LA CHESAPEAKE. - BALTIMORE
qui lui plairait, aussi longtemps qu'il ne prendrait pas une attitude hostile à l'égard du gouvernement fédéral. Lincoln reconnaissait donc lui-même que le refus de reconnaître le pouvoir que la constitution accorde au Président de lever des troupes, ne constituait pas un acte hostile envers le gouvernement fédéral.
Si de pareilles difficultés pouvaient surgir déjà en 1860, n'est-il pas à craindre, en supposant que de semblables circonstances puissent se représenter un jour, que des collisions plus graves n'éclatent entre le pouvoir central de Washington et le pouvoir personnel des États ? Ceux-ci, d'ailleurs, ne cherchent-ils pas avec un soin jaloux toutes les occasions d'affirmer leur autonomie ? Et af mesure que les États grandiront, à mesure qu'augmenteront leur population et leur influence, à mesure surtout que les intérêts des diverses parties de l'Union seront en antagonisme, n'est-il pas à croire que la tendance à s'affranchir d'un pouvoir central se produira avec une force toujours croissante ?
Après une journée passée à Baltimore, je pris l'express pour Philadelphie. Me voilà roulant en chemin de fer américain. Parlons d'abord du paysage. La route de Baltimore à Philadelphie est très-accidentée. Le train court au milieu d'un pays riche en cultures, en pâturages, on bois. Les arbres sont d'un vert splendide, d'un vert frais et vif que je n'ai pas vu en Europe : ce sont les chênes qui dominent. Nous traversons la rivière Susquehanna sur un pont d'un mille de longueur; le train met cinq minutes à le franchir. La Susquehanna
est une des rivières les plus pittoresques de T Amérique. Elle se jette ici dans la baie de Chesapeake, qui se déploie à droite comme un lac immense ; à gauche, la vue fuit sur deux rideaux de collines verdoyantes et sur les îles à végétation exubérante qui semblent flotter sur la rivière. Ailleurs, nous côtoyons des lacs ravissants, des criques encadrées de forêts luxuriantes. Bientôt nous dépassons la fameuse ligne de Mason et Dixon qui séparait autrefois les Etats à esclaves des Etats libres. Le soleil couchant jetait sa teinte mélancolique sur la nature au moment où nous laissions le Maryland pour entrer en Pennsylvanie. Cette première vue de l'Amérique m'a laissé une agréable impression que je n'ai pas oubliée.
Jetons les yeux maintenant sur notre wagon. Les voitures de chemin de fer sont une des plus belles choses quej'aierencontrées en Amérique. Moi qui n'avais jamais voyagé que dans des boîtes à bonbons oii l'on a à peine la liberté d'étendre les jambes, j'ouvris des yeux ébahis à la vue de ces larges et spacieuses voitures américaines qui n'ont guère moins de vingt mètres de longueur avec seize fenêtres de façade, et peuvent aisément contenir soixante voyageurs. De chaque côté sont disposées des rangées de banquettes entre lesquelles règne un passage qui permet de circuler d'un bout à l'autre de la voiture. Les banquettes, garnies de velours rouge, ont des dossiers réversibles, en sorte que le voyageur peut, à son gré, faire fasse ou tourner le dos à la locomotive. A chaque bout du wagon une porte s'ouvre sur une
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plate-forme extérieure, par laquelle on peut passer dans la voiture voisine. Chaque voiture est munie d'un poêle, d'un filtre d'eau glacée, d'une Bible que personne ne lit, et — pourquoi ne pas le nommer? — d'un W. C. Hélas ! il n'y a qu'en Amérique qu'on ait songé à ce détail !
VK ETE EN AMERIQLE.
J'arrivai à Philadelphie dans l'obscurité. Je pris un ûacre et me fis conduire à « Colonnade hôtel )) . Au bout de cinq minutes, le cocher s'arrêta devant un colossal édifice à cinq étages, dont la porte d'entrée était précédée d'un péristyle. Quand j'eus franchi le seuil, je me trouvai dans un somptueux vestibule accessible au public comme aux hôtes de la maison ; c'est le « Hall « , comme on l'appelle ici. Je passai entre deux remparts de malles entassées les unes sur les autres, et me dirigeai vers un bureau où trônait un personnage d'un air important qui, sans daigner desserrer les lèvres, me présenta un registre énorme. J'y consignai mon nom audessous de celui du dernier arrivé ; le personnage important écrivit à côté le numéro de la chambre qu'il me destinait, et sonna un garçon — un nègre du noir le plus intense — auquel il remit une clef en prononçant ces paroles cabalistiques : « Two and sixty-six. » Le nègre, à son tour, sonna l'ascenseur. Dix secondes plus tard, j'étais introduit dans ma chambre, numéro 266, au second élage. Le nègre alluma le gaz, et avant de se
retirer me donna un coup de balai. Ce petit instrument, qui en Amérique remplace la brosse, est inséparable des domestiques nègres : du matin au soir ils le promènent sur les habits des hôtes de la maison qui entrent et qui sortent. Ils balayent même votre chapeau.
Il est .dix heures du soir. Allons souper, ou il sera trop tard. Je m'informe où est la salle à manger, et voilà aussitôt toute une nuée de nègres qui se précipitent audevant de moi : c'est à qui m'aura le premier indiqué la place la plus fraîche du « dining room w . Deux nègres à la fois se partagent l'honneur de me servir. L'un m'apporte les plats, l'autre me sert à boire et agite son éventail autour de ma tête. Il se tient derrière moi aussi longtemps que dure le souper, remplit mon verre à l'instant où il est vide, me sert un plat nouveau quand j'ai à peine achevé le précédent ; en un mot, ne m'accorde pas une seconde de répit. Cette surveillance assidue, renouvelée des Romains, remonte au temps où l'esclavage florissait en Amérique ; pour ma part, j'y trouve une tyrannie intolérable : je n'aime rien tant que de manger et boire librement et sans contrôle, et j'éprouve une certaine gêne à voir un homme noir se résigner à faire ce qu'un blanc ne voudrait faire à aucun prix.
Philadelphie est la seconde ville de l'Union sous le rapport de Ift population. Elle n'a pas moins de huit Cent mille âmes, et elle couvre une superficie plus considérable que celle de New-York. Londres seule la dépasse en étendue. La plus longue rue mesure trentecinq kilomètres d'un bout à l'autre. Voilà toutes
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choses dont se vantent les [habitants de Philadelphie.
Mais si vous consultez les gens de New-York, ou de Chicago, ou de toute autre ville rivale, ils vous diront que les Philadelphiens sont les plus parfaits blagueurs de FAraérique, ils vous diront que les calculs qui précèdent font entrer en ligne de compte la population d'un district qui s'étend à une douzaine de milles de Philadelphie , que ces calculs comprennent des localités réunies à la ville proprement dite par des chemins de fer qui passent non pas à travers des rues, mais à travers des champs cultivés, voire des campagnes incultes. A ce compte, on pourrait^ considérer l'Amérique tout entière comme ne formant qu'une seule cité de quarante millions d'àmes, avec des rues de quinze cents lieues de longueur!
Maintenant que j'ai exposé l'opinion des Philadelphiens, qu'ils me permettent de dire franchement la mienne. Je ne fais nulle difficulté d'admettre que la ville fondée par William Penn est devenue, en [l'espace d'un siècle, [l'une des plus grandes et des plus peuplées de l'univers, et Je considère ce résultat comme admirable et prodigieux. Mais quand on a été gâté par la vue de nos belles villes d'Europe , quand l'imagination est remplie des splendeurs de Paris , de Londres , de Bruxelles, de Copenhague, de Stockholm, sans parler de l'Italie, on ne peut s'empêcher de trouver Philadelphie la ville la plus ennuyeuse, la plus pauvre en monumenlSj la plus dénuée de caractère qu'il soit possible de ren^contrer sous la coupole céleste.
Représentez -VOUS un immense damier, régulier comme une figure de géométrie, divisé en blocs parfaitement carrés, traversé par des rues tracées au cordeau, se coupant toutes à angle droit, offrant des perspectives à perte de vue et de la plus désespérante monotonie; imaginez- vous d'interminables enfilades de façades basses, toutes en briques rouges, toutes de l'architecture la plus uniforme et la plus insignifiante, toutes de la même grandeur et de la même hauteur; au miheu de ces rues droites et mathématiquement alignées, mettez deux rubans de fer aussi parallèles que les rues ellesmêmes, et sur lesquels cars, voitures, fiacres, tous les véhicules emboîtent le pas l'un derrière l'autre; employez tout un traité de botanique à composer lanomen- 'clature de ce nombre infini de rues, et vous aurez à peu près une idée de ce grand et insipide village qui n'est rien moins que poétique et qui s'appelle si poétiquement Philadelphie, ou, pour qui entend le grec, la ville de l'amour fraternel. Ce nom n'est d'ailleurs qu'une amère dérision, car il n'est pas de lieu au monde oii la fraternité soit plus singulièrement entendue : les vols, les assassinats, les voies de fait de toute nature sont' plus communs à Philadelphie que dans n'importe quelle ville d'Amérique. Il y a même un faubourg appelé Moyamensing célèbre par les rixes et les scènes de pugilat qui s'y passent tous les jours. On m'avait soigneusement recommandé de ne pas m'aventurer le soir dans ce coupe-gorge.
Il y a des villes ennuyeuses où les étrangers trouvent
du moins à se distraire le soir; mais à Philadelphie , rien de ce genre : il n'y a pas un seul café , pas un « music hall » , pas un théâtre convenable. Un soir j'allai au Fox théâtre, dont on m'avait dit monts et merveilles. Je fus surpris de ne pas y voir de dames, mais je ne fus pas longtemps à en deviner la raison. On y jouait de grossières bouffonneries accompagnées de scandaleuses pantomimes et épicées de" calembours à dérider le premier idiot venu. Les bons mots avaient d'autant plus de succès qu'ils étaient plus bêtes. Ce qui amusait surtout ce bon public, c'étaient les représentations de faux nègres : c'est particulièrement sur la scène que ces pauvres noirs sont l'objet de la risée et du mépris de ceux-là mêmes qui se posent comme leurs défenseurs et leur ont octroyé les droits politiques. Les bouffonneries alternaient avec des exhibitions de chiens savants, de clowns, de gymnasiarques et autres divertissements fort en* vogue dans nos théâtres de province. Mais la great attraction, c'était le spectacle final, réservé pour «la bonne bouche» . Ce fut une danse licencieuse, écœurante, exécutée avec un cynisme tellement révoltant, que je n'en croyais pas mes yeux.
Je sortis du Fox théâtre fort peu édifié à l'endroit des mœurs de la ville qui prétend être la plus religieuse , la plus philanthropique des Etats-Unis. Et je me demandai si j'étais bien dans la sainte cité des quakers et des puritains. Que dirait l'austère William Penn s'il pouvait sortir de sa tombe et voir dans quel abîme de démoralisation est tombée la ville qui, dans sa pensée , devait être la Jérusalem de la quakerie et de l'amour fraternel!
Malgré ses nombreuses églises, malgré ses institutions de bienfaisance, il y trouverait autant de dépravation qu'à New- York, et peut-être plus de misère encore.
Ce William Penn, qui a donné son nom à la Pennsylvanie, dont Philadelphie est la capitale, était un quaker des plus enragés. Il mena une vie pleine d'aventures. Après avoir étudié à Oxford et à Paris , il prit part à la guerre d'Irlande. Puis il se mit à prêcher, et à prêcher si fort, qu'il passa la moitié de sa vie en prison. Il unit par s'embarquer pour l'Amérique avec ses partisans. Il s'étabht sur les rives de la Delaware, et, prêcheur infatigable^ il exposa sa doctrine aux Indiens, dont il sut toucher le cœur simple et naïf. Ceux-ci firent le serment de vivre en paix avec William Penn et avec ses enfants aussi longtemps que brilleraient le soleil , la lune et les étoiles. Cette promesse fut observée à la lettre, et jamais un Indien ne versa une goutte de sang quaker. Penn acheta aux Indiens le futur emplacement de la cité où , quelques années plus tard (1776), les délégués des treize États révoltés signèrent l'acte mémorable "par lequel ils secouaient le joug de l'Angleterre et proclamaient l'existence d'une république libre et indépendante.
Les Philadelphiens ont conservé religieusement l'ancien hôtel de ville oii se passa ce grand événement. C'est encore ce que Philadelphie a de plus intéressant. L'édifice est simple et sans prétention : sa façade en briques rouges est dans le style de l'époque. Devant la porte d'entrée se dresse une affreuse statue de Washington , le père de la patrie , dont la tête disparaît sous une énorme
couronne de fleurs. Une partie du rez-de-chaussée a été convertie en musée national : on y a réuni quantité d'autographes, de portraits, de reliques, se rattachant à rhistoire des États-Unis et aux fondateurs de la république dont les noms sont devenus populaires dans le monde entier. La salle de Tlndépendance (Independence Hall) est restée dans son état primitif. En y entrant, je me reportai instinctivement à cent ans en arrière. Il me semblait voir là devant moi la noble figure de Washington, lorsqu'il fut proclamé en 1775, ici même, général en chef de l'armée américaine. Le 4 juillet de l'année suivante se réunissaient dans cette salle les hommes qui tenaient dans leurs mains les destinées de l'Amérique. C'étaient des hommes courageux : en signant l'acte d'indépendance, ils savaient qu'ils risquaient leurs têtes. Mais ils avaient l'âme trop bien trempée pour céder à la peur. Cependant, s'ils avaient pu prévoir les sept années de luttes qui allaient ensanglanter l'Amérique, avant que son indépendance fût reconnue par l'Angleterre, peutêtre plus d'un d'entre eux aurait-il hésité à assumer une telle responsabilité.
Je me livrais à ces réflexions en contemplant l'original de l'acte d'indépendance. L'écriture en est devenue pâle. Cent ans ont suffi pour effacer presque complètement les signatures. Celles des deux Adams sont seules aisément lisibles. A côté de l'acte figure l'encrier d'argent qui a servi à sa confection. On conserve dans la même salle le fauteuil de John Hancock, qui présidait la séance, et la table sur laquelle se sont appuyés les signataires de
la déclaration. Un brave paysan ne peut s'empêcher de me faire remarquer qu'en ce temps-là les gouvernants se contentaient de meubles plus simples qu'aujourd'hui, et que les contribuables s'en trouvaient beaucoup mieux. Ce bon campagnard avait raison. Le luxe des gouvernants est encore excusable , même dans une république ; mais ce qui ne l'est pas, c'est l'effroyable corruption administrative qui, depuis la guerre de sécession, ronge l'Amérique comme un chancre.
En sortant de l'Independence Hall, je poursuivis mon excursion historique. Si l'on éprouve pour les hommes de génie contemporains de Washington l'admiration qu'ils méritent, quelque jugement que Ton porte sur les idées qu'ils professaient, on ne peut se défendre d'une certaine émotion quand on s'arrête devant la modeste tombe de l'immortel Franklin , dont tout le monde connaît la curieuse épitaphe, et quand , errant dans le vieux quartier de la ville, on rencontre la maison de Jefferson, la même où il rédigea l'acte d'indépendance, et celle où résida William Penn, et celle où s'assembla le premier congrès des Colonies-Unies. Le temps n*est pas loin où ces respectables reliques disparaîtront comme ont disparu le véritable toit sur lequel Franklin posa le premier paratonnerre , et l'orme légendaire à l'ombre duquel Penn conclut son fameux traité avec les Indiens '.
J'ai dit que Philadelphie est pauvre en monuments. Il
* Cet orme fut renversé en 1809. On conserve à Philadelphie une chaise faite de son bois.
42 UN ÉTÉ EN A)\rÉRIQUÉ.
en est un cependant dont elle peut être fîère : c'est le collège Girard, qui s'élève à rextrémité de la ville, dans un quartier presque désert. Ce collège est tout simplement un palais entièrement construit en marbre. Malheureusement, son architecture n'a pas le mérite de l'originalité : c'est une copie presque ser^ile de l'église de la Madeleine de Paris. Dans le vestibule se dresse la statue en marbre blanc du fondateur, Etienne Girard , un enfant de Bordeaux qui fut tour à tour mousse, capitaine de navire , fabricant de cigares , marchand de cordes , vendeur de clous et de ferraille ; un beau jour, quand il eut amassé dans l'ombre assez de piastres pour oser se lancer dans le monde brillant de la finance, il fonda une banque et devint en peu d'années l'homme le plus riche de Philadelphie. Il consacra une somme de deux millions de dollars à l'institution d'un collège qui devait porter son nom et renfermer ses restes. L'édifice dépasse en magnificence les plus belles universités du monde : il a coûté un million neuf cent trente-trois mille huit cent vingt et un dollars, ce qui équivaut à peu près à dix millions de francs. Et cela pour une simple école destinée à trois cents enfants pauvres! C'est ce qui s'appelle du gaspillage. L'intérêt énorme que représentent ces dix millions aurait pu servir à l'éducation de la jeunesse pauvre de plusieurs villes d'Amérique. Girard s'est peut-être trompé en voulant faire œuvre de philanthropie. Il n'est pas bon de loger dans un palais des enfants pauvres. L'orgueil de Girard semble habiter sous les lambris du somptueux édifice, et l'atmosphère que les élèves y respirent n'est pas propre
à engendrer chez eux les sentiments qui conviennent aux déshérités de la fortune.
A peu de distance du collège Girard se trouve la cé-^ lèbre prison cellulaire de Cherry-Hill qui a servi de modèle à toutes les autres. Sa fondation remonte à 1829. J'obtins très-facilement la permission de la visiter. Elle occupe une étendue de onze acres et est entourée d'une épaisse muraille d'environ dix mètres de hauteur qui rappelle assez bien le mur d'enceinte de la tour de Londres. On y entre par une double porte en fer. La disposition intérieure de l'édifice est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la décrire de nouveau. Tous ceux qui ont visité une prison cellulaire savent que les corps de logis occupés par les détenus sont placés, relativement à celui du surveillant, dans la position des ailes d'un moulin à l'égard de leur axe. Les modifications ne portent que sur le nombre des ailes. A Cherry-Hill il y en a sept. Comme il y a deux étages, les galeries des détenus sont au nombre de quatorze. Il y a trois cents cellules à chaque étage. Le nombre des détenus dépassait celui des cellules lors de ma visite : ils étaient huit cent cinquante-six, ce qui, proportionnellement à la population de la Pennsylvanie, donnait un criminel par quatre mille habitants. Eu égard à cette surabondance de criminalité , un certain nombre de cellules étaient occupées par deux prisonniers ; mais le principe est celui de la séparation complète des détenus. Détail curieux à signaler, les femmes détenues étaient au nombre de quatre. Ce fait proclame hautement la supériorité morale des Amé-
ricaincs sur les Américains. Pas n'est besoin d'ailleurs de faire une visite au pénitencier de Philadelphie pour se convaincre de cette vérité.
Il faut croire que l'on s'est beaucoup relâché à Cherry- Hill de l'ancienne rigueur qui souleva l'indignation de Charles Dickens et de M. Xavier Marmier. J'y ai vainement cherché, pour ma part, ce que l'un qualifie d'horreurs et d'effets atroces de la réclusion solitaire, et l'autre de système propre à engendrer la folie et l'idiotisme. Actuellement, les détenus qui se conforment à toutes les prescriptions du règlement ont la permission d'aller travailler chaque jour sur les terres qui dépendent de l'établissement. Ce seul adoucissement au régime de la solitude donne aux condamnés une distraction suffisante pour écarter le penchant it la folie. Que de pauvres ouvriers de Philadelphie envieraient la nourriture des pri-^ sonniers de Cherry-Hill! On leur distribue de la viande chaque jour. Leur nourriture journalière ne coûte pas moins de trente-cinq cents par tête ( un franc soixantequinze centimes). Lors de ma visite, il n'y avait que cinq malades, ce qui semble prouver que le régime des prisonniers est loin d'être défavorable à la santé. Mais je ne veux pas me prononcer ici pour ou contre ce système répressif : la question touche trop directement aux intérêts de la société pour qu'on puisse l'aborder sans une étude sérieuse et approfondie des résultats acquis.
Un somptueux collège en marbre, une prison modèle, en voilà assez sans doute pour exalter l'amour-proprc des Philadelphiens? Non, ils ont voulu avoir encore le
plus colossal temple maçonnique du monde. Cet édifice, achevé en 1873, présente une façade en granit, dans le style normand, flanqué de tours massives, très-hautes, très-solides ; les châteaux forts du moyen âge n'avaient pas un aspect plus belliqueux ni plus rébarbatif. Cette construction a coûté deux millions de dollars (dix millions de francs). Quand on en visite les différentes salles, on est littéralement pris de vertige à la vue du luxe tout oriental qui règne dans ce merveilleux palais. En entrant dans la salle égyptienne , je me suis demande si je n'étais pas dans quelque séjour enchanté des Mille et une Nuits. Les panneaux ornés d'emblèmes égyptiens, les colonnes surmontées de chapiteaux qui sont la reproduction exacte de ceux trouvés dans la vallée du Nil, les meubles d'ébène dans le style à l'avenant, les tapisseries noires frangées d'or, tout était éblouissant, fantastique. Le principal titre de gloire de Philadelphie, ce ne sont pas ses rares monuments , son futur hôtel de ville en cours de construction, qui sera tdlit en marbre blanc ', ni son parc Fairmount qu'une exposition universelle a fait connaître au monde, mais ce sont ses dix mille manufactures, ses cent cinquante mille ouvriers, ses chantiers, son port, ses travaux hydrauliques. Je comprends que Philadelphie soit fière de rivaliser avec Manchester, Birmingham, Sheffield : ces splendeurs-là contribuent
• L'édifice est arrivé au tiers de sa hauteur. Les travaux sont arrêtés à cause du manque de fonds. Cet hôtel de ville pourrait bien avoir le sort de certaine cathédrale qui ne sera jamais achevée.
plus au développement d'une ville que les splendeurs monumentales. Là est le secret de la pousse hâtive de la plupart des cités américaines. Comme Ta observé un écrivain anglais ^ qui professe pour Philadelphie un véritable enthousiasme, cette ville a grandi naturellement. « Des causes accidentelles ont fait la fortune de certaines cités. La prospérité d'Omaha est due à son chemin de fer , celle de Birkenhead à ses docks , celle de Petrolia à ses sources d'huiles minérales. Celle de Philadelphie découle uniquement de causes générales et ne saurait être compromise par l'écroulement d'une douzaine d'industries. »
Cette extension de Philadelphie se perpétuera-t-elle éternellement? Sa population continuer a-t-elle à doubler en vingt ans? Il est permis d'en douter. Philadelphie , comme les autres grandes cités de l'est de l'Union, n'est peut-être pas loin d'avoir atteint son apogée. C'est l'émigration européenne qui a fait l'Amérique. Or, les dernières statistiques démontrent que le courant tend ta s'arrêter. Ceci s'applique surtout à l'Allemagne, qui a fourni au nouveau monde un immense contingent de population. L'émigration allemande a tellement diminué dans ces dernières années, qu'on peut la considérer comme nulle. En 1875, la contre-émigration a dépassé l'émigration. C'est d'ailleurs vers les États de l'ouest que se portent maintenant les nouveaux arrivants. New-York, Philadelphie, Boston, Baltimore sont des villes faites et
* Hepworth Dixpn.
OÙ toutes les places sont prises. Le temps n'est plus où Ton ne rencontrait pas de pauvres dans leurs rues. La misère y est aujourd'hui presque aussi grande que dans les villes européennes. Un magistrat de New- York * disait dernièrement : « Dieu sait combien il y a en cette ville de milliers de familles sans un morceau k manger ! »
Courons maintenant la ville au hasard, et allons en quête d'impressions. La première chose qui frappe le nouvel arrivé à Philadelphie, ce sont les degrés de marbre blanc qui donnent accès aux habitations. Ce calcaire est très-commun aux environs de Philadelphie, mais il n'a ni la pureté ni l'éclat de notre beau marbre de Carrare. C'est le marbre de Pennsylvanie qui a servi à la construction du collège Girard et dont on fait actuellement le nouvel hôtel de ville. La plupart des maisons de banque sont faites de la même substance. Nulle part les établissements de ce genre ne sont plus somptueux. En revanche , les simples maisons d'habitation n'ont pas les prétentions architecturales de celles des autres grandes cités américaines : elles rappellent les monotones maisons de brique des faubourgs de Manchester. Les rues longitudinales portent des noms d'arbres, tels que le châtaignier, le noyer, le mûrier, la vigne, etc. Quant aux rues transversales , qui coupent les premières à angle droit, on les désigne par les nombres ordinaux, première, seconde rue, etc. Tant est grand l'amour des Américains pour les chiffres!
* Le juge Duffy, de la cour de police des Tombes.
48 UIVI ÉTÉ EIV AMERIQUE.
Philadelphie a adopté pour le numérotage des maisons un système assez ingénieux que je n'ai trouvé nulle part ailleurs. Les maisons sont groupées en blocs carrés, qu'on appelle squares : la signification particuHère donnée à ce mot ne laissait pas que de m'embarrasser dans les premiers temps. Une centaine de numéros sont alloués à chaque square; un square n'aurait que soixante maisons, il n'en serait pas moins censé en avoir cent : de telle sorte qu'à chaque rue transversale commence une nouvelle centaine. Supposons que, venant de la première rue, nous ayons dépassé la douzième, la première maison que nous rencontrerons à droite portera le numéro 1201, celle de gauche 1202, et ainsi de suite jusqu'à la treizième rue, où commencera une nouvelle centaine, 1301, 1302, etc. Grâce à cet arrangement, le numéro de la maison indique le square où elle est située. On conçoit que ce système, fort commode en pratique, n'est applicable qu'à une ville bâtie en damier comme Philadelphie.
L'Amérique est la patrie du tramway. A Philadelphie, toutes les rues en sont sillonnées. Les street-cars (omnibus de tramway) marchent à la file, et les rues étant fort mal pavées , les voitures ordinaires emboîtent les rails qui sont construits pour cet usage. Comme les rues sont toutes parallèles, les véhicules ne s'y croisent pas : ils suivent telle ou telle rue suivant qu'ils vont au nord ou au sud ; malgré l'énorme circulation qui régne à Philadelphie, il n'y a donc jamais d'encombrement de voitures.
Les street-cars sont un moyen de locomotion si commode et si rapide, que tout le monde s'en sert. Bien qu'ils soient faits pour n'admettre qu'une vingtaine de voyageurs, les conducteurs en acceptent au moins quarante, en vertu du dicton qu'un omnibus ne peut jamais s'emplir. La galanterie américaine exige que les messieurs cèdent leurs places aux dames. Chez nous, un gentilhomme qui pousserait la distinction jusqu'à cet acte; de courtoisie aurait en retour un « merci , monsieur » , ou un gracieux sourire. Ici, rien de semblable. Vous avez à peine pris place, qu'un visage féminin vient sej)lanter devant vous, vous toisant de la tête aux pieds. Vous laissez le journal dont vous aviez entamé la lecture, et vous offrez à la dame la place qui vous appartenait de par le droit du premier occupant. Celle-ci s'en empare aussitôt sans salut ni merci. Puis elle désigne à son amie un autre monsieur assis, qui va partager votre infortune, k moins qu'il ne comprenne pas la galanterie de la même façon, ce qui se voit parfois même en Amérique.
Les Américaines ont d'autres privilèges en voyage, par exemple : occuper deux sièges pendant que vous vous tenez debout, vous commander d'ouvrir la fenêtre alors que vous souffrez d'un torticolis, ou de la fermer quand l'atmosphère de la voiture vous incommode , ou de baisser le volet quand vous contemplez les beautés du paysage, sans parler de mille autres petits avantages, comme celui d'occuper dans un Pullman-car le lit de dessous, ou de passer le matin la première au cabinet de toilette. Les Américaines connaissent parfaitement les privi-
léges que leur octroie le code de la chevalerie ; mais elles semblent ignorer ce que le même code exige d'elles en retour. De peur de forfaire moi-même aux lois chevaleresques , je dois dire en leur faveur que messieurs les Yankees sont en ceci les seuls coupables. Ils parlent continuellement des droits des femmes sans jamais rappeler leurs devoirs. Nulle part la femme n'est plus adulée; nulle part la galanterie ne frise déplus près l'exagération et le ridicule. De cette façon, les femmes en viennent à se croire toutes reines , et les hommes , vils esclaves , doivent se plier à toutes leurs exigences. De quoi se plaindraient ceux-ci? Pourquoi les ont-ils gâtées?
On parle souvent de l'excentricité des Américaines. Si l'on entend par ce mot le luxe dans la toilette , je dois dire que les dames de nos grandes villes leur disputent la palme à cet égard. Si excentricité veut dire manière d'être extravagante, le mot ne s'applique qu'à une certaine catégorie de femmes que les écrivains se sont plu à confondre avec le monde distingué. En Amérique, il y a beaucoup de femmes dont le bon ton, la délicatesse et la distinction feraient croire qu'elles ont été élevées dans le meilleur monde européen. Leur maintien modeste, leur mise simple et de bon goût, leur langage noble et digne, et jusqu'au timbre harmonieux de leur voix, tout dénote chez elles une origine aristocratique. Il y a une aristocratie américaine tout comme une aristocratie anglaise : si on ne la remarque guère, c'est qu'elle s'efface et que, comme chez nous, elle est clair-semée. Voilà pour les Américaines.
Que dire des Américains? Ce qui me frappa dès l'abord, c'est leur taciturnité. Si les Anglais sont peu expansifs, les Américains le sont beaucoup moins encore. Dans les hôtels, dans les rues, à table, en omnibus, partout ils sont pensifs, silencieux, partout ils paraissent absorbés dans des réflexions graves et profondes, toujours ils semblent méditer, ruminer des projets et des spéculations. Dix Américains réunis fo-nt moins de bruit qne deux Anglais, moins de bruit qu'un seul Français. S'ils se connaissent, ils causent peu ; s'ils ne se connaissent pas , ils ne causent pas du tout. Ce fait me frappa d'autant plus que je voyageais seul. J'éprouvais souvent l'irrésistible désir de tromper mon isolement en nouant conversation avec le premier venu : c'était toujours à moi à faire les avances. Si parfois un interlocuteur s'offrait spontanément, c'était la rare exception. Mais une fois la glace rompue, mes Américains se déboutonnaient avec un sans-gêne et une liberté d'allures qu'on ne trouve pas chez les Anglais.
Il est assez difficile de savoir si l'Américain est spirituel. L'esprit se produit avec la gaieté, et la gaieté n'est pas l'apanage des Yankees. Le rire et le badinage sont bannis de leurs réunions, et les saillies n'assaisonnent guère leurs repas. A table comme ailleurs, ils sont graves et concentrés. Leur ivresse même n'a pas la moindre gaieté ; elle les plonge dans une sombre mélancolie. C'est dans la préoccupation des affaires plus encore que dans l'influence du climat qu^il faut chercher l'explication de cette singularité. En Amérique, personne
n'est inoccupé ; tout le monde y « fait de l'argent » , et la classe des oisifs y est absolument inconnue. A première vue, on pourrait croire que c'est là un bien ; mais il suffit de réfléchir pour se convaincre que l'absorption de tout un peuple dans les affaires est un obstacle au développement des arts, des sciences et de la littérature. «
Le type américain diffère notablement du type anglosaxon. Les Américains ont le visage plus allongé, plus maigre, plus pâle que les Anglais. Ils parlent d'une voix aigre , avec un accent nasal assez prononcé. Les jeunes (Tlles n'ont pas les couleurs roses et fraîches, ni les chairs potelées des misses anglaises : leur taille est plus mince et leur teint plus blême. Les grands froids de l'hiver et les chaleurs excessives de l'été exercent une influence profonde sur leur tempérament.
Telles furent les impressions que j'éprouvai en observant les Américains dans les rues, les omnibus et les hôtels de Philadelphie. Par la suite, je pus les étudier de plus près, et je compléterai à l'occasion ces premières remarques.
Je me trouvais à Philadelphie à l'époque du centenaire et de l'exposition universelle. Cette circonstance donnait cà la ville de Penn une physionomie particulière. Les rues, pavoisées de milliers de drapeaux étoiles, présentaient une animation qu'elles ne peuvent avoir en temps ordinaire. Quant à l'exposition, je me dispenserai d'en parler après tous les comptes rendus qu'en ont publiés les journaux de l'époque.
A VILLE niPERIAI^E
Voici une ville dont tout le monde parle , et que bien peu connaissent. New-York est si loin de l'Europe, et l'Atlantique est si large! Un spirituel voyageur, en parlant de New-York, y a relevé un grand défaut : c'est que l'étranger n'y trouve rien à voir. Dans les autres grandes cités de l'importance de New- York, on peut admirer des monuments, des œuvres d'art, de vieilles églises, des tombeaux d'hommes illustres , des édifices remarquables par leur magnificence architecturale. A New-York, rien de tout cela. C'est une ville jeune et neuve, où les choses artistiques n'ont pu encore s'acclimater. C'est avant tout ^une ville affairée, et les hommes d'affaires ont bien le temps de songer aux choses artistiques !
New- York ne possède pas de monuments. On y voit les constructions énormes , des hôtels somptueux; d'immenses magasins, des maisons de marbre, mais tpoint de vrais monuments. Les éghses ne manquent pas là New- York , mais toutes datent du dix-neuvième siècle et sont d'un intérêt plus que médiocre. Les rues tor-
tueuses, les pignons ouvragés, les carrefours pittoresques, les vieilles fontaines, tout ce qui fait le charme et l'originalité de nos antiques cités , on le cherche vainement dans la métropole américaine.
Et cependant cette ville qui n'a aucun caractère propre, aucune saveur particulière , cette ville qui est la moins pittoresque de l'univers par la raison qu'elle ressemble à toutes les villes de l'univers, cette ville cosmopolite, en un mot, est fort curieuse à voir. Ses rues longues de plusieurs lieues, l'activité dévorante qui y règne à toute heure du jour, les entreprises hardies de ses habitants, l'immense commerce qu'elle fait avec tous les pays du monde, le développement prodigieux qu'elle prend chaque année, frappent d'étonnement l'étranger qui la voit pour la première fois, et lui montrent à quel degré de puissance, de richesse et de prospérité peut arriver un peuple jeune, énergique et audacieux.
Voilà une ville qui n'avait qu'un millier d'habitants au dix-septième siècle , qui a eu à lutter contre la guerre, l'incendie, l'émeute, les épidémies, et dont la population est aujourd'hui dix fois centuplée. En deux siècles l'obscur village est devenu la ville la plus colossale de la chrétienté après Londres et Paris. Et même, si l'on ajoute à la population de la cité celle de ses annexes, Brooklyn et Jersey-City, New-York vient au premier rang après Londres ^ .
* D'après les derniers recensements municipaux , la population de New-York est de 1,060,000 habitants, et celle de Brooklyn
Les Américains l'appellent « la ville impériale » (empire city) , et ce nom est mérité. New-York est la métropole d'un immense empire, d'une puissance do premier ordre , dont l'auteur du Paradis perdu prévoyait déjà la future grandeur lorsqu'il s'écriait, dans son Essai sur la liberté de la presse : <■'- Je crois voir une nation magnanime et puissante, semblable à l'aigle allier, qui exerce sa jeunesse vigoureuse, et allume le feu de ses yeux étincelants aux rayons du soleil. »
Philadelphie, avec ses petites maisons rouges dont les boîtes de Nuremberg donnent l'idée , m'avait causé une si complète déception, que je craignais vraiment, en abordant la fameuse cité impériale, de perdre encore une de mes illusions, de voir s'envoler la New-York de mes rêves. Je me demandais avec inquiétude si une ville qui s'est faite si vite pouvait être construite de matériaux solides et substantiels, et je me souvenais avoir lu dans mon enfance qu'il y avait à New-York des milliers de maisons bâties si légèrement, avec des matériaux si fragiles, qu'oa-i^es voyait tomber l'une après
de 507,000 habitants. Ainsi Mew-York, avec son annexe Brooki lyn, et abstraction faite de ses nombreux et importants faubourgs, a déjà 1,567,000 habitants. D'après le dernier recensement décennal, il y avait à New- York 202,000 Irlandais, 151,222 Allemands, 24,432 Anglais, 13,073 nègres, 8,267 Français, 7,554 Écossais, 4,338 Canadiens, 2,790 Italiens, 2,392 Polonais, 2,169 Suisses, 1,569 Suédois, 1,393 Cubains, 1,237 Hollandais, 1,139 Russes, 682 Danois, 587 Gallois, 464 Espagnols, 373 Norvégiens, 328 Belges, 213 Américains du Sud, 115 Cbinois, 64 Mexicains et 38 Turcs.
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l'autre de la façon dont s'écroulent les maisonnettes de cartes faites par les enfants.
Quel ne fut donc pas mon étonnement de retrouver par delà l'Atlantique, à quelque six mille kilomètres de Londres et de Paris, une reproduction fidèle de ces deux cités! Cette fois, ce n'est plus, comme Philadelphie, un immense et ennuyeux village, c'est une métropole de premier ordre, dont les grandes et larges artères sont bordées de somptueux édifices en granit ou en marbre, aussi solidement, aussi substantiellement bâtis que 'ceux de n'importe quelle capitale européenne. Il y a longtemps que New-York a cessé d'être une ville provisoire où l'on allait chercher fortune, quitte à l'abandonner ensuite. La plupart de ceux qui s'y enrichissent en font leur nouvelle patrie ; et voilà comment New- York est devenue depuis quelques années la ville la plus brillante de l'univers après Paris, la plus industrieuse après Londres. Ces deux villes lui ont servi de type, et cette double analogie lui donne une physionomie particulière. Le luxe architectural des maisons, la splendeur des magasins rappellent Paris, mais l'atmosphère qui règne dans ses rues affairées est plutôt anglaise. Si New-York n'a pas la gaieté de la ville française , elle n'a pas non plus l'aspect morose et triste de la métropole britannique, ni ses maisons noires et enfumées, ni son air brumeux où l'on respire le spleen.
La métropole commerciale des Etats-Unis est située dans une île allongée qui s'avance comme une langue de bœuf entre le fleuve Hudson et la rivière de l'Est. Cette
île s'appelle Manhattan : je voudrais qu'on appliquât à la ville même ce,nom beaucoup plus poétique que New- York. Le nom de New- York (la nouvelle York) remonte au temps où FAmérique était une colonie anglaise , mais n'a plus sa raison d'être. L'île Manhattan a, je crois, cinq lieues de longueur et à peine une demi-lieue de largeur. Il en résulte que la ville , ne pouvant s'étendre en largeur, a dû prendre la forme allongée et rétrécie de l'île dont elle couvre entièrement la surface. Voilà comment ont voit à New-York des rues de vingt kilomètres.
De toutes les rues de New-York , la plus célèbre est la Broadway, dont tout le monde a au moins entendu parler. La Broadway est à New-York ce que le boulevard des Italiens est à Paris. Si la physionomie diffère, l'animation est la même. Cette magnifique artère commence à la pointe extrême de l'île et traverse toute la ville jusqu'au parc central. Elle se dirige en ligne droite sur un parcours d'une lieue, puis tourne à gauche vers l'Hudson : à partir de ce point elle coupe obliquement les différentes avenues qui suivent une direction parallèle à l'Hudson. Elles sont au nombre de onze, et on les désigne par leurs nombres ordinaux , première, seconde avenue, etc.
La partie la plus ancienne de la ville, ou la cité proprement dite, présente la pittoresque irrégularité de nos villes d'Europe : elle s'étend depuis l'extrémité sud de l'île jusqu'à une lieue au nord. A partir de ce point les rues deviennent rectangulaires, et la contagion de la ligne droite sévit ici comme à Philadelphie. Les onze
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avenues sont coupées à angle droit, de la rivière de l'Est à la rivière Hudson, par la première rue, la seconde, la troisième, la quatrième... je m'arrête, car il y en a près de deux cents à nommer, et ce serait un peu long, surtout quand j'arriverais dans les environs de la cent quatre-vingt-dix-neuvième rue. Je ne m'attacherai d'ailleurs pas davantage à dépeindre la configuration de r «empire city » , car un coup d'œil jeté sur un plan de la ville peut seul en donner une idée exacte.
Le spirituel Théophile Gautier dit quelque part', dans son Voyage en Espagne, qu'en arrivant dans une ville, le premier monument que va visiter un voyageur, c'est rhôtel des postes. C'est là une vérité dont n'auront pas de peine à se convaincre tous ceux qui ont voyagé. Allons donc à la poste nous assurer s'il n'y a pas de lettres portant le timbre de notre cher pays. La première chose qui me frappe en y entrant, ce sont les rangées de boîtes (boxes) munies d'une petite porte en cuivre. Toutes ces portes sont numérotées et ont une clef particulière. Elles sont au nombre de cinq ou six mille. Les négociants de New-York ont chacun leur boîte où ils trouvent les lettres qui leur sont adressées. Ce système est en usage dans toute l'Amérique. Voici de grands tableaux oii sont imprimés par ordre alphabétique les noms de tous les destinataires des lettres adressées poste restante. Autant de pays, autant de tableaux. Grâce à cet arrangement pratique, j'ai bientôt trouvé mon nom et obtenu mes lettres, dont la dernière n'a que douze jours de date.
L'hôtel des postes est le plus bel édifice de New-York. Il a été inauguré en 1875. C'est une colossale construction en granit, de style classique et renaissance, surmontée de dômes , ornée de statues et de colonnes massives. L'ensemble ne manque pas de grandeur, mais ce n'est pas dans la grandeur que résident le bon goût et l'élégance. Ce bâtiment, entièrement construit de matériaux incombustibles , a coûté la bagatelle de six millions de dollars (trente millions de francs).
L'hôtel des postes se trouve au cœur dé la cité, au centre du quartier des affaires. Il fait face à l'hôtel de ville, édifice renaissance d'une belle simplicité. A l'intérieur , rien à signaler que la salle du gouverneur (M. Tilden), où se trouve la table à écrire sur laquelle Washington rédigea son premier message au Congrès* En sortant de là , je m'arrêtai devant un édifice inachevé : c'est le palais de justice qui a déjà englouti tant de millions, grâce à l'une des plus gigantesques exploitations qui se soient vues dans les temps modernes. Suivant les devis , l'édifice devait coûter huit cent mille dollars (quatre millions de francs). En 1869, l'administration municipale passa aux mains de ce fameux cercle de Tammany (TammanyRing), qui détourna du Trésor plus de douze millions de dollars. Le palais de justice fut leur principale veine d'exploitation : bien qu'il soit inachevé, il a déjà coûté autant de millions que le Parlement de Londres ou le C apitoie de Washington. Sous le gouvernement du Tammany Ring, l'administration de là ville coûta trente millions de dollars par an. En 1871 , des
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discordes s'élevèrent parmi ces honorables édiles; F un d'eux divulgua leurs faits et gestes. Cette révélation souleva un immense cri d'indignation dans toute la presse, et aux premières élections le Ring subit une éclatante défaite. Quelques-uns de ses membres crurent prudent de se soustraire par la fuite au sort qui les attendait; les autres passèrent devant les tribunaux. Tweed, le chef de la bande, fut condamné à douze années de prison en 1873. On connaît le reste de son histoire. Au bout de quelques mois de détention, il parvint à s'évader et à gagner l'Espagne, qui extrada le fugitif à la demande du gouvernement de Washington. Quand j'étais à Neu-York, la grande question du jour était celle de savoir si, en l'absence d'un traité, cette extradition était légale.
Quel est cet énorme édifice à neuf étages surmonté d'un campanile qui s'élance à quelque cent mètres audessus du sol? C'est le nouveau bâtiment oii sont installés les bureaux du journal /« Tribune, Ici comme partout, l'entrée est libre à tout venant. S'il vous plaît de flâner dans les ateUers d'imprimerie et décomposition, il ne viendra à l'idée de qui que ce soit de vous demander ce qui peut bien vous y amener. J'avise un élévateur — en Amérique ils en ont mis partout ^- et l'on me hisse gratuitement tout comme les gens de la maison. Me voici au sommet de l'édifice, dans le belvédère du campanile. Le magnifique panorama! On domine d'ici tout New- York, comme on domine Paris du haut du Panthéon. Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'absence
de toitures en tuiles : toutes les maisons sont couvertes de terrasses en zinc. A mes pieds s'étend la colossale fourmilière humaine où se font et se défont tant de fortunes, la ville où se gagne et se dépense le plus d'argent, le réceptacle de tant d'aventuriers, de fripons émérites, de voleurs de grande rue. L'imagination s'y égare et l'œil s'y perd. Du côté de la terre, la ville semble s'étendre à l'infini. Du côté de la mer, on découvre l'immense miroitement de la baie de New-York , avec ses milliers de mâts de vaisseaux, avec son fouillis d'îles qui ressemblent de loin à des émeraudes flottantes. Au delà de l'Hudson et de la rivière de l'Est, on distingue Jersey-City et Brooklyn , qui sont elles-mêmes des villes énormes. Mon œil planait sur une agglomération de deux millions d'àmes; des innombrables artères que je voyais fuir dans toutes les directions s'élevaient mille bruits confus, mille notes discordantes se fondant en une immense rumeur. La cité impériale resplendissait de tout l'éclat d'un soleil de plomb. Tous les objets étaient inondés de la lumière crue et aveuglante d'un ciel sans nuage. Il faisait chaud, atrocement chaud. Et je compris, comme je rôtissais là-haut, pourquoi New- York est la ville des insolations.
Pendant l'été, la chaleur est plus excessive à New-York qu'à la Havane et dans les autres villes de l'Amérique du Sud situées sous les tropiques. Elle se déclare tout à coup, sans transition, et c'est dans les premiers jours qu'elle est la plus redoutable. A l'époque où je me trouvais à New-York, au commencement du mois de
juin 1876, la chaleur avait une intensité qu'elle n'avait plus atteint depuis soixante ans. Aussi les insolations faisaient-elles des ravages effrayants. Chaque jour, les journaux publiaient la hste de plusieurs centaines de personnes tombées mortes ou malades dans les rues. Un jour, soixante-dix soldats furent atteints d'insolation. A une parade militaire qui eut Heu le même jour au camp Beddle, près de New-York, trente hommes tombèrent dans les rangs, et l'on dut interrompre la parade : des sept médecins du camp , six tombèrent en prostration, et il fallut mander à la hâte les médecins de Trenton. Ce jour-là, le thermomètre marquait 110° Fahrenheit à l'ombre (43°, 5 centigrades). Plusieurs facteurs ayant succombé à la chaleur , on fut obligé de suspendre le service de la distribution des lettres pendant le jour. Les plus à plaindre étaient les policemen, obligés de stationner sur place : chaque jour la mort enlevait quelques-uns de ces braves fonctionnaires. Les chevaux eux-mêmes ne pouvaient résister à cette terrible pluie de feu ; on avait beau leur protéger la tête au moyen d'un triple parasol et d'une éponge toujours mouillée, ils tombaient foudroyés. Suivant le mot de la Fontaine , ils ne mouraient pas tous , mais tous étaient frappés.
On ne peut se figurer à quel degré d'intensité s'élève l'altération de New-York dans les grandes chaleurs d'été. Ce que les habitants consomment de boissons glacées, de limonades, de sorbets, de lager béer, est fabuleux. Les rues sont remplies de débitants de rafraîchisse-
ments qui ne peuvent suffire à la demande : les passants font queue, attendant leur tour à la buvette. Je ne sais vraiment pas comment ils ne deviennent pas hydropiques à force de boire. J'avoue que, pour ma part, je cédais comme eux aux séductions qui à chaque pas sollicitaient mes lèvres brûlantes. Comment y résister par une température de Sénégambie, à la vue de ces gracieuses petites pompes en marbre, où, moyennant dix sous, vous pouvez puiser à votre choix Tune des dix ou douze variétés de liquides gazeux, aromatisés, que les détaillants d'eau de Seltz maintiennent à une température rigoureusement glaciale, trop glaciale même pour la santé? Les Américains ont porté Tart du rafraîchissement à un degré de perfectionnement inconnu chez nous. Leurs limonades mousseuses au citron, à Torange, à la fraise , à la vanille , sont tout à fait délicieuses : votre gosier, en les absorbant, jouit He toutes les exquises sensations que procurent les neiges et les glaces du pôle nord, pendant que votre corps brûle de tous les feux du tropique du Capricorne.
L'abus de la glace est, à n'en pas douter, l'une des causes qui produisent la maigreur et la pâleur des Américains. Ils en mettent dans toutes les boissons, dans l'eau, dans la bière, dans le lait, et même dans les liquides que nous aimons à boire chauds, tels que le thé et le café. Le thé et le café glacés me faisaient horreur; mais le lait à la glace, je déclare en conscience que c'est la meilleure boisson du monde.
Veut-on savoir ce que l'on consomme de glace dans
6i UN ETE EN AMERIQUE.
la seule ville de New-York? Chaque hiver, plus de deux cent mille tonneaux de glace sont emmagasinés dans les glacières, dont quelques-unes peuvent contenir vingt mille tonneaux. Les New-Yorkais ne doivent pas aller bien loin pour s'en approvisionner : ils en ont tout autour d'eux dans l'Hudson et la rivière de l'Est qui gèlent chaque année, car les hivers sont aussi froids à New- York que les étés brûlants. Les Américains qui ont voyagé en Europe se plaignent généralement de deux choses : la rareté de la glace et l'absence de W. C. dans les voitures de chemin de fer. Que de fois j'ai dû essuyer leurs railleries sur ces deux points !
Puisqu'il fait trop chaud pour continuer l'exploration de la ville, allons faire une excursion sur l'eau, à l'une des îles de la baie de New-York. Nous sommes venus à New-York par terre, mais il faut voir aussi l'aspect que présente la ville impériale vue de la mer. De la pointe de la Batterie part toutes les heures un ferry-boat pour l'île de Staten-Island.
Me voilà voguant dans lasplendide baie de New- York, assez vaste pour contenir tous les navires du monde. Qu'il fait bon de prendre le frais de la mer par cette température de fournaise! Et avec quel plaisir, tout en humant la brise qui me caresse le visage, je promène mes regards sur la grande cité qui fuit derrière nous... recedentia longe littoral
Vue de la mer, New-York offre l'aspect le plus saisissant. Elle est fièrement campée sur son promontoire baigné d'un côté par la rivière de l'Est, qui la sépare de
Brooklyn, et de l'autre par le fleuve Hudson, qui la sépare de Jersey-City. Ces trois villes réunies forment un croissant d'une immense étendue; sur tout le parcours du croissant surgissent des tours, des clochers, des cheminées d'usines et des mâts de vaisseaux en nombre incalculable. On peut dire de New-York ce que Fénelon disait de Tyr. Cette grande ville, qui est au milieu des flots, dans une île, semble nager au-dessus des eaux, et être la reine de toute la mer.
Nous glissons rapidement au milieu des navires à voiles et à vapeur qui voguent vers l'Europe, vers les Indes occidentales, vers l'Amérique du Sud. Au même moment, nous avons en vue un navire venant de Liverpool, un autre venant d'Australie , un troisième venant du Brésil. Pendant que la ville impériale s'éloigne à l'hori* zon , nous rasons de près l'île^ du Gouverneur , avec sa vieille tour William et son fort Colombus armé de cent vingt canons. Nous longeons ensuite les rivages verdoyants de Long-Island, où s'élèvent d'élégantes maisons de campagne, des châteaux qui rappellent les habitations seigneuriales de l'Angleterre. Puis nous pénétrons dans la passe des « Narrows » comprise entre Stalen-Island et Long-lsland. A droite se dresse, sur un rocher élevé, le fort Bichmond , armé de cent quarante canons. A gauche, et en face du fort Bichmond, apparaît le fort Hamilton, et plus loin le fort Lafayette, qui servit de prison militaire pendant la guerre de la sécession. La passe des Narrows, qui a ici moins d'un mille de largeur, est défendue par quatre cents canons. Une flotte
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ennemie qui parviendrait à franchir les Narrows aurait encore à essuyer le feu des trois cents canons des forts qui défendent la baie intérieure. Autant dire que New- York est imprenable,
Staten-Island , où nous abordons au bout d'une heure, est l'île de Wight des Américains. Beaucoup de New-Yorkais y ont leur maison de campagne. Aussitôt débarqué à Port-Richmond , je me mis à la recherche d'un compatriote demeurant dans les environs , pour qui j'avais une lettre d'introduction. M'étant informé de sa demeure, je me mis à suivre une chaussée bordée de jolies habitations. Au bout de cinq minutes, j'étais en rase campagne , loin de la civilisation et du fracas des affaires. Le chant du coq, le gazouillement des oiseaux me transportaient en pleine Europe. Je me serais cru à mille lieues de New-York que je venais de quitter. Ce qui diminuait le charme de cette promenade à travers champs, c'était l'insupportable ardeur des flammes que le soleil dardait sur ma tête : il me semblait par moments que mon cerveau entrait en ébullition. Je marchai ainsi une demi-heure , ne rencontrant pas une âme sur mon chemin : il n'y a que les touristes et les chiens qui s'exposent à pareille température. Je suis très-probablement le seul qu'on ait vu dans ces heures torrides arpentant la campagne en plein soleil sous un parapluie. C'était bien la peine d'ailleurs de braver les insolations pour apprendre finalement que mon compatriote était absent î
Retournons à New-York, et poursuivons notre excur-
sion à travers la ville. Il n'y a que les Américains pour faire des prodiges d'audace comme le chemin de fer aérien {elevaied railway) de la neuvième avenue. Je n'ai pu sans frémir voir des locomotives et des wagons courir à six mètres de hauteur avec la rapidité de l'éclair sur des rails soutenus par des colonnes de fer d'une effrayante légèreté. J'étais grimpé par un escalier à l'une des stations situées au niveau de la voie, dans le but de voir de près ce train d'un nouveau genre.
J'aperçus, à une demi-lieue de distance, la fumée d'une locomotive. Deux minutes après, elle arrivait à toute vapeur, et telle était sa rapidité, que je m'imaginais qu'elle allait passer outre sans s'arrêter. Grande fut ma surprise quand je vis le train stopper juste en face de moi : six secondes de temps et dix mètres d'espace avaient suffi pour opérer ce miracle !
Lorsque je me trouvais à New-York, plusieurs travaux grandioses étaient en cours d'exécution. Je visitai à Astoria les immenses travaux d'excavation pratiqués sous la rivière de l'Est dans le but de faire sauter les rochers qui en cet endroit s'opposaient au passage des grands navires. Un large puits de dix mètres de profondeur avait été ouvert sur le bord de la rivière. De là rayonnaient en éventail seize galeries pratiquées dans le roc à dix pieds au-dessous de l'eau. Ces galeries rayonnantes étaient coupées par des galeries concentriques, de façon que la voûte n'était plus soutenue que par un système de piliers carrés de trois mètres de largeur. Les galeries terminées, il fallait introduire dans
tous les piliers les matières explosives, les réunir par un fil télégraphique , et , après avoir laissé entrer l'eau dans les galeries, déterminer l'explosion au moyen de rélectricité. On sait que cette entreprise hardie a parfaitement réussi : l'explosion eut lieu sans aucun accident quelques semaines après ma visite , et aujourd'hui les rochers de Hellgate n'empêchent plus les navires de fort tonnage de passer par la rivière de l'Est.
La rivière de l'Est sépare New-York de Brooklyn. Un pont suspendu réunira bientôt les deux villes. Les travaux sont conduits par le colonel Roebling, le fils de l'ingénieur qui a fait le pont suspendu du Niagara. Le pont aura une longueur de seize cents pieds d'une tour à l'autre. Déjà les tours sont achevées : elles sont en granit, et offrent plus de solidité que d'élégance. La largeur du tablier sera de quatre-vingt-cinq pieds. Ce pont suspendu sera le plus grand du monde.
Prenons un de ces nombreux ferry-boats qui circulent entre Long-Island et l'île Manhattan, et allons flâner dans^ la Broadway en attendant l'heure des théâtres. Flâner ! voilà un mot que les Américains ne connaissent pas. Qui flâne ici, si ce n'est quelque rare touriste égaré au milieu des flots d'hommes qui tourbillonnent du matin au soir dans cette large avenue? Voyez ces gens affairés, comme ils courent à la poursuite du dollar. Ont-ils jamais goûté un quart d'heure de ^ais'ihie/arniente? Ont-ils jamais joui de la volupté du repos? Qu'ils aillent à pied, en voiture, en omnibus, toujours ils songent k make money, à faire des dollars. La Broadway est leur boulevard;
mais ils ny vont pas pour s'adonner a la rêveuse promenade qui fait l'un des principaux charmes de l'existence du Parisien ; non, ce boulevard de la Broadway est plutôt la montagne où ils se donnent rendez-vous pour rouler tous les jours leur rocher de Sisyphe. Je reviendrai ailleurs sur ce côte de la vie américaine.
Il y a à New- York un théâtre français. On y donnait la Vie parisienne, et l'orchestre était dirigé... je vous le donne en mille... par le maestro en personne , par l'illustrissime Offenbach, qui commençait par New-York sa tournée triomphale en Amérique. Offenbach toujours, Offenbach partout. De l'orient à l'opcident, c'est lui qui représente la France. Ce serait drôle, si ce n'était aflligeant.
Voici qu'il est minuit. C'est le moment d'aller voir fonctionner les presses du New-York Herald qui s'imprime la nuit, par le procédé de la stéréolypie. Un ascenseur me hisse à la fonderie, située sous les combles de l'édifice. C'est là qu'on coule en plomb les planches composées , à l'aide de moules en étain auxquels on a donné une forme cylindrique. Les formes en plomb sont reproduites dix fois, de manière à pouvoir décupler la rapidité du tirage. A l'étage situé au-dessous de la fonderie sont les ateliers de composition : il y a là une armée d'ouvriers typographes; on travaille jour et nuit. Au rez-de-chaussée sont les bureaux. Dans les souterrains fonctionnent les presses. A minuit et demi précis le travail d'impression commence. Tout est en ordre : les formes stéréotypées sont adaptées aux cylindres, les
ouvriers sont à leur poste, et à un signal donné une puissante machine à vapeur s'ébranle et met en mouvement cinq presses construites d'après un procédé spécial dont le New-Vork Herald fait seul usage. Chacune de ces presses est munie de deux cylindres et imprime deux journaux par seconde. Ce n'est pas le papier qui roule autour du cylindre, comme dans les presses ordinaires, mais bien le cylindre qui roule sur le papier et y laisse l'empreinte des caractères stéréotypés. C'est la machine elle-même qui se charge de couper le papier après chaque tour de cylindre ; grâce à ce système , le papier peut se dérouler sans discontinuité , et l'on en imprime un kilomètre en moins d'un quart d'heure. Le New^Vork Herald se tire à soixante-dix mille exemplaires : on croit généralement qu'il est le journal le plus répandu en Amérique, mais son tirage est dépassé par celui du Boston Herald^ qui tire à cent mille numéros, et par le Philadelphia Ledger, qui tire à quatre-vingt mille. Le personnel attaché à la partie matérielle du journal s'élève à trois cents hommes. Quant aux rédacteurs et aux correspondants , il y en a dans tout l'univers , même au centre de l'Afrique. On sait que Stanley est un rejiorter du Herald.
Il était une heure et demie du matin quand je sortis de l'imprimerie du Herald. Je me trouvais à une lieue de mon hôtel, et j'étais à me demander comment j'y retournerais sans m'exposer à être assommé ou dévalisé en route dans quelque rue déserte, lorsque je vis venir un street-car. Je criai au conducteur : « Broadway,
twenty-scventh street. — Ail right. » En moins d'une demi-heure j'étais à destination. Les tramways marchent ici pendant toute la nuit, de demi-heure en demiheure.
Le lendemain était un dimanche. Mon premier soin fut d'aller à la poste, qui n'est ouverte ce jour-là que de neuf heures à onze heures. Force me fut d'aller à pied, car à New-York les omnibus ne vont pas le dimanche. 11 y a d'autres prohibitions plus singulières. Ainsi, par exemple, il est défendu le dimanche de prendre de la bière, du vin ou des Hqueurs en dehors des repas. Il va sans dire que les habitants de la ville connaissent les moyens d'enfreindre ces règlements ; mais les étrangers sont fort à plaindre. Dans les hôtels, on élude la défense de la manière que voici : le bar room où se débitent les liqueurs a une grande porte pour la semaine, et une petite porte dérobée pour le jour du Seigneur; la porte principale est fermée, mais on y peut lire un avi^s indiquant par quel détour on pourra pénétrer dans le sanctuaire. Voilà un trait qui peint d*un coup le pharisaïsme américain.
La Broadway, si gaie, si animée d'ordinaire, présente un aspect morne et triste le dimanche. Tous les magasins sont fermés, les voitures ne circulent pas, et l'on
ne rencontre que de rares promeneurs qui ne ressemblent guère aux gens affairés de la veille. Il n'y a d'autre ressource pour l'étranger que de visiter les églises ou d'aller au parc central.
Avez-vous vu le parc central? Telle est la première question que vous posent les gens de New-York quand vous leur parlez de leur cité. Et je comprends qu'ils en fassent grand cas, car ils n'ont vraiment rien d'autre à montrer aux étrangers. A les en croire, le parc central est la huitième merveille du monde; d'autres, moins modestes, disent que c'est la première merveille. Franchement, j'ai vu en Europe de plus beaux parcs , sans même parler de Versailles ou de Saint-Cloud. Le parc du Djurgarden à Stockholm, le parc du Buen-Retiro à Madrid, sont inflniment plus attrayants que celui de New- York. Ce qui n'empêche pas le parc central d'être une fort belle chose qui mérite d'être admirée. Si elle n'est pas en ellemême l'une des merveilles du monde, il est au moins merveilleux de la rencontrer au beau milieu de la métropole américaine, qui n'était déjà que trop à l'étroit dans son île.
Comme son nom l'indique, le parc occupe le centre de la ville ; et, cependant, telle est son étendue , qu'une fois qu'on s'est engagé dans ses mystérieuses allées pleines d'ombre et de fraîcheur, on se croirait à cent lieues de toute habitation humaine. Les bosquets sont peuplés de paons ; des oiseaux de toute espèce y gazouillent dans les arbres. A chaque pas s'ouvrent des échappées pittoresques : tantôt ce sont des lacs, tantôt des cascades,
tantôt des ponts rustiques, le tout encadré de charmantes petites montagnes. Au centre du parc sont les deux réservoirs alimentés par la rivière Croten , qui fournissent Feau à toute la ville. Le bassin principal a une étendue de plus de cent acres, et une capacité d'un milliard de gallons. Le parc n'a pas moins de huit cent cinquante acres de superficie ; il a une lieue de longueur et un kilomètre de largeur. Quand on songe que l'emplacement qu'il occupe n'était, il y a vingt ans, qu'un désert inculte et marécageux , on ne peut que rendre hommage à l'énergie de ceux qui ont opéré une si merveilleuse transformation. Ce travail a coûté soixante millions. Tout était à créer; le sol était si rocailleux, qu'il a fallu y apporter de la terre végétale; on y a planté deux cent soixante mille arbres, le quart du chiffre de la population de New- York.
J'ai remarqué au parc central beaucoup de beaux carrosses dont les roues sont d'une admirable légèreté. L'allure des chevaux américains diffère beaucoup de celle de leurs congénères d'Europe ; leur trot est infiniment plus correct; ils sont évidemment dressés à lever les jambes en courant. J'ai vu peu de cavaliers : l'équitation ne semble guère en honneur chez les Américains.
En sortant du parc, je me mis à cheminer le long de la Cinquième avenue, aussi célèbre à New-York que les Champs-Elysées à Paris. C'est le quartier où réside l'élite de l'aristocratie. Même dans la république des Etats- Unis , il existe une ligne de démarcation bien tranchée entre les différentes classes de la société. A défaut d'une
aristocratie d'hommes titrés, il y a à New- York une aristocratie de nababs. Trop fiers pour se mêler aux vilains qui n'ont pas eu la chance ou l'adresse d'amasser autant de dollars qu'eux, ces nobles yankees ont voulu avoir leur Chaussée d'Antin, et ils ont choisi la Cinquième avenue. Cette avenue n'a pas moins de dix kilomètres de longueur. Les terrains y ont une valeur énorme. Chaque résidence est un petit palais; les moindres valent un million. Au reste, elles se ressemblent toutes : la porte est toujours précédée d'un perron avec colonnes corinthiennes supportant un fronton triangulaire ou à plein cintre. Ces constructions sont faites d'une pierre granitique brune qui les fait ressembler à des maisons de chocolat. Quelques-unes sont bâties en marbre blanc , comme celle de feu M. Stewart, le célèbre marchand de nouveautés, qui a consacré dix millions à la construction de son palais.
En me promenant dans cet opulent quartier, il me semblait lire en toutes lettres sur chaque dalle du trottoir ce mot magique : dollar. Impossible de passer par là sans songer au dollar : l'air qu'on y respire semble tout imprégné de la poussière de l'or et des billets de banque. Ce serait chose intéressante d'écrire la biographie de tous les Crésus qui résident dans la Cinquième avenue. Un tel a fait un million de dollars par son système de tire-bottes perfectionné. Un autre a fait deux miUions en imaginant un nouveau genre d'agrafes de corset et de boutons de pantalon. Le propriétaire de ce somptueux hôtel en marbre , dont on ne compte plus
les richesses incalculables, est l'inventeur du célèbre élixir qui guérit les maladies provenant du froid et du chaud. Voilà les titres de noblesse de l'aristocratie de la Cinquième avenue. Ces titres sont fort respectables. Mais on n'entend guère parler de résidents qui se soient illustrés au barreau, à la tribune, dans les fonctions judiciaires ou dans les arts : à New- York ces carrières-là ne conduisent pas à la Cinquième avenue.
L'empereur de la ville impériale, c'est le dollar. Ritualistes, méthodistes, presbytériens, unitariens, se tiennent tous par une religion commune ; tous décernent le même culte au dieu Greenback. Un homme n'a droit à la considération dans ce milieu-là que s'il est riche , peu importe comment il l'est devenu. Le commerce et l'industrie sont les seules carrières honorées. Ne parlez pas à un Américain d'un grand artiste ou d'un grand poëte : il vous demandera tout de suite combien il vaut, how much he is worih. A New- York, un homme qui possède cent mille dollars vaut cent mille dollars. Fussiez-vous un homme de génie sans dollars , vous ne vaudriez pas plus qu'un vulgaire décrotteur.
Comment donc les New-Yorkais, qui ont tant de sens pratique, n'ont-ils pas encore songé à orner leur porte d'une plaque de cuivre indiquant en chiffres ronds le montant de ce qu'ils valent? On saurait au moins à quoi s'en tenir sur le degré de considération qu'il faudrait accorder à chacun. Il est vrai que beaucoup seraient tentés d'exagérer le chiffre de leur valeur pour se grandir dans l'opinion de leurs concitoyens. Je connais mes bons Améri-
cains, dont la naïveté n'est pas le principal défaut. Et puis les faillites sont si communes à New- York, que tel homme qui vaut aujourd'hui cent mille dollars ne vaudra peut-être rien du tout la semaine prochaine : il faudrait trop souvent ôter ou ajouter des zéros au chiffre rond de la plaque de cuivre.
A New- York, la faillite n'a pas le caractère déshonorant qu'elle a partout ailleurs aux yeux des gens honnêtes. C'est souvent la ressource de celui qui veut sortir d'une situation difficile, d'une crise inattendue. Si ce moyen lui réussit, c'est un homme habile, a smart fellow . C'est presque un titre de gloire pour un négociant d'avoir failli plusieurs fois, pourvu que chaque fois il se soit tiré d'embarras. On le montre du doigt comme un héros, et chacun l'admire en se disant à lui-même : Voilà un homme qui vaut cinq cent mille dollars. Cela suffît, aux yeux des Américains, pour effacer de son front le stigmate de la faillite. Cet homme fourbe et malhonnête est pour eux un modèle de finesse et d'habileté ; ce qu'ils lisent sur son front, ce sont ses cinq cent mille dollars. Il a frustré bien des créanciers , mais il mérite l'estime de ses concitoyens au même titre qu'un général d'armée qui a gagné une victoire au prix du sang de ses semblables.
Si l'âpreté au gain est le faible des New-Yorkais, il faut dire à leur décharge qu'ils sont prodigues de leur argent. Lorsqu'ils entassent dollar sur dollar, ce n*est pas dans le but de les laisser dormir dans leur coffre -fort. Ils les dépensent à pleines mains et trouvent une sorte de jouissance à risquer leur avoir dans
des spéculations hasardeuses. Souvent ils perdent en un jour ce quils ont acquis en dix ans, et leur ruine leur cause moins de chagrin que le gain ne leur cause de satisfaction. L'Américain ne se décourage jamais : son énergie lui procure toujours les moyens de se relever. C'est cette énergie qui a, en moins d'un an, relevé de leurs cendres les villes de Boston et de Chicago que les flammes avaient consumées.
Disons encore , à l'honneur de ces adorateurs du dollar , qu'il n'est peut-être pas de ville au monde où les pauvres soient plus secourus par les riches qu'à New- York, pas de ville où l'on trouve plus d'établissements de bienfaisance pour le soulagement de toutes les misères. La plupart des institutions charitables sont dues à l'initiative privée. C'est un principe passé dans les mœurs que celui qui s'est enrichi doit en mourant laisser une grande partie de sa fortune à la ville où il l'a amassée, sinon il encourt le blâme de ses concitoyens. J'étais à New- York peu de temps après la mort de M. Stewart, qui laissa soixante millions de dollars à sa famille , et rien à la ville de New-York. Ce fut d'abord un désappointement, puis des appréciations indignées dont tous les journaux se firent l'écho.
Je fus frappé de la quantité d'éghses qui ajoutent à la magnificence architecturale de la Cinquième avenue. J'en ai compté une douzaine, dont une en construction. Ces églises sont généralement conçues dans le style gothique, et surmontées d'une flèche élancée. Elles sont faites de cette pierre chocolat que je n'ai vue nulle part
ailleurs. Quand on pénètre dans ces temples, on est surpris de la différence d'aspect qu'ils présentent suivant la congrégation religieuse à laquelle ils appartiennent. Je trouvai les uns remplis d'assistants , les autres à peu près déserts. Les uns rappelaient la disposition intérieure de nos églises avec leur nef gothique et leur autel ; les autres ressemblaient moins à une église qu'à tine salle de concert. J'en ai vu un qui ne renfermait pas un seul objet, pas un seul symbole qui en rappelât la destination religieuse : un ministre en habit laïque y commentait des passages de la Bible devant une assistance composée de quatre personnes ; mon entrée y fit une telle sensation, que je sortis bien vite pour ne pas troubler davantage la sainte quiétude qui régnait dans cette glaciale enceinte.
En Amérique , la religion est considérée par la plupart des gens comme une affaire de forme et de convenance. Il est de bon ton de professer un culte quelconque, sî absurde qu'il puisse être. Il y a les cultes à la mode et les cultes démodés. Il y a les cultes aristocratiques pour les classes riches, et les cultes démocratiques pour les classes populaires. Les églises de la Cinquième avenue ne sont fréquentées que par l/i haute volée. On s'y rend en voiture, et l'on paye un dollar à l'entrée. Dans les églises intermédiaires, on paye un demi ou un quart de dollar. Enfin, il y a les églises pour les pauvres, où l'on ne paye que cinq sous. Ce n'est pas tout : il y a encore les églises pour les nègres \
* Le nombre des églises en Amérique a grandi dans des pro-
Me promenant le soir dans une des rues de la cité , j'entendis des chants religieux d'une sonorité si extraordinaire, que j'eus la curiosité de savoir de quels poumons ils pouvaient bien sortir. En entrant, je me trouvai au milieu d'une réunion de deux ou trois cents nègres, qui du fond de leurs gosiers de stentor tiraient des éclats de voix à faire trembler les voûtes de l'édifice. Comme j'étais le seul enfant de Japhet au milieu de ces descendants de Cham, je crus que ma place n'était pas là, et je me disposais à la retraite, lorsqu'un nègre se tourna vers moi et me dit : « Come in, sir. » En même temps, il m'offrit une chaise. C'était la première fois que je me trouvais au milieu d'une société aussi bigarrée. Je fus frappé tout d'abord de la grande variété de nuances de leurs physionomies. Les uns étaient noirs comme l'ébène; les autres, presque aussi blancs qu'un Yankee, ne trahissaient leur sang que par leurs cheveux crépus. Entre ces deux couleurs opposées je pouvais observer toute l'échelle des teintes , depuis celle du nègre du Congo jusqu'à celle de l'Éthiopien. Après les cantiques, il y eut des prières dites d'une
portions beaucoup plus grandes que la population. La population est onze fois plus considérable qu'il y a cent ans, tandis qu'il y a trente-sept fois plus d'églises qu'il n'y en avait il y a cent ans. Il y a aujourd'hui aux États-Unis 72,000 églises pour une population de trente-huit millions, soit une église par 529 habitants; au lieu qu'au siècle dernier il n'y avait que 1,950 églises pour une population de trois millions et demi, soit uue église par 1,700 habitants. On peut consulter sur cette question un intéressant article publié dans le numéro centenaire de la North American Review. Cet article signale les progrès énormes que le catholicisme a faits aux Etats-Unis depuis un siècle.
voix monotone et criarde : il semble à ces braves gens que leurs prières ne seront pas entendues en haut s'ils ne crient bien fort. L'office se termina par une petite allocution d'un clergyman qui n'avait pas une goutte de sang blanc dans les veines. Il parlait d'un ton badin, faisant une pause après chaque phrase comme pour laisser plus libre cours aux accès de joie de l'assistance. Il donnait lui-même le signal du rire, chaque fois que l'occasion s'en présentait. J'étais malheureusement trop éloigné pour saisir le sens des plaisanteries qui provoquaient l'hilarité de l'auditoire. Tout ce que je pus comprendre, c'est que l'allocution du pasteur avait pour objet de faire un appel à la générosité de son troupeau. Quand il eut fini, toutes les brebis noires allèrent déposer leur offrande sur un plateau que leur présentait le ministre à la peau luisante et aux cheveux crépus.
Nous sommes à bord d'un de ces palais flottants qui, deux fois par jour, remontent l'Hudson jusqu'à Albany \ petite ville située cà une cinquantaine de lieues de New* York. Les steamers américains qui font le service des rivières- et des lacs ont un aspect bien différent des nôtres. Ils sont divisés en plusieurs étages. Au rez-dechaussée, les machines à haute pression et les marchandises. Au premier étage, un splendide salon qui occupe généralement toute la longueur du bâtiment, de la poupe à la proue. Le long du salon et de chaque côté sont distribuées les cabines à deux couchettes. Le second étage sert de promenoir ; sur le toit est installé le pavillon du pilote. Le tout est dominé par le balancier (walking heam), au mouvement grave et majestueux, et par deux immenses cheminées qui vomissent de noirs tourbillons de fumée. L'énorme édifice est porté par un bateau à fond plat, n'ayant qu'un très-faible tirant d'eau, et construit spécialement pour naviguer dans les eaux basses.
• Albany est In capitale politique de l'Etat de New- York.
Entre les deux cheminées du steamer est suspendu un signe particulier qui sert à reconnaître la ligne à laquelle il appartient : une étoile rouge, une boule dorée. J'en ai vu qui portaient des emblèmes maçonniques.
Beaucoup d'Américains, qui désirent oublier pour quelque temps le tracas dés affaires et respirer Tair pur, élisent domicile pour plusieurs jours dans ces hôtels flottants. Mais ce sont surtout les jeunes mariés qui en font leur séjour de prédilection. Il y a dans chaque steamer de charmants petits boudoirs appelés wedding rooms, dont le nom indique qu'ils sont spécialement réservés à ces heureux convives du banquet de la vie.
On jouit, abord de ces luxueux bâtiments, de tout le confort qu'on peut souhaiter. Les prix y sont modérés, mais gardez-vous du bar room : on vous y volera comme dans un bois. Un simple petit verre de brandy (eau-devie) vous sera compté quarante sous tout comme un cock iail. Le cock iail est une boisson américaine dont je fis connaissance à bord d'un steamer de l'Ohio. C'est une savante combinaison de différentes liqueurs, dont les Yankees raffolent. A bord des steamers on lie bientôt connaissance avec les compagnons de route : le cock tail sert alors à cimenter les nouvelles relations.
« Voulez-vous prendre un cock tail? » me dit un avocat de Cincinnati à qui j'avais eu l'honneur d'être présenté. N'étant pas encore suffisamment américanisé pour distinguer un cock tail d'une queue de coq ( traduction littérale de cock tail)^ je répondis que je n'avais jamais mangé de la vie un pareil plat. Cette répartie eut auprès
de mon interlocuteur un succès de fou rire. Il en parla toute la journée, et la raconta à tous les habitués du bar room. Je connus plus tard la véritable cause de sa longue hilarité : j'avais employé bien innocemment un mot parfaitement shocMng pour des oreilles anglo-saxonnes. Le lendemain, je revis cet avocat à Cincinnati, accompagné d'un ami auquel il me présenta. En même temps il m'annonça qu'il venait d'apprendre la mort de sa mère. Je crus devoir lui adresser des paroles de condoléance, mais voilà qu'il part tout à coup d'un éclat de rire et se met à raconter à son ami l'histoire du cock tail. Cette manière de se consoler de son malheur me fît faire d'étranges réflexions. Quelque invraisemblable que puisse paraître cette anecdote , je certifie qu'elle est absolument historique : il me semble qu'elle peint d'un trait les Américains
Revenons de l'Ohio à l'Hudson. De tous les steamers qui font le service de l'Hudson entre New-York et Albany, le plus beau, le plus puissant, le plus rapide est le Mary Powel. Il file ses vingt milles à l'heure. Il défie tous les autres à la course. Un jour, il s'est signalé par un exploit que les steamers américains peuvent seuls accomplir : il a franchi en trois heures et quarante-cinq minutes une distance de quatre-vingt-dix milles, soit vingt-quatre milles à l'heure. Grâce à ses chaudières en acier, il peut égaler la vitesse d'un cheval de course sans courir les risques d'explosion.
Ce fut à bord du Mary Powel que je pris passage pour remonter l'Hudson jusqu'à West-Point. Ce fleuve,
que les Américains appellent la rivière du Nord [North river), est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en donner ici la position géographique. Pas n'est besoin d'avoir été en Amérique pour savojr que New-York est situé à son embouchure. Ce qu'on sait moins, c'est que l'Hudson a porté sur ses eaux le premier bateau à vapeur. Robert Fulton, inventeur de ce nouveau mode de locomotion , ayant été repoussé en France comme un utopiste, s'adressa à l'Amérique, son pays natal, qui ne l'accueillit guère mieux dans les premiers temps. A New-York comme à Paris, il ne trouva que des railleurs et des incrédules. Chaque matin, lorsqu'il se rendait au chantier où l'on construisait son bateau, il entendait les cruels discoureurs qui parlaient de la folie de Fulton. Mais Fulton ne se laissa pas décourager. Quand vint le jour de l'épreuve, ce fut à grand'peine qu'il obtint de quelques amis de l'accompagner abord. Malgré la construction défectueuse de son navire, il parvint à remonter l'Hudson de New- York à Albany. Ce grand événement avait lieu en 1807, juste deux siècles après la découverte du fleuve par l'infortuné capitaine anglais Henri Hudson. Ce navigateur fit plusieurs tentatives inutiles pour découvrir au nordest une route vers la Chine. En 1609, il résolut de chercher un passage au nord-ouest. Il s'embarqua sur un vaisseau hollandais, la Demi- Lune , fit voile vers le détroit de Davis , rencontra le continent américain par 44° de latitude nord, gouverna ve.rs le sud, et découvrit l'embouchure d'un fleuve que les Indiens appelaient Mohegan , et qui , depuis , a conservé le nom du célèbre
marin. Il crut d'abord avoir découvert le bras de mer qu'il cherchait; mais il reconnut bientôt son erreur lorsqu'il vit que les rives du fleuve se rapprochaient insensiblement. Il remonta le fleuve jusqu'à une distance considérable, et revint en Europe avec la conviction qu'il n'y avait pas moyen d'aller par là en Chine. En 1610, il fît un dernier voyage sur le Discovery. Il toucha au Groenland, au Labrador et à la baie d'Hudson. Là, une partie de son équipage se révolta. Les mutins s'emparèrent de sa personne pendant la nuit, lui lièrent les mains derrière le dos , et l'abandonnèrent dans une chaloupe avec son fils et sept matelots qui lui étaient restés fidèles. On n'en eut plus jamais de nouvelles : les expéditions envoyées à sa recherche restèrent sans résultat.
L'Hudson passe pour être le fleuve le plus pittoresque de l'Amérique du Nord. A mon humble avis, le Saguenay , que je visitai plus tard au Canada, est d'une beauté bien supérieure. L'Hudson a été trop souvent mis en parallèle avec le Rhin pour que je veuille me donner l'air d'avoir trouvé la comparaison. Et cependant le rapprochement ne me semble pas tout à fait juste. Ce qui fait le charme particulier de l'Hudson, c'est l'admirable verdure qui couvre ses montagnes : ici , comme dans tous les paysages de l'Amérique du Nord, c'est le vert qui esti la couleur dominante; tandis que dans les paysages du Rhin, c'est la couleur brune qui domine. Les rives de l'Hudson ont, d'ailleurs, infiniment plus de caractère que celles du fleuve allemand. Le Rhin ne perdrait-il pas une grande partie de son charme si on lui ôtait ses vieux châ-
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teaux en ruine? Les ruines manquent à THudson; mais THudson a, lui aussi, ses souvenirs historiques, ses légendes et ses traditions illustrées par le génie de Willis, de Fenimore Cooper et de Washington Irving '. En remontant le cours du fleuve, on croit voir à chaque détour la noble figure du navigateur Hudson. Ici, les Indiens attaquèrent son vaisseau ; là , s'élevait autrefois le village indien où Hudson jeta râncre; voici l'endroit où son vaisseau s'engrava au beau milieu du fleuve.
L'Hudson emprunte une physionomie particuhère aux innombrables embarcations qui remontent et descendent son cours. Sous ce rapport, aucune rivière au monde ne saurait lui être comparée. La navigation sur le Mississipi et les autres grands fleuves de l'Amérique n'approche pas de celle qui se fait sur l'Hudson. L'Hudson n'a pas seulement ses bateaux à vapeur qui sont les plus beaux du monde ; sur ses eaux voguent des flottilles de yachts aux blanches voiles déployées comme des ailes de cygne , des goélettes, des bateaux carrés, des files de bateaux de canal traînés par des remorqueurs , des trains de bois ; qu'on ajoute au mouvement des embarcations celui des trains de chemin de fer qui passent comme l'éclair sur les quatre voies parallèles alignées sur la rive gauche ,
1 Washington Irving résida longtemps et mourut sur les bords de l'Hudson, dans une délicieuse retraite à laquelle il donna le nom de Sunmjside. Il en a fait une charmante description dans Wolfert's Roos). Le cottage subsiste encore tel qu'il était du vivant du célèbre écrivain : la façade est couverte d'une grappe de lierre provenant d'une bouture que Walter Scott donna î\ Irving à Abbotsford.
et l'on aura à peu près l'idée de la prodigieuse animation qui règne sur THudson à toute heure du jour et de la nuit.
Le fleuve coule majestueusement entre un double rideau de montagnes d'une grande variété d'aspect. Non loin de son embouchure, la rive droite présente une longue succession de rochers basaltiques connus sous le nom de « Palissades « . Rien de plus fantastique que cette énorme muraille à pic qui , destituée de toute végétation , commence pour ainsi dire aux portes de New- York et se prolonge, sur un espace de plusieurs lieues, avec la régularité d'une construction militaire, dominant de plus de six cents pieds les flots qui rongent sa base.
Des forêts luxuriantes en couronnent le faîte. Çà et là, de profondes crevasses en labourent les flancs escarpés, et là bas une gracieuse cascade flotte le long de la paroi comme un voile de mousseline qui s'enfle au souffle de l'air. Plus loin, le fleuve s'élargit au point de former un lac de deux lieues de largeur. Ce lac a conservé le nom de Tappan Zee que lui ont donné les Hollandais qui ont occupé cette contrée. De véritables tempêtes se déclarent parfois sur cette petite mer. C'est là que Washington Irving a placé le théâtre de la plupart des légendes conservées par les traditions populaires.
En quitant le Tappan Zee , on s'engage dans les Highlands : le fleuve se rétrécit entre des montagnes d'une grande hauteur et d'une beauté de formes qu'on chercherait vainement dans les montagnes si monotones du Rhin
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et de la Moselle. Le ciel était couvert, ce qui ajoutait encore à la grandeur du paysage : les cimes disparaissaient dans les nuages qui en complétaient Tarchitecture. C'est là, au mileu du site le plus pittoresque del'Hudson, que se trouve la célèbre école militaire de West-Point que je m'étais proposée pour but de mon voyage.
L'école se trouve sur un vaste plateau situé à mi-côte d'une montagne verdoyante qui commande le plus beau panorama fluvial que l'on puisse rêver. West-Point est, j'en suis sûr, le plus délicieux endroit des Etats-Unis. J'ai passé là plusieurs heures, m'enivrant de l'air pur des montagnes. Un joli sentier grimpant me conduisit du débarcadère au plateau où s'élèvent les bâtiments de l'école. Je les visitai en détail, ayant pour cicérone un officier fort affable qui ne connaissait pas un traître mot de français.
Cette ignorance des langues étrangères est générale aux États-Unis. Le président de la république, M. Grant, ne parle d'autre langue que l'anglais. Un sénateur m'a affirmé qu'il n'a pas dans toute l'assemblée du Sénat plus de deux collègues qui sachent s'exprimer en français. Ce qui est vraiment étrange, c'est que les dames parlent presque toutes le français d'une façon fort convenable. Comme je demandais la raison de cette anomalie, on me répondit que, les hommes devant être en état de mahe money et de se suffire à eux-mêmes dès l'âge de dix-huit ans , ils n'ont réellement pas le temps de s'adonner à l'étude des langues étrangères. C'est pour la même raison que les Américains dédaignent de cultiver la musique, le dessin,
les fleurs : ces arts si délicats , qui font le charme de notre vie , sont laissés aux dames , et considérés comme indignes d'occuper le temps d'un Yankee, Pauvres Yankees ! S'ils pouvaient comprendre tout ce que la musique peut procurer de délassements et de jouissances à l'esprit fatigué par les calculs et les soucis de la vie positive, ils seraient, certes, moins taciturnes, moins sombres que je ne les ai vus.
L'école militaire de West-Point et tout le plateau qui en dépend sont la propriété exclusive du gouvernement fédéral , qui en a fait l'acquisition à l'État de New-York. Nul ne peut bâtir une maison, tenir un hôtel sur les terres avoisinantes sans la permission des autorités militaires. On me fit voir succesivement le manège, le laboratoire , l'observatoire, la bibliothèque, l'hôpital, le réfectoire, la chapelle, la caserne. Puis on me montra des reliques de la guerre d'indépendance , des canons enlevés aux Mexicains , un mortier et des drapeaux pris aux Anglais , et bien d'autres objets qui semblent avoir été mis là pour exalter le patriotisme des futurs défenseurs de la patrie.
La caserne des cadets est un imposant bâtiment en pierre contenant cent soixante-seize chambres , dont cent trente-six pour les cadets. Ces chambres sont meublées avec la plus grande simplicité : on accoutume les élèves à souffrir toutes les rigueurs de la vie militaire à laquelle ils se destinent. Chaque chambre est occupée. par deux cadets : tout l'ameublement se compose de deux lits en fer, de chaises, de tables et autres objets de stricte néces-
site. Le cadet ne peut avoir ni domestique, ni cheval, ni chien ; il doit lui-même faire son lit et entretenir son quartier. Le canon le réveille à cinq heures du matin. A cinq heures et demie sa chambre doit être en ordre , sa literie pliée, son aiguière renversée. Gare à lui s'il est en retard ! Il est visité par un supérieur, qui fait rapport sur sa contravention. De cinq et demie à sept, il est censé travailler. Vingt-cinq minutes lui sont accordées pour déjeuner, puis une demi-heure de récréation , puis quatre heures de classe. De midi k deux heures, dîner et récréation. A quatre heures le travail est fini, et le restant du jour est consacré aux amusements et aux exercices militaires. A dix heures, les lumières sont éteintes dans les quartiers , et le soldat en herbe va se coucher. Parfois il s'endort ; parfois aussi il est simplement censé dormir. Les plus turbulents se livrent trop souvent à ce qu'ils appellent «le hachis de minuit» (midnight hash) . Ils sortent à pas de loup de leurs quartiers, un à un, s'assemblent dans l'appartement d'un camarade, ferment fenêtre et rideaux, et allument le gaz. La viande, les pommes de terre, le sel, le pain, le beurre, sont exhibés mystérieusement, et le hachis est mélangé dans le bassin du lavabo. Un petit poêle à gaz caché dans la cheminée est mis au jour; on y fait cuire les viandes , puis le régal commence. Si personne ne trouble la fête, on exhibe les pipes et le whiskey ; mais si par malheur le moindre bruit vient à être entendu, vite l'un des convives détale et ses camarades le suivent, comme dans la fable du rat de ville, laissant à leur hôte toute la responsabilité de l'affaire.
Un voyageur qui visita l'Amérique il y a quinze ans raconte qu'un cadet étant sorti de la caserne en uniforme, dans le but de rendre visite à une jeune personne qui se trouvait à l'hôtel , fut pour ce seul fait obligé de quitter l'établissement. Le même voyageur assure que ni bière, ni vin, n'éîaient tolérés à West-Point, et que l'interdiction était si stricte que l'hôtelier de West-Point n'était pas même autorisé à tenir un har room. La moindre infraction à la vhgle entraînait l'expulsion du délinquant. On s'est benncoup relâché aujourd'hui de cette sévérité exagérée. Ben que le règlement soit toujours le même, on ferme les yeux sur les petites peccadilles.
Quand Washington conçut l'idée d'établir ici, à vingt lieues de New- York , une école militaire , il avait sans doute pour but de soustraire les élèves aux séductions de la cité. Mais, hélas! il n'avait pas prévu les chemins de fer et les bateaux à vapeur. Pendant l'été, West-Point est pour les New-Yorkais un but d'excursion fort en vogue : députés, sénateurs, diplomates et autres personnages officiels viennent ici passer la saison des chaleurs torrides. Lors de ma visite, l'hôtel était rempli. West- Point perd alors son aspect austère et silencieux, et devient un heu de dissipations innocentes, dues surtout à la présence de l'élément féminin. D'innombrables pique-niques, des soirées dansantes, viennent égayer la vie des cadets. La flirtation, pendant les mois de juin et juillet, est à West- Point une véritable maladie épidémique. D'ailleurs il ne manque pas dans les environs de chemins écartés , de grottes romantiques, d'allées mystérieuses ombragées par
des arbres touffus entrelaçant leurs branches ; il y a même un sentier si propice aux promenades sentimentales des jeunes cadets, qu'on lui a donné le nom de Flirta tton IValkn.
L'école de West- Point a un nombre fixe de deux cent cinquante élèves. C'est la Chambre des représentants qui nomme les candidats. Ils sont reçus après avoir subi un facile examen d'admission. Mais il n'en est pas de même des examens de passage; pendant le cours des études, dont la durée est de quatre années , on renvoie environ les deux tiers des élèves pour cause d'incapacité. Cent et vingt élèves entrent chaque année àWest-Point; quarante gradués en sortent annuellement. Beaucoup échouent dans l'examen final, qui est très-étendu et très-rigoureux. Les élèves sortants sont recommandés au congrès, qui leur confie des grades dans le corps du génie, dans l'artillerie, l'infanterie et la cavalerie. Beaucoup, après avoir passé quelque temps au service militaire, embrassent des carrières civiles plus lucratives , car aux États-Unis les officiers ne sont pas mieux payés qu'ailleurs. L'armée permanente des États-Unis est d'environ trente mille hommes. Elle se compose en grande partie de mercenaires.
La supériorité de l'enseignement donné à West-Poînt ressort de ce fait que tous les généraux qui se distinguèrent pendant la guerre de sécession étaient d^anciens élèves de cette école , et que pas un seul homme ne s'illustra qui ne fût sorti de West-Point. Le général Grant, que ses talents militaires ont élevé à la présidence, a
étudié à West-Point ; Lee , Sherman , Mac-Clellan , Meade, Beauregard, ont tous été formés à la même école. Sheridan est, je crois, le seul qui se signala en dehors des gradués de West-Point.
Me voilà à cent lieues de THudson. Le chemin de fer m'a emporté de nouveau à travers Philadelphie et Baltimore , et je n'ai quitté les frais ombrages de West-Point que pour retrouver la température saharienne de Washington, qui passe pour l'endroit le plus chaud de l'Amérique. Longtemps avant d'y être, on distingue dans la distance l'énorme dôme blanc du Capitole : la silhouette qu'il découpe dans le ciel bleu rappelle si bien celle des Invalides , qu'instinctivement on cherche la barrière de l'Etoile et les autres monuments de Paris. Mais l'illusion ne dure qu'un instant. Sitôt descendu du train, on ne tarde pas à se convaincre que la capitale des Etats- Unis est à mille lieues de celle deja France.
Si Philadelphie m'avait paru une ville morose et triste, que dire de Washington ? Il y a des gens qui osent prétendre qu'ils s'ennuient. Dans certain monde, c'est même bon genre de s'ennuyer. Eh bien , je conseille à ceux qui voudraient se guérir de cette maladie d'aller s'établir pour quelques jours, en été , au cœur de la cité de Washington , capitale des trente-huit États d'Amérique , et si ce
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remède homœopathique ne les guérit pas, c'est que leur mal est décidément incurable. C'est à Washington qu'ils distilleront la quintessence de l'ennui, et, par la suite, ils se trouveront à jamais heureux de vivre partout sur la terre, excepté à Washington.
Oh ! que je plains les ambassadeurs, les ministres résidents , les secrétaires de légation que leur destinée a envoyés sur les bords du Potomac ! Pour ma part, le spleen me gagne rien qu'à jeter les yeux sur un plan de la capitale fédérale. Au premier coup d'œil, on voit dans ces lignes géométriques une double disposition. Dans son plan primordial, la ville est construite en damier, comme Philadelphie : ces rues à angle droit sont coupées obliquement par un système d'artères qui rayonnent symétriquement dans toutes les directions, aboutissant toutes au Capitole ou à l'hôtel du président. Ce second plan rappelle Versailles. Washington est donc en quelque sorte une ville insipide , greffée sur une ville fastidieuse. Un algébriste dirait qu'à Washington la monotonie a été élevée à la deuxième puissance. Les artères rayonnantes sont au nombre de vingt et une. Elles portent chacune le nom d'un des États de l'Union : Pensylvania avenue, Massachussetts avenue, etc. Quant aux rues en damier, on les désigne par les lettres de l'alphabet, ou par des numéros, suivant qu'elles courent de l'est à l'ouest, ou du nord au sud, en prenant le Capitole pour point de départ. Ce qui embarrasse singulièrement l'étranger, c'est que deux rues différentes portent la même lettre ou le même numéro, suivant qu'elles sont
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à Test OU à l'ouest, au nord ou au sud du Capitole. L'emploi d'une boussole est absolument indispensable lorsqu'on vous parle de la rue K à l'ouest ou de la Quatorzième rue au sud; sans l'aide de cet instrument, on courrait grand risque d'aller se perdre dans la rue K à l'est ou dans la Quatorzième rue au nord.
Washington , comme Ottawa au Canada, comme Madrid et Berlin en Europe, comme toutes les capitales qui ont été créées par la fantaisie d'un souverain, est une ville factice, artificielle, n'ayant aucune physionomie propre, recevant du dehors la vie et l'impulsion. Ce n'est ni un centre intellectuel comme Boston et Philadelphie, ni un centre commercial comme New- York et Chicago , ni un centre industriel comme Pittsburgh et Cincinnati. La ville fédérale est uniquement le siège du gouvernement, elle est la capitale du pays sans en être la tête,
11 n'existe pas de ville aux États-Unis qui soit, comme Paris et Londres , une métropole tout à la fois politique, commerciale et sociale. Washington n'est que la capitale politique du pays. Si New-York peut-être considérée comme la capitale commerciale, Boston réunit tous les litres pour aspirer au rang de capitale sociale. Les différents Etats de l'Union , qui ont tous leur gouvernement propre, ont chacun un chef-lieu où siège la législature locale; le plus souvent, ces chefs-lieux sont des villes peu importantes et d'une population minime. Tout ce qu'on exige de ces capitales en miniature, c'est qu'elles soient situées au centre de l'État qu'elles gouvernent, afin de facihter l'administration. Voilà pourquoi ce n'est
pas New-York qui est capitale de l'Etat de New-York, mais Albany ; ni Philadelphie la capitale de la Pensylvaiîie, mais Arrisburgh; ni Baltimore la capitale du Maryland, mais AnnapoHs. De même Chicago, Saint- Louis, Cincinnati, San-Francisco, Charleston, Savannah, Louisville, ne sont nullement les capitales des États dont elles forment le plus bel ornement.
Washington est et sera probablement toujours une ville inachevée. Les Américains, qui ont donné à la plupart de leurs cités des épithètes plus ou moins justes, ont nommé Washington la «ville des distances magnifiques ^ . On Ile peut, en effet, y faire un pas sans y rencontrer d'immenses espaces de terrain inoccupé, et cela au beau milieu de la ville. Un soir que je venais de quitter l'hôtel du président, je m'acheminai dans la direction du Potomac. Je n'avais pas fait vingt pas depuis la Maison-Blanche, que je me trouvai en rase campagne, dans un grand désert oii l'on ne voyait pas une seule maison, pas un mur, pas un arbrisseau : j'avoue même que je me réjouissais intérieurement de n'avoir pas oublié mon revolver. Au bout d'un quart d'heure , j'arrivai au bord du Potomac. Je restai quelque temps à contempler cette large rivière, aux eaux marécageuses et pestilentielles, et à écouter le coassement peu harmonieux de myriades de grenouilles qui vivent sur ses bords. Autour de moi, les Ughtning bugs ' jetaient leurs flammes éphémères. Je
1 Les Ughtning bugs ou Jtre-Jlies (mouches de feu)sontde petits insectes qui lancent en volant des flammes bien plus brillantes que
me rappelle qu'en face de cette scène étrange je me pris à douter si j'étais bien à Washington : il régnait là un tel calme, un tel silence, que je me serais cru à Ujiji, sur les bords de quelque rivière du centre de l'Afrique, bien plutôt qu'au sein de la capitale des Etats-Unis. Il me fallut un grand effort d'imagination pour me rappeler que j'étais à cinq minutes de marche de l'hôtel du président de la république. La lanterne que je voyais briller comme im phare au-dessus du dôme du Capitole acheva de dissiper mes doutes.
La ville fédérale est éparpillée sur un immense espace de terrain , dont plus de la moite attend encore des rues et des maisons , car on a fidèlement conservé les limites de l'enceinte qui avait été primitivement tracée par le père de la patrie. Cette enceinte a près de deux lieues de longueur et une lieue de largeur. Il y a là de quoi loger une population égale à celle de New- York. Or, la population de Washington ne dépasse guère celle de Genève. Il est difficile , d'ailleurs , d'en déterminer le chiffre exact , car la population est en grande partie flottante : elle varie d'une saison à l'autre comme celle des villes d'eaux. En dehors de la session du congrès, qui y fait affluer le monde officiel, Washington a tout au plus quatre-vingt mille âmes dont environ trente-cinq mille nègres. La douceur de la température y attire beaucoup de malades en hiver, mais en été la chaleur y
celle du ver luisant. Le soir, on les voit voler par milliers dans les contrées méridionales de l'Amérique.
est si intolérable que tout le monde déserte, depuis le président de la république jusqu'au secrétaire de légation de troisième classe. La capitale des Etats-Unis ressemble alors aune ville abandonnée.
Je me trouvais précisément à Washington au milieu de ces chaleurs sénégaliennes : la ville eût été décimée par le choléra ou la fièvre jaune, qu'elle n'eût pas présenté un aspect plus lugubre. Il fallait toute l'ardeur d'un touriste pour oser s'aventurer dans ses larges avenues ensoleillées , dont la brûlante couche d'asphalte fondait au point que les talons de mes bottes y laissaient une profonde empreinte. Il n'y avait pas d'autre mouvement dans les rues que celui des street-cars circulant à vide.
Il n'est pas dans tous les Etats-Unis de climat plus insalubre que celui de Washington. A ses étés torrides vient se joindre une autre cause d'insalubrité. Le Potomac est sujet à de fréquents changements de niveau : ses rives étant d'une nature bourbeuse, chaque fois que les eaux du fleuve cessent de les baigner, il s'en dégage un gaz délétère qui engendre des fièvres pernicieuses. La Maison- Blanche, située tout près du Potomac, reçoit de première main ces émanations pestilentielles. Tous les présidents qui se sont succédé à la Maison-Blanche ont plus ou moins souffert de ce dangereux voisinage. Quoi d'étonnant que la population de Washington reste stationnaire? Les villes ne grandissent guère dans les milieux insalubres. Voilà ce qui advient des cités que le caprice d'un homme improvise en un jour sans consulter la nature des choses !
Quand Washington décréta l'emplacement de la ville qui porte son nom , il se proposait de donner à la future capitale une position centrale parmi les Etats de TUnion; il la plaça au bord du Potomac en vue d'en faire une ville maritime et commerciale; enfin il choisit un site assez éloigné de la mer pour que la capitale fût à l'abri de toute invasion ennemie. Chose étrange , la ville nouvelle n'a joui jusqu'ici d'aucun des avantages entrevus par son fondateur. Au point de vue stratégique, la position de Washington est si peu invulnérable , que vingt ans après sa fondation elle tombait aux mains des Anglais '. Au point de vue commercial, Washington est complètement éclipsée par sa voisine Baltimore. Ce qui s'oppose d'ailleurs à l'extension de Washington comme port de mer, c'est que les eaux du Potomac sont trop basses pour permettre aux navires de fort tonnage d'en remonter le cours : il paraît que la rivière s'est envasée depuis le temps où fut choisi l'emplacement de la ville. Knfin, au point de vue politique, Washington a cessé d'être le centre de l'Union depuis que vingt-cinq Etats nouveaux sont venus s'adjoindre aux treize Etats primitifs : aujourd'hui que la grande république américaine s'étend de l'Atlantique au Pacifique, rien n'est moins central que
* En 1814, les troupes britanniques marchèrent sur Washington sous le commandement du général Ross. L'armée américaine , bien que supérieure en nombre, recula au premier choc et prit la fuite, et les Anglais entrèrent victorieux dans la capitale. Le président Madison dut se réfugier en Virginie. Les Anglais brûlèrent la capitale , la Maison-Blanche et les autres édifices publics.
la position de la capitale. C'est l'État du Kansas, situé à quelque cinq cents lieues de Washington, qui est aujourd'hui le centre géographique de l'Union, tandis que Washington se trouve de fait à l'extrémité des États ^ et que San-Francisco est situé à sept journées de chemin de fer du siège du gouvernement fédéral.
Dans ces derniers temps, quelques grandes villes, notamment Saint-Louis et Philadelphie, ont fait des efforts pour déplacer à leur profit le centre du gouvernement local, dont le siège respectif est à Jefferson-City et à Harisburg. Il est assez étonnant que les républicains qui ont inauguré le mouvement centralisateur en 1860 n'aient pas encore posé la question pour Washington. Un journal disait récemment : « La vallée du Mississipi est le centre naturel de la grande république , et si l'on veut sérieusement continuer la politique d'unification, et écraser datis leur germe les tendances séparatistes, c'est quelque part dans cette région qu'il faudra établir un pouvoir capable de faire respecter son autorité sur les bords du Pacifique comme sur le littoral atlantique. «
Le jour même de mon arrivée à Washington , je me rendis à la Maison-Blanche pour présenter mes hommages au général Grant. Il suffit de se faire passer pour citoyen américain pour être admis immédiatement. Le président n'est-il pas le fondé de pouvoir de ses gouvernés?
L'élu de la nation habite en face de l'avenue de Pensylvanie, prés de la Seizième rue, une maison de modeste apparence, à un étage, n'ayant pour tout orne-
ment qu'un portique supporté par quatre colonnes ioniques. Ses murs peints en blanc lui ont valu la dénomination populaire de White-House (Maison-Blanche). Rien ne peut faire supposer que c'est là la demeure du chef de l'État. Point de factionnaire à la porte , point de drapeau au sommet de l'édifice. A certains jours de la semaine, cette maison est ouverte à tout venant, au maître comme au valet, au magistrat comme au repris de justice, au législateur comme au cireur de bottes : n'ont-ils pas tous le droit de concourir à l'élection du président?
Comme je franchissais le seuil de la Maison-Blanche, un huissier vint à moi et me dit : « You wish to see the Président? » (Vous voulez voir le Président?) Un simple. « yes ') , et je passai. L'huissier me montra un escalier conduisant au premier étage. Là, je fus introduit dans l'antichambre — un salon aux murs couleur vert bouteille. — Imbu de mes vieux préjugés européens, j'avais, pour la circonstance, tiré de ma malle une cravate et des gants d'une blancheur irréprochable. Un simple coup d'œil jeté sur les personnes qui attendaient leur tour dans l'antichambre m'apprit que je m'étais mis inutilement en frais de toilette. Je crus même m' apercevoir qu'on me considérait comme un personnage assez bizarre, et qu'on chuchotait autour de moi au sujet de ma cravate blanche et de mes gants glacés. Ce- que voyant, j'ôtai mes gants par respect humain , et j'eusse poussé la couardise jusqu'à changer de cravate si j'en avais eu une autre en poche. Ce que c'est que l'influence des
milieux! En Europe, nous nous étudions à paraître aristocrates ; en Amérique , il faut le paraître le moins possible, surtout quand on est sous le toit du plus haut personnage de la République ! Après cinq minutes d'attente, nous fûmes introduits l'un après l'autre dans le salon de réception. L'introducteur, qui ignorait ma qualité d'étranger, ne me demanda ni mon nom ni ma carte de visite.
Au milieu de la salle, le président en redingote se tenait debout devant sa table à écrire. Quand je m'avançai vers lui, il me tendit sa large main, une main toute faite pour tenir la poignée d'un sabre. Au risque de paraître un intrus, je lui dis loyalement ma nationalité et tournai de mon mieux quelques phrases anglaises, car le général Grant n'entend pas plus le français que l'arabe. Il m'écouta avec bienveillance, me répondit avec la brièveté et la précision d'un soldat, me pria de faire ses compliments à un compatriote dont il avait été question dans la conversation , et appuya ses paroles d'une seconde poignée de main. Cinq minutes après, je fis une nouvelle entrée et allai me placer dans un coin de la salle pour observer à loisir les traits du vainqueur de la sécession, pendant qu'il continuait à shake hands avec toutes sortes de citoyens et de citoyennes. Certes, voilà un tableau qui paraît bien drôle à un habitant du vieux monde ! Cela vaut le voyage de Washington. Je ne pus m'empêcher de plaindre ce pauvre président, à qui la République impose la corvée de toucher des épidermes qu'il n'oserait pas toujours regarder de près.
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Ulysse Grant est un homme court et trapu , de large carrure et d'une certaine corpulence. Il porte cinquante ans. Je n'ai vu en Amérique aucun portrait qui lui ressemblât. Les cheveux sont restés foncés, mais la barbe grisonne. Le front est court, le sourcil épais, l'œil fatigué et profondément enfoncé dans l'orbite, le nez court et charnu , les joues potelées , la barbe bien fournie et taillée en brosse. Deux rides profondes se dessinent sous les yeux, deux autres partent des narines. Le regard est méditatif, la physionomie rêveuse. On y cherche vainement l'énergie, et l'ensemble de la personne ne dénote guère un homme d'action. Qui jugerait le général d'après sa physionomie se tromperait. Il est évidemment d'une force de caractère et d'une énergie peu communes.
Il y a en Grant deux hommes distincts, le général et le président. Comme général, les services qu'il a rendus sur les champs de bataille lui valent l'admiration de tous ceux que n'aveugle pas la haine. Mais rien n'est plus discuté que l'administration du président. De tous les élus de la nation qui se sont succédé à Washington, nul n'a eu plus d'ennemis, nul n'a essuyé plus d'attaques, plus d'outrages. Il est certain que la corruption administrative n'a jamais atteint des proportions aussi effroyables que durant les dernières années de sa présidence. Maints ' procès scandaleux * ont prouvé que cette corruption régnait jusque dans son entourage, et c'est ce qui a beaucoup
* Notamment l'affaire du général Babcock, secrétaire particulier du président, et celle du général Belknap, ministre de la guerre.
contribué à la perte de sa popularité. Il n'a pas toujours eu cette scrupuleuse délicatesse qui n'est malheureusement pas la qualité dominante des hommes d'État américains. Il a vu l'agiotage et l'improbité pratiqués dans tous les départements de l'administration , et il a trouvé plus facile d'acquiescer à la corruption que de tenter une réforme. Parmi ses ministres, les uns se sont montrés honnêtes et droits, les autres ont été d'une improbité notoire; et le président semble s'être laissé servir par les uns comme par les autres avec la même complaisance.
Depuis l'expiration de son mandat, le général Grant a reconquis une partie de son ancienne popularité ; à mesure que s'effaceront les traces de sa triste administration, l'impérissable souvenir des services militaires qu'il a rendus à son pays lui restituera l'auréole des Sherman et des Sheridan.
La Maison-Blanche est flanquée de deux corps de bâtiment où l'on a déployé un luxe d'architecture qui contraste avec la simplicité de l'hôtel présidentiel. C'est dans ces édifices que sont installés les bureaux des ministères. Au ministère de la Guerre, on vous montre une collection de drapeaux et autres trophées pris sur les rebelles pendant la guerre de sécession. Ce qui est plus intéressant, c'est le trésor {ireasury department) . En y entrant, je fus frappé du nombre considérable d'employés appartenant au sexe féminin. Ce sont des femmes qui comptent les banknotes, les mettent en liasse, opèrent le triage des billets usés ou déchirés : elles font tout cela avec une rapidité et une dextérité
surprenantes. Comme les portes des bureaux sont toutes ouvertes, le visiteur peut jeter un coup d'œil indiscret sur les différentes opérations. La goldroom (chambre de l'or), située dans les souterrains, est défendue par d'épaisses murailles de fer et d'acier : elle contient habituellement dix millions de dollars en or monnayé.
Il y a à Washington un grand nombre d'édifices en marbre dont l'architecture rappelle les anciens monuments de l'antiquité. Cette manie de copier les Grecs et les Romains est passée aux Etats-Unis à l'état de maladie épidémique. Les Anglais, qui donnent aussi dans ce travers, n'approchent pas sous ce rapport des Américains. Si l'on voulait compter tout ce que l'on a sculpté à Washington de colonnes doriques, ioniques, corinthiennes , il y aurait de quoi effrayer l'imagination d'un architecte. La seule capitale des Etats-Unis possède, je crois, plus de chapiteaux classiques que n'en eurent jamais tous les monuments réunis de l'Attique. Il n'est pas de temple de la Grèce qui n'ait été reproduit sur les bords du Potomac, non pas dans un but religieux, mais pour les besoins de l'administration. Ici, le Trésor figure le temple de Minerve; là, le bureau général des postes représente le temple de Thésée; ailleurs, le bureau des brevets rappelle le Parthénon. Ces emprunts aux anciens ne s'expliquent guère chez un peuple qui professe tant de dédain pour le vieux pays {the old country) .
Le Patent office (bureau des brevets) est, de tous ces édifices, le plus curieux. Quand je m'informai oii il était situé, on me répondit d'un air parfaitement se*
rieux : ci Vous trouverez le Patent office entre la rue F et la rue H, et entre la Septième et la Neuvième rue. » Que si vous vous avisiez de demander où se trouve la Septième rue, on vous rirait au nez, ou Ton aurait peut-être la politesse de vous répondre : « Entre la Sixième et la Huitième. « Je finis cependant par découvrir le Patent office, grâce à un plan en caoutchouc extensible à volonté, de fabrication yankee. Comme son nom Findique, cet édifice contient une collection de modèles de toutes les machines auxquelles il a été décerné un brevet d'invention. Le nombre des modèles exposés dépasse cent vingt mille ! Ce chiffre témoigne hautement du génie inventif des Américains. S'il faut en croire la statistique américaine (et sur ce point je m'en défie), l'Angleterre a délivré quarante mille brevets pendant les deux cent cinquante dernières années, tandis que les Etats-Unis en ont délivré cinquante mille en trente ans (de 1840 à 1870). Le compartiment des reliques nationales est assez étonné de se trouver dans la salle des modèles : on y voit la presse à imprimer de Benjamin Franklin, l'habit, le sabre et même la batterie de cuisine de Washington, et une foule d'autres curiosités exposées à la vénération des Américains.
La morttragique de Lincoln m'avait frappé l'imagination lorsque j'étais encore enfant. Aussi, je désirais vivement visiter à Washington la salle de théâtre où le président martyr, comme on l'appelle en Amérique, mourut victime de l'assassin John Wilkes Booth, le 19 avril 1865. Après maintes informations, je parvins à découvrir le
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bâtiment que je cherchais. Mais, hélas! du Ford^s théâtre il ne reste plus que les quatre murs extérieurs. • L'intérieur a été démoli de fond en comble pour être converti en Musée de médecine ! Je demande à voir au moins remplacement de la loge où le crime a eu lieu : on me le montre, mais on n'est pas bien sûr que ce soit là! Voilà les Américains. A onze ans de distance, ils ont presque oublié l'un des plus dramatiques événements de l'histoire de leur pays. Là où retentissait naguère le sinistre « Sic semper tyrannis » , on vous montre maintenant des squelettes d'hommes et d'animaux, des momies d'Indiens et d'Indiennes conservées par l'arsenic, des spécimens d'opérations chirurgicales pratiquées sur les blessés de la guerre de sécession ; on vous montre des moules en plâtre représentant la délicate et terrible opération de l'enlèvement de la hanche, qui a été pratiquée avec succès sur neuf soldats; on vous fait voir aussi une effrayante collection de balles extraites du corps des malheureux qui ont subi le baptême du feu ; la plupart se sont aplaties sur les os au point d'être méconnaissables.
Parmi tous les prétentieux monuments de Washington, il n'en est qu'un seul qui soit digne d'admiration, c'est le Capitole. Par sa situation sur un plateau qui commande un magnifique panorama, par ses dimensions imposantes, par son architecture sévère et grandiose, le Capitole mérite d'être classé parmi les plus beaux monuments du monde. Les Américains l'appellent l'édifice le plus magnifique et le plus imposant de l'univers
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[ihe most magnificent and imposing building in the îvorld). Laissons-les dans cette douce conviction, plutôt que de les envoyer au Louvre ou à Saint-Pierre de Rome. S'ils disaient que leur C apitoie est le plus majestueux palais parlementaire, ils seraient peutêtre plus près de la vérité ; mais les Anglais n'admettraient sans doute pas un seul instant cette assertion.
Le C apitoie de Washington , tout grandiose qu'il est, m^a paru d'une architecture fort défectueuse. Son vice capital, c'est le manque d'unité. Ce vice provient de ce que l'édifice n'a pas été conçu d'un seul jet : on y a fait des agrandissements successifs, on l'a construit par pièces et morceaux. L'édifice se compose d'un bâtiment central et de deux ailes. Le bâtiment central n'est autre que l'ancien Capitole, tel qu'il existait originairement; Sa façade, enrichie d'un portique à colonnes corinthiennes , est d'un style noble et sévère : rien à critiquer que le maigre et mesquin bas-relief qui orne le tympan^ et qui représente le génie de l'Amérique, flanqué de l'Espérance et de la Justice.
Malheureusement, deux ailes sont venues s'ajouter par la suite à Tancien Capitole, deux ailes tellement énormes qu'elles dépassent en étendue l'édifice primitif et forment elles-mêmes de véritables C dpi tôles ^ Ces ailes seraient peut-être ailleurs de fort beaux monuments, mais ici elles nuisent à l'harmonie et à l'unité de l'édifice, loin d'en compléter l'architecture. Quant au dôme qui s'élève au-dessus du bûliment central , sa hauteur exagérée est tellement en disproportion avec le
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reste de Tédifice, qu'il semble éraser sous son poids Timmense monument. Ce dôme, récemment terminé, est entièrement construit en fer. Il dépasse en hauteur celui du Panthéon de Paris, et ne pèse pas moins de dix millions de livres. Il est surmonté d'une colossale statue en bronze -représentant la Liberté, debout sur un globe qui porte la devise des Etats-Unis, E plurihus umim. Les premiers rayons de l'aurore illuminent chaque matin la figure de la statue. La lanterne qui couronne le dôme, imitation du monument de Lysicrate à Athènes, est éclairée chaque soir par un feu puissant qu'on distingue de fort loin.
On pénètre dans le palais parlementaire par une porte en bronze qui rappelle celle du baptistère de Florence. Cette œuvre, exécutée à Rome par un artiste américain^ Uandolph Rogers, est d'un très-grand mérite. Les panneaux, au nombre de huit, retracent l'histoire de là découverte de l'Amérique par Christophe Colomb. Ld scène qui représente la mort de l'illustre navigateur est d'une admirable cofhposition. On né peut en dird autant dés peintures ornant là célèbre rotorlde qui occupe le centre de l'édifice. Ces péintufes feprésérttetit divers épisodes de l'histoire de l'Amérique, depuis le débarquement de Colomb jusqu'à la déclaration d'indépeiidarice* Elles sont fort admirées à Washington, mais on ne les tolérerait guère dans nos musées de province, tant leur exécution est médiocre. Le sens artistique semble faire complètement défaut à l'esprit mercantile des Américains. L'Exposition de Philadelphie
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l'a prouvé siiraboïKlamnicnt. En peinture , il n'y a guère que le paysage qu'ils abordent avec succès.
Clest au Capitole que siègent le Sénat et la Chambre des représentants. Les Chambres législatives sont installées dans les deux ailes nouvellement construites; la Cour suprême occupe la salle oii siégeait autrefois le Sénat. Cette dernière salle, d'une extrême simplicité, a conservé sa disposition primitive en hémicycle. Je n'ai pas eu l'occasion d'y voir siéger les juges. Ces magistrats sont, m'a-t-on dit, les seuls aux Ktals-Unis qui portent la robe, non pas la robe écarlate qui rehausse tant la majesté de notre Cour de cassation, mais une simple robe noire. La Cour suprême des États-Unis se compose d'un chief justice et de huit juges que le président nommé à vie, ou jusqu'à ce qu'ils cessent de se bien comporter ( during good behavioiir). Le président a donc le droit de les révoquer pour cause de mauvaise conduite. Cette cour est la seule dont les membres soient à la fois nommés par le pouvoir exécutif et pour toute la durée de leur vie. Quant aux cours des États, elles émanent de l'élection populaire , et leurs membres sont nommés pour un laps de temps qui varie, suivant les États, d'un à quinze ans. On sait ce que vaut ce système, qui n'est jamais entré dans la pensée des fondateurs de la République. La corruption de la justice est peut-être encore plus effroyable en Amérique que la corruption administrative. Comme les publicistcs américains ne cessent de le répéter, c'est là le symptôme le plus grave de la décadence des États-Unis. La Cour
suprême de Washington, par son mode de composition, offre seule encore des garanties d'incorruptibilité et d'indépendance; c'est aussi la seule dont les arrêts soient respectés.
De la Cour suprême, passons au Sénat. MM. les sénateurs sont absents, la salle est déserte, et je puis m'octroyer la fantaisie de m'asseoir sur le siège du président, et promener de là mes regards sur les bancs sénatoriaux disposés en trois rangs semi-circulaires et concentriques, suivant la mode adoptée par tous les Etats constitutionnels. Lors de ma visite, les sièges étaient au nombre de soixante-quatorze. Depuis lors, deux nouveaux sièges sont venus s'y ajouter, par suite de l'entrée dans l'Union d'un nouvel Etat, le Colorado, que nous visiterons plus tard. Lés Etals, actuellement au nombre de trente-huit, délèguent chacun une portion de leur puissance au gouvernement fédéral de Washington. Chaque Etat, quelle que soit l'importance de sa population, envoie au Congrès deux sénateurs : le petit Etat de Dclaware, qui n'a que cent vingt-cinq mille âmes, a au Sénat une représentation égale à celle de l'Etat de New- York, qui en a plus de quatre millions. A la Chambre des représentants, au contraire, c'est le chiffre de la population qui détermine le nombre de députés : les Etats envoient un député par cent vingt mille àmès. L'Etat de Xew-York a, je crois, trente-six députés; d'autres Etats n'en ont qu'un. Les sénateurs sont élus pour six ans ; les représentants n'ont qu'un mandat de deux années. Les représentants sont nommés par le
suffrage universel, sans condition de cens ou de capacité; les sénateurs, au contraire, sont choisis par les législatures des divers États. Le vice-président de la République est, de droit, président du Sénat; à la Chambre des représentants, le président est choisi par ses collègues.
J'ai assisté à une séance de la Chambre des représentants, qui occupe la plus belle salle du Capitole. Les gept rangées de pupitres, disposées en fer à cheval, présentent un agréable coup d'oeil. Les députés sont assis sur des sièges mobiles qui peuvent tourner aux quatre points cardinaux, et ils usent largement de la liberté : ils tournent le dos tantôt au président, tantôt à l'orateur qui parle de sa place, et prennent les poses les plus impossibles et les moins convenables afin de se donner toutes leurs aises. Le sans gène américain s'étale ici comme dans les halls des hôtels, comme en chemin de fer, comme dans les églises, comme partout.
Il est fort amusant de voir ces graves législateurs mâchonner leur rouleau de tabac, — pardon de ce détail — et cracher à distance de cette façon précise et méthodique qui n'est donnée qu'aux Yankees. Je l'ai de mes propres yeux vu. En voici un qui repose nonchalamment ses deux pieds sur le pupitre de son voisin. En voilà un autre qui, succombant à la chaleur, s'est bravement plongé dans un profond sommeil, après s'être couvert la tète d'un grand journal. La séance d'ailleurs est peu animée . Par cette température de 1 00° Fahrenheit, les députés préfèrent rester chez eux. A l'ouverture de
la séance, il y a à peine un siège sur di%. qui soit occupé; la partie de Thémicycle, oii siègent les députés républicains est presque déserte. M, Blackburn, démocrate du Kentucky, occupe le fauteuil do la préfîidence. Un orateur privé du bras gauche parle sur une question de chemin de fer, ce qui semble fort ennuyer l'Assemblée. Tout manchot qu'il est, il se livre à une mimique qui exténuerait nos tribuns en raoing d'un quart d'heure. 11 parle avec un accent américain trèS" prononcé, avec cette intonation nasale — le sing-sotig — ■ qui suffit pour distinguer un Yankee d'un Anglais,
Au bout d'une heure, cet orateur m'a fait perdre patience, et j'ai quitté le Capitole pour rentrer à l'hôtel. Là je me suis plongé tout entier dans un bain d'eau jaunâtre : c'était l'eau du Potomac, La capitale des États-Unis n'a pas même d'eau bonne à boire, bien qu'il y ait parenté évidente entre Potomac et potable! Je pus me convaincre par la suite que l'eau claire est introuvable dans toute l'Amérique. A Saint-Louis, on ne boit pas d'autre eau que celle du Mississipi, qui contient autant de sable que de liquide. A Cincinnati, on fait la cuisine avec l'eau de l'Ohio, dont la teinte rappelle celle du café au lait. A Kansas-Cityj, c'est l'eau salie et limoneuse du Missouri qui sert «à la consommation des habitants. Faut-il s'étonner après cela des fièvres malignes qui sont endémiques aux Etats-Unis?
I,A VIRfi IMF,
La chaleur m'a chassé de Washington. Je n'y ai dormi que deux nuits , et déjà je commençais à subir les effets de son climat débilitant. Je marchais aussi peu que possible, ce qui ne m'empêchait pas de ressentir nne lassitude que je n'ai jamais éprouvée qu'à la suite de longues courses de montagnes. Je doute que Livingstone et Stanley aient enduré dans l'Afrique centrale un soleil plus brûlant que celui de la Colombie '. Aussi, j'ai quitté la capitale fédérale sans regret. J'avais pensé faire le pèlerinage du Mont-Vernon , où reposent les restes du Père de la patrie, mais il m'eût fallu pour cela rôtir un jour de plus sur les bords du Potomac, et mon admiration pour le grand Washington ne va pas jusque-là. C'est pour la même raison que je n'ai pas vu l'Institut smithsonien, sorte de musée ethnographique dont on m'avait beaucoup parlé. Si jamais un caprice fâcheux
^ On appelle Colombie la partie du territoire qui a été distraite du Maryland pour y fonder la capitale des Etats-Unis.
de La destinée me ramène dans cette triste ville, il me restera du moins quelque chose à voir.
Et maintenant, en route pour l'Ouest ! En route pour cette contrée lointaine qui, il y a quatre-vingts ans à peine, était encore une région perdue, une sorte de terra incognita couverte de forêts où s'aventuraient seuls les Indiens, et qui aujourd'hui est cultivée, défrichée, sillonnée de routes, de canaux et de chemins de fer, couverte de villes florissantes, au-dessus desquelles plane la fumée des usines. Jamais baguette de fée n'a opéré si rapide et si merveilleuse transformation. Cette chaîne des Alleghanies, qui s'élevait naguère comme une barrière infranchissable entre l'Est et l'Ouest, est aujourd'hui criblée de tunnels et traversée journellement parles wagons Pullman. Pour me rendre de Washington à Cincinnati, deux ou trois lignes de chemin de fer s'offraient à mon choix. Je me décidai pour la plus méridionale, celle connue sous le nom de Chesapeahe and Ohio raiJroad. C'est la plus pittoresque, parce qu'elle traverse le cœur du massif des Alleghanies.
J'eus bientôt laissé derrière moi le Potomac, qui sépare la Colombie de la Virginie. Le pays qui se déroulait à mes yeux est d'une admirable fertilité. La voie est bordée de belles cultures de mais et de tabac. Aux arrêts du train, le coup d'œil est très-pittoresque; on s'aperçoit bien vite, à l'aspect de la population, que le Potomac est une ligne de démarcation entre le Sud et le Nord. Cette population virginiennc a une physionomie bien différente de celle des États que je viens de quitter.
Leurs types sont plus méridionaux; les femmes sont presque toutes d'une grande beauté : elles ont le teint brun, les cheveux et les yeux noirs.
Plusieurs États de l'Amérique orientale doivent leurs noms à des rois ou à des reines d'Angleterre. La Géorgie rappelle Georges II, les deux Carolines rappellent Charles II; le Maryland est la terre de Marie Stuart; enfin , la Virginie a été ainsi nommée en l'honneur de la reine vierge ÉUsabeth. La Virginie est le plus ancien État de la Confédération américaine. Le premier qui vint s'y établir, au commencement du dix-septième siècle , était ce capitaine John Smith , qu'une singulière aventure a rendu célèbre.
Smith explorait la contrée, lorsqu'il fut surpris par des sauvages qui le firent prisonnier et l'amenèrent devant leur chef Powhatan. Le farouche cacique n'avait jamais vu assommer un blanc à coups de tomahawk, et il eut la curiosité de voir jusqu'à quel point les blancs ont la vie dure. Smith fut donc condamné à mort ; mais au moment où, la tète sur le billot, il attendait le coup de grâce, la princesse Paivhontas, fille unique de Powhatan, vola au secours du prisonnier, l'enlaça dans ses bras , et , se tournant vers le sachcm , déclara qu'elle épouserait Smith. Porvhatan consentit à tenter cette nouvelle expérience , et accorda la liberté à son prisonnier. Smith, l'ingrat! n'épousa pas Pacahontas : il envoya à sa libératrice un certain Rolfe, que celle-ci voulut bien accepter à la place de Smith.
La Virginie a de tous temps exercé une profonde
, influence sur les destinées politiques de la République américaine. Aussi, les Américains lui ont-ils donné le titre de « Ohl Dominion » . C'est elle qui a fourni aux États-Unis ses plus grands hommes d'Etat, ses plus grands généraux, ses plus grands orateurs. Washington, fondateur de l'Union, était Virginien; Jefferson , l'auteur de la déclaration d'indépendance, était Virginien; les présidents Madison , Monroe, Harrison, Tyler, Taylor, étaient nés en Virginie. Lee, Jackson, et la plupart des généraux qui commandèrent les armées du Sud , lors de la guerre de sécession , étaient originaires du même État. La défaite du Sud a mis fin à la glorieuse prépondérance de la Virginie. Après avoir gouverné l'Union pendant soixante ans, elle a partagé le triste sort de la Louisiane et des autres Etats sécessionnistes. Ce fut sur le sol virginien que la guerre commença et prit fin ; ce fut Là que se livrèrent les plus sanglantes batailles. A l'issue de la lutte, la Virginie était ruinée, épuisée; mais les Virginiens ne se sont pas découragés : ils sont rentrés dans l'Union aux conditions imposées par le Nord vainqueur, et, au lieu de s'apitoyer comme les autres confédérés sur la dure situation qui leur était faite par l'abolition de l'esclavage, ils ont travaillé à relever leurs ruines. Malheureusement la Virginie, comme tous les Etats du Sud, a été envahie par les carpel baggers \ et tant qu'elle n'aura
* Les carpet haggers sont des hommes venus dû Nord avec un sac de nuit pour tout bagage.
pas été nettoyée de cette vermine, elle ne pourra reconquérir son ancienne splendeur.
La Virginie est une des contrées les plus fertiles de TAmérique. Toutes les graines du midi de l'Europe peuvent y prospérer. Dans ces dernières années , les essais de cullure de la vigne y ont donné d'excellents résultats. Les adorateurs du tabac n'ignorent pas que la cullure de cette plante constitue la principale industrie de la Virginie. Ce fut VValter Ralheigh qui, le premier, planta le tabac dans cette province et en introduisit l'usage en Angleterre. Le tabac virginien est inférieur à celui de la Havane pour la fabrication des cigares, mais il est sans égal comme tabac à priser et à fumer dans les pipes. On en fait aussi un tabac à chiquer d'excellente qualité. Ce sont les manufoctures de Richmond et de Ljnchburg qui fournissent à la consommation de presque toute l'Amérique. Le tabac à chiquer (chewincj tobacco), dont usent les neuf dixièmes de la population mâle des États-Unis, se consomme sous forme de gâteau très-dur. On lui donne cette consistance en mélangeant aux feuilles narcotiques réduites en pâte de la mélasse d'érable et une petite quantité d'huile fine : on soumet le mélange à une forte pression, et on le dessèche ensuite.
L'abolition de l'esclavage a porté un grand coup à la prospérité de la Virginie. Nombre de fermes où travaillaient autrefois les esclaves sont aujourd'hui offertes à vil prix parleurs propriétaires. La Virginie ne demande que des bras : c'est encore une des rares contrées de l'Est où l'immigration soit demandée. Le salaire des
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cultivateurs blancs est d'un à un dollar et demi par jour, avec la nourriture. Quant aux noirs, qui sont censés avoir moins de besoins à satisfaire, on ne leur accorde que huit à douze dollars par mois.
Pendant que les belles campagnes virginiennes se déploient âmes regards, j'engage une conversation avec mon voisin, un planteur de la Louisiane. Bien qu'il habite la Nouvelle-Orléans , ville à demi française , il ne parle que l'anglais.
" La langue française, me dit-il, tend de plus en plus à disparaître en Louisiane. »
Trompé par son teint brun et ses cheveux noirs, je lui demande s'il est d'origine créole,
(' Yankee pur sang, me répond-il. Mon grand-père était Anglais, mon père était de Boston, et je suis né moi -même dans la Nouvelle-Angleterre.
— Êtes-vous depuis longtemps fixé en Louisiane?
— Depuis trente ans.
— Votre physionomie n'est pas celle d'un Anglo- Saxon.
— Influence du climat, me répond-il. Dans ma jeunesse, j'avais les cheveux châtains et le teint clair; le soleil de la Louisiane a fait de moi un homme du Sud. »
Mon planteur me parle des carpel baggers et des nègres, de Kellog et de Pinchback. Ce Pinchback, vulgairement connu sous le nom de Pinch tout court, est un nègre qui, de simple barbier, s'est élevé au rang de sénateur, bien qu'il sache à peine lire et écrire. Dans un discours qu'il vient de prononcer devant une as-
semblée républicaine, il a parlé du président. Grant en termes irrévérencieux — ô l'ingrat! — et il s'est permis de traiter sa politique de « humhiig ». Il a juré qu'il ne prendrait pas de repos avant que les hommes de couleur aient obtenu tous les droits politiques accordés aux blancs. Que veut donc Pinch? Les amendements à la Constitution n'onl-iis pas accordé aux hommes de couleur non-seulement l'égalité devant la loi, mais aussi tons les privilèges politiques dont jouissent les blancs? « Pinch, me répond le planteur, sait fort bien ce qu'il veut. Il revendique pour les noirs le privilège d'occuper, tout comme les républicains à peau blanche, des postes auxquels ils n'ont pas été appelés par la voie régulière de l'élection. Reconnaissance politique des noirs signifie pour lui loyal partage des fonctions publiques entre blancs et noirs. Pinch a vu Kellog élevé au poste de gouverneur de la Louisiane, avec l'aide de la force armée; il a vu la législature installée en vertu d'un ordre militaire; il sait que depuis quatre ans il n'y a plus eu d'élections réelles et sérieuses, et que la plupart des politiciens qui occupent actuellement les fonctions publiques n'ont d'autre droit à ces fonctions que le droit de la force, Et il en tire la conclusion toute naturelle que la servitude n'est abolie en aucune façon, et que la situation politique des nègres doit être réglée sans retard.
et Ce Pinch , qui pourrait peut-être bien avoir raison , a déjà créé beaucoup d'embarras au gouvernement. Le grantisme a fait éclore dans le Sud des centaines d'à-
venturiers de ce genre, leur conférant des emplois et se servant de leur influence , comptant les lâcher le jour où ils deviendraient trop dangereux. Il arrive un temps oij ils demandent plus qu'on ne peut leur donner, et l'on ne sait plus alors s'en débarrasser. Si Pinch n'avait jamais quitté son échoppe de barbier, cela eût mieux valu pour ses amis deWashington comme pour lui-même. L'intervention armée de Grant dans les affaires du Sud a été l'une des plus grandes fautes de son administratioi\. Qu'on laisse donc les États élire eux-mêmes leurs fonctionnaires et régler leurs propres affaires : c'est là l'essence du gouvernement fédéral. »
Je demandai à mon interlocuteur ce qu'il pensait de l'affranchissement des noirs. 11 me répondit qu'ils sont bien plus à plaindre qu'au temps de l'esclavage. C'est un fait indéniable que ces pauvres nègres ont beaucoup de difficulté à vivre depuis qu'ils ont la liberté. Comment pourrait-on s'en étonner? L'intelligence de l'homme de couleur est fort inférieure à celle du blanc. Et cependant, que de blancs en Amérique qui parviennent à peine à se procurer les choses les plus nécessaires à la vie! Au défaut d'intelligence, il faut joindre la paresse bien connue de la race éthiopienne. Le nègre s'accommode mal du travail libre. Le travail forcé est le seul qui convienne à sa nature indoleote. Le nègre hbre ne se décide à sortir de sa paresse que lorsque la faim s'éveille au fond de son estomac. Pas n'est besoin de démontrer à ces grands enfants leur infériorité, dont ils portent l'aveu sur leur visage : ils la sentent si bien, qu'ils ont
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pour riiomme blanc une déférence presque exagérée que j'ai pu remarquer en mille occasions. Cette déférence est poussée jusqu'à la timidité : un noir n'oserait, par exemple, réclamer ouvertement à un blanc le payement de ce qui lui est dû; je citerai plus loin un trait par lequel je pus m'en convaincre personnellement.
Le nombre des nègres semble aller en diminuant depuis l'abolition de l'esclavage. Les statistiques démontrent que l'état de liberté est moins favorable à leur multiplication que l'état de servitude. Le nègre affranchi est moins bien nourri que le nègre esclave; il habite une demeifre moins salubre ; il boit plus de wiskey et mâche plus de tabac ; il travaille moins , et préfère se débarrasser de ses enfants au moyen de l'infanticide, plutôt que de se donner la peine de les élever. L'infanticide est très-commun chez les nègres, depuis qu'a cessé le régime de l'esclavage, qui forçait les femmes, noires à élever leurs enfants. En sorte que l'on peut dire de ceux qui ont proclamé l'affranchissement des noirs, qu'ils n'ont fait que décréter l'extinction de la race africaine en Amérique. Cette extinction est plus lenle que celle de la race rouge, mais elle n'est pas moins certaine. Les nègres, comme les Indiens, doivent fatalement périr devant l'ascendant des blancs.
Comme nous causons , le paysage présente de nouveaux aspects. Aux riches plaines de la Virginie succèdent les montagnes Bleues, qui forment la première chaîne des Alleghanies. Longtemps avant que la locomotive en ait atteint les premiers contre-forts, on voit
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dans la distance les silhouettes du massif montagneux se détacher sur le bleu du ciel avec une douceur exquise.
Les monts Alleghany, que les Indiens appelaient les Appalaches, du nom d'une de leurs tribus, constituent, après les Rocheuses, la chaîne de montagnes la plus importante de TAmérique du Nord. Elle s'étend depuis l'Alabama et la Géorgie jusqu'au fleuve Saint-Laurent, sur une longueur d'environ quatre cents lieues. Elle est donc cinq fois longue comme les Pyrénées. C'est en Virginie qu'elle atteint ses plus grandes proportions. Là , elle n'a pas moins de trente à quarante lieues de largeur. Quelques sommets s'élèvent à six mille pieds de hauteur. La hauteur moyenne est d'environ quinze cents pieds. Ces montagnes sont de nature granitique et schisteuse; on y trouve en quelques endroits des roches calcaires ou de grès.
Le train nous emporte à toute vapeur a travers les sites les plus séduisants. Ce qui augmente le charme du voyage, c'est qu'il règne dans ces montagnes une fraîcheur délicieuse. Me voilà pour un moment délivré de ce brillant soleil qui n'a cessé de me rôtir depuis que j'ai débarqué aux Etats-Unis. C'est avec un plaisir inexprimable que je contemple l'admirable verdure qui s'épanouit sur les montagnes. Quand on s'est promené pendant quelques jours dans les désespérantes rues rectilignes des villes américaines, je vous jure qu'on renaît à la vie à l'aspect de cette nature toujours neuve, toujours belle en quelque pays qu'on la trouve !
Je me tiens debout sur la plate-forme du dernier
wagon, pour mieux contempler dans son magnifique ensemble le paysage infiniment varié fuyant derrière nous avec une rapidité qui peut faire le compte d'un Américain, mais que je trouve, pour ma part, trop vertigineuse pour ne pas regretter le bon temps où Ton traversait en slage-coach ces pittoresques montagnes.
Le train suit toutes les fantaisies de la montagne, serpente dans les sinuosités, se tord en festons capricieux, et il en résulte de continuels changements à vue. Tantôt c'est une crevasse étroite, un abîme où ne pénètre jamais ni soleil, ni lune; tantôt c'est un entonnoir évasé rempli de verdure et de lumière ; vous le contemplez encore, que déjà vous êtes au milieu d'un amphithéâtre où l'œil cherche vainement une issue ; vous vous demandez par où vous y êtes entré, comment vous en sortirez, et voilà qu'une nouvelle courbe vous délivre de cette prétendue prison , au moment où vous y songez le moins. Nouveau tableau : vous roulez entre des montagnes en pente douce, couvertes d'arbres toujours verts, couronnées d'une épaisse chevelure de sapins ; le torrent y coule plus doucement dans un lit plus large : le paysage est moins saisissant, mais plein de charmes.
J'arrivai dans la soirée à VVhite Sulphur Springs, localité située sur le revers occidental des Alleghanies. C'est là que je me décidai à passer la nuit. En descendant du train, je gagnai si froid que je dus endosser mon manteau : et le matin même, je mourais de chaleur à Washington ! C'est qu'ici nous sommes à deux
mille pieds au-dessus de la mer. Un omnibus nous conduit à Tunique hôtel de l'endroit. Qu'on se figure un immense édifice en bois où dix-huit cents hôtes peuvent être « accommodés » , avec une salle à manger de deux cents mètres de longueur, et une salle de bal de la même étendue. Beaucoup pour l'œil, peu pour la bouche. S'imagine-t-on que je n'ai pas pu obtenir à souper dans ce vaste établissement? Et comprend-on la position d'un voyageur affamé qui, après treiise heures de chemin de fer, ne trouve pour se réconforter qu'un morceau de pain beurré avec un verre de lait enrichi d'un morceau de glace! En Amérique, comme partout, la civilisation ne sort pas des grandes villes. Le planteur de la Louisiane est au comble de l'exaspération. L'hôte nous explique que la saison des eaux ne commençant qu'au mois de juillet, on ne pouvait être préparé à nous recevoir; que cet immense caravansérai, aujourd'hui désert, sera dans quinze jours une vraie fourmiUère. Je n'oserais dire que cette explication nous consola tout à fait.
Les sources thermales de White Sulphur Springs
jouissent d'une grande vogue en Amérique. On prétend
I qu'elles étaient connues déjà des Indiens , qui ont laissé
j dans les environs de nombreux vestiges de leur séjour.
*j Mon planteur m'assurait qu'en été beaucoup d'habitants
de la Nouvelle-Orléans viennent se réfugier ici pour
échapper à la fièvre jaune et aux grandes chaleurs.
White-Sulphur est agréablement située au fond d'une
des plus^ belles vallées des Alleghanies : les montagnes ,
revêtues d'un splendide manteau de verdure, s'élèvent jusqu'au ciel par gradations insensibles. Les forets qui recouvrent leurs pentes doivent être riches en gibier; oh m'a soutenu qu'il est dangereux de s'y aventurer^ k cause des serpents qui y abondent; ils appartiennent à l'espèce des serpents bronzés, qu'on désigne en Virginie sous le nom de copper head snakes (serpents à tête de cuivre). Le serpent à sonnettes est moins redouté des Américains que le copper head : on prétend que son souffle peut causer la mort.
Je m'étais arrêté à White-Sulphur dans le but d'aller visiter le célèbre pont naturel de Virginie; mais lorsque je m'éveillai le lendemain, il pleuvait à torrents, et le temps semblait gâté pour toute la journée. Dans do telles circonstances , un voyage de vingt lieues en stagecoach eût manqué de charmes, et je dus renoncer à cette excursion. Les Virginiens mettent leur pont naturel au même rang que la chute du Niagara; mais il faut faire la part de leur vanité nationale. En Amérique, plus que partout, on doit se défier de la réclame.
Westward hol Continuons notre route vers l'Ouest, par le Chesapeake and Ohio railroad. Cette ligne, récemment achevée, me semble fort peu fréquentée. Il n'y a que deux trains par jour, courant sur une voie unique d'une grande hardiesse de construction : elle décrit mille courbes, franchit ruisseaux et rivières sur de vertigineux ponts de bois, traverse les montagnes sous des tunnels qu'on n'a pas pris la peine de maçonner ; à certains passages, on ferme instinctivement les yeux
LA VIUai-ME. 129
quand on s'avise de jeter un coup d'œil au dehors. Lo pays est aussi pittoresque que la veille. Nous longeons les bords d'un des nombreux affluents de TOhio, la Kanawha — j'aime ce nom indien. — Cette rivière capricieuse forme de charmantes cascades. Ce qui me frappe, c*est l'aspect désert de la contrée : pas un village, pas une habitation. Tel ce pays est aujourd'hui, tel il devait être lorsque les Indiens en étaient les seuls possesseurs.
Ce n'est que dans les environs de Charleston que jo remarque les indices de l'industrie. Ce sont de riches gisements de charbon qui ont attiré la population en cet endroit. Il y a même une station qui porte le nom de Coalbiirg (bourg du charbon). La contrée jouit d'une autre source de richesses, ce sont les salines qui abondent dans la vallée de la Kanauha. Pendant la guerre de sécession, ces salines furent la seule ressource de tous les États confédérés compris entre le Mississipi et le Potomac : on en tirait à cette époque dix mille boisseaux par jour. Ces gisements semblent inépuisables : ils peuvent suffire aux besoins de l'Amérique pendant plusieurs siècles. La nature a traité l'Amérique en enfant gâté : au point de vue des richesses minérales, nulle contrée au monde n'a été plus admirablement partagée.
ISO tîV ÉTÉ EN AMÉKIQLË.
LOHIO
il pouvait être cinq heures quand j'arrivai à Huntington, petite bourgade située au bord de l'Ohio, à la jonction de trois Etats : la Virginie occidentale, l'Ohio et le Kentucky. C^est ici le terniinus de la voie ferrée. J'espérais, à la descente du train, trouver immédiatement un steamer prêt à me porter sur les eaux de rOhio; mais le ciel en a disposé autrement. Par suite de la sécheresse persistante des derniers joui*s , les eaux du fleuve sont tombées tellement bas, que le steamer n^est pas arrivé, et que personne ne peut m'apprendre s'il viendra ni quand il viendra. Cela dépend de la bonne volonté de l'Ohio , et l'on sait si les rivières américaines sont capricieuses. Si une voie ferrée reliait Huntington à Cincinnati, j'aurais bientôt changé mes plans; mais cette voie est encore à construire, et il faut forcément s'arrêter au parti de l'attente.
Pour passer le temps, j'explore la localité ëri compagnie du planteur du 8ud; Une loilgue et large rue^ tirée au cofdeau, ilon pavée et bordée de trottoirs en IjOis et de maisoils eil briques rouges , voilà l'aspect de