‹ Un été en AmChapitre 3 sur 24 · LA CHESAPEAKE. — BALTIMORE · texte numérisé non relu

LA CHESAPEAKE. — BALTIMORE

principales sont la Susquehanna, le Patapsco et le Polomac. Les eaux de la Chesapeake et de ses tributaires sont le paradis des chasseurs de gibier aquatique. Des canards de toutes tailles, des oiseaux de toutes les espèces y vivent en nombre prodigieux, attirés par les bancs poissonneux qui se trouvent sur les rives et dans les anses des rivières.

Ce fut dans la Chesapeake que je passai ma dernière nuit à bord de XHihernian. Nous glissions doucement sur Teau paisible, en laissant derrière nous un sillage phosphorescent. L'air était si calme, la température était si douce et la nuit si belle, que je m'imaginais voguer sur une rivière des tropiques. La planète Vénus scintillait comme un phare puissant. La lune avait un éclat inconnu dans nos froides contrées du nord : elle semblait n'être qu'à une petite distance de la terre, et sa longue traînée d'argent tremblotait sur l'eau. Nous croisions une infinité de petits bateaux à voiles ; parfois aussi nous rencontrions des steamers à plusieurs étages qui se rendaient à Norfolk ou à Richmond ; leurs cheminées vomissaient des flammes bleuâtres , et leur double bordée de fenêtres illuminées était reflétée par le miroir des eaux : on eût dit d'éblouissants palais de feu qui brillaient dans la nuit profonde. C'était aussi pi(toresque que fantastique.

Le lendemain matin je m'éveillai devant Baltimore, au terme de mon voyage maritime, et à trois mille trois cent quatre-vingts milles (six mille deux cent soixante kilomètres) de Liverpool.

En débarquant sur le picr' de Baltimore, il faut passer par la douane. Particularité tout américaine : on me présente une Bible en me priant de baiser la couverture et de faire le serment que ma malle ne renferme que les objets que j'ai déclarés. Sur mon refus de me prêter à cette formalité, on m'impose la visite la plus minutieuse , à laquelle n échappent pas d'ailleurs les naïfs qui se sont laissé prendre au piège.

Je confiai mes bagages aux soins d'un expressman qui, en échange d'un dollar , me délivra deux rondelles de laiton portant chacune un numéro : ces rondelles s'appellent chech. Autant de colis, autant de chèques. Mon bagage étant chèque à destination de Philadelphie, je n'avais plus à m'en préoccuper, et je partis à pied pour explorer la ville.

Baltimore est situé sur la rivière Palapsco, Ce nom a une saveur indienne qui me plaît. Pour me rendre du débarcadère au centre de la ville, il me fallait traverser cette rivière dans un bac. Je pris donc un ticket pour cinq sous, et me mis bravement à attendre sur le quai l'arrivée du bac qui devait me transporter à l'autre rive. J'étais encore à me demander pourquoi il tardait tant à venir nous chercher, quand tout à coup je m'aperçus que le quai s'éloignait derrière nous. Alors que je me croyais sur le quai, j'étais sur le bac sans m'en douter. Ces bacs américains sont construits de telle façon que leur pont

* On désigne par ce riom un qudi de pilotis dé sapins enfoncé dans l'eau.

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forme en quelque sorte la continuation des jetées auxquelles ils s'adaptent. Ils marchent indifféremment dans les deux sens, l'avant et l'arrière étant identiques. Véritables chaussées flottantes, ils transportent voitures et chevaux tout attelés.

Pour un premier échantillon des cités américaines, Baltimore me plut infiniment. C'est même, parini toutes les villes que j'ai vues aux Etats-Unis , celle dont j'ai emporté le plus agréable souvenir. Toutes les rues étant plantées d'une double rangée d'arbres verdoyants, la ville me faisait l'effet d'un immense jardin. Les maisons sont bâties en briques d'un rouge vif, avec fenêtres à guiUoline et entrée spéciale pour les souterrains ; les trottoirs sont également en briques. N'était la physionomie des habitants et la quantité de nègres qui flânent dans les rues, on se croirait dans une ville hollandaise.

De toutes les cités de l'Union, Baltimore est la plus riche en monuments. Aussi les Américains lui ont-ils décerné le titre pompeux de cité monumentale (monument city). Je comprends que les splendeurs monumentales de Baltimore puissent faire l'admiration des Américains qui n'ont pas vu autre chose; mais nous autres habitants du vieux monde, nous avons le droit d'être plus exigeants. A part le colossal et grandiose édifice du Capitole, à Washington, je n'ai pas vu en Amérique un seul monument qui puisse rivaliser avec ceux de nos capitales européennes. La cathédrale de Baltimore, qui passe pour un des plus beaux monuments religieux de l'Amérique, ferait pauvre figure à

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côté de la moindre église gothique de France. Encore les richesses artistiques qu'elle contient viennent-'elles d'Europe. J'y ai admiré deux tableaux qui sont des chefs-d'œuvre : l'un représente « la Descente de la croix » ; l'autre, « Saint Louis ensevelissant les soldats morts devant Tunis » . Le premier a été offert par Louis XIV, le second par Charles X.

Un autre monument qui excite l'enthousiasme des indigènes, c'est le «Washington monument », haute colonne massive surmontée d'une statue colossale du fondateur de la République américaine. Ce qui est vraiment beau, c'est le panorama que j'ai contemplé du haut de la colonne. La ville s'étendait à mes pieds, avec ses nombreux clochers d'églises, ses milliers de maisons se terminant en terrasses métalliques, ses squares, ses rues arborées, son port, ses vaisseaux et sa superbe baie de Chesapeake qui resplendissait à l'horizon sous un ciel tout méridional. Au delà de la ville la vue erre sur de gracieuses collines oii s'épanouit une luxuriante végétation.

Baltimore, flère de son commerce, se décerne le titre de « New-York du Sud ». Il y a longtemps que sa population a dépassé celle de la Nouvelle-Orléans, et elle est actuellement la plus prospère de toutes les villes du Sud'. Baltimore appartient, en effet, au Sud, autant par ses aspirations que par sa situation. Son eiel est bleu et

* Baltimore , qui n'avait que vingt-six mille âmes au commencement de ce siècle, en a aujourd'hui trois cent mille. Sous le rapport de la population, c'est la sixième ville de l'Union.

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brûlant. Les habitants ont un type méridional trèsprononcé : en général, leur teint est brun, et bien que Baltimore ait longtemps passé pour la ville la plus anglaise des États-Unis, il m'a semblé que le type anglosaxon a presque entièrement disparu.

La beauté des femmes de Baltimore est proverbiale. Ce sont les plus belles femmes de l'Amérique, et ce n'est pas peu dire, car l'Américaine est charmante en général. Elles sont petites et bien tournées ; il y a quelque chose d'espagnol dans les éclairs de leurs regards. Je n'exagère pas en disant que sur quatre il y en a trois de jolies. En me promenant dans la Broadway, la rue fashionable de la ville, j'ai remarqué en une heure plus de charmants minois que je n'en ai jamais vu dans le cours de toute une après-midi sur les promenades de Paris, de Londres ou de Madrid.

J'ai dit que Baltimore est une ville du Sud par ses aspirations. Elle est, comme on sait, la capitale du Maryland, et le Maryland était, avant la guerre de sécession, un Etat à esclaves. La situation du Maryland entre les États du Nord et Washington, capitale politique des États-Unis, donnait une grande importance à la question de savoir si cet État se prononcerait pour le Sud ou pour le Nord : en effet, si le Maryland prenait parti pour la cause de l'esclavage, Washington se trouvait entre deux feux, et il fallait transférer le gouvernement à Phi- Ladelphie ou quelque autre ville du Nord. Le président Lincoln, dans le but de défendre la capitale, ' forma l'armée du Potomac et fit venir des troupes du Massa-

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chussetts par la voie ordinaire de New-York, Philadelphie et Baltimore. Lorsque ces troupes arrivèrent dans la capitale du Maryland, elles furent accueillies par la populace qui voulut les empêcher de poursuivre leur route jusqu'à Washington. Un combat s'ensuivit, et le sang coula de part et d'autre : ce fut le premier sang versé dans la terrible guerre civile qui allait désoler si longtemps l'Amérique.

Le fait que je viens de rappeler montre que si la population du Maryland ne désirait pas ouvertement la sécession, elle nourrissait au fond des sympathies pour les Etats à esclaves. Ce fait montre aussi l'antagonisme qui éclate parfois aux Etats-Unis entre le gouvernement fédéral et la loi individuelle des États. Le Maryland, tout en protestant de sa fidélité à l'Union, prétendait que le gouvernement fédéral n'avait pas le droit de faire passer des troupes à travers son territoire et d'en faire le théâtre de la guerre contre le gré de sa population. Lincoln, pour ne rien envenimer, décida qu'à l'avenir les troupes, au lieu de passer par Baltimore, seraient embarquées sur la Chesapeake jusqu'à Annapolis et transportées de là à Washington par la voie ferrée.

De toute façon, les troupes devaient passer à travers le Maryland ; mais Annapolis est une petite ville dont la population était trop faible pour s'opposer au passage de l'armée, qui s'effectua en dépit des protestations de la législature du Maryland. Le président Lincoln répondit aux commissaires envoyés par la législature que le Maryland pouvait embrasser telle ligne de conduite

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