‹ Un été en AmChapitre 19 sur 24 · LE SAGUENAY · texte numérisé non relu

LE SAGUENAY

qui ait été érigée en Amérique. L'intérieur est orné de quatre tableaux , assez médiocres , que les Pères avaient apportés de France. Tadoussac est la plus ancienne colonie française en Amérique. Jacques Quartier y débarqua le 1" septembre 1535, lors de son voyage qui amena la découverte du Canada.

A cinq heures du matin on vint, suivant mes recommandations, m' avertir que le steamer se remettait en route et entrait dans la rivière Saguenay. Quand je montai sur le pont, par un froid de loup, nous venions de quitter le Saint-Laurent dont je pouvais encore apercevoir la nappe illimitée fuyant derrière nous. En ce moment nous naviguions entre des monts géants, entre des murailles absolument abruptes. Point de montagnes ondulées, point de rives en pente douce, aux contours sinueux, comme sur l'Hudson ou TOhio ; non : partout des parois à pic, des falaises infranchissables. La montagne semble, dans un accès de fièvre, s'être fendue de part en part ; à travers le micaschiste s'est formée une énorme crevasse béante de cent kilomètres de longueur, de mille à quinze cents mètres de profondeur. Cette crevasse est devenue le lit du Saguenay.

La rivière est si étroitement resserrée, les masses gigantesques qui se dressent au-dessus d'elle sont si hautes, que c'est à peine si la lumière du soleil pénètre au fond du gouffre. Les parois perpendiculaires plongent leur base sous les eaux à une profondeur incommensurable : sur une espace de plusieurs lieues la sonde li'a pu toucher fond à deux mille pieds de profondeur. C'est

à peine si quelque maigre végétation repose les yeux : les rochers sont trop escarpés pour que les arbres y puissent prendre racine ; leurs flancs sont tapissés ça et là de mousse et de lichen; des bouleaux nains , des chênes rachitiques végètent dans les fentes.

Le Saguenay n'a point de rives : les escarpements entre lesquels il roule ses eaux froides et profondes font un angle droit avec la surface de la rivière. En cas djiccident, rien ne servirait de rniger, car on ne saurait atterrir. A deux ou trois places seulement, des torrents ont creusé de profondes ravines, au bout desquelles s'est formé un amas de terre d'alluvion ; mais on aperçoit ni crique, ni estuaire où une barque puisse aborder.

1^ Pendant plus de vingt lieues, on navigue ainsi entre deux palissades abruptes ; l'abîme succède à l'abîme, toujours sombre et morose, et l'œil n'aperçoit dans • toutes les directions que de colossales parois rocheuses, dont les corniches surplombent, menaçantes et sourcilleuses, au-dessus du noir précipice.

Tout ce grandiose est ftirouche ; de longues écharpes de brouillard se balancent aux flancs des montagnes; des cascades aériennes voltigent dans les domaines du vertige, et c'est à peine si on les entend frémir; l'atmosphère est humide et glaciale, le vent a des sifQements sinistres, l'eau est noire comme de l'encre, et le steamer y trace un étrange sillage d'un jaune rougeâtre.

La vie semble avoir fui cette région silencieuse et

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