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Victoria avec ses vingt-deux arches; puis enfin, comme fond du tableau , les montagnes bleuâtres du Vermont, l'un des six États de la Nouvelle-Angleterre. Un interminable escalier en bois me conduit au plateau où Ton a établi les cimetières catholique et protestant.
En sortant de ces immenses nécropoles, je m'engageai dans les bois oii je m'égarai complètement, tant je prenais plaisir à*écouter le chant de toutes sortes d'oiseaux particuliers à l'Amérique. Je finis par découvrir un belvédère qui dominait les arbres environnants : ce belvédère occupe le plus haut sommet du mont Royal. De là, l'œil plane sur les admirables campagnes du Bas- Canada, sur les eaux miroitantes du Saint-Laurent, sur rOutaouais, et sur les monts lointains de la province do Québec. Cette vue est de toute beauté.
Dans ma promenade au mont Royal, j'ai remarqué, comme partout en Amérique , l'absence de jardins ornés de fleurs. Peut-être la rigueur du climat du Canada faitelle obstacle à l'horticulture. Mais aux Etats-Unis, oii le climat est plus doux, ce fait dénote la déplorable indifférence des Américains pour les agréments de la vie qui n'ont pas une utilité pratique immédiate.
Je n'ai pas visité le célèbre pont tubulaire de Montréal et ne le connais que pour avoir passé dessous en bateau en vapeur. Ce pont, qui a plus de trois kilomè^ très de longueur, est destiné uniquement au passage des trains de chemin de fer. Il est à une demi-lieue de la ville. J'ai déjà dit mon sentiment sur l'aspect de cette œuvre colossale : eût-on voulu faire à dessin un pont
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massif et disgracieux, qu'on n'eût pas mieux réussi. Il présente ses côtés à l'est et à l'ouest. A cause de cette exposition, il se produit, dit-on, un effet que n'avaient pas prévu les ingénieurs. La dilatation et la contraction causées par les variations journalières de la température produisent un jeu continuel des rivets, ce qui exige un entretien permanent : des ouvriers sont sans cesse occupés à resserrer les rivets relâchés. Le climat de l'Amérique du Nord n'est évidemment pas favorable aux ponts en fer.
Décrirai-je les monuments de Montréal? Non, je préfère renvoyer au Guide du voyageur le lecteur que ce genre de renseignements pourrait intéresser, car rien ne me semble plus ennuyeux que les descriptions de monu* ments, et je demande bien pardon de celles dont j'ai pu me rendre coupable en d'autres circonstances. Je ne parlerai donc ni de la colonne Nelson, ni du palais de justice, ni de l'Hôtel de ville, ni des nombreuses églises dont s'enorgueillit la métropole canadienne. Je dois dire que Montréal, au point de vue monumental, laisse bien loin derrière elle la plupart des cités américaines (fui s'imaginent éclipser Paris , Rome ou Athènes , dès qu'elles possèdent uii dôme, une colonne, ou une demidouzaine de chapiteaux ioniques ou corinthiens* Si Montréal n'a pas d'aussi outrecuidarites prétentions, ses splendeurs monumentales n'en feraient pas moins bonne figure parmi celles de plus d'une cité européenne. Elle possède, le long du Saint-Laurent, des qllais qu'on pourrait comparer à ceux de la Seine; de la Tamise oii
de la Neva. Sa cathédrale française passe pour la plus belle église de l'Amérique; elle est devenue insuffisante, et il était sérieusement question , lors de mon passage , d'ériger une nouvelle cathédrale, qui sera une reproduction exacte de la basilique de Saint-Pierre de Rome, dont elle portera le nom.
Située au confluent de deux grandes rivières, le Saint- Laurent et rOutaouais, faisant face à la grande route naturelle qui mène h. New- York par le lac Champlain et THudson; assise sur le Saint-Laurent à l'endroit où le fleuve offre encore assez de profondeur pour recevoir les plus grands navires de l'Océan, placée sur la ligne de démarcation qui sépare le Canada français du Canada anglais, et servant en quelque sorte de trait d'union aux deux races; occupant le centre d'une plaine feftile, presque aussi grande que toute l'Angleterre, Montréal réunit tous les éléments de prospérité que peut souhaiter la métropole d'un grand pays. C'est une de ces villes dont la nature a eu soin de désigner d'avance remplacement. Si le Canada redevenait par impossible lé pays sauvage qu'il était il y a trois siècles , et si un nouveau Jacques Quartier l'explorait, il est certain qu'il s'arrêterait encore devant le mont Royal, et prédirait encore que c'est au pied du mont Royal que èe développera la grandeur commerciale du Canada.
Il y a trois ans, j'ai fait un voyage dans les contrées les plus reculées de l'Europe septentrionale, et j'ai pu voir de près ces intéressants Lapons qui ont été refoulés dans l'extrême nord par les envahissements des blancs. Après les Lapons, j'ai voulu voir aussi les pauvres Indiens du Canada. Il existe à quelques lieues de Montréal , sur la rive droite du Saint-Laurent , un village d'Iroquois dont le nom a conservé toute sa saveur indienne ; cette petite république s'appelle Caughnawaga.
Pour me rendre à Caughnawaga, je n'ai pas remonté le fleuve sur un canot d'écorce, comme au temps de Jacques Quartier; je me suis dirigé tout vulgairement vers la gare Bonaventure; là, en attendant le départ du train, j'ai pu voir sur les murs des avis imprimés en langue anglaise, française et... iroquoise. Quelle chute! Le chemin de fer m'a conduit non pas à Caughnawaga, mais à Lachine, sur la rive opposée. Là, j'ai manqué le bac qui fravcrse le fleuve toutes les deux heures, et j'ai pu visiter Lachine à loisir.
Il faut savoir que Lachine, dont j'ai déjà mentionné le nom à propos des rapides, n'a absolument rien de commun avec l'empire du Milieu : je n'y ai pas vu l'ombre d'un Chinois. C'est tout simplement à une erreur géographique que cette localité doit son nom. Les premiers explorateurs du Saint-Laurent s'imaginèrent que ce fleuve n'était qu'un bras de mer qui offrait une nouvelle route vers la Chine et l'Inde. Dans cette conviction, ils remontèrent le Saint-Laurent au-dessus de Montréal, et lorsqu'ils arrivèrent à l'endroit où le fleuve s'élargit et forme ce que l'on appelle le lac Saint- Louis, ils tombèrent en extase et s'écrièrent : u La Chine ! la Chine ! » Avant d'atteindre les rivages du Céleste Empire, ces braves navigateurs auraient eu encore une jolie étendue de pays à parcourir !
Mais le nom de Lachine réveille des souvenirs plus dramatiques. Les massacres de Lachine forment l'un des épisodes les plus sanglants de l'histoire du Canada. Les premiers colons qui vinrent s'étabHr dans la Nouvelle- France furent souvent victimes de la perfidie des Indiens. L'un de ceux-ci surtout nourrissait une haine profonde contre les blancs : c'était le chef huron dont le nom authentique était Michillimakina. Les Français étaient en train de conclure un traité de paix avec les Six Nations, mais ce chef résolut de rompre les négociations entamées. Les députés indiens venaient de quitter Montréal et retournaient paisiblement à leurs tribus pour leur soumettre le traité, quand le Huron fondit sur eux avec une poignée de guerriers , en massacra
quelques-uns, et fit le reste prisonnier. Comme Tun d'eux lui expliquait l'objet de leur voyage, il feignit une grande surprise et leur dit qu'il les avait attaqués sur l'ordre exprès du gouverneur français, de Nonville. Il relâcha les prisonniers, sauf un seul, et dit à leur chef : « Va, mon frère, je d^lie tes mains, et te renvoie chez toi, bien que toutes nos nations soient en guerre; le gouverneur français nous a fait commettre un crime si noir, que je n'aurai pas de repos que les Six Nations ne soient vengées. '5
Cet artifice eut un plein succès, et les Indiens, indignés de la prétendue trahison des Français, se réunirent immédiatement en conseil de guerre, et résolurent d'attaquer les blancs et de dévaster l'île de Montréal. Pendant la nuit du 5 août 1689, quatorze cents Iroquois traversèrent le lac Saint-Louis et débarquèrent sans bruit à Lachine. Avant l'aurore, ils s'étaient disséminés en pelotons autour de chaque maison dans un rayon de plusieurs lieues. Les habitants étaient plongés dans le sommeil — un sommeil qui ne devait plus avoir de réveil pour la plupart d'entre eux. — Les Iroquois n'attendaient qu'un signal de leur chef pour commencer l'attaque. Sitôt le signal donné, en un clin d'œil les portes et les fenêtres des habitations sont enfoncées; tous ceux qui dorment sont traînés hors de leurs lits; hommes, femmes, enfants, tous se débattent dans les mains de leurs bourreaux. Les maisons oii les sauvages ne peuvent pénétrer sont incendiées; les malheureux qui y sont enfermés ne fuient le feu que pour trouver la mort sur le seuil de
leurs habitations. Les assassins sans pitié forcent les parents à jeter leurs enfants dans les flammes. Deux cents personnes furent brûlées vives; les autres mou-* rurent après des tortures prolongées. Les maisons, les plantations, les moissons, tout fut réduit en cendres,
Tels étaient les souvenirs que je repassais dans mon esprit en parcourant les rues proprettes du joli village de Lachine, Souvenirs trop lugubres pour être associés avec un site aussi charmant ! Aujourd'hui, Lachine offre en été un but d'excursion pour les habitants de Montréal. Le long du Saint-Laurent, qui a ici trois kilomètres de | largeur, les indigènes ont construit de gracieux cottages où les visiteurs peuvent prendre des rafraîchissements ., et respirer la brise du fleuve. Le dimanche, les Mont- i réalais vont à Lachine comme les Parisiens vont à | Saint-Cloud. f
hefemj'boatïn'a transporté en un quart d'heure sur la ' rive opposée. Le sol où je débarquai constitue la réserve inaliénable des Indiens de Caughnawaga. Je dois dire qu'en pénétrant dans ce village iroquois j'ai éprouvé une très-amère déception. Le wigwam a fait son temps. Je n'ai trouvé ici que .des maisons en bois, munies de fenêtres, de carreaux de vitre et autres accessoires qu'on trouve dans le plus vulgaire village de nos campagnes. J'ai pénétré dans deux de ces maisons, et j'avoue qu'on ne m'y a pas offert le calumet de paix, comme dans les romans de Cooper. Dans l'une, j'ai vu une Indienne assise auprès du berceau de son enfant; ce berceau est le seul objet dont la couleur locale ait attiré
mon attention : il consistait en une simplepetite planche à laquelle l'enfant était étroitement lié par des bandelettes qui le mettaient dans l'impossibilité absolue de bouger. J'avais sous les yeux un type d'Indienne assez bien caractérisé : teint olivâtre, yeux noirs un peu arqués à la chinoise , pommettes saillantes , lèvres épaisses, cheveux noirs comme l'ébène. Ce type, comme celui des Lapons, semble dénoter une origine asiatique.
Dans une autre maison, j'ai trouvé trois jeunes filles et une bonne vieille occupées à confectionner des ouvrages en perles, dont je leur ai acheté un échantillon. Ces jeunes filles n'avaient pas la laideur que l'on attribue généralement aux Indiennes : l'une d'elles aurait même pu passer pour jolie dans les salons du monde civilisé. Je leur adressai la parole en français, et elles me répondirent en mauvais anglais qu'elles parlaient l'idiome iroquois ^ Je leur demandai de me prononcer quelques mots d'iroquois, ce qu'elles firent de la meilleure grâce du monde; mais je crus surprendre sur leurs lèvres un sourire narquois qui semblait vouloir dire ; // est drôkj V étranger !
Après avoir salué ces dames iroquoises, j'ai continué ma promenade jusqu'au bout du village, jetant des regards indiscrets dans l'intérieur des habitations. Je n'y ai vu que des femmes et des enfants; les hommes étaient probablement à la chasse ou à la pêche. J'ai rencontré
* Le vocabulaire iroquois que Chateaubriand a reproduit dans son Voyage en Amérique lui a été envoyé par le prêtre de la paroisse de Canghnawaga, qui était à celte époque M. Marcoux.
dans la rue qui mène à l'église trois vieilles Indiennes, à face ratatinée, chaussées de leurs mocassins en peau de caribou, et drapées de leurs longs châles à carreaux rouges : on eût dit les horribles sorcières de Macbeth en personne. J'arrivai ainsi à l'église, qui ne diffère en rien de nos églises de village ; la cloche qu'elle contient provient, dit-on, du butin que rapportèrent un jour les Iroquois, à la suite d'une de leurs incursions dans les provinces de la Nouvelle-Angleterre. L'église est entourée d'un cimetière qui ne m'a rappelé en aucune façon les cimetières indiens des anciens temps.
Le nombre des Indiens qui habitent Caughnawaga s'élève à quinze cent soixante-sept* . Ils ont quarantecinq enfants à l'école. Ils s'occupent de canotage, de pilotage, de chasse, de pêche, mais n'ont pas le moindre goût pour la culture des champs. Ils ont complètement oublié l'usage du redoutable tomahawk et ne savent même plus se servir de l'arc que maniaient leurs ancêtres. Leurs femmes font de grossières broderies en perles et en poil de caribou qu'elles vendent aux blancs. A voir ces paisibles Iroquois, qui se douterait qu'ils descendent de ces terribles guerriers qui, en 1689, ont fait, ici même, le carnage dont j'ai rappelé tantôt le souvenir ! On a su les apprivoiser et en faire des êtres doux comme des agneaux.
* Quelques-uns de ces Iroquois, désirant vivre sous un climat p!u3 chaud, venaient de pétitionner auprès du gouvernement des Etats-Unis pour obtenir des terres dans le territoire indien, situé entre le Kansas et le Texas.
Je ne puis m'empêcher de signaler ici le contraste entre la politique canadienne et celle des Etals-Unis à l'égard des Indiens. Le Yankee pourchasse le Peau- Rouge comme une béte fauve, le Canadien traite l'Indien en ami. Le Yankee aspire à Texlermination de toute la race rouge par le fer ou le wiskey, le Canadien cherche, au contraire, à augmenter le nombre de ceux qu'il considère comme des alliés fidèles. Aux Etats-Unis, les Indiens en sont réduits à se réfugier dans les retraites les plus inaccessibles aux blancs ; au Canada, les mêmes Indiens habitent des villages situés près des villes, et, sans se mêler aux blancs, ils vivent pour ainsi dire au milieu d'eux. Caughnawaga, Saint-Régis, Lorette, Récancour et bien d'autres villages exclusivement indiens sont situés dans les régions les plus peuplées du Canada.
Aussi, voyez les résultats si différents de la politique américaine et de la politique canadienne. J'étais en Amérique à l'époque de l'horrible massacre du général Custer et de tous ses compagnons par les Indiens Sioux des Black-Hills. Ce fut dans tous les journaux américains un immense cri d'indignation. Toutefois, je n'ai pu lire sans chagrin et dégoût la demande suivante que formula avec un incroyable cynisme le New-York Herald, la feuille la plus autorisée des États-Unis : « Que le général Sheridan aille, disait-il, avec l'armée entière dans le pays des sauvages; qu'il y demeure jusqu'à ce qu'il ait tué ou capturé le dernier Peau-Rouge. Alors, nous aurons une paix durable. C'est ce que demande le pays; rien de moins ne satisfera le peuple. »
Les journaux canadiens, notamment V Opinion publique (le Montréal, n'ont pas manqué de faire ressortir à ce propos que si les Américains sont constamment en guerre avec les sauvages, c'est qu'ils méconnaissent tous leurs droits, n'observent pas les traités qu'ils font avec eux, et exercent à leur égard toutes sortes d'injustices. Le gouvernement américain avait assuré aux indigènes la réserve des Black-Hills. Survint la découverte de l'or dans cette contrée, et le gouvernement, au lieu de protéger les sauvages contre l'invasion des mineurs, essaya de les forcer à céder leur territoire. Qu'y a-t-il d'étonnant que ces natures farouches se soient vengées , et se soient emparées des chevelures de leurs envahisseurs ? La mort de Custer et de ses soldats remonte à l'infidélité du gouvernement de Washington, à la soif d'or qui dévore le peuple américain, à la politique qui consiste à abrutir et opprimer les Indiens au lieu de les civiliser et de les protéger.
Les tribus du Canada sont plus nombreuses que celles des États-Unis; et cependant les Canadiens n'ont jamais à se plaindre de leurs sauvages; au contraire, ils les comptent comme ajoutant à leur force numérique, et formant une portion utile et notable de leur population. Pourquoi cette différence? C'est qu'ils respectent les traités qu'ils font avec eux, maintiennent leurs droits, et les protègent contre la cupidité et l'injustice. Au Canada, quand des sauvages sont assassinés ou pillés par des blancs, les coupables sont punis aussi sévèrement que si c'eût été Jes blancs qu'on eût outragés;
tandis qu'aux Etats-Unis, c'est à peine si l'on reconnaît aux Indiens le droit d'exister : des bandes paisibles et amies y ont été gratuitement exterminées, non-seulement par les bandits des frontières, mais par les troupes régulières sous le commandement d'officiers supérieurs. Si le nombre des Indiens diminue d'une manière effrayante aux Etats-Unis par suite de la politique d'extermination du gouvernement de Washington, il n'en est pas de même au Canada. « Ceux, dit M. de Lamolhe, qui veulent absolument appliquer la loi de Darwin à la disparition des races indigènes, doivent renoncer à en venir chercher la preuve chez nos Iroquois. Après tant de guerres sanglantes au dix-septième et au dix-huitième siècle, guerres successivement entreprises contre les Hurons, les Français, les Anglais et les Américains, il semblerait que leur nation dût être presque entièrement détruite. Il n'en est rien cependant. Au jour de leur plus grande puissance, les Six Nations n'ont jamais compté plus de vingt-cinq à trente mille individus, dispersés sur l'immense espace qui s'étend des Alleghanies aux rives de l'Érié, de l'Ontario et du Saint-Laurent. En 1779, quarante de leurs villages, situés dans l'Etat actuel de New-York, furent détruits par les Américains, en punition de leur fidélité à la cause du roi d'Angleterre ; les confédérés iroquois se trouvèrent alors réduits à moins de huit mille hommes. En 1812, ils combattaient encore avec leur vigueur habituelle dans les rangs britanniques, et, à la paix, la moitié d'entre eux se réfugièrent sur le territoire canadien, où ils reçurent les
réserves qu'ils occupent encore aujourd'hui. Toutefois, ils ne tardèrent pas à reprendre courage : ils conservé- ^ rent dans leurs nouveaux cantonnements les institutions fédératives qui avaient tant contribué à leur puissance, alors qu'ils s'incorporaient, avec des droits égaux, les nations vaincues par eux sur les champs de bataille : institutions fort curieuses à étudier, où quelques auteurs — l'indianologue Schoolcraft entre autres — ont voulu voir l'idée mère de la constitution des États-Unis. Depuis la paix de 1814, leur nombre n'a cessé de s'accroître; il s'élève maintenant à plus de quinze mille, sans compter les nombreux métis de leur race qui, vivant parmi les blancs, sont aujourd'hui recensés comme tels. Ils ont donc plus que doublé depuis le commencement du siècle. »
C'est pendant la nuit que les steamers du Saint- Laurent franchissent la distance de cent quatre-vingts milles qui sépare Montréal de Québec. Je m'embarquai à sept heures du soir à bord du Cittj of Québec, un de ces palais flottants à quatre étages qui rivalisent de grandeur et de magnificence avec les célèbres steamers de l'Hudson. Après une navigation de douze heures, je me réveillai, le lendemain matin, devant l'ancienne capitale de la Nouvelle-France, qu'on a surnommée avec raison le Gibraltar de l'Amérique.
Cette ville m'a dès l'abord frappé d'admiration par la beauté merveilleuse de son site. De même que New- York, elle occupe une langue de terre, le cap Diamant, comprise entre deux rivières, le Saint-Laurent et la rivière Saint -Charles. Mais là cesse la ressemblance. New-York s'étend sur un terrain plat, Québec se développe en amphithéâtre sur un roc escarpé et sourcilleux que couronnent les massives murailles de la citadelle.
Bien que Québec soit à plus de cent cinquante lieues de l'Océan, son port est assez profond et assez vaste
pour contenir toutes les marines de l'univers. Le Saint- Laurent a ici une demi-lieue de largeur : il est moins large cependant qu'à Montréal. Le fleuve est profondément encaissé entre les montagnes à pic qui le domi^ nent de chaque côté ; un peu plus bas il s'élargit tout à coup et forme une admirable baie qu'on a comparée, et à bon droit, à la baie de Naples.
Mais Québec n'a pas, comme Naples, un ciel en bar* monie avec la beauté de son site : bien que cette ville soit sous la même latitude que Nantes, son climat est celui de Christiania et de Moscou. A peine y étais-je arrivé, que la froide bise du nord m'a mordu à la gorge comme une bête fauve. J'en fus réduit à sortir de ma malle mes vêtements d'hiver que j'y avais laissés dormir depuis deux mois : mais je me hâte d'ajouter qu'après les chaleurs sans exemple des jours précédents, cette nouvelle température me parut une vraie bénédiction.
Québec m'a rappelé les vieilles et pittoresques cités de la Normandie. Elle a, dans son aspect général, un air de respectable antiquité si différent de ce qu'on voit dans les autres cités du nouveau monde, qu'on est tenté de croire que c'est une ville transplantée de la vieille France en Amérique. Les rues sont étroites, roides, irrégulières comme celles des ports de mer de la côte bretonne : on dit qu'elles sont bâties d'après l'alignement des sentiers de l'ancien village indien de Stadacona qui occupait autrefois l'emplacement actuel de la ville fondée par Champlain. Les édifices religieux, églises, couvents, hôpitaux, dominent de leurs masses impo-
santés les humbles maisons, comme font les cathédrales dans nos vieilles cités. Si ta ce caractère religieux on joint l'air martial et menaçant que Québec emprunte à son antique citadelle, on comprendra d'où lui vient cette physionomie aristocratique et féodale qui la distingue si "profondément de toutes les autres villes de l'Amérique.
La nature a divisé Québec en deux parties fort différentes d'aspect, la ville basse et la ville haute. La ville >^^- basse est le ''(Quartier du commerce, la ville haute est celui des magasins de luxe, des hôtels, des bâtiments du gouvernement provincial. C'est dans la ville haute, à l'hôtel Saint-Louis, que j'ai étabU mon quartier général pour les quelques jours qui doivent s'écouler avant le départ du paquebot qui me ramènera vers les plages européennes.
Mon premier soin a été d'aller à la poste, en quête de cette chère pâture qu'on appelle les lettres du pays. Il me semble que j'y suis déjà — non pas à la poste, mais au pays. — Quand on vient des montagnes Rocheuses, Québec semble si près de l'Europe : une simple enjambée à travers l'Atlantique ! En entrant au bureau de poste, je remarquai au-dessus de la porte de l'édifice un chien d'or avec l'inscription suivante :
JE SVIS VN CHIEN QVl RONGE l'oS EN LE RONGEANT JE PRENDS MON REPOS VN TEMPS VIENDRA QVI n'eST PAS VEXV QVE JE MORDRAI QVI m'aVRA MORDV.
Ql'ÉBEC. 377
Le premier habitant de Québec vous racontera la légende relative à ce chien d'or. Sous la domination française, un marchand de haute distinction, nommé Philibert, demeurait à l'endroit où s'élève aujourd'hui la Poste. Ce marchand eut à se plaindre des abus de pouvoir d'un certain intendant Bigot. N'ayant pu obtenir en justice la réparation du dommage, Philibert exprima ses sentiments sous l'image d'un chien d'or accompagné de l'inscription que je viens de rapporter. Bigot résolut de se venger. Un jour que Philibert descendait à la ville basse, il reçut dans le corps l'épée d'un officier français. L'instigateur de ce meurtre quitta le pays, mais le frère de Philibert le poursuivit jusque dans llnde, et le tua dans une rue de Pondichéry.
A chaque pas, on s'arrête dans les rues de Québec devant des inscriptions ou des monuments qui réveillent d'autres vieux souvenirs. Dans le jardin du gouverneur, un obélisque rappelle la mort glorieuse des généraux ennemis VVolf et Montcalm, qui succombèrent tous deux à la tête de leurs armées respectives. Noble et touchante pensée que d'avoir érigé un monument commun au vainqueur et au vaincu! Ailleurs, une inscription rappelle l'endroit oii fut tué le général américain Montgomery qui succomba en voulant prendre Québec aux Anglais. Plus loin, dans les plaines historiques d'Abraham, où se livra la mémorable bataille qui décida du Sort du Canada, je me suis arrêté devant une colonne érigée à l'endroit où mourut, criblé de blessures, le victorieux général Wolf. Ailleurs , c'est le monument des
braves, destiné à rappeler la valeur que déployèrent, ici même, les troupes françaises dans la bataille de Sainte-Foye, sous le commandement du général Levis. Pans l'année qui suivit la prise de Québec par les Anglais , Levis tenta de reconquérir la ville ; il défit les troupes du général Murray, mais il ne put réussir à le faire capituler. Le monument porte cette simple inscrip^ lion en français : Aux braves de 1760. Érigé par la Société Saint- Jean-Baptiste de Québec j 1860.
L'histoire de Québec est pleine de grandeur. Des luttes héroïques se sont livrées autour de ses murs. En raison de son admirable position stratégique qui en fait la clef du Canada, elle a été disputée tour à tour par la France, l'Angleterre et les États-Unis. Cinq fois elle a été investie par des troupes régulières dans l'espace de moins de cent cinquante ans. M. Xavier Marmier a retracé de main de maître la glorieuse histoire de Québec, qui peut être considérée comme faisant partie de l'histoire de France , dont elle forme une des plus belles pages*. Je n'y reviendrai pas.
Montons à la citadelle. Elle occupe le sommet de la montagne escarpée sur laquelle la ville grimpe à la façon d'Alger. Cette citadelle est considérée comme imprenable. Elle couvre une étendue de quarante acres, entièrement ceinte de murailles, et domine le Saint-Laurent de trois cent quarante pieds. Depuis que les troupes
* M. Charles de Bonnechose vient de publier sur le même sujet un livre ayant pour litre : Montcalm et le Canada français. Paris, 1877.
anglaises l'ont évacuée en 1870, elle n^est plus gardée que par quelques volontaires canadiens. Le gouverneur général y a sa résidence d'été. J'y suis monté par un chemin en zigzag, enfermé entre de hautes et massives murailles de granit : à chaque détour du chemin, on se heurte à de formidables, batteries de canons. Un ours plein de familiarité fait la sentinelle à l'entrée de la forteresse : je lui ai caressé le museau, et il s'est laissé faire d'aussi bonne grâce qu'un chat de bonnes manières. J'ai visité, en compagnie d'un soldat, le champ de parade, les magasins, les canons de tous les calibres, et tous les détails du matériel de défense. Les canons sont braqués dans toutes les directions du côté du fleuve. Des fossés, des parapets, des batteries d'un aspect rébarbatif, défendent la forteresse du côté des plaines d'Abraham. Les rochers qui se dressent à pic au-dessus de la rivière , comme le roc de Gibraltar, présentent une barrière naturelle d'oii l'on peut balayer l'espace par un feu meurtrier.
Du haut de la citadelle se déroule aux regards un paysage d'une indicible magnificence. Comment rendre par des mots l'incomparable majesté du Saint-Laurent, ce géant des fleuves, roulant ses vastes eaux bleuâtres vers l'Océan, oii il va se perdre à six cents kilomètres d'ici ! Comment peindre les admirables montagnes de la chaîne des Laurentides, ces premiers échelons de l'immense massif montagneux qui se continue jusque dans les régions polaires, et dont les cimes violacées, aux silhouettes d'une douceur exquise, se détachent au loin
sur le bleu du ciel ! Comment décrire enfin l'ineffable beauté de cette large baie qui s'ouvre par delà l'embouchure de la rivière Saint-Charles, et du milieu de laquelle surgit comme une cmeraude la verdoyante île d'Orléans ! Ce tableau, dans sa prodigieuse étendue, forme un panorama divinement beau et peut-être unique au monde. Les habitants de Québec aiment à le contempler du haut de la (errasse Durham qui leur sert de promenade.
Pendant que je savourais les délices de cette féerique perspective, un coup de canon me tira brutalement de ma rêverie. En me retournant, je vis un personnage accompagné d'une dame et de quelques aides de camp. C'étaient lord et lady Dufferin. Le steamer MoïKiviau, de la ligne AUan, ayant à son bord le général Smithe, commandant de la milice canadienne, quittait le port en ce moment, se dirigeant vers l'Angleterre. Le gouverneur, debout sur une terrasse , saluait le départ du général par une salve de treize coups de canon.
Le gouverneur général, dont le hasard m'a permis de contempler les traits, a su s'acquérir une grande popularité au Canada. Appartenant à l'une des plus nobles familles de l'Irlande, il était bien jeune encore lorsqu'il :\ été élevé à la vice-royauté. Il accuse aujourd'hui une quarantaine d'années. C'est, dit -on, un sportsman accompli. Il est également grand voyageur devant le Seigneur : c'est lui qui, dans son propre yacht, a fait autrefois, au Spitzberg, en Islande et en Laponie, une croisière qu'il a racontée d'une façon piquante et hu-
l'âge 380.