‹ Un été en AmChapitre 6 sur 24 · L'OHIO · texte numérisé non relu

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santés, et en conclus que mon nègre s'était introduit pendant la nuit dans ma cabine. Je feignis pourtant de ne pas comprendre où mon nègre voulait en venir. Voilà John ' très-embarrassé. 11 lui faut son argent, et il croirait me manquer de respect en le réclamant. Après s'être longtemps gratté l'oreille et la toison chevelue, il se décide à répéter sa phrase sacramentelle : « Did 1 shine your boots? » Et moi de lui répondre : « Yes, ijou slione my boots. » (Oui , vous avez ciré mes bottes.)

« Did I? » (L'ai-je fait?) reprend John en me faisant les révérences les plus grotesques et en me montrant sa double rangée de dents aussi blanches, que l'ivoire d'éléphant. Cette scène était d'un si haut comique, que j'avais peine à garder mon sérieux. Enfin, après bien des simagrées, bien des révérences dont les nègres ont le monopole, John, s'inclinant presque jusqu'à terre tout en me faisant le salut militaire, me dit timidement :

' Fifteen cents, Sir » (quinze sous, monsieur).

Cette extrême timidité du nègre vis-à-vis de Thommc blanc, j'ai pu la remarquer en maintes autres circonstances. Quant aux blancs, ils payent cette déférence de la plus profonde aversion. Loin d'avoir diminué depuis l'affranchissement des noirs, cette aversion est plus ostensible que jamais, surtout dans le Sud. Un Américain m'en donnait pour raison que là où l'on impose par la force l'égalité politique, on accroît plutôt qu'on

1 Xom gôiu'rijiue par lequel les Américains désignent les serviteurs nègres.

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ne mitigé Finfluence des distinctions sociales. 11 y a en Amérique beaucoup de mulâtres d'une intelligence remarquable; mais n'auraient-ils dans les veines qu'une trace imperceptible de sang africain, il n'est pas un Yankee qui consentirait à s'associer avec eux pour l'entreprise d'une affaire. ï]n Louisiane et dans les autres Etats du Sud, nombre de nègres occupent les fonctions judiciaires et siègent à la législature : leur position n'efface pas le stigmate de leur race; ces hommes qui font la loi, qui peuvent attraire les blancs devant leur tribunal , sont tout simplement exclus des hôtels et des voitures publiques.

A l'époque de l'esclavage, les nègres étaient mieux traités qu'ils ne le sont depuis leur affranchissement. Du jour où ils ont obtenu l'égalité politique, on les a considérés comme des intrus et des usurpateurs. Si les nègres pouvaient se résigner à accepter une situation politique inférieure à celle des blancs, s'ils renonçaient à la prétention d'avoir la même part dans le gouvernement du pays, les blancs n'auraient plus de griefs contre eux : en descendant d'un degré dans l'échelle politique, ils monteraient d'autant vers l'égalité sociale. Il est vrai que le droit de suffrage, qui leur a été concédé en vertu d'un amendement à la Constitution, pourrait difficilement leur être retiré; mais si les nègres, au lieu de nommer les leurs à des fonctions judiciaires et politiques, pour lesquelles ils n'ont aucune aptitude, ne prenaient d'autre part aux élections que de s'efforcer de nommer à ces mêmes fonctions les blancs dévoués à

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leurs intérêts, ils tireraient plus grand profit de leur émancipation qu'ils ne l'ont fcîit, et la question nègre ne serait plus un perpétuel sujet de discordes.

Pour comprendre l'aversion des Américains à l'égard des nègres, il faut avoir voyagé en Amérique et s'être trouvé en contact avec ces pauvres Africains, qui semblent constituer la dernière des races humaines. Ce n'est pas papune fierté factice comme celle du brahmane à l'égard du paria, mais bien par une répulsion naturelle et instinctive que l'Américain s'éloigne du nègre. Les nègres d'Amérique ne descendent pas de la belle race de l'Afrique centrale; leurs ancêtres ont été importés des côtes de l'Afrique, où l'on ne trouve que le rebut des enfants de Cham. Leur tête est d'une laideur repoussante. L'épaisseur des lèvres, la proéminence des pommettes, l'aspectlaineux des cheveux, la conformation du crâne, la teinte généralement luisante de la peau, tout concourt à faire du nègre le type le plus hideux du genre humain. L'exclusion des nègres des voitures publiques a pour principal motif l'odeur rien moins qu'agréable qu'exhale leur personne, surtout en été. On m'a assuré que cette odeur se dégage de leur aisselle, et qu'elle est particulièrement prononcée chez les négresses. On comprendra que je n'aie pas vérifié le fait.

J'aurais voulu entamer quelques nègres sur la question de l'émancipation : c'eût été intéressant de savoir ce qu'ils pensent eux-mêmes de leur nouvelle situation ; mais tous ceux que j'ai rencontrés étaient si bornés que

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je ne pouvais en tirer une parole. Ces gens-là ne sont bons qu'à manier le rasoir, le balai ou le chasse-moucbes. Et dans le Sud on en a fait des législateurs !

Mes digressions m'oni amené loin du Fleetwood, qui est toujours engravé au milieu de TOhio. Voilà treize heures que nous n'avons pas bougé du point où nous nous sommes embourbes. La rivière continue sa route, mais nous contemplons toujours le mémef horizon. La pluie qui est tombée hier dans les montagnes n'est pas encore arrivée jusqu'ici , et les eaux restent toujours au même niveau. Bien qu'il soit dimanche, tous les nègres du bateau sont à l'ouvrage : cabestan, câbles, grands pieux de bois, tout est mis en œuvre pour nous dégager. Knfîn, après toute une journée de travail et d'ennui, le navire se remet à flotter, et ftous reprenons joyeusement notre route sur l'Ohio. Nous naviguons sous petite vapeur et avec précaution, pour ne pas nous envaser une seconde fois. Un homme posté à l'avant jette la sonde trois à quatre fois par minute : la profondeur varie entre six et quatre pieds.

Le Fleelwood, comme tous les pyroscaphcs de l'Ohio, diffère des steamers de l'Hudson et du Mississipi en ce qu'il n'a qu'une roue unique à aubes, située à l'arrière du bâtiment. Un splendide salon, qui n'a guère moins de quarante mètres de longueur, s'étend d'un bout à l'autre de la coque. Je passai deux nuits à bord du Fleetwcod. Les dames seules trouvent dans leurs cabines le nécessaire pour la toilette; quant aux gentlemen, ils doivent se rendre au dressimj room , cabinet de toilette où les

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ablutions se font en commun. On n'y trouve qu'une longue serviette destinée à l'usage de tous, et — abomination de la désolation ! — un seul peigne et une seule brosse, fixés à une chaîne pour n'inspirer à personne la tentation de les emporter.

La navigation de l'Ohio ne manque pas de charmes. A droite se déroule l'État de l'Ohio, à gauche le Kentucky; la rivière forme la séparation des deux États. Les deux rives présentent un aspect bien différent. Le Kentucky est un pays agricole où florissait autrefois l'esclavage; l'Ohio est un pays manufiicturier. La rive kentuckienne semble déserte et inhabitée , tandis que la rive opposée offre le spectacle de l'activité et de l'industrie : le soir, la flamme des usines s'y réfléchit dans les eaux du fleuve. Los rives de l'Ohio n'offrent pas la majesté sévère de Kl'Hudson; il dessine son cours capricieux entre deux ^ rangées de vertes collines mamelonnées, couvertes de forêts de l'aspect le plus riant. Son nom , qui signifie «belle rivière " , lui a été donné par les Indiens. Les Amé-

»ricains le prononcent Ohaio , en aspirant fortement Vh. L'Ohio est, après le Missouri, le principal affluent du Mississipi. Tandis que le Missouri sort des montagnes Rocheuses, l'Ohio sort des monts AUeghany. Le Mississipi s'alimente ainsi des eaux de deux chaînes de montagnes situées aux deux extrémités de l'Amérique , à mille lieues l'une de l'autre.

L'Ohio se joint au « Père des eaux» après un cours de mille milles. Cette rivière est sujette à des crues extraordinaires et à des baisses extrêmes. Le niveau des

eaux diffère de cinquante pieds d'une saison à l'autre ; la plus forte crue a même été de soixante pieds. Dans la saison des pluies, l'eau s'élève parfois d'un pied par heure. La rivière est parsemée de longues îles qui varient sans cesse l'aspect du paysage. Ces îles sont généralement précédées de bancs de sable qui constituent l'une des difficultés de la navigation de l'Ohio. En maints endroits il a fallu construire des digues et emprisonner la rivière dans d'étroits passages.

Comme tous les cours d'eau de l'Ouest, l'Ohio charrie une énorme quantité de terre, de plantes, de troncs d'arbres arrachés à ses rives ; la teinte de l'eau est constamment jaunâtre. Souvent, les troncs d'arbres, embourbés dans la vase et cachés sous l'eau, n'attendent qu'un bateau jjour l'éventrer et le couler sur place. On ne compte pas les victimes que l'Ohio a englouties de cette façon. Qu'on ajoute à ces dangers celui des explosions, que l'usage des machines à haute pression rend très-fréquentes, et l'on aura une idée de la sécurité que présente la naviga» tion sur les rivières américaines.

En Amérique , la durée moyenne de la vie d'un bateau est évaluée à quatre ans. 11 faut que durant ce temps il ait réalisé les bénéfices sur lesquels comptaient les intéressés. La plupart des pyroscaphcs périssent dans les sleeph'cJiases . Quand deux bateaux partent en même temps d'une localité, c'est à qui arrivera le premier à destination. De part et d'autre on chauffe la machine à blanc, des paris s'engagent entre les passagers, et la lutte se termine assez ordinairement par l'explosion d'un

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des bateaux. Pendant mon séjour en Amérique, j'ai lu dans les journaux le récit de maints accidents de ce genre. En disant qu'en Amérique la vie humaine est comptée pour rien , je ne ferai que répéter ce qui a été dit mille fois.

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A six heures du matin, le nègre cireur de bottes s'introduisit dans ma cabine pour m'annoncer que nous étions en face des quais de Cincinnati. Je descendis à Gibson- Housc et constatai, en inscrivant mon nom au registre de l'hôtel, que trois de mes compatriotes que j'avais vus à Philadelphie y étaient descendus de même; mais je fus assez désappointé d'apprendre qu'ils étaient partis la veille pour Saint-Louis. Ces registres d'hôlel vous font souvent découvrir des amis que vous croyiez à l'autre extrémité du monde.

. Cincinnati est l'une des villes les plus florissantes de l'intérieur des Etats-Unis. Les Américains l'ont sur- i nommée la Reine de l'Ouest, à une époque où Saint- , Louis et Chicago n'avaient pas encore acquis leur prodigieux développement. Ce titre de Queen City ne suffisait j[; pas à la métropole de l'Ohio; on lui a décerné aussi la h qualification de « Paris de l'Amérique'). Enfin, des far- |^ ceurs, à l'esprit mal tourné, l'on^ gratifiée du sobriquet j de « Porcopohs •>) , à cause de son immense commerce | de porcs.

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Un siècle ne s'est pas encore écoulé, depuis que le premier pionnier qui descendit TOhio sur un Jlalhoat vint s'établir au lieu où devait s'élever la cité reine. C'était en 1788. Dans les premiers temps, la ville eut à souffrir des continuelles incursions des Indiens. En 1800, sa population né s'élevait encore qu'à sept cents âmes. Cinquante ans plus tard, elle avait cent quinze mille âmes. C'était alors la plus grande ville de l'Ouest; mais elle n'apas grandi depuis avec l'étonnante rapidité de sa jeune rivale du lac Michigan. Depuis quelques années la population reste stationnaire : elle ne dépasse guère aujourd'hui deux cent mille âmes. Chicago et Saint-Louis ont une population au moins deux fois plus considérable. Saint-Louis a une physionomie plus parisienne que Cincinnati, et Chicago tue plus de porcs que Porcopolis.

La conduite de Cincinnati pendant la guerre de sécession lui aurait valu en Espagne le titre de « muy leal ^ et de «muy heroica » . Les troupes confédérées menaçaient la ville, et celle-ci n'ayant pu obtenir l'assistance des troupes fédérales, dont la présence était nécessaire ailleurs , semblait devoir tomber inévitablement aux mains de l'ennemi ; mais le peuple de Cincinnati résolut de se défendre lui-même. Le pont suspendu n'était pas terminé à cette époque. En un jour et une nuit un ponton fut jeté à travers l'Ohio , et le lendemain matin une colonne serrée passa la rivière et envahit le Kentucky. Ce fut une véritable levée en masse de toute la population cosmopolite de Cincinnati et des environs. Le lourd Allemand et le souple Irlandais marchaient, se coudoyant,

à la défense de leur patrie adoptive. L'avocat, le marchand, l'ouvrier, tous allaient au combat, armes de fusils, dépiques, de bêches.. Les nègres travaillaient aux fortiflcations. Les paysans accouraient de tous les districts ruraux de l'Ohio : on les appela les « Squirrel Hunters » (chasseurs écureuils). Ils arrivaient en files, par milliers , dans les costumes les plus divers , armés de toutes sortes d'armes à feu. Vieillards, jeunes gens, enfants mêmes quittaient leurs maisons , le sac plein de balles, la corne de bœuf pleine de poudre. En trois jours les retranchements furent achevés et la ville mise en état de défense. Tous les steamers de l'Ohio avaient été munis de canons et transformés en petits vaisseaux de guerre. En présence de ces formidables préparatifs, les confédérés renoncèrent à assiéger la ville. Le général Commandant félicita les citoyens de leur noble et courageuse attitude.

Située au cœur d'une contrée fertile et bien peuplée, où sont éparpillées une infinité de villes et de bourgades industrieuses , Cincinnati est la métropole commerciale des plus beaux Etats de l'Union. Elle se trouve au milieu de l'immense région comprise entre le lac Érié et la rivière Tennessee, et entre Baltimore et le Mississipi. Cette région est la plus riche de l'Amérique.

Le grand charme de Cincinnati, c'est la beauté de son site» Elle occupe le centre d'une riante vallée circulaire coupée par la rivière Ohio : celle-ci, de même que le Mississipi à la Nouvelles-Orléans, dessine autour de la ville un vaste croissant* Au nord se déploie un amphithéâtre de

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collines couvertes d'une luxuriante végétation. Du haut de ces collines, qui ont trois ou quatre cents pieds de hauteur, la vue embrassé le panorama de la ville et du fleuve qui se déroule en replis tortueux comme une immense couleuvre.

Malgré la conformation irrégulière et montagneuse du sol où elle est bâtie, Cincinnati a sacrifié à la ligne droite. J'ai retrouvé ici les rues numérotées , coupées par d'autres rues portant des noms d'arbres , tels que le sycomore, le noyer, le châtaignier, etc. L'épidémie de l'angle droit, du chiffre et de la botanique sévit d'un bout à l'autre des États-Unis. Il est certain que nul baron Haussmann des siècles futurs n'éprouvera le besoin de remanier le plan des cités américaines.

Cincinnati est une ville en grande partie germanique. Les Allemands forment plus des trois quarts de la population. Ils habitent un quartier séparé, situé au nord de la ville , et qui a nom « Over the Rhine » (sur le Rhin ). On n'y entend parler qne l'allemand. Toutes les enseignes , toutes les affiches sont en cette langue. Les habitations, les beer-halls et les beer-gardens , les églises, les théâtres , tout y rappelle le pays d'outre-Rhin. Voulez-vous dîner à la cuisine allemande, entrez dans le premier restaurant venu : on vous y servira du gigot au kartoffel avec un verre de lager^heer et des huîtres au vin du Rhin.

Partout où il y a des Allemands en Amérique , ils font communauté à part et ne se fusionnent pas avec le reste de la population. L'immigration apporte aux États-Unis les

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éléments les plus disparates, et il est curieux d'observer avec quelle rapidité ces éléments sont absorbés dans ce grand tout qui constitue la nation américaine. Italiens, Suédois, Russes , Danois, Norvégiens, Islandais sont assimilés au bout d'une génération , et il n'est plus ni langue, ni usages, ni costumes qui les différencient du citoyen américain. Seuls les Irlandais et les Allemands gardent, pendant plusieurs générations, leur physionomie propre. Il y aurait peut être là un danger pour l'unité américaine , si ces deux derniers éléments n'avaient pas des tendances absolument opposées qui neutralisent leurs forces respectives. L'Irlandais est catholique, l'Allemand est protestant. L'Irlandais est conservateur et démocrate, l'Allemand est répubhcain et radical. L'élément primitif anglo-américain est celui qui semble le plus dépourvu de vitalité. Sans l'immigration européenne qui apporte sans cesse de nouvelles forces à l'Amérique , il est probable que la race yankee proprement dite , dont la Nouvelle- Angleterre fut le berceau , ne tarderait pas à dégénérer. La race anglo-saxonne possède , en Amérique comme partout , un grand pouvoir d'assimilation , mais là se borne son influence. 11 semble qu'en changeant de sol elle ait forligné de ses qualités natives. De toutes les races qui peuplent l'Amérique, l'anglo-saxonne est la moins prolifique.

Les villes américaines sont généralement si pauvres en monuments, que je ne fus pas médiocrement surpris de rencontrer à Cincinnati un joyau artistique que plus d*une ville d'Europe lui envierait. C'est une délicieuse

fontaine en bronze ornée de figures allégoriques du goût le plus exquis. Elle représente le génie de Teau distribuant la pluie qu'un paysan recueille pour arroser ses champs , tandis qu'un citoyen supplie le génie d'éteindre sa maison en feu. Des nymphes, des enfants sont groupés autour des personnages. La base est enrichie de basreliefs d'une admirable exécution. Cette fontaine bouleversait complètement les idées que je m'étais faites au sujet du sens artistique des Américains ; mais je sus plus tard que c'est à un artiste de Munich qu*a été confiée l'exécution du monument.

Dans l'art de l'ingénieur, les Américains reprennent tous leurs droits. Le pont suspendu de Cincinnati, qui franchit l'Ohio , est une des plus étonnantes merveilles qu'aient produites l'audace et l'intelligence humaines. Il a été construit par le colonel Roebling, le même qui fit le pont du Niagara. Il est supporté par deux tours de deux cents pieds de haut, dont l'une se trouve dans l'Elat de l'Ohio, l'autre dans le Kentucky. D'une tour à l'autre, le tablier mesure mille cinquante-sept pieds; sa longueur totale est de deux mille deux cent cinquante-deux pieds. Le tablier se trouve à cent pieds au-dessus du niveau des eaux basses. Il est suspendu par deux simples câbles formés d'un faisceau de fils d'acier, auxquels se rattachent les fils de soutien verticaux. Il supporte deux voies carossables, deux voies de tramway, et une voie pour les piétons. Le pont a coûté dix millions de francs. Quand on contemple d'en bas cet ouvrage aérien , il semble qu'un simple coup de vent doive l'emporter et

disperser dans les airs ses frêles éléments ; mais une troupe d'éléphants ne le ferait pas fléchir. Ce pont est aussi ferme sur sa base que le rocher de Gibraltar , et les plus lourds chariots y passent constamment d'une rive à l'autre.

Un tour de force d'un autre genre, c'est le chemin de fer incliné qui réunit la ville basse à la ville haute. Des rails ont été établis sur une pente de près de quarantecinq degrés, et des voitures escaladent la pente au moyen d'un système de cordes qui s'enroulent et se déroulent autour de deux énormes cylindres que fait mouvoir une machine à vapeur. Grâce à cet ingénieux mécanisme, je me trouvai au bout d'une minute au sommet du mont Auburn, d'où la vue embrasse un superbe panorama. Un voile de fumée planait sur la florissante cité manufacturière; mes regards s'égaraient au loin sur la noble rivière de l'Ohio qui serpentait entre de gracieuses collines. Au delà, dans un lointain brumeux, se dessinaient les plaines ondulées du Kentucky.

Tout en contemplant cette scène , je me suis laissé aller à ces pensées rêveuses qui viennent hanter parfois l'esprit du voyageur solitaire. Je ne voyais plus que d'un œil distrait cette grande cité de l'Ouest couchée à mes pieds, où je ne connaissais personne, et où j'étais absolument inconnu. Mon imagination se mit en route vers la cara palria, vers les miens que j'avais laissés à quelque- quinze cents lieues derrière moi. Et je me demandais si, en ce moment où je songeais au sweethome^ il y avait là-bas quelque âme fidèle qui songeait

à son pauvre ami absent. Hélas! non. Je consultai ma montre qui me fit cette réponse inexorable : « Il est six heures du soir à Cincinnati , donc il est minuit au pays natal. » Pendant que toute FAmérique veillait, l'Europe était plongée dans le sommeil.

J'ai cité , je crois , tout ce que Cincinnati possède d'intéressant. Je ne parlerai pas du parc Eden, dont le nom poétique ne répond actuellement à rien de bien séduisant. 11 peut devenir fort beau par la suite, mais lors de ma visite il n'était encore qu'à l'état d'embryon. Bien que Cincinnati ne possède pas moins de cent cinquante églises appartenant à plus de trente communions différentes, il n'en est guère qui méritent une visite. Parmi les vingttrois églises catholiques , l'église Saint-Pierre est la seule qui renferme quelques richesses artistiques : j'y ai vu un Saint Pierre, de Murillo , donné par le cardinal Fesch, oncle de Napoléon I", et un Van Dyck donné par Louis- Philippe.

J'aurais voulu visiter l'un des nombreux abattoirs de porcs (packing bouses), oii ces estimables animaux deviennnent jambons salés en autant de temps qu'il en faut pour écrire ces lignes ; mais ces établissements chôment en été. J'eus plus tard l'occasion de visiter les abattoirs de Chicago, oii l'on travaille toute l'année. On m'a affirmé que dans la seule ville de Cincinnati l'on tue plus d'un million de porcs dans un hiver. Ils sont mis en barils et expédiés dans l'univers entier, et je ne serais pas étonné que les charcutiers de Paris les vendisssent pour des jambons de Bayonne et deMayence.

L'hôtel Gibson, où je descendis à Cincinnati, avait reçu quatorze cents hôtes la semaine précédente. C'est là que la convention républicaine avait tenu ses assises. 11 y avait à peine trois jours <jue le nom de Hayes , gouverneur de rOhio, était sorti du scrutin. Déjà son portrait figurait à toutes les vitrines, accompagné d'une marche triomphale dédiée au vainqueur.

C'est dans les conventions ou assemblées préparatoires que chaque parti choisit les candidats à la présidence et à la vice-présidence. Hayes fut proclamé à Cincinnati le candidat du parti républicain, et dix jours plus tard Tilden fut proclamé à Saint-Louis le candidat du parti démocratique. Bien que ces conventions ne soient que des réunions privées qui n'ont été réglées par aucun article de la constitution des Etats-Unis , c'est là , en réalité, que se livre la première bataille des élections présidentielles.

Tout le monde sait que le président des États-Unis est élu par le suffrage universel. Ce qu'on sait moins, c'est que l'élection du président par le suffrage universel n'est jamais entré dans les vues des auteurs de la constitution des États-Unis. C'est tout le contraire que veut la constitution. L'article II confie le choix du chef de la nation à une assemblée d'hommes d'élite, jouissant de la confiance du peuple. Suivant l'intention des constituants, le peuple ne devait pas plus intervenir directement dans la nomination du président que dans l'élection des sénateurs, dont le choix a été confié aux législatures des États. Or, tout en respectant la lettre de la constitution,

on en a violé l'esprit. L'article II dit que chaque Etat nommera un nombre d'électeurs égal au nombre de députés et de sénateurs qui représentent cet Etat au congrès : il se formera ainsi un collège composé d'autant d'électeurs qu'il y a de membres dans les deux chambres réunies du congrès. C'est ce collège qui nomme le président. Les auteurs de la constitution ont donc voulu confier la grave mission d'élire le premier magistrat de la république à des hommes éclairés et expressément désignés à cet effet par le suffrage de leurs concitoyens. Le président devait être choisi par ces électeurs et non par la masse du peuple. Telle était l'intention formelle des constituants : l'article II est trop clair dans ses termespour laisser le moindre doute à cet égard.

Le président est élu aujourd'hui encore , suivant le vœu delà constitution, par les électeurs du second degré. Mais en fait, le suffrage universel est parfaitement substitué au collège des électeurs. Ceux-ci sont choisis en exécution de l'article II, mais avec mandat impératif, c'est-à-dire qu'ils prennent l'engagement tacite d'élire le candidat désigné d'avance par la convention de leur parti : ils se résignent au rôle de porte-voix du suffrage populaire. Lorsque chaque convention a élu son candidat à la présidence, les électeurs présidentiels sont nommés par le suffrage universel ( sauf dans le nouvel État du Colorado, où cette nomination est confiée à la législature). Dans chaque Etat, les deux partis dressent leur ticket, c'est-à-dire, la liste de leurs aspirants au mandat d'électeur au second degré. Tout homme qui vote pour le ticket

républicain vote pour le candidat républicain; tout homzîie qui vote pour le ticket démocratique vote pour le candidat démocratique. L'élection du président dépend donc entièrement du suffrage universel , et non pas du collège des électeurs au second degré. Ceux-ci ont mis d'avance leur volonté au service de la volonté populaire ; ils ne sont plus qu'un mécanisme inconscient dans les rouages compliqués de l'élection présidentielle. La constitution , qui avait établi l'élection à deux degrés dans un but conservateur, est ainsi manifestement éludée.

Les élections présidentielles, qui se renouvellent tous les quatre ans et agitent le pays six mois à l'avance, sont une des grandes calamités qui affligent la république américaine. Si encore il n'y avait que les élections présidentielles ; mais on en est arrivé en Amérique à un tel abus du système électif, qu'il ne se passe guère de semaine sans qu'un Américain soit appelé à user de son droit de suffrage. Indépendamment des élections gêné* raies pour le renouvellement partiel de la chambre deg représentants, les citoyens des trente-huit États de l'Union ont encore à élire leur propre législature. L'or-» ganisation des diverses législatures diffère suivant les Etats , mais généralement les membres de la chambre basse sont élus annuellement. Ensuite il faut élire les gouverneurs des Etats, les maires et les échevins des communes, les procureurs généraux, les juges, les coroners, et toute une armée de fonctionnaires de l'ordre administratif qu'il faut si souvent renouveler, que le pays est livré à une perpétuelle fièvre électorale, Ce sys-

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tème engendre un terrible mal , la rotation des offices.

Il y a longtemps que cette monstruosité gouvernementale a été érigée en règle aux Etas-Unis. A chaque nouvelle élection présidentielle , tous les fonctionnaires qui dépendent du gouvernement central, depuis le simple directeur du bureau de poste jusqu'aux ministres du président, sont exposés à être déplacés ou destitués. Et en fait , ces remaniements périodiques dans les services publics ont lieu dans une très-large proportion. Il faut faire place à ceux qui ont travaillé à l'élection du nouveau président : celui-ci s'engage même , avant son élection , à donner les fonctions publiques à ceux qui l'auront envoyé à la Maison-Blanche.

Qu'une semblable pratique puisse être conforme à la bonne administration du pays, c'est ce qu'il est impossible d'admettre. Comment la marche des affaires peut-elle être sagement conduite, si les hommes chargés de la diriger doivent quitter leur place au moment où ils commencent à être compétents dans leur spécialité? Quel est l'homme loyal et respectable qui se déciderait à accepter dans de telles conditions des fonctions salariées? A défaut d'hommes semblables , il faut bien accepter les services d'hommes incapables et peu scrupuleux. Comment s'étonner dès lors de la corruption qui règne dans toutes les sphères de l'administration? Comment s'étonner que cette corruption soit devenue non plus l'exception , mais la règle générale et universelle? Le vol et la fraude sont si communs dans les régions gouvernementales, que les Américains ne trouvent rien que de naturel

dans cet effrayant pervertissemcnt politique. L'exercice des fonctions publiques est considéré comme une occasion offerte aux titulaires d'améliorer leur siluation financière au détriment des contribuables ; beaucoup n'entrent dans la magistrature ou l'administration que parce qu'ils ont en perspective d'autres appâts que leur modique traitement. Et comme la durée des fonctions dépend du caprice des électeurs , il ne faut pas perdre de temps si l'on veut se ménager une retraite honorable. Il y a d'estimables exceptions, mais elles sont rares.

Ce déplorable système a pour effet immédiat d'éloigner des affaires publiques les hommes capables et honnêtes. La politique est devenue une profession exercée parles hommes de rang inférieur. Les élections sont une source de revenus pour cette classe de citoyens. On embrasse en Amérique la carrière de politicien tout comme on embrasserait celle de médecin ou de banquier. Un politicien vit de politique comme un musicien vit de musique. Plus de trois cent mille citoyens exercent aux États-Unis l'industrie de politicien.

Cincinnati est à trois cent cinquante milles de Saint- Louis. Grâce au chemin de fer, on franchit cette distance en treize heures par les trains express. Aux montagnes de la Virginie, aux collines de TOhio ont succédé les plaines fertiles de l'Indiana et de l'Illinois. Tantôt le train court au milieu des cultures de maïs et de froment, tantôt il traverse des forets peuplées de vieux sycomores : plus d'un de ces géants a succombé sous la hache du bûcheron , et leur souche s'élève encore à deux pieds du sol. Après les forêts viennent les vertes prairies couvertes de bêtes à cornes et de chevaux en liberté. Aussi loin que l'œil peut porter, il découvre les ondulations de cette mer de verdure.

Les voilà donc, ces grandes prairies de l'Ouest dont j'ai entendu parler depuis mon enfance. Le pays passe pour, giboyeux , mais j'avoue que je n'y ai aperçu ni queue de bison, ni corne d'antilope, ni oreille de lapin. Je me pique cependant d'avoir bonne vue. Je fais part de mon désappointement à mon voisin, qui me dit que les bisons et les antilopes ne se trouvent qu'à l'ouest du

Mississipi, et que j'en verrai des milliers, « plenty ! plenty! » dans l'état du Missouri. Les Missouriens me dirent de même que j'en verrais « plenty ! plenty ! » dans l'Etat du Kansas, plus à l'ouest. Les gens du Kansas me dirent avec le même aplomb que j'en verrais «plenty ! plenty! » dans le Colorado, encore plus à l'ouest. On verra plus loin ce qu'il faut en croire.

L'IUinois est le grenier d'abondance de rAmérique , et en partie de l'Europe. Il n'est pas dans le monde entier de meilleure terre pour la production des céréales. Dans la plupart des contrées de l'Amérique , il a fallu défricher avant de cultiver : ici, le pays offre d'immenses prairies qui n'attendent que la charrue. Le sol a été fertilisé par une végétation de plusieurs siècles , et donne au cultivateur un rendement immédiat. Les champs de l'Illinois sont d'une telle fécondité , qu'on laisse pourrir surplace l'excédant des récoltes. Cette fécondité est due à la profondeur des terres arables. Le sol des vallées arrosées par les rivières a vingt-cinq ou trente pieds d'épaisseur , et les hautes prairies ne sont guère moins productives. La récolte ordinaire est de quarante boisseaux de froment et de quatre-vingts boisseaux de mais par acre; et cependant les procédés de culture des Américains sont loin d'être aussi perfectionnés que les nôtres; ils n'engraissent pas leurs champs et n'alternent pas les récoltes : aussi les terres ne peuvent-elles manquer de s'appauvrir à la longue, comme il est arrivé de la plupart des terres des anciens Etats de l'Amérique, où l'on a véritablement gaspillé les dons de la Providence. Un Amé-

ricain qui avait voyagé en Europe , frappé des soins que nos fermiers donnent à la culture des champs, me disait qu'en Europe on cultive la terre , tandis qu'en Amérique on l'épuisé.

A mi-chemin de Cincinnati et de Saint-Louis, le train s'arrêta à Vincennes, oii tout le monde descendit pour dîner. Un quart d'heure, ni plus ni moins, est accordé aux voyageurs pour procéder à cette opération. A l'entrée du dining room se tient l'homme au tam-tam» Tout le monde se précipite dans la salle et se met à dévorer avec fureur, car l'Américain ne mange pas, il dévore. Bien qu'on ne vous accorde qu'une seule assiette, on vous sert tout à la fois une demi-douzaine de soucoupes chargées de poisson, de bœuf, de jambon, de poulet, de légumes, puis pour dessert des pâtisseries accompagnées de l'inévitable îce-cream;\e tout arrosé d'une tasse de thé ou de café ou d'un verre de lait glacé. Il faut avaler tout cela à l'américaine ; car, sitôt les quinze minutes réglementaires écoulées , l'impitoyable gongue chinoise retentit de nouveau pour annoncer qu'il est temps de remonter en voiture : et chacun de défiler devant l'homme au dollar posté à la porte pour recevoir votre monnaie de chiffon.

A partir de Vincennes, — ce nom rappelle le souvenir des anciens colons français , — le pays devint de plus en plus plat.

Le soleil couchant enflammait l'horizon lorsque nous traversâmes le Mississipi. C'est toujours avec une intime satisfaction qu'on réalise un désir longtemps caressé. Qui

n'a rêvé de voir un jour leMississipi? Pendant que le train s'avançait lentement sur l'immense pont de fer qui réunit nUinois à l'Etat du Missouri , mes yeux se fixaient avidement sur les flots bourbeux du noble fleuve qui grondait à vingt mètres au-dessous du tablier. A Saint-Louis, le Mississipi coule au milieu d'une plaine unie et sans caractère ; et cependant , j'éprouvai en le voyant une indicible émotion.

En atteignant la rive opposée, le train pénétra dans un tunnel suburbain et me déposa vers sept beures du soir au centre de l'importante cité de Saint-Louis.

Saint-Louis, qui dispute à sa jeune et heureuse rivale Chicago le titre de métropole de l'Ouest, est située au centre de l'immense bassin du Mississipi , qui s'étend des monts Alleghany aux montagnes Rocheuses. Elle se trouve environ à mi-chemin des sources du Mississipi et de son embouchure. Cette rivière dispose de vingt mille lieues de rivières navigables : le Mississipi, le Missouri, l'Arkansas, la Platte, le Kansas, riUinois, le Wisconsin , et cent autres tributaires du Père des eaux, sont accessibles aux steamers de Saint-Louis. Toutes ces rivières parcourent des contrées où abondent les forêts, le blé, le charbon, les métaux. Elles arrosent des terres dont nul pays au monde ne surpasse la fertilité. Elles sont comme autant d'artères qui aboutissent toutes à Saint-Louis et en font l'entrepôt du commerce de cette immense contrée. Saint-Louis reçoit sans transbordement les produits de la Louisiane et ceux du Visconsin, deux contrées situées à cinq cents lieues l'une de l'autre,

et qui diffèrent par leur climat et leurs productions, autant que l'Algérie diffère de la Suède. A ces facilités de communication, Saint-Louis joint d'autres avantages. Le pays environnant produit du maïs, du froment, du chanvre, du tabac. On y trouve du charbon dans les limites mêmes de la ville, et des mines de fer h proximité : ce minerai est d'une telle pureté, qu'on l'extrait en blocs solides presque dépourvus de substances étrangères. S'il y a au monde une ville qui réunisse toutes les conditions de prospérité, c'est Saint-Louis. Aussi, voyez comme cette ville a grandi à pas de géant. Lorsqu'elle obtint le titre de cité, en 1822, sa population était de cinq mille âmes à peine. En 1850, elle dépassait quatre-vingt mille; en 1860, elle atteignait cent soixante mille; dix ans plus tard (1870), elle avait de nouveau doublé. Aujourd'hui, elle doit avoir dépassé quatre cent mille. Il n'y a qu'une cité en Amérique qui ait fait des progrès plus remarquables, c'est Chicago. A Saint-Louis, la population a doublé tous les dix ans; à Chicago, elle a triplé.

Les Américains aiment à comparer les deux métropoles de l'Ouest, et à prédire l'avenir des deux rivales. « Saint-Louis, comme ville, disait récemment un journal de New- York ' , fait \in bien grand contraste avec Chicago, et, de même, la population de Chicago est bien loin de ressembler à celle de Saint-Louis. Chicago a des palais sourcilleux, des rues en formation perpé-

* New-Vorker Haiidels Zeitung,

tuelle, des foules toujours en flux et en reflux. On dirait que cette cité fiévreuse regarde avec quelque mépris la vieille Saint-Louis (vieille comparativement) comme une rivale vaincue , attardée , et dont il n'y a pas à s'occuper. Saint-Louis, au contraire, avec ses rues bordées de maisons dont beaucoup sont anciennes et n'en sont pas moins belles, a l'air de se développer avec plus de lenteur, mais les choses y portent plus l'empreinte de la solidité. Comme Chicago, c'est le point de croisement d'un très-grand nombre de chemins de fer; elle possède , en outre , une grande voie navigable qui réunit le Nord au Sud : en un mot, cette ville, déjà grande et riche , a tous les éléments d'une grandeur et d'une richesse extraordinaires... ^5

Saint-Louis, est une reproduction en grand de Cincinnati : inutile de dire que la ville est tirée au cordeau , que les grandes artères portent des noms d'arbres et que les rues sont numérotées. Si les villes américaines offrent en général si peu d'attrait à l'étranger, c'est qu'elles sont toutes copiées les unes sur les autres. Je ne voudrais pas être condamné à vivre à Saint- Louis, pas plus que dans aucune autre cité américaine. A l'exception de Baltimore et de Denver , dont je pourrais peut-être m' accommoder, toutes ces villes ont un air triste et sombre, et sont aussi peu intéressantes les unes que les autres. Pour être juste, il faut dire qu'elles sont admirablement bâties, surtout les villes de l'Ouest, oii la plupart des façades sont en grès ou en pierre de taille. Nos villes d'Europe n'ont pas cet air confortable

et solide des cités de F Amérique. C'est que les Américains vivent beaucoup plus dans les villes que les Européens. Chez lious, les classes riches et aristocra* tiques se retirent à la campagne et n'habitent la ville qu'en hiver. En Amérique, la vie à la campagne est pour ainsi dire inconnue. L'ambition de tout Américain est de se bâtir une somptueuse habitation dans un de ces quartiers aristocratiques, une de ces Chaussées* d'Antin que possèdent toutes les villes de l'Union.

Ce fut un de mes compatriotes, établi depuis cinq ans à Saint-Louis, qui me fit les honneurs de la ville. « J'ai peu de choses à vous montrer, me dit-il. Saint-Louis n'a que son fleuve et son pont. Comme il fera trop chaud pour sortir après midi , nous irons , si vous le voulez , nous promener ce matin le long du fleuve. » Mon cicérone n'est pas très-enthousiaste de Saint-Louis, à cause de l'insalubrité de son climat. Le choléra y règne presque en permanence. Au mois de juillet, la température y est plus intolérable qu'au Texas et en Louisiane. Si les journées d'été sont cuisantes à la Nouvelle- Orléans, les nuits y sont fraîches comme dans la plupart des contrées tropicales ; mais à Saint-Louis, c'est une chaleur continue qui vous accable jour et nuit. En été, l'air est infesté par des myriades de moustiques amenés par le Mississipi. D'autre part, les hivers sont aussi rigoureux à Saint-Louis qu'à New-York : le fleuve gèle chaque année, et la couche de glace est souvent assez épaisse pour servir de chaussée aux chariots. Ce qui rend le séjour de Saint-Louis particulièrement pernicieux

aux constitutions délicates, c'est l'extrême variabilité de la température. Les habitants, qui sortent le matin avec un costume léger, rentrent souvent chez eux transis de froid. Aussi, les « consumptions » font-elles de grands ravages.

Nous voici à la levée. A Saint-Louis, on n'appelle pas autrement la rive du Mississipi. Mon cicérone m'assure qu'il ne fait pas bon de s'y promener tout seul le soir. On est exposé à y rencontrer des gredins qui ne se font pas scrupule de jeter un homme au fond du fleuve après l'avoir détroussé. La levée du Mississipi ne ressemble ni aux quais de la Seine ni aux wharvcs de la Tamise : c'est simplement une large esplanade inclinée qui descend de la ville vers le fleuve. Au lieu de resserrer le Mississipi entre deux digues maçonnées, ce qui eût coûté fort cher , on en a exhaussé les rives par de simples travaux en terre. Des centaines de steamers , ornés chacun d'une paire de cheminées accouplées, sont amarrés le long du rivage. Ils se pressent les uns contre les autres en une file interminable.

Ces pyroscaphes du Mississipi ne rappellent en rien les bateaux du Rhin et du Danube. Ils sont faits de matériaux infiniment plus légers. Leur quille plate n'est pas garantie par une doublure métallique, afin que le I>ateau puisse conserver toute la légèreté du bois de sapin dont il est construit, et qu'il n'ait qu'un très-faible tirant d'eau. Ce sont moins des navires que des maisons flottantes, à deux étages, éclairées par une double bordée de fenêtres, et couvertes d'un toit. Autour de la

maison régnent des balcons extérieurs oii les habitants viennent respirer le frais et contempler le paysage. Quand ces steamers d'apparence si frêle fendent les eaux du fleuve , leur machine à haute pression souffle , gronde et mugit à vous assourdir le tympan.

J'avais formé le projet de descendre le Mississipi de Saint-Louis jusqu'à la Nouvelle-Orléans sur l'un de ces pyroscaphes , mais je dus y renoncer à cause de la chaleur. C'est un voyage de trois jours pendant lequel on voit succéder la végétation tropicale de la Louisiane à celle du nord; c'est d'ailleurs le seul intérêt qu'offre cette excursion , car cette partie du fleuve, qui is'étcnd de Saint-Louis au golfe du Mexique, et qu'on appelle le bas Mississipi, roule ses eaux entre des rives aussi plates que celles de l'Escaut. C'est à l'imagination poétique de Chateaubriand que le Meschacehé doit sa repu» tation. Le haut Mississipi, entre Saint-Paul et Dubuque, offre seul des aspects pittoresques comme le Rhin ou l'Hudson.

La nature limoneuse des eaux du Mississipi et de ses n-incipaux tributaires rend nécessaire l'emploi des maîhines à haute pression, dont le mécanisme est beaucoup moins compliqué que celui des machines à basse pression. Si l'on employait ces derniers appareils, les tubes ne tarderaient pas à être obstrués par les matières argileuses dont l'eau est imprégnée. La légèreté des steamers américains exclut d'ailleurs l'usage de nos machines à basse pression. La fréquence des explosions qui ont lieu sur le Mississipi est due le plus souvent à

rimprudeiicc des Américains. Un paysage pittoresque se présente-t-il sur l'une des rives , tous se portent de ce côté, au grand détriment de l'équilibre du bâtiment; la paroi la plus élevée de la chaudière , n'étant plus baignée par l'eau, s'échauffe à blanc, et, lorsque l'équilibre se rétablit , il se produit un excès de vapeur qui , ne pouvant trouver d'issue, crève l'enveloppe de fer et fait voler dans les airs les membres brisés des passagiers. En dépit des leçons de l'expérience, ces catastrophes sont chaque année plus fréquentes.

Le Mississipi charrie une foule d'objets, des troncs d'arbres, des cadavres d'animaux, des plantes de tous les climats, et surtout une énorme quantité de pommes. A Saint*Louis il en est qui font métier de récolter les bois flottants au moyen d'une pirogue. A la Nouvelle- Orléans, 011 le climat ne produit pas de pommes, on n'en mange pas d'autres que celles qui sont amenées par le fleuve. Voyez-vous, me dit mon aimable cicérone, ces tourbillonnements de l'eau? Ils indiquent la présence des snags. Les arbres que le courant arrache aux rivages du fleuve flottent quelque temps à la surface de l'eau jusqu'à ce que leurs racines s'engagent dans la vase ; la partie supérieure du tronc s'aiguise en pointe aiguë par le frottement continuel du courant, et ce sont ces pointes que l'on appelle snags ou poignards. Le plus souvent les snags se cachent traîtreusement sous l'eau. Malheur au steamer qui va au-devant de ces chicots invisibles! 11 sera éventré comme une coque d'œuf. Des milliers de navires ont coulé de celte façon.

La pointe des snags est toujours dirigée dans le sens du courant; ils sont donc surtout dangereux pour les steamers qui remontent le fleuve.

C'est pendant que nous contemplions le Mississipi du haut du pont de Sain^-Louis que mon compatriote me donnait la plupart de ces détails. Ce pont, inauguré il y a peu de temps, est l'œuvre la plus grandiose que j'aie vue en ce genre. Il se compose de trois arches en fer reposant sur des culées de granit. L'arche centrale a cinq cent vingt pieds, les deux autres cinq cents pieds de longueur. Les plus grands navires peuvent passer au-dessous, même par les plus fortes crues. Le pont est muni d'un double tablier. Le tablier inférieur sert au chemin de fer, l'autre est destiné aux piétons et aux véhicules; il a cinquante pieds de largeur. A Saint- Louis, le Mississipi est large d'environ un mille (1852 mètres ) , et la longueur totale du pont est à peu près double. Ce travail cyclopéen a été exécuté au moyen de capitaux anglais ; il a englouti sept millions de dollars et a coûté la vie à cinquante ouvriers. Mon compagnon m'assure que le péage ne couvre pas les frais. Ce sont les jetées et les culées qui ont absorbé le plus d'argent. 11 n'est pas de rivière au monde dont le lit soit sujet à de plus fréquents changements que le Mississipi. Dans les grandes crues, les bancs de sable se déplacent avec une extrême facilité. C'est donc sur le roc qu'il a fallu établir la base des jetées; or le ro5 se trouve à une très-grande profondeur, ce qui a nécessité d'immenses travaux préparatoires. Une autre difficulté dont on a dû

168 LM ÉTÉ EÎV AMÉRIQLE.

tenir compte, et que n'avaient pas prévue les constructeurs du célèbre pont Victoria à Montréal, ce sont les changements de température qui exercent sur le fer une si profonde influence. A Saint-Louis, réchelle des températures, depuis les grands froids jusqu'à l'extrême chaleur, est de plus de quatre-vingts degrés centigrades, et il a fallu calculer en conséquence la contraction et la dilatation du métaP.

Comme nous étions arrivés à l'extrémité du pont, sur la rive de l'Illinois , mon compagnon me fit remarquer que les eaux du fleuve ont ici une teinte beaucoup plus claire que vers la rive droite. C'est que l'union du Mississipi et du Missouri n'est pas encore entièrement consommée à Saint-Louis. Les deux fleuves se joignent à quelques milles au-dessus de la ville. On croit communément, sur la foi de tous les manuels de géographie, que le Missouri se déverse dans le Mississipi; mais en réalité c'est plutôt le Mississipi qui est absorbé par le Missouri, dont il n'est que le tributaire. 11 suffit de voir les lieux pour s'en convaincre. Avant de se mêler au Missouri , le fleuve issu du lac Itasca est d'une admirable limpidité; ce n'est qu'à deux mille milles de sa source que ses eaux se souillent au contact du fleuve issu des montagnes Rocheuses. Celui-ci s'élance comme un torrent impétueux à la rencontre de son paisible rival. Les deux fleuves, après s'être rejoints , conservent pendant longtemps leiîr physionomie propre et ressem-

* L'ingénieur Simonin a fait une description détaillée du pont de Saint-Louis dans la Revue des Deux Mondes A.w 1" avril 1875.

blcnt à deux voyageurs qui, tout en faisant roule ensemble, veulent garder leur individualité. Le Mississipi continue à couler, calme et limpide, vers la rive gauche, tandis que le Missouri roule ses eaux limoneuses et turbulentes vers la rive droite. Il existait autrefois, au confluent des deux fleuves, un village appelé Chippewa. Un jour le fougueux Missouri l'emporta. Chaque année, quelque portion du rivage disparaît dans le courant pour aller s'engloutir dans l'Océan.

Ce fut à Saint-Louis que je me trouvai pour la première fois en contact avec les Yankees du Far-West. Ils ont, comme on sait, des manières beaucoup plus franchement américaines que leurs frères des Etats de l'Est. J'avais trouvé ceux-ci peu expansifs, peu gais, peu aimables; mais lorsque j'eus l'occasion de les mettre en parallèle avec les habitants de l'Ouest, il me parut que ceux de l'Est étaient les gens les plus aimables, les plus expansifs que j'eusse encore rencontrés.

Mâcher du tabac est une des habitudes proverbiales de tout Américain; mais l'Américain de l'Est chique avec décence, il respecte ses voisins. L'Américain de rOuest — horresco referens — ne peut chiquer sans lancer dans les jambes de ses voisins des jets de salive brunie... Je ne sais vraiment comment j'ose entretenir le lecteur de semblables détails ; mais je lui demande la permission de lui présenter l'Américain sous toutes ses faces. Si des voyageurs, dans le but de dépeindre les mœurs des sauvages , ont osé avancer que chez certaines peuplades on se crache mutuellement dans la main en

iïO UN ETE EiM AMÉRIQUE.

guise de salut, pourquoi n'userais-je pas de la même prérogative à l'égard de ces sauvages à demi civilisés , qui s'appellent les Yankees de l'Ouest?

Un jour donc que j'étais en omnibus, assis à côté d'un de ces aimables gentlemen qui me faisait l'honneur de m'asperger très-correctement les jambes, j'osai me plaindre de ce gracieux procédé dans les termes les plus mesurés, les plus choisis. J'ignorais encore qu'il faut se tenir coi avec les Yankees , surtout si l'on est étranger ; j'ignorais que lorsqu'ils viennent à vous brusquer, il est sage et prudent de dévorer l'injure , io keep one's temper, comme on dit en anglais. Mon imprudence souleva une tempête : chacun prit fait et cause pour l'honorable gentleman que j'avais offensé. Je soumis le cas au contrôleur. Celui-ci repartit, aux éclats de rire de la galerie, que le fait dont je me plaignais était un droit que chacun exerce comme il l'entend. Je lui observai que dans les pays civilisés d'Europe les procédés de ce genre entraînent l'expulsion du coupable. Pour toute réponse, le contrôleur m'invita à prendre une autre place , en me soufflant ces mots à l'oreille : Keep your temper.

L'homme de l'Ouest garde partout le chapeau sur la tête, aussi bien dans les bibliothèques publiques que dans les bar rooms : il ne se découvre pas même devant les magistrats. J'ai assisté à Saint-Louis à un procès de cour d'assises : les juges siégeaient en habit civil , et j'ai remarqué là un sans-gêne poussé jusqu'à l'inconvenance. Le maintien des juges et du public ne rappelait en rien la majesté de nos cout*s de justice*

SAINT-LOUIS. m

Entrons à rhôlel. Voici quelques gentlemen réunis dans le Hall, — En Amérique, tous les hommes sont des gentlemen, toutes les femmes sont des ladies. — L'un ronfle, un autre rumine, un troisième lit son journal; celui-ci digère son wiskey; celui-là, les pieds appuyés sur la muraille, crache au plafond; tous mâchent du tabac, personne ne parle. Ils sont là, immobiles et silencieux , conservant la même attitude pendant des heures entières. Si vous leur adressez une question, ils vous répondent d'ordinaire par un signe de tête; d'autres, plus polis, vous broient entre les dents un monosyllabe. A voir leur air sombre et renfrogné, on serait tenté de croire qu'ils songent constamment à la mort. Ils sont graves et taciturnes comme des trappistes ; mais ce qui les distingue des trappistes, c'est leur malpropreté et leur habitude invétérée des liqueurs fortes. Il semble que ce soit chez eux un titre de gloire de porter une chemise graisseuse et des bottes pleines de crotte. A peine levés, ils vont au bar room se gorger de wiskey. Ils boivent comme ne boiraient pas des animaux, sans quitter leur chique. Ils avalent leur verre de brandy comme ils mâchent leur tabac , sans qu'une parole s'échappe de leurs lèvres. Ils ont pour principe de ne prendre ni vin ni liqueurs aux repas : l'usage prescrit de s'en tenir au verre d'eau glacé. A les voir manger, on les prendrait pour de parfaits modèles de sobriété. Ils expédient leur dîner en moins d'un quart d'heure ; mais j'ai cru remarquer qu'ils n'abrègent leurs repas que pour passer plus vite au W room. Ils boivent

beaucoup et souvent , et quand vous les voyez sombres ,

ruminant ou ronflant, c'est qu'ils sont travaillés par le

u'iskey.

Que de pareilles gens constituent une nation aimable , non vraiment, je n'oserais le dire, et j'aimerais mieux, pour ma part, me retirer au fond d'une grotte de la Thébaïde , que de vivre au milieu des hypocondres de l'Ouest.

Il n'y a pas dix ans que la construction d'une voie ferrée transcontinentale, unissant les côtes de l'Atlantique à celles du Pacifique , passait encore pour problématique. Qui eût songé alors qu'en 187G, le voyageur voulant se rendre aux montagnes Rocheuses aurait eu le choix entre trois lignes de chemin de fer? La première, V Union Pacific, traverse les Etats du Nebraska et du Wyoming : c'est la plus seplentrionale , et anssiote plus ancienne. La seconde traverse l'Étai; ^ugMaajsnao: c'est le Kansas Pacific. La ligne àQ ^{i^ti^if^^Voj^ekaiiiM Sanla Fe suit la vallée de l'Arkansas : c'est la plus méridionale et aussi la J^"J{réSfÇtepU#iI?riélé fiM'^k'ff' commencement de 1876; elle est conn.i(ièi5'eik)I^fcéto*^b

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Ami de la nouvccauté, je me décidai pour la ligne de la Banane.

Je partis de Saint-Louis par une cuisante matinée d'été. Une heure après avoir quitté les rives du Mississipi, le train franchissait le Missouri, son principal tributaire, sur un pont qui n'a guère moins de deux kilomètres de longueur. Le long du pont sont échelonnés de distance en distance des tonneaux pleins d'eau destinés à éteindre les incendies qui pourraient prendre dans cette vaste charpente. Le fragile édifice tremble et craque sous le poids du train qui s'avance avec une majestueuse lenteur. Cramponné à la plateforme du dernier wagon, j'aperçois, à travers le tablier percé à jour, les eaux limoneuses du fleuve, fuyant à cent pieds au-dessous de moi, avec une rapidité de dix milles à l'heure. En cet endroit, le Missouri est large comme le lac Majeur : il coule entre des rives basses couvertes de magnifiques forets. C'est là un de ces tableaux qui se gravent pour toujours dans la mémoire, si

qu'on est en train de pratiquer sous les montagnes Rocheuses, dans l'Etat du Colorado.

Ce tunnel aura vingt-quatre mille mètres de longueur. Du côté de l'est, il aura son entrée près de Blackliawk; du côté de l'ouest, sa sortie sera près de Middle-Park ; il est construit pour le chemin de fer du Kansas Pacific, dont le terminus actuel est Denver, et c'est par lui que passera la voie ferrée la plus courte entre New- York et San Francisco.

Comme les montagnes Rocheuses sont très-riches en minerais dans les parages mêmes où passera le tunnel, on espère tomber sur des filons qui payeront les frais du percement.

( Sweizerische Aitswanderungs-Zeitung.)

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fugitive que soit la jouissance. En un instant, toute cette féerie s'évanouit, le train s'élance à toute vapeur sur la terre ferme, et pendant longtemps encore la splendide image du Missouri me poursuit comme un rêve au milieu des prairies qui ondulent des deux côtés de la voie.

Le pays qui se déroule à mes yeux appartenait autrefois à la France : Lasalle lui avait donné le nom de Louisiane. En 1803, cette magnifique province fut cédée aux Etats-Unis pour une obole; le nom de Louisiane resta à la partie méridionale , et la partie septen* trionale devint l'Etat du Missouri, du nom du grand fleuve qui l'arrose de l'ouest à l'est. Cette partie de l'Amérique, qui occupe à peu près le centre du continent, est d'une admirable fertilité. On y récolte le tabac , le coton , le lin , et toutes les- variétés de grains et de légumes. Des millions d'acres de terre sont éminemment favorables à la culture de la vigne : on y a obtenu d'excellentes qualités de vins rouges et blancs. Les richesses minérales du Missouri sont incalculables. Le charbon, le fer, le cuivre, le plomb, le nickel, le zinc, le cobalt, le kaolin, le granit, le marbre, la chaux, en un mot, tous les produits du monde souterrain s'y trouvent accumulés en quantités inépuisables. Pour ne parler que du charbon, on a calculé que les gisements du Missouri contiennent cent trente milliards de tonnes, c'est-àdire qu'ils pourraient fournir dix millions de tonnes par an, pendant une période de treize mille ans. Et voilà ce |que Napoléon, dans un but de mesquine po-

176 TN ÉTÉ EIV' AMÉRIQrE.

litique, a vendu aux Etats-Unis pour quinze millions de piastres (soixante-quinze millions de francs) ! Il faut avouer que c'était payer cher la satisfaction de donner une rivale à l'Angleterre î

A cent lieues de Saint-Louis, le train franchit une seconde fois le Missouri. Voici, sur la rive opposée, Kansas-City. Cette ville, située au confluent du Missouri et du Kansas, se trouve à la fois dans les deux Etats qui portent les noms de ces deux rivières. Si, politiquement, Kansas-City appartient à l'Etat du Missouri, au point de vue commercial, elle appartient à l'État du Kansas dont elle est le principal marché. Cette ville s'est faite depuis la guerre de sécession. Avant la guerre, ce n'était encore qu'un obscur village; aujourd'hui, elle est le centre de dix lignes de chemin de fer. Sa population, qui atteignait à peine le chiffre de quatre mille âmes il y a dix ans, a décuplé depuis. On a dit que dans le Far-West les villes poussent comme des champignons. Rien n'est plus vrai. J'ai passé par une ville du Kansas appelée Leavenworth : cette localité comptait, en 1857, quelques maisons de bois et une centaine d'habitants. Un an plus tard, le recensement constatait à Leavenworth une population de quatorze mille âmes ! Chicago, San Francisco, Denver, ont grandi avec une rapidité qui tient du prodige : toutes ces villes, dont on ne parlait pas il y a vingt ans, sont aujourd'hui des centres de population où règne une prospérité inouïe.

La situation de Kansas-City, sur un affl^ieBtidf Mississipi et à l'extrémité de deux Etats agipjColesj'»lih»i

promet un brillant avenir. Vue de loin , elle offre un coup d'œil pittoresque, avec ses maisons étagées en amphithéâtre au-dessus du fleuve que traverse un majestueux pont de fer; mais à l'intérieur, elle a Faspect irrégulier d'une ville née d'hier. Pas une artère n'est achevée, et la plupart des rues aboutissent à des remblais ou à des précipices. C'est à peine. si Ton rencontre deux maisons contiguës : les bâtisses sont séparées- les unes des autres par des champs incultes, des tranchées, des rochers. Les hôtels ont l'air d'établissements provisoires : le Pacific-Hotel, qui passe pour le meilleur, est dénué de tout confort. Je n'y trouvai à manger que de la soupe d'écureuil et un ragoût de prairie dog (chien de prairie).

On descend au Missouri par une rue en pente rapide , qui n'est encore qu'une longue tranchée pratiquée entre deux murailles de sable, et qui sera peut-être bordée l'année prochaine d'une double rangée d'édifices. Il faut tout le courage d'un touriste pour entreprendre cette promenade en plein soleil par une température de 100° Fahrenheit; mais je ne voulais pas quitter Kansas- City sans avoir trempé mes mains dans les eaux jaunâtres de la noble rivière. La voilà qui mugit à mes pieds; l'énorme nappe d'eau gronde comme une cataracte en roulant sur son large lit. Son courant est pressé, impétueux, et il semble que l'orage ait troublé ses flots dont chaque goutte contient une notable quantité de grains de sable.

Le Missouri a un cours de plus de trois mille milles, de-

puis sa source dans les montagnes Rocheuses jusqu'au point oii ses eaux s'unissent à celles du Mississipi, près de Baint-Louis, Mais, comme le Mississipi inférieur n'est, en quelque sorte, que la continuation du Missouri , la longueur totale de la rivière, depuis sa naissance jusqu'à son embouchure dans le golfe du Mexique, est d'environ quatre raille quatre cent milles; c'est" le plus long cours d'eau du monde.

Les eaux du Missouri sont trop turbulentes pour qu'on puisse en assujettir les rives au droit de propriété. Lors des grandes crues, le fleuve engloutit d'immenses portions de terrain, enlevant les maisons, les granges, les arbres , les haies , les moissons ; des villes entières ont été ainsi détruites.

La rapidité du courant, le grand nombre d'îles et de bancs de sable, et surtout les snags, rendent la navigation du Missouri encore plus dangereuse que celle du Mississipi.

En quittant Kansas-City, le train franchit la rivière Kansas : cette rivière n'est qu'un ruisseau, puisqu'elle n'est qu'un affluent du Missouri, qui n'est lui-même qu'un tributaire du Mississipi; mais ce ruisseau est plus large que le Rhin ; il n'a pas moins de cinq cents lieues de longueur, et est navigable sur les deux tiers de son parcours dans le temps des grandes eaux. En Amérique, les ruisseaux sont grands comme des fleuves, les fleuves grands comme des lacs, les lacs grands comme des mers. Oh trouver ailleurs une chaîne de montagnes de douze cents lieues de longueur?

Mais ce qui , mieux que les fleuves et les montagnes , peut donner l'idée de Tétendue, ce sont les immenses plaines du Kansas qui, pendant vingt-quatre heures, défilent sous mes yeux à perte de vue. Tantôt ce sont des prairies sans fin où paissent en liberté des troupeaux de dix à quinze mille têtes de gros bétail ; tantôt ce sont des cultures de maïs ou de froment, que Ton est surpris de rencontrer au milieu de ces steppes brûlés ; ailleurs , c'est le désert, et rien que le désert, dans toute son aridité, sa tristesse et sa désolation. Lorsque la mélancolie des soirs s'étend sur ce tableau sdns cadre , on se sent dominé par cet indéfinissable sentiment de l'infini que tout homme a pu éprouver en voguant sur l'Océan par une belle nuit d'été. Rien d'ailleurs ne rappelle la mer comme la contrée qui s'étend du Mississipi aux montagnes Rocheuses : les ondulations du terrain imitent à s'y méprendre le mouvement des flots.

J'avais toujours entendu dire que le Kansas était la terre favorite des bisons ou buffalos, à telle enseigne qu'une tête de bison entre dans les armes de cet État '* Hélas ! si cela fut vrai jadis , aujourd'hui , le bouquetin m'est pas plus rare dans les Pyrénées que le buffle dans le Kansas. J'ai traversé deux fois le Kansas d'une frontière à l'autre sans en avoir vu un seul. Un homme du pays qui a fait soixante fois le même voyage me disait n'en avoir jamais vu que trois.

^ Tous ceux qui ont visité l'Exposition de Philadelphie se tap*pelleront la tête de bison qui se dressai t.au-dessus de Centrée du compartiment du Kansas.

Et cependant, il n'y a pas dix ans que les bisons régnaient en maîtres dans les plaines du Kansas , le long de la voie ferrée, le sol qu'ils couvraient autrefois de leurs bataillons épais et compactes est encore jonché de leurs ossements blanchis. Ils erraient par bandes tellement serrées, qu'ils se heurtaient contre les poteaux du télégraphe, et, à force de les ébranler, faisaient tomber les isoloirs et s'embarrassaient les cornes dans le fil métallique qu'ils emportaient dans leur course. Souvent, dans la période des migrations, les trains devaient s'arrêter pour laisser» passer le flot devant la machine.

D'où vient donc la prompte disparition de ces animaux? Dans les premiers temps de l'établissement du chemin de fer du Kansas-Pacifîc, chaque fois que des bisons se trouvaient à portée de fusil, les voyageurs faisaient arrêter le train, et chacun tenait à honneur de se mesurer avec le monarque des plaines. Un beau jour, les bisons se fatiguèrent de ces carnages quotidiens; ils firent comme avaient failles Indiens, ils allèrent s'établir loin des voies ferrées où ils n'avaient reçu que trop de balles. On ne les rencontre plus guère aujourd'hui que dans les solitudes du nord, sur les bords de la rivière Rouge, dans les plaines du Manitoba et dans le Grand- Ouest canadien. L'extinction complète de la plus noble espèce de la faune du nouveau monde n'est plus désormais qu'une question de temps *.

1 Voir dans la Revue ^Htannique, livraison d'août 1876 : le Bison des prairies.

De pacifiques troupeaux de bœufs occupent aujourd'hui les pâturages délaissés par les bisons. Ils sont gardés par des cavaliers qui semblent ne faire qu'un avec leur monture : ces hommes, de même que leurs voisins les Texiens, galopent dans la prairie du matin au soir. C'est une rude existence , et cependant ils n'en voudraient pas d'autre. Chaque soir, quand le soleil se couche derrière les herbes de la prairie , ils allument un grand feu et cuisent un quartier de bœuf; puis , le souper fini, ils s'étendent sur le sol dont le feu a chassé l'humidité, et passent la nuit à la belle étoile. J'ai connu k Saint-Louis un homme fort instruit qui avait mené pendant un an cette vie sauvage et libre : ce fut malgré lui qu'il y renonça à cause du mauvais état de sa santé. Tous les blancs qui ont goûté de la vie sauvage s'en sont épris : quoi d'étonnant que les Indiens, dans leur fière indépendance, ne veuillent point se soumettre à notre civilisation ?

Voici l'heure solennelle où le soleil va disparaître à l'horizon. A l'occident, le ciel s'enflamme, et les lueurs de l'incendie se propagent sur le grand Sahara américain. A dix lieues à la ronde, l'œil n'aperçoit qu'un immense embrasement. L'imagination croit voir le feu dévorer les prairies : il ne manque au tableau que les buffalos fuyant à travers les hautes herbes , affolés de terreur. Bientôt, la zone incendiée s'amincit : déjà, elle ne forme plus qu'un long trait de feu, qui du rouge incandescent passe au pourpre foncé, pendant que le globe d'or du soleil se noie dans un autre monde. Nulle

182 UN ETE EIV AMÉlUQLK.

part, si ce n'est dans les mers boréales, je n'ai vu de scène plus imposante.

Assis sur les marches de la plate-forme extérieure du Pullman car, je humais la fraîcheur de la nuit sous un ciel constellé d'étoiles , lorsqu'un nègre vint me tirer de ma somnolence rêveuse pour m'avertir que mon lit était fait. Ces nègres sont d'une habileté consommée à transformer pour la nuit en dortoir ce qui, pendant le jour, était un salon de conversation. Ma couchette était située dans les hautes régions du car : j'y grimpai au moyen d'un escabeau, et j'y dormis passablement, malgré les courants d'air. J'ai eu beau réclamer la fermeture des fenêtres , le nègre m'a répondu qu'il fallait contenter les autres, et que, d'ailleurs, l'air est ici parfaitement sec et nullement nuisible.

Quand je m'éveillai , j'étais à cent lieues du point où je m'étais endormi. Le train roulait toujours, à raison de trente milles à l'heure, dans les immenses plaines du Kansas, plus sauvages, plus désertes que jamais. On ne met pas moins de vingt-quatre heures à traverser cet État d'un bout à l'autre.

Le Kansas est un des plus grands Etats de l'Union : les [six États réunis de la Nouvelle-Angleterre y tiendraient à l'aise; son étendue égale la moitié de, la France. De l'est à l'ouest, sa longueur est de quatre cents milles; du nord au sud, de deux cents milles. Le Kansas occupe le centre de l'Union; on peut s'en convaincre en pliant en quatre une carte des Etats- Unis : les plis se croiseront juste au milieu du

Kansas, qui se trouve être ainsi à égale distance des eaux glacées de la baie d'Hudson au nord , et des eaux tièdes du Gulf-Stream au sud; à égale distance de l'Atlantique à l'est, et du Pacifique à l'ouest. On comprend les avantages qu'une pareille position doit assurer à cette contrée, surtout au point de vue commercial.

Le Kansas jouit d'un des meilleurs climats de l'Amérique du Nord. Grâce à sa grande élévation au-dessus du niveau de la mer , l'atmosphère y est remarquablement pure. Les hivers sont courts et agréables, et il ne tombe que peu de neige. Les prairies restent verdoyantes jusqu'au milieu de l'hiver, et il n'est pas rare que les bestiaux peuvent y paître pendant toute l'année. En été, la chaleur est rarement étouffante : la température épuisante qui régnait lors de mon passage au Kansas était, me disait-on, tout à fait exceptionnelle.

Dans ces dernières années, le climat du Kansas a subi de remarquables modifications. La pluie tombe chaque année en quantité plus considérable. Ces changements sont dus à la culture du sol et à la plantation des forêts et des vergers. Toute la portion du Kansas qui s'étend à l'ouest du vingt et unième méridien était regardée autrefois comme impropre à la culture; mais aujourd'hui cette contrée, sous l'influence de l'humidité croissante, tend à devenir l'une des régions les plus fertiles du Grand-Ouest.

C'est surtout dans la partie méridionale arrosée par le fleuve Arkansas que le sol est d'une admirable fertilité. L'étabHssement dans cette région du chemin de fer

d'Atchison , Topcka et Santa-Fé ne peut manquer d'y attirer l'émigration. La terre y produit, en moyenne, trente-deux boisseaux de blé par acre : la Russie méridionale , si célèbre par ses céréales , est bien loin d'une telle fertilité. Le beau fleuve qui parcourt cette contrée ne déborde jamais lors de la fonte des neiges : tout l'excédant est absorbé par le sous-sol; dans les temps de sécheresse , le sous-sol fournit ainsi de l'humidité par voie d'évaporation. C'est donc à la porosité de son sol que le Kansas doit sa fertilité. Suivant le célèbre professeur Agassiz, qui visita le Kansas en 1868, aucune contrée de l'Amérique du Sud , pas même le Brésil , n'offre autant d'avantages à l'agriculteur. Cet immense pays de plaines est encore à peine exploité. Le chemin de fer de Santa-Fé commence à attirer les colons dans la vallée de l'Arkansas, où deux millions cinq cent mille acres de terre sont offerts en vente par la Compagnie. Le prix moyen des terres est de quatre dollars par acre. La Compagnie offre gratuitement cinquante acres à chaque colon.

Quarante-huit heures après avoir quitté Saint-Louis , j'atteignis la frontière du Colorado.

LE COLORADO. 18i

Il y a trois cents ans environ, des explorateurs espagnols découvrirent au nord du Mexique une contrée magnifique , couverte de hautes montagnes , remarquable par Féclat de son ciel, et habitée par des peuplades sauvages qui possédaient une grande quantité d'or, d'argent et de pierres précieuses.

Cette contrée du soleil fut appelée par eux Coronado, du nom du capitaine qui les y avait conduits. Les aventuriers qui vinrent s'y fixer les premiers il y a dix-huit ans (1858-59) ont américanisé le nom espagnol Coronado, et en ont fait Colorado.

La portion des États-Unis connue sous ce nom était, dans les temps les plus reculés, une dépendance du Mexique, occupé alors par les Toltecs. Cette race, dont la tradition n'a pas conservé le moindre souvenir, fut peut-être la plus civilisée de toutes celles qui se sont établies successivement à l'ouest des montagnes Rocheuses. Leur architecture, seul vestige de leur passage, dénote une origine asiatique.

Vers le treizième ou quatorzième siècle apparurent

les Aztecs. Ce fut la seconde race qui occupa le Colorado. On ne sait trop d'où ils vinrent, et l'on ignore la cause de leur invasion. Leur domination n'eut pas une longue durée , et leur exode fut dramatique. D'après une légende , la fertile vallée de l'Arkansas , aujourd'hui fraîche et verdoyante après plusieurs siècles de désolation , était autrefois un paradis terrestre où vivait dans la joie et l'opulence une tribu de loyaux Aztecs. Quand vint Fernand Cortez, ils quittèrent leur belle patrie pour aller défendre le trône de Montezuma ; ils livrèrent bataille au sud de la ville de Mexico , furent défaits et ne revinrent plus.

Pendant longtemps le pays resta abandonné. Ce fut en 1540 que les Espagnols y pénétrèrent; mais ils ne s'y fixèrent pas, et le Colorado ne fut réellement découvert que trois siècles plus lard, en 1857.

Cette année fut désastreuse au point de vue financier. Des milliers d'hommes ruinés soupiraient après une terre promise. Ce fut alors que le bruit se répandit en Amérique qu'on avait trouvé de l'or sur les rives de la South Flatte et de ses affluents.

La nouvelle était vague : elle reposait uniquement sur les dires des trappeurs et des Indiens. Cependant, il y eut des Américains entreprenants et aventureux qui se décidèrent à aller explorer les lieux.

Parmi eux se trouvaient deux hommes énergiques , Oaks et Barker, qui furent reconnus comme les chefs de l'expédition. Ils firent un voyage de deux mille milles à travers les déserts, et allèrent s'établir à l'embouchure

de la Chemj Creeh, où se trouvait un campement d'Indiens.

Leurs premières recherches furent suivies d'un maigre succès, mais c'en fut assez pour leur donner l'espoir d'obtenir de meilleurs résultats. Quelques-uns d'entre eux retournèrent au Missouri pour annoncer leur découverte et s'approvisionner de vivres et d'outils. Leur rapport favorable détermina des centaines d'individus des États de l'Ouest à se mettre en route pour ce qu'ils appelaient la région aurifère du Pilte*s Peah ^ . Ils prirent leurs quartiers d'hiver sur l'emplacement actuel de Denver, aujourd'hui la' capitale du Colorado.

Ces pionniers n'étaient pas venus avec l'intention de fonder un nouvel État ; mais , fidèles aux traditions américaines, ils tracèrent le plan d'une ville à laquelle ils donnèrent le nom d'Auraria *, créèrent un nouveau comté dans le Kansas , dont le Colorado faisait alors partie intégrante, et envoyèrent à Washington un délégué qui avait pour instruction de faire ériger en territoire indépendant du Kansas la contrée où ils s'étaient établis.

Au printemps de l'année 1 859 , le flot d'immigration grossit pour diminuer aussitôt. La plupart des chercheurs d'or s'en retournèrent désappointés de leurs recherches. Dans leur indignation, ils menacèrent de mort les auteurs des rapports encourageants. Ils re-

* Haute montagne du Colorado.

2 Ancien nom de Denver.

vinrent chez eux les mains vides, et racontèrent que Tor du Pike's Peak n'était qu'un hiimhug imaginé par les marchands, dans le but d'écouler leurs marchandises , ajoutant que Barker et Oaks avaient été pendus haut et court, et que ce dernier avait été enseveli sous une omoplate de buffle , avec Tépitaphe suivante :

« Hère lies ihe body of D. C. Oaks, Who was engaged in that d — d hoax — Dead, and in Hell, ï suppose *. »

Ni Oaks ni Barker n'ont passé la frontière de l'autre monde : tous deux sont encore parfaitement vivants, et possèdent un joli recueil d'anecdotes sur ce bon vieux temps qui n'est cependant pas si éloigné.

Tels furent les commencements du Colorado. Depuis lors, la fièvre de l'or n'a cessé d'y attirer des colons venus de toutes les parties du monde. Cette grande contrée, oii il n'y avait pas un seul blanc il y a vingt ans, possède aujourd'hui une population de près de cent quarante mille âmes répartie en vingt-six comtés.

Le Colorado, qui depuis 1861 formait un simple territoire non compris dans les Etats de l'Union, n'a été érigé en État indépendant qu'à la date du 1 "juillet 1876. Les Américains l'appellent l'État du centenaire (Centennial State), Son étendue est immense : il forme un rectangle dont les côtés nord et sud ont deux cent

* Ici repose le corps de D. C. Oaks, qui fut engagé dans cette f...., fable. — Mort, et dans l'enfer, je suppose.

soixante-quinze milles, et les côtés est et ouest trois cent quatre-vingt milles, c'est-à-dire qu'il pourrait contenir treize fois l'Etat du Massachusetts. Il occupe exactement l'espace compris entre le trente-cinquième et le quarante et unième degré de latitude nord, et entre le vingt-cinquième et le trente-deuxième degré de Ion* gitude ouest du méridien de Washington.

La plaine occupe environ le tiers de cette étendue ; les deux autres tiers sont .couverts par les montagnes Rocheuses, qui passent au milieu du territoire, le coupant du nord au sud dans l'espace compris entre le vingt-huitième et le trentième méridien.

C'est dans le Colorado que la grande chaîne américaine atteint les proportions les plus gigantesques. Pour s'en faire une idée, qu'on veuille bien songer qu'en partant de la base orientale de la chaîne, on devra franchir plus de quarante lieues pour en atteindre la crête, et autant pour arriver à la base occidentale. Un exemple fera mieux comprendre l'énorme dimension des montagnes Rocheuses : la partie la plus élevée des Pyrénées a vingt lieues à peine de largeur.

On désigne parfois cette contrée sous le nom de « Suisse américaine « . Mais certaines vallées du Colorado seraient assez grandes pour contenir la Suisse tout entière. L'étendue de la Suisse atteint à peine seize mille milles carrés; or, le pare San Luis, qui ne forme qu'une seule vallée, ne couvre pas moins de dix-huit mille milles carrés. Trente-cinq rivières, dont la moitié se déversent dans le Rio del Norte , sillonnent

cette grande vallée. Une autre vallée, le Middle Parc (parc du milieu), pourrait contenir les six États de la Nouvelle-Angleterre.

Ces immenses domaines, qui n'attendent que des bras , sont pourvus de tous les éléments qui constituent les pays prospères. Le gibier y abonde, les rivières regorgent de poissons, les sources thermales se rencontrent à chaque pas; le sol est d'une fertilité extraordinaire, les montagnes sont couvertes de forêts vierges et recèlent dans leurs flancs d'inépuisables richesses souterraines.

La nature n'a pas moins bien partagé la région des plaines. Avant Tarrivée des blancs, les plaines du Colorado nourrissaient d'innombrables troupeaux de buffles ' et de cerfs. Ces mêmes pâturages pourront être appropriés dans l'avenir à l'élève du bétail. Déjà ce genre d'industrie, qui depuis le temps d'Abraham a toujours été une grande source de richesses, commence à prendre une certaine extension.

Mais le Colorado, de même que la CaHfornie et le Nevada, est avant tout un pays minier. L'or et l'argent se trouvent en grande quantité dans le centre du territoire. Toute la partie exploitée est comprise dans une

* Pendant la seule année 1872, on n'a pas tué moins de deux cent mille bisons dans le territoire du Colorado. Nous disons deux cent mille, et ensore ne les a-t-on pas abattus pour leur chair, mais simplement pour leur peau. Cette indigne tuerie durera tant que les peaux se vendront assez cher pour que 1' « affaire » soit bonne, et si 1' « affaire » est bonne longtemps, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus le moindre petit bison dans le territoire. (Globus.)

bande de cinquante milles de largeur, courant sur le versant oriental des montagnes Rocheuses, et s'étendant de la frontière septentrionale à la frontière méridionale du territoire. Les principales mines, les fermes les plus importantes, les villes les plus peuplées, sont toutes situées, dans cette zone. C'est là que se trouvent Denver, Central-City, Georgetown, Black-Hawk, Nevada, Idaho, Cariboo, Golden, Boulder, Colorado-City, Pueblo, Canon-City, Greeley et Trinidad. Le fer et le charbon ont également été exploités dans ces derniers temps. En maints endroits, on a découvert des gisements de charbon de cinq à seize pieds d'épaisseur. Les régions minières sont situées en général dans les contrées les plus pittoresques.

De tous les États de l'Union, le Colorado est le plus élevé au-dessus du niveau de la mer. L'altitude des plaines situées au pied des çiontagnes Rocheuses est de cinq mille pieds. Voilà pourquoi cette contrée se trouve dans des conditions climatériques qu'on ne trouve nulle part ailleurs. L'atmosphère est pure et vivifiante, les nuits claires et fraîches , et la dépression du mercure s'y fait rarement sentir d'une manière pénible. Telle est d'ailleurs la pureté de l'air, que la viande ne se corrompt jamais, même au cœur de l'été. Dans les plaines comme dans les vallées, absence de miasmes. Aussi, la population du Colorado jouit-elle d'une vigueur remarquable et d'une aptitude au travail bien supérieure à celle des populations de l'Est.

On pourrait croire que les montagnes du Colorado

sont sujettes aux mêmes variations climatériques, aux mêmes inconstances de température que celles de la Suisse et des autres contrées montagneuses. Il n'en est rien. Dans les Alpes, une succession de quatre ou cinq jours sans nuages est considérée par les touristes comme une rare bonne fortune. Dans les montagnes Rocheuses, le ciel serein est la règle , et si quelque chose y laisse à désirer, c'est l'absence de vapeurs et d'humidité. Les ombres épaisses des géants alpins, produites par les draperies mouvantes des nuages dont ils sont si souvent enveloppés, manquent aux montagnes américaines, presque toujours resplendissantes du pur éclat d'un soleil sans nuage.

En outre, telle est la quantité d'électricité renfermée dans l'air, que des personnes qui ont dormi sur la terre nue dans le voisinage des montagnes Rocheuses ont cru sentir à la tête des picotements d'abeilles et des morsures de serpents à sonnettes. C'est surtout sur les nouveaux venus que le fluide exerce le plus d'influence : à chaque changement d'attitude, leurs articulations font entendre comme des crépitements d'étincelles. S'il est vrai que l'électricité est le principe de la vie, un séjour au Colorado doit renouveler l'énergie vitale et rétablir les forces épuisées, mieux qu'une saison dans la meilleure station balnéaire.

Ce qui frappe tous les étrangers qui visitent le Colorado, c'est l'admirable transparence de l'air de cette contrée élevée. C'est ainsi que de Denver, les montagnes Rocheuses semblent si proches, qu'on s'en

croirait à quelques pas, tandis qu'on en est bel et bien séparé par près de trente kilomètres en ligne droite. Une revue américaine , le Harpers Magazine, rapporte à ce sujet le fait suivant :

Il y a quelque temps, un Anglais, fraîchement débarqué d'Europe, arriva à Denver par un train du Kansas-Pacific, et s'installa dans l'hôtel Inter-Ocean, où il fit la connaissance de deux ou trois « naturels « du lieu, non pas des Indiens, mais des Américains fixés à Denver depuis plus ou moins de mois ou d'années. Cet Anglais était bon marcheur et ne redoutait pas les longues courses.

La noblesse, la fierté des Rocheuses, avaient fait une grande impression sur ce gentilhomme. Un beau jour, il dit à ses amis :

« Voici de fameuses montagnes, à deux pas de nous. Il n'est pas tard. Si nous allions leur rendre visite avant dîner. «

Les amis, retenant un sourire, prirent avec l'insulaire le chemin de la montagne.

Et voilà le trio marchant gaillardement vers l'ouest. Au bout de deux heures et demie, les Rocheuses paraissaient encore aussi éloignées qu'à l'instant du départ.

L'Anglais-, marcheur plus rapide que ses deux compagnons, les devançait d'une centaine de pas, quand soudain ceux-ci le virent s'arrêter devant un filet d'irrigation qui pouvait bien avoir cinquante à soixante centimètres de largeur. 11 s'assit et tira ses souliers et ses bas.

* « Eh bien! l'Anglais, que faites-vous là? s'écrièrent les deux hommes de Denver.

— Je me déchausse pour traverser ce fleuve.

— Ce fleuve ! vous voulez dire sans doute ce fossé ! Sautez donc par-dessus !

— Je n'ai garde, répondit tranquillement l'homme d'Albion. A d'autres l'honneur, et gare la noyade! Je me défie des distances dans votre beau pays de Denver. ^5

LE GRAND CANOM DE LARKANSAS. 195

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