‹ Un été en AmChapitre 18 sur 24 · LA TERRASSE DURHAM, A QUEBEC · texte numérisé non relu

LA TERRASSE DURHAM, A QUEBEC

nouristique dans ses Leltres écriles des régions polaires.

Lord Dufferin est, paraît-il, d'un abord aussi facile que le président des Etats-Unis. On m'a assuré que les étrangers qui lui sont présentés se retirent toujours enchantés de ses manières affables et de sa conversation pleine de charmes. A mon grand regret, je n'ai pu l'approcher : le lendemain du jour où je le vis à la citadelle, il partait pour la Colombie anglaise, la province de la Dominion qui confine au Pacifique. Lord Dufferin possède parfaitement la langue française, et se plaît à converser dans cette langue avec les Canadiens français, dont il a su gagner toutes les sympathies, à la différence de la plupart de ses prédécesseurs. Un écrivain canadien-français, fort peu ami des Anglais, en parle en ces termes : « Lord Dufferin est le plus galant, le plus aimable, le plus intelligent des gouverneurs que l'Angleterre nous ait donnés depuis lord Elgin. C'est aux Canadiens français qu'il donne ses prédilections, parce que, étant un esprit cultivé, littéraire, amant des arts, il se porte de préférence vers la race qui a le plus le culte de l'idéal. »

Québec est la seule ville du Canada dont la popu lation ait su se préserver de l'absorption anglaise. La cause en est peut-être dans sa situation à l'extrémité du paySi La plupart des journaux sont rédigés en -français ; les enseignes des marchands, des notaires et des avocats sont en français; car sachez que dans cette bonne ville de Québec les avocats et les notaires suspendent audessus de leurs portes des enseignes en fer-blanc par-

faitement semblables à celles de nos quincailliers. Les neuf dixièmes des Québécois descendent des anciens colons français dont ils ont conservé le langage, la religion et les vieilles coutumes : comme leurs pères, ils payent la dîme pour Tentretien de la paroisse. Nul coin du monde n'offre une image plus fidèle de la France sous l'ancien régime. Depuis l'annexion de Québec à l'Angleterre, la population a cessé de se recruter dans l'ancienne mère patrie, et toutes relations commerciales ont été suspendues pendant plus d'un siècle entre la vieille et la nouvelle France; en sorte que le Bas-Canada est resté complètement en dehors du courant qui a transformé la surface de l'ancien monde*

Les Canadiens de Québec parlent encore comme on parlait au dix-seplième siècle. Ils emploient une foule d'expressions vieillies, et ignorent les mots nouveaux dont s'est enrichi le dictionnaire de la langue française. J'ai fait faire une découverte à un Québécois, en lili apprenant qu'en France l'usage des expressions soixailtedix et quatre-vingt-dix s'est substitué à septante et ndnante. Ils se vantent, d'ailleurs, d'avoir conservé la pureté de l'accent, et prétendent que la langue s'est altérée en France. J'avoue, cependant, qu'il m'était parfois difficile de les comprendre lorsqu'ils me parlaient de cale (colle) ou de hausse (basse) ville dans leur françâ (français) du Canadai (Canada) \

* Il y a quelque temps, tin Canadien écrivait de France à drl journal de Québec ou de Montréal que ce n'est pas en Normandie, comme il s'y attendait, qu'il a retrouvé la prononciation de son

Les Québécois possèdent, en général, aussi bien la langue anglaise que la langue française. J'ai cru remarquer que les budgétivores veulent la substitution de l'anglais au français. M***, député au Parlement de Québec et Fun des meilleurs poètes français du Canada, me disait fort naïvement que la littérature française n'a pas ombre d'avenir dans ce pays : comme tous les hommes en place, c'est un anglisant. Par contre, il y a chez les Français du Bas-Canada des hommes de la vieille souche qui , bien qu'ayant une parfaite connai^^ Bance de la langue anglaise, ont pour principe de ne jamais s'en servir dans leurs rapports avec les Anglais. Ils disent, et avec raison, que c'est aux gouvernants à apprendre la langue de leUrs gouvernés. D'autre pai*t, c'est un parti pris chez la plupart des Anglais d'igiloi*er là langue française. On il'a pas oublié à Québed le mot du duc d'Edimbourg au bal du gouverneur; Une jetmd personne à qiii il adressa la parole eh français s'excusa de ne pas parler cette langue. Le prince répondit avec surprise : « Je ne m'explique pas qu'une Canadienne ne sache pas le français ! »

A Quéhec bien plus qu'à Montréal, il y a entre la société française et la société anglaise une ligne de démar-

pays natal. C'est à Charlfes, dans la Beauce et dans la Perche que vivent encore l'accent et la prononciation que les premiers coloris de la nouvelle France transportèrent au delà de l'Atlantique. C'est là qu'on prononce les mots loi, roi, moi, bataille, Versailles, comme sur le bord du Saint-Laureût {loué, roué, moue, hatoille, Versailles)»

cation bien tranchée. Les deux populations se tiennent à distance respectueuse. C'est ce que j'ai pu observer à une soirée dansante , au Music-Hall de la Malbaie , le Brighton du Canada. Les Anglais ne dansaient qu'entre eux, avec leur roideur accoutumée, et les Français attendirent patiemment qu'ils se fussent retirés pour s'amuser à leur tour. Et l'on m'a assuré qu'il en est ainsi en toutes choses.

Il va de soi qu'à Québec, comme dans tout le Canada, le commerce est concentré entre les mains des Anglais qui opèrent avec de grands capitaux, parce qu'ils trouvent facilement des prêteurs à 3 pour 100. Les Français, au contraire, ne trouvent à emprunter qu'à gros intérêts, et ne peuvent guère se livrer à de grandes entreprises. Il y a d'ailleurs à considérer ici un fait historique. Lors de la conquête du Canada, presque tous les grands négociants français ont préféré retourner en France plutôt que de courber la tête sous le joug de l'Angleterre, et voilà comment les Anglais ont pu accaparer le monopole des affaires. Nul doute qu'il n'y ait là une des causes qui ont le plus contribué à asseoir l'élément anglais au Canada,

Il ne faut pas être exceptionnellement doué du sens de l'observation pour remarquer ce fait qui saute aux yeux quand on vient du pays des Yankees, que le Canada est plus pauvre et plus dépeuplé que les États* Unis. Les Canadiens sont moins actifs, moins énergiques, moins audacieux que les Américains ; ils n'ont pas le même esprit d'entreprise ni la même foi dans le ^o

ahead. Au point de vue du progrès matériel , de l'extension de la population, les États-Unis, pris en général, ont une évidente supériorité. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer le développement des villes américaines et de celles du Canada. La métropole du Canada était fondée depuis longtemps quand celle des Etats-Unis prit naissance. Et cependant New-York, avec ses faubourgs, compte deux millions d'âmes , alors que Montréal n'en a que cent quarante mille !

Québec, qui prétend être la plus ancienne ville de l'Amérique du Nord, n'a que soixante mille âmes, alors que Chicago, fondée il y a quarante ans , en compte un demi-million ! Preuve concluante que les Etats-Unis marchent plus rapidement que le Canada.

Lorsque vous signalez ce fait à un Canadien, il ne manque pas de vous répondre que si la Dominion est plus pauvre et moins peuplée que les Etats-Unis, les Canadiens sont, en somme, plus heureux que les Yankees. Ce ne sont pas les grandes agglomérations, les ruches humaines au-dessus desquelles plane la noire fumée des fabriques que le Canada envie aux États- Unis : le Canada est un pays essentiellement agricole, où la population est disséminée dans les campagnes, comme en Suède. Si le petit fermier canadien gagne moins de dollars que l'artisan yankee , il a des mœurs meilleures, respire un air plus pur, et sait goûter les joies de la famille.

11 y a aux États-Unis un certain nombre de partisans de la fameuse doctrine de Monroe qui veut l'annexion

du Canada à l'Union. Mais les Canadiens ne sont nullement disposés à changer de maître ; même les Français du Canada les plus antipathiques à la prépondérance britannique préfèrent mille fois la tutelle de l'Angleterre à celle des Etats-Unis, et repoussent avec indignation toute idée de réunion à la grande République. Je n'ai pas rencontré un seul Canadien qui ne méprisât profondément son voisin le Yankee, pas un seul à qui il ne répugnât d'être à la merci du vote des nègres, pas un seul qui se déclarât disposé à payer les lourds impôts qui écrasent l'Union depuis la guerre de sécession, pas un seul enfin qui n'eût horreur du suffrage universel, C'est là la plus sérieuse garantie de la loyauté du Canada à regard de l'Angleterre : tant que le Canada ne Sera pas assez fort pour se défendre lui-même contre les velléités d'annexion de l'oncle Sam, il se gardera bien de lâcher le jupon de la mère patrie.

Les environs de Québec offrent une foule d'excursions charmantes. Voici d'abord, à quinze kilomètres de la ville, les chutes de Montmorency. Il est enjoint à tout étranger qui visite Québec de prendre une voiture pour cinq dollars — non compris les droits de barrière qui vous arrêtent à chaque pas — et de se faire conduire aux chutes dé Montmorency. La route, d'ailleurs, est fort belle. J^ près avoir descendu la côte d'Abraham, on traverse, sur un pont de bois, la rivière Saint-Charles qui fait avec le Saint-Laurent l'angle aigu où est resserré Québec. Cette rivière, située à plus de cent cinquante lieues de la mer, n'en est pas moins sujette à des marées. Voici, à droite de la route, une vieille masure qui tombe déjà en ruine. Montcalm y tint son quartier général en 1759 : c'est peut-être la plus ancienne habitation qui subsiste au Canada, — e?î Canada, comme on dit ici. — Puis, voici le délicieux village de Beaumont qui semble avoir été transporté jusqu'ici du fond de la France. De gracieux enfants aux yeux bleus , aux cheveux blonds, vous jettent au passage de petits bouquets

de fleurs. Mais ce qui sollicite surtout les regards, c'est toujours le Saint-Laurent qui, à deux cents pieds audessous de la route, se développe dans sa beauté mâle et grandiose.

Bientôt la voiture s'arrête devant une hôtellerie où l'on entend le bruit des chutes, mais d'oii l'on ne peut les voir. Voulez-vous les voir? Payez un demi-dollar. On s'entend ici comme au Niagara à rançonner les voyageurs.

La chute de Montmorency est formée par la rivière du même nom et se trouve à une centaine de mètres de sa jonction avec le Saint-Laurent. Possible que le souvenir encore tout vivant du Niagara m'ait rendu difficile, mais j'avoue que cette cascade tant vantée m'a laissé impassible. Elle ne saurait, d'ailleurs, soutenir la comparaison avec les magnifiques chutes du Vôringfoss et du Rjukandfoss en Norwége. Dispensons-nous donc de la dépeindre. D'ailleurs, les descriptions de cascades — j'en ai, hélas! plus d'une sur la conscience, — outre qu'elles sont assez ennuyeuses pour celui qui n'a pas vu les chutes de ses yeux, ont souvent le tort de pouvoir s'adapter à trente-six tableaux du même genre. Il s'agit toujours d'une nappe d'eau plus ou moins volumineuse, qui s'écroule dans un gouffre plus ou moins profond, avec un fracas plus ou moins formidable que l'on est convenu de comparer au bruit d'une avalanche ou des vagues qui se brisent sur la grève, ou mieux encore — c'est le sublime du genre — au grondement du tonnerre. J'avoue que j'ai épuisé toutes ces ressources descriptives

à propos des chutes d'eau de la Norwége, des Pyrénées et autres contrées montagneuses. Je suis à bout d'images et de fioritures littéraires en matière de cascades.

Ce qui a captivé mon admiration beaucoup plus que la chute, c'est la vue qu'on embrasse du haut des rochers qui la dominent : l'œil suit le cours du Saint-Laurent jusqu'à Québec qui se présente ici sous l'aspect le plus séduisant, perchée comme un nid d'aigle sur son rocher solitaire. Ses nombreux clochers aux toitures de fer étamé scintillent au soleil : à cette distance, on la prendrait pour une ville orientale hérissée de minarets.

Un escalier, qui compte autant de marches qu'il y a de jours dans l'année, m'a permis de descendre dans le précipice de quatre-vingts mètres de profondeur où s'en* gouffre la nappe d'eau. La chute ne se présente guère plus favorablement, vue du fond du gouffre; mais de là j'ai pu me rendre compte d'un phénomène assez intéressant : sous la cascade, la rivière, au lieu d'être émue du saut qu'elle vient xle faire , est calme comme un lac ; elle semble n'y avoir qu'une faible profondeur, et l'on n'y voit pas le moindre courant. Autant de preuves que les eaux doivent se perdre dans le Saint-Laurent par une issue souterraine. Ce qui confirme l'hypothèse, c'est qu'on ne retrouve pas en' aval de la cascade les objets jetés en amont. Autrefois, un pont suspendu réunissait les deux rives au-dessus des chutes. Un jour, le pont croula, et avec lui — ô fatalité ! — un homme, une femme et un petit garçon qui le traversaient sur un cha-

riot. Tout fut la proie du gouffre, et Ton ne retrouva au-dessous des chutes ni pont, ni chariot, ni aucune trace des malheureuses victimes.

Je n'ai pas voulu quitter les chutes de Montmorency sans visiter une curiosité naturelle qui offre un bien plus grand intérêt que la cascade, bien qu'elle soit moins connue. Je veux parler des natural steps (degrés naturels) qui se trouvent à une demi-lieue en amont. Comme je n'avais pas de guide, j'ai eu quelque peine à en trouver le chemin. Me fitint à mon instinct de touriste et un peu aussi au hasard, j'ai fini par découvrir un sentier qui m'a conduit au fond d'un entonnoir oii la Hvière Montmorency se trouve profondément encaissée entre des rochers stratifiés d'un aspect fort bizarre. Le tableau que j'avais sous les yeux était d'une sauvagerie indescriptible; pas le moindre vestige de vie : on n'y entend que le bruit du torrent qui se tord dans un lit étroit. Comme je remontais la montagne, j'ai trouvé un autre sentier que je me suis mis à suivre jusqu'au bout, à travers les sapins. Me voici encore au fond d'un abîme : le site est, si possible, plus sauvage , plus solitaire que celui que je viens de quitter. J'y reconnais les natural steps.

Sur la rive gauche du Montmorency s'étagent en escalier des degrés parfaitement rectilignes qui semblent avoir été taillés dans la pierre schisteuse par quelque main inconnue. J'ai remonté ces gradins aussi haut que j'ai pu, mais au bout de cinq minutes j'ai dû m'arrêter devant un torrent qui les traverse pour aller grossir la

rivière. J'étais tout seul dans ce lieu étrange, et j'eusse éprouvé peu de surprise si en ce moment j'avais vu paraître quelque génie escaladant cette longue suite de marches pour venir m'expulser de son empire. Je suis resté là je ne sais combien de temps, et c'est à regret que je me suis arraché à cette retraite mystérieuse que n'oseraient aborder les gens superstitieux.

Le lendemain, j'ai fait une excursion d'un genre bien différent. Après avoir vu les descendants des Iroquois, j'ai voulu voir les descendants des Hurons, qui sont établis à quelques lieues de Québec, dans un village appelé Lorette. Un Anglais des îles Barbades , logé comme moi à l'hôtel Saint-Louis, m'a accompagné dans cette promenade qui se fait en voiture par des routes fort bien entretenues. Tout le long du chemin, on jouit d'un paysage ravissant.

Les Hurons de Lorette me préparaient une déception plus grande encore que les Iroquois de Caughnawaga. Je n'ai trouvé là que des métis qui se rapprochent beaucoup plus du type français que du type indien. Nous avons été introduits dans la demeure du chef de la tribu, mais il n'a pas voulu se montrer parce qu'il se disait malade. Il y a encore à Lorette un Indien pur sang — un seul ; mais il ne descend pas des Hurons : il appartient à ta tribu des Marechis (j'écris ce nom comme je l'ai entendu prononcer de sa propre bouche). Sa trij)u habite non loin de Saint-Johns, dans le Nouveau-Brunswick. Il a épousé une femme métis de Lorette. Quand nous sommes entrés dans sa maison, nous l'avons trouvé

accroupi par terre, environné de sa famille, et occupé à fabriquer de petits canots en écorce de bouleau dont nous lui avons acheté un spécimen. 11 parlait français, mais avec un accent marechis très-prononcé : le marechis est une langue distincte de l'iroquois et du huron.

Chose étrange, alors que les Iroquois de Caughnawaga ont parfaitement conservé la langue de leurs ancêtres, les Hurons de Lorette n'entendent plus un mot de la langue que parlaient leurs pères. Le dimanche, pourtant, ils chantent dans leur église des hymnes en langue huronne, dont ils ne comprennent plus le sens.

Les habitants de Lorette, au nombre d'environ trois mille, descendent des survivants de la nation autrefois si puissante des Hurons, qui s'enfuirent dans le voisinage de Québec, lors du massacre de leur tribu par les féroces Iroquois avec lesquels ils étaient en guerre. Ils s'établirent sur les bords de la rivière Saint-Charles en 1697, et fondèrent le village qui porte aujourd'hui le nom de Lorette, à cause de la ressemblance de sa petite église en brique avec celle de Notre-Dame de Lorette en Italie. En 1825, la tribu envoya quatre ambassadeurs en Angleterre : ils furent reçus au château de Windsor par le roi Georges IV, qui offrit à chacun d'euv son portrait et des médailles d'or et d'argent de grande valeur : ces objets sont encore religieusement conservés dans la tribu.

Les Hurons de Lorette n'ont pas plus d'aptitude à la culture des champs que les Iroquois de Caughnawaga : ils vivent de chasse, de pêche , et fabriquent des ra-

quettes à neige, des mocassins en peau d'original et des objets en écorce qu'ils vendent aux étrangers qui viennent les visiter. Il n'y a pas longtemps que mourut le dernier des Hurons pur sang : il s'appelait Zacharie Vincent. L'un de ses petits-fils a été admis récemment à l'état ecclésiastique : c'est, dit-on, le premier Indien qui ait été revêtu au Canada de la dignité sacerdotale. On m'en a cité un autre qui s'est fait notaire. In Huron dans l'habit d'un notaire : vous figurez-vous cela?

Avant de quitter Lorette, mon compagnon m'a proposé de prendre un verre de lait chez Sullivan, arpenteur irlandais, établi au village indien. Il nous a reçus d'une façon toute cordiale. « J'ai épousé une sauvagesse, nous disait-il, parce que je préfère beaucoup les sauvagesses à nos femmes civilisées. » Quand je lui demandai quelle langue il parlait avec sa femme, il me répondit qu'il lui parlait sauvage. Le mot sauvage est employé au Canada comme synonyme d'Indien, et n'est pas pris en mauvaise part. Après nous avoir présenté sa sauvagesse, l'Irlandais fut tout fier de nous montrer ses sauvageons. C'étaient, ma foi, de beaux et vigoureux enfants. Le croisement des blancs et des Indiens produit une fort belle race. C'est vraiment fâcheux que les Américains exterminent ces pauvres sauvages : ils eussent régénéré l'espèce humaine.

LE SAGUEXAY.

On ne peut quitter Québec sans faire une excursion à la rivière Saguenay, le plus considérable et aussi le plus pittoresque de tous les affluents du Saint-Laurent. C'est un voyage de trois jours, aller et retour. On descend le Saint-Laurent jusqu'à cinquante lieues au-dessous de Québec, puis on remonte le Saguenay jusqu'à Chicoutimi et la baie des Ha! ha! En été, des steamers aussi élégants que confortables font ce voyage deux fois par semaine : ces bâtiments n'ont pas les dimensions énormes de ceux qui font le service entre Montréal . et Québec, mais ils sont d'une propreté qui fait plaisir à voir; tout y est resplendissant de blancheur. Les repas y sont excellents, les cabines jolies comme des boudoirs. En voyage, il faut parfois savoir se passer du confort; mais quand on le trouve, c'est double plaisir. Ce qui ajoute aux charmes d'une excursion au Saguenay, c'est qu'on est toujours sûr de rencontrer à bord rélite de la société canadienne. Le Saguenay attire dans la belle saison des légions de députés , de magistrats ,

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d'avocats qui vont oublier un instant leurs dossiers au milieu d'une nature grandiose et réconfortante. Je n'oublierai pas les trop courts moments que j'ai passés parmi ces aimables Français de la nouvelle France.

Avant de nous embarquer à bord du Sagiienay , déployons une carte de la région du Saint-Laurent et examinons le cours de son plus grand tributaire. Le Saguenay sort du lac Saint -Jean, vaste amas d'eau de forme presque circulaire, situé sous le 49* degré de latitude nord. Les tributaires da lac Saint-Jean prennent naissance dans la chaîne de montagnes qui sépare le Canada des régions septentrionales baignées par la baie d'Hudson. Les eaux du lac Mistassini, situé à une faible distance au nord de ces montagnes, se déversent dans la baie d'Hudson. Les sources les plus éloignées du Saguenay se trouvent à une centaine de lieues à l'ouest du lac Saint-Jean. [Onze rivières se jettent dans le lac Saint-Jean, et le Saguenay reçoit dix-neuf autres tributaires avant de se dévei*ser dans le Saint-Laurent. Tous ces cours d'eau ont conservé leurs anciennes dénominations indiennes. Elles sont d'une prononciatioil par trop compliquée pour que j'ose me permettre de les tnentioriner ici*

Il était sept heures du matin qtiand le steamer 5wguenay quitta la rade de Québec* A peine étions-nous lancés sur les eaux du Saint-Laurent, que nous fûmes assaillis par une tempête de pluie, et tout le monde de se réfugier à Tintérieur. Les nuages rampaient si bas, que la partie inférieure dfes moiitagnés était seule visible.

Quand nous fûmes en vue du cap Tourmente, la pluie redoubla de violence. Il faisait un froid atroce. La plupart se lamentaient de s'être mis en route : à leurs yeux, une excursion au Saguenay par un pareil temps manquait de charmes. D'autres, en plus petit nombre, prédisaient avec un aplomb imperturbable que le beau temps viendrait à midi. Plus d'un souhaita que leur prédiction fût trouvée vraie. A midi moins le quart, le ciel était noir comme de l'encre. A midi précise, ô merveille ! le soleil dissipa les nuages « comme par enchantement » — c'est le cas d'employer le mot.

Ce fut une joie indescriptible. Tous les passagers se répandirent au dehors. Nous voguions sur l'immense nappe du Saint-Laurent, qui a ici trois lieues de largeur. A droite se profilaient les cimes bleuâtres des monts Alleghany; à gauche, les cimes plus hautes et plus abruptes des Laurentides qu'ont chantées les poètes canadiens. Ce tableau impose par sa grandeur. Ce n'est plus un fleuve qu'on a sous les yeux, c'est un large bras de mer. Le paysage est empreint de cette beauté particulière aux grands sites maritimes de l'extrême nord de l'Europe. Ici, comme dans les parages de la mer Glaciale, les marsouins sont en nombre prodigieux : autour du navire ils se livrent à leurs fantastiques ébats. Ces cétacés donnent de bonne huile et un cuir excellent. Un Américain a essayé d'en exposer à Philadelphie ; mais comme ils ne se plaisent que dans les eaux froides, ils n'ont pas pu y vivre. Nous croisons une foule de goélettes qui fuient toutes voiles dehors. Le Saint-Lau-

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rent est la grande avenue suivie par tous les navires qui transportent en Europe les produits du Canada.

Le bas Saint-Laurent, par lequel on désigne cette partie du fleuve qui s'étend comme un long estuaire de Québec jusqu'à la mer, présente un aspect infiniment plus grandiose que le haut Saint -Laurent. On l'a dit avec raison : « ni le Mississipi avec ses eaux boueuses et son cours tortueux, ni l'Amazone avec ses rives basses et presque invisibles, ne peuvent rivaliser en majesté et en grandeur avec ce fleuve admirable dont les eaux, épurées par d'innombrables lacs, réfléchissent des montagnes granitiques dans un miroir de cristal. »

Le steamer fait escale à chaque localité importante pour le service des lettres. Nous touchons successivement à la Baie Saint-Paul, sujette à des tremblements do terre, aux Éboulemenis , à la Malbaie, à la llivièrc du Loup. Cette dernière localité, qui doit son nom aux nombreux loups marins que les premiers navigateurs y ont rencontrés ,/ est située sur la rive méridionale du fleuve, à cinquante lieues de Québec. En ce point, le Saint-Laurent a une largeur d'environ sept lieues. Il nous faut traverser le fleuve dans toute sa largeur pour gagner Tadoussac, situé sur la rive opposée , à l'entrée de la rivière Saguenay. Pendant ce trajet, nous sommes enveloppés tout à coup par une de ces brumes épaisses si fréquentes sur le bas Saint-Laurent. Le steamer ralentit sa marche , nous naviguons avec la plus grande prudence , car nous sommes dans le voisinage d'un

grand banc de rochers qui barre en partie l'entrée du Saguenay. Le capitaine fait jouer le sifflet d'alarme, auquel répond bientôt un coup de canon parti de Tadoussac : dès ce moment, nous marchons à coup sûr dans la direction du son, et au bout de quelques minutes nous quittons la région des brumes pour pénétrer dans la baie de Tadoussac, oii l'atmosphère est parfaitement claire. Les brumes du bas Saint-Laurent ne planent généralement qu'au-dessus du fleuve sans s'étendre au delà des rives.

Il pouvait être sept heures du soir quand le steamer nous déposa à Tadoussac. Comme nous devions y rester à l'ancre toute la nuit, nous eûmes le temps d'explorer la localité à loisir. C'est un endroit tout à fait délicieux, un delightful spot, comme disent les Anglais. Le gouverneur général en a été tellement épris la première fois qu'il y est venu, qu'il y a immédiatement bâti un modeste cottage, oii chaque année il vient passer la belle gaison avec sa famille. Au moment oii nous débarquions, on m'a montré dans la foule qui encombrait le quai un aimable et joli enfant d'une douzaine d'années : c'était le fils du gouverneur.

Il y a à Tadoussac un petit lac solitaire qui dort au fond d'un entonnoir de montagnes d'une forme parfaitement circulaire : on y pêche de magnifiques saumons. L'une des curiosités de l'endroit, c'est la petite chapelle fondée il y a plus de trois cents ans par les Jésuites français : on la conserve religieusement dails son état primitif. C'est, dit-on, la première coristruction en brique

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