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Huntington et de toutes les bourgades de rintérieur des Étals-Unis. Nous abordons un groupe d'indigènes qui stationnent à Tenlrée d'un bar rootn. Ils sont en train de discuter les résultats des élections qui viennent d'avoir lieu à la convention préparatoire de Cincinnati. Hayes l'a emporté sur Blaine, à la grande satisfaction de la population de Huntington. Hayes jouit d'une grande popularité dans l'État de l'Ohio, son pays natal.
Vers neuf heures du soir, un petit bateau qui était allé à la recherche du steamer revint avec la ilouvelle qti'il l'avait reiicontl*é à dix milles en aval du fleuve, et qti^il n'attendait que itous polir mettre le cdp sur Cincinnati. NoUs descendîmes sur le petit bateau, qu'une machine grande comme un poêle mit en liiouvement. La cabine était si petite j qu'elle rie pouvait coriteriir tout le monde. J'allumai un cigare, et allai jouir de la fraîcheur du soir à la galerie extérieure. Le ciel était tout Constellé d'étoiles. Des éclairs illuminaient le paysage de minute en minute. Notre bateau ne mit pas moins de trois heures à franchir les dix milles. H pouvait être minuit quand j'aperçus, au milieu de la nuit profonde, un éblouissant palais de feu^ dont les fenêtres offraient au regard une splendide illumiriatiori : c'était le steamer. Notre coquille de noix accOsta le géant, et nous fûmes bientôt installés à boi^d du Pleetwwd (bois léger à la course).
A l'entrée du grand sdlon se trouvait un office ^ tdut comme dans les hôtels, où chacun consigna son nom ad registre des voyageurs et prit un ticket qui donnait droit
à un lit dans une cabine, ainsi qu'à la nourriture jusqu'à destination. Le prix des tickets reste invariable, quel que soit le lieu de débarquement : un voyage de vingt milles sur ces pyroscaphes américains se paye tout autant qu'un voyage de deux cents milles.
Malgré l'heure avancée de la nuit , on nous servit à souper. Puis chacun prit possession de sa cabine. Je partageai la mienne avec le planteur, dont les ronflements sonores m'ettipêchèrcnt de fermer l'œil pendant toute la nuit. Les cabines sont rangées des deux côtés du bâtiment et s'ouvrent d'un côté sur le salon, de l'autre sur la galerie extérieure. A six heures du matin , tout le monde fut réveillé au son de la gongue chinoise. Le Yankee est matinal.
En Amérique, la gongue, ou tam-tam, tient lieu de cloche dans les hôtels , dans les gares , sur les bateaux à vapeur, partout enfin. C'est un tam-tam perpétuel. On frappe l'instrument de manière à en augmenter le son graduellement jusqu'à ce qu'il acquierre son maximum d'intensité : dans les premiers temps, je m'imaginai plus d'une fois que le tonnerre grondait au dessus de ma tête. Ce sont les nègres qui sonnent la gongue, et ils font un tel vacarme, que j'ai vu des enfants sur le point d'en mourir de frayeur. Les Chinois possèdent seuls le secret de la fabrication des tam-tams. C'est de la Chine que viennent les innombrables tam-tams qui chaque jour, aux heures des repas, retentissent d'un bout à l'autre de l'Amérique.
En ouvrant l'œil, je calculai que la distance entre Hun-
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tington et Cincinnati étant de cent soixante milles, et vu la rapidité de notre « bois léger à la course » , nous devions être au moins à mi-chemin de la métropole de rOhio. Mais j'avais à peine achevé ce calcul mental, que je m'aperçus que le « bois léger à la course » était dans le repos le plus absolu. En rassemblant mes idées, je me souvins que j'avais ressenti en dormant une légère secousse. Nous nous étions engravés pendant la nuit dans le lit de la rivière. L'eau devait être descendue bien bas, puisque notre bâtiment n'avait qu'un tirant de vingt-six pouces. Le Fleelivood est un de ces Jlalboats (bateaux plats) spécialement constî-uits pour le service de rOhio. Ces jlalboats s'échouent tout tranquillement, s'embourbent dans la vase avec tant d'art, que votre sommeil n'en est troublé en aucune façon.
J'admirai en cette circonstance le caractère patient des Américains. Pas un murmure, pas une plainte ne s'éleva au sujet du retard considérable que devait nous occasionner ce fâcheux contre-temps. Nul non plus n exprima sa satisfaction de ce que l'accident n'eût pas eu de suites plus graves. La plupart, en apprenant la cause de notre stationnement, n'eurent d'autre façon d'exprimer leur désappointement que de s'introduire en bouche une chique de tabac, et d'aller ruminer en silence sur un sofa, en attendant l'heure du déjeuner. Le musulman n'accepte pas les événements de la vie avec plus d'indifférence. Y a-t-il cependant rien qui puisse mettre en défaut toute votre philosophie comme de vous ensabler au beau milieu d'une rivière !
Je ne puis guère concilier ce flegme des Américains avec leur énergie. Il semble que i'énergie doive produire l'irritabilité : or, l'Amérique n'est rien moins qu'irritable. Dieu me le pardonne, je me suis parfois cruellement amusé à toucher la corde sensible des Yankees : j'ai nommé leur vanité nationale; mais je n'ai jamais réussi à provoquer leur colère ou à leur arracher un mot désobligeant.
Je viens de faire allusion à la vanité nationale des Américains : elle est vraiment au-dessus de tout ce qu'on pourrait en dire. Cette manie de vanter leur pays en dénigrant les autfes serait insupportable si elle n'était aniusailte. Un Améficain ne connaît pas sitôt votre qualité d'étranger, que son premier mot est invariableinerit : r Hoiô do you like Arnerica ? « Comment trouvez- Vôuâ l'Amérique? Et la manière dont il pose cette tjuestlort attend une réponse qui soit tout à l'éloge de l'Amérique et des Américains. L'orgueil national du Yankee n*a d'égal que le superbe dédain qu'il professe pour l'Angleterre, son ancienne mère patrie. Les Anglais, fi donc! auprès des Yankees, ce sont des -stupid men — je n'inventd pas lé mot — qui voient d'un œil jaloux la grandeur* de l'Amérique, à laquelle ils ne pourront jamais s'élever. L'Angleterre n'adopte pas les wagons Pullman avec leurs W. C, uniquement parce qu'ils sont d'invention américaine !
Que les Américains aient le droit d'être fiers de leur pays, personne ne le contestera, pas même les Anglais, qui sont, je crois, moins jaloux de l'Amérique que les
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Américains ne le sont de l'Angleterre. Quand je con-^ sidère cette immense contrée, qui s'étend de l'Atlan^ tique au Pacifique , du lac Supérieur au golfe du Mexique, qui, il y a un siècle, était encore un désert à peine défriché , qui aujourd'hui est couverte d'un admirable réseau de chemins de fer, et peuplée de près de quarante millions d'àmes disséminées sur trente-huit États ayant chacun un gouvernement organisé, je ne puis que m'incliner devant l'audace et l'énergie d'un peuple qui a produit de telles merveilles. Mais, franchement, j'aimerais mieux les Américains s'ils étaient moins épris d'eux-mêmes. Voulez-vous plaire à un Yankee, il ne suffit pas que vous admiriez son pays en lui-même, il faut encore l'admirer par rapport aux autres pays , et il ne sera content que lorsque vous aurez proclamé l'Amérique le plus heau, le meilleur de tous les pays. Le Yankee n'accepte que la louange au superlatif. Ce n'est pas assez de dire que l'Hudson, le Saint-Laurent, le Mississipi sont de superbes fleuves; il faut que ce soient les plus beaux fleuves de l'univers. Il n'y a pas de plus belles villes sur la terre que New-York et Chicago , ni de plus beau monument que le Capitole de Washington. De même, il n'y a pas sous le soleil de meilleur gouvernement que celui de l'Amérique : le spectacle qu'elle a offert au monde dans ces derniers temps le prouve surabondamment! Un Américain m'a même soutenu qu'on ne trouve nulle part d'aussi grandes huîtres qu'en Amérique. Grandes, je le veux bien : il faut les couper en quatre parts pour en venir à bout;
mais je vous jure qu'après avoir goûté une fois ces monstrueux mollusques, j'ai fait le vœu de ne plus jamais recommencer.
Les Américains qui cmt voyagé en Europe ont plus de modestie : ils en sont revenus avec la conviction que l'Amérique ferait bien de nous imiter en beaucoup de points. Un habitant de Chicago, qui avait franchi quatre fois l'Atlantique, m'en a fait l'aveu.
C'est peut-être à la jeunesse de la nation qu'il faut attribuer cette infatuation des Américains. Un jeune homme, grisé par le succès, est ordinairement fier et hautain, et il n'entrevoit pas encore les ronces et les épines qui pourront se trouver plus tard sur sa route. Il faut aussi faire la part de l'éducation étroite des Américains. L'instruction est, il est vrai, plus répandue en Amérique que partout ailleurs ; nulle part on ne consomme autant de livres et de journaux; mais cotte instruction est essentiellement utilitaire et renfermée dans un cercle restreint. On dédaigne en Amérique les hautes études spéculatives qui élèvent l'esprit et épurent les sentiments.
Toutenfaisantces réflexions, j'oublie que nous sommes envasés dans une rivière. Voici un nègre qui vient me rappeler au sentiment de la réalité. Qu'a-t-il donc à regarder ainsi mes bottes? Enfin il se décide à ouvrir la bouche, tt Did I shine your boots, Sir?^) Cette phrase, traduite de l'anglo-saxon en français, n'a d'autre sens que celui-ci : « Ai-je ciré vos bottes, monsieur? » En jetant un coup d'œil sur mes bottes, je constatai qu'elles étaient lui-