LE GRAND CANON DE L ARKANSAS
Il était midi, lorsque je commençai à distinguer à l'horizon les sombres sommets des montagnes Rocheuses, dont les larges silhouettes se découpaient sur un ciel d'une admirable limpidité. En les voyant, je me demandai si je ne rêvais point. Je venais à peine de quitter l'Europe. En moins de six semaines , j'avais coupé cent dix méridiens ; j'avais donc fait, à dix méridiens près, le tiers du tour du monde: le midi d'ici correspond, en effet, à sept heures du soir à Paris.
Autrefois , le nom seul des montagnes Rocheuses faisait naître l'idée d'une contrée prodigieusement éloignée. Depuis que trois lignes de chemin de fer viennent y aboutir, on y va en moins de temps qu'il n'en fallait jadis à un bon bourgeois de Paris pour se rendre aux eaux des Pyrénées. La terre, fi donc ! c'est une orange : ce mot de Demaistre est encore plus vrai aujourd'hui que de son temps.
Vues de la plaine, les montagnes Rocheuses n'ont pas l'aspect saisissant des Alpes et des Pyrénées; j'avoue même qu'à première vue elles m'ont laissé froid. Ce que
l'on y cherche vainement, c'est cet éblouissant manteau de neige, qui est la plus belle parure des montagnes. A part le Pikes Feah, qui dresse fièrement vers le ciel sa crête neigeuse, l'œil ne rencontre que des cimes noires et chauves : ni forêts ni pâturages sur leurs flancs arides et désolés. L'ensemble du paysage est empreint d'une certaine- majesté triste et sauvage qui n'atteint cependant pas la sublimité.
Pour comble de déception , les montagnes paraissent peu élevées. Cela tient à plusieurs causes. D'abord, la plaine du Colorado est à la prodigieuse altitude de cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, ce qui diminue d'autant la hauteur de la chaîne. Ensuite, les Rocheuses ont ici quatre-vingts lieues d'épaisseur : en d'autres termes, leur largeur égale la longueur des Pyrénées. Il en résulte que les hautes cimes chargées de neiges perpétuelles, qui occupent le cœur du massif, sont beaucoup trop éloignées pour être visibles de la plaine ' . On n'aperçoit à cette distance que les Foot-Hills, chaîne secondaire formant l'avant-garde de la chaîne centrale, qui a conservé le nom espagnol de Sierra- Madré (chaîne mère).
Les Foot-Hilh sont seuls bien connus : ces montagnes ont été explorées, fouillées en tous sens par les milliers d'aventuriers que la fièvre de l'or y amène depuis vingi ans. La hauteur moyenne de ce soulèvement est d<
* Il est question ici de la plaine de Pueblo. A Denvcr, on aperçoit les cimes couvertes de neige.
l'âge 197.