv différence des niveaux que le fleuve présente respectivement en amont et en aval des rapides, et me rendre compte de l'énorme glissade que nous venons d'accomplir.
Le soleil se couchait lorsque nous passâmes sous les arches du pont Victoria, le plus long et aussi le plus laid du monde, Au delà du pont apparut la riante cité de Montréal, couchée au pied d'une montagne boisée, le mont Royal', qui lui fait un magnifique diadème. Ainsi vue du fleuve, la métropole canadienne est d'une beauté saisissante, Son site est ravissant, et je comprends l'enthousiasme qu'éprouva Jacques Quartier lorsqu'il le découvrit il y a trois siècles. La ville est située dans une île assez étendue qu'on a appelée le Jardin du Canada, et qui se trouve placée à l'endroit où la rivière des Outaouais se perd dans le Saint-Laurent, dont elle souille les eaux du côté de la rive de Montréal.
Montréal est bâti sur l'emplacement de l'ancien village indien de Hochelaga, dont Jacques Quartier nous a laissé la curieuse description ^ Que dirait Jacques Quartier si,
1 Le nom de mont Royal est dû à Jacques Quartier (ou Cartier), le premier explorateur du Canada. Montréal est une corruption de ce nom.
2 i Et nous , étant arrivés audit Hochelaga , se rendirent au
à cette même place où les Iroquois lui donnaient l'hospitalité, il voyait une magnifique cité de cent quarante mille âmes? Que dirait-il, s'il voyait les magasins, les hôtels, les maisons de banque qui ont remplacé les uigwams?
Montréal a cessé d'être une ville purement française depuis que le Canada est tombé aux mains des Anglais. La population se compose de soixante quinze mille Français et de soixante-cinq mille Anglais. Malgré l'infériorité du nombre, c'est l'élément anglais qui a la haute main dans les affaires , qui donne le ton , qui impose la langue. La ville basse est occupée par la population française, les Anglais ont accaparé la ville haute. Les
devant de nous plus de mille personnes, tant hommes, femmes, qu'enfants, lesquels nous firent aussi bon accueil que jamais père fist à enfants, menans une joie merveilleuse ; car les hommes en une bande dansoientj et les femmes de leur part, et leurs enfants d'autre, lesquels nous apportèrent force poisson, et de leur pain fait de gros mil, lequel ils jetoient dedans nos petites barques, en sorte qu'il sambloit qu'il tombast de l'air. Voyant ce, le capitaine descendist à terre, accompagné de plusieurs de ses gens, et sitost qu'il fut descendu, s'assemblèrent tous sur lui, et sur les autres^ en faisant une chère inestimable, et apportoient les femmes leurs enfants à brassées pour les faire toucher audit capitaine, et aux autres qui estoient en sa compagnie, en faisant une feste qui dura plus de demi-heure. Et voyant ledit capitaine leur largesse et bon vouloii*, fit asseoir et ranger toutes les femmes, et leur donna certainiès patenostres d'étain, et autres menues besongnes, et à partie des hommes des couteaux, puis se retira à bord desdites jBarques pour souper et passer la nuit, durant laquelle demeura icelui peuple sur le bord dudit fleuve, au plus près desJites barques, faisant toute la nuit plusieurs feux et danses, en disant à toute heure Aguia%é, qui est leur dire de salut et joie. »
deux quartiers ont une physionomie bien différente. La ville française présente des rues étroites, de sombres carrefours, des habitations qui rappellent les vieilles maisons du nord de la France. Dans la ville anglaise, ce sont de larges rues, des squares , de somptueux bâti* ments en pierre.
De toutes les villes que j'ai vues en Amérique, Montréal est celle qui m'a séduit le plus, et c'est peut-être la seule où je pourrais m'acclimater. Nulle autre cité américaine n'a un caractère plus européen : l'aspect de ses rues pittoresques et irrégulières était une fête pour mes yeux fatigués de la désespérante monotonie des villesdamiers du pays des Yankees.
Lorsque Jacques Quartier découvrit Hochelaga, son premier soin fut de se faire conduire par les Indiens au sommet du mont Royal. A son exemple, j'ai fait cette ascension le lendemain de mon arrivée. C'est une ma* gnifique promenade. On part, par une belle matinée, du square Victoria, on traverse des avenues ombragées d'arbres et bordées de délicieuses maisons de plaisance habitées par les nababs de la localité. Puis on gravit les pentes verdoyantes de la montagne. Voici la rési-J dence de Sir Hugh AUan, le directeur de la ligne de paquebots qui me ramènera en Europe. Située à mi-côte, cette villa commande un ravissant panorama : la vilh tout entière se déploie au regard, avec ses clochere étincelants, ses dômes, et les deux énormes tours de h Cathédrale française ; puis le Saint-Laurent, l'île Sainte- Hélène qui semble nager au milieu du fleuve, et le poni