LE GUA\D CANON DE L'ARKANSAS
huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer: Quant à la Sierra-Madre, dont plusieurs cimes dépassent quatorze mille pieds, c'est encore une terra incognita. C'est là que se trouvent le lion de montagne, l'ours grizzly, le buffle, l'élan, le cerf Wapiti, etc. C'est là que les malheureux Peaux-Rouges de la tribu desYutes, traqués de toutes parts comme des bêtes fauves, ont trouvé leur dernier refuge : les blancs ne viendront pas de sitôt les en déloger.
La déception que j'ai éprouvée à la première vue des m ontagnes Rocheuses est partagée par la plupart des voyageurs qui ne font que traverser cette chaîne par le chemin de fer du Pacific : comme les montagnes les plus basses leur dissimulent les neiges des hautes cimes, ils rapportent une bien pauvre idée des Alpes américaines. Cependant, s'ils pénétraient plus avant dans les gorges et les vallées, ils reviendraient bientôt de leur impression première et restitueraient aux Rocheuses leur vieille réputation. Je ne me suis pas aventuré jusqu'au cœur de la chaîne, j'ai à peine dépassé le seuil de l'édifice, mais ce que j'en ai vu suffit pour m'inspirer le désir d'y revenir.
Pueblo est actuellement le terminus du chemin de fer de Santa-Fé. Au delà se dresse l'énorme barrière des montagnes que cette ligne franchira un jour pour aller rejoindre la Californie méridionale.
Pueblo est, après Denver, la plus importante localité du Colorado. Depuis la découverte des mines de San Juan, elle a pris un développement extraordinaire. Elle
n'avait que quarante habitants en 1867 ; en 1876, elle en avait au delà de cinq mille. On y trouve six églises, trois écoles publiques, trois banques, deux journaux quotidiens. Située au pied des premiers contr-eforts des montagnes Rocheuses, elle est traversée par la rivière Arkansas qui la coupe en deux parties : Piiehlo et South-Puehlo .
Cette ville fut le terme de mon long voyage en chemin de fer. D'une traite, je venais de parcourir un trajet de neuf cents milles , le tiers de la distance qui sépare l'Atlantique du Pacifique. Rassasié de la vue des plaines, je brûlais de faire immédiatement connaissance avec la montagne. Je voulus d'abord gagner Canon-City pour aller voir l'une des merveilles du Colorado et de l'Amérique , le Grand Canon de r Arkansas ^ .
Canon-City se trouve dans une des hautes vallées des Foot-Hills, à quinze lieues de Pueblo. On s'y rend par un chemin de fer en miniature , de la catégorie de ce qu'on appelle en Amérique narrow gaiige (voie étroite). Ces narrow gauge ont été adoptés partout au Colorado pour relier la plaine aux montagnes. Ils ont à peine un mètre de largeur et ne coûtent pas la moitié de ce que coûtent les chemins de fer ordinaires. On ne s'en douterait guère à la manière dont la Compagnie du Rio- Grande rançonne les voyageurs. Pour franchir les quarante milles qui séparent Pueblo de Canon-City, j'ai dû payer huit dollars un coupon d'aller et retour. Le train
* Gaiion est un mot espagnol qui signifie gorge, défilé.
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marche avec une désespérante lenteur. Parti de Pueblo à neuf heures du soir, il n'arrive à destination qu'à minuit et quart. Nous étions au cœur de l'été, et cependant la nuit était si fraîche , que j'en étais réduit à m'envelopper dans mon manteau d'hiver : depuis les glaces de Terre-Neuve, il n'avait plus fait si froid. La lune était dans son plein : elle brillait d'un tel éclat que je pouvais à peine en soutenir la vue.
Je passai la nuit à l'auberge Mac-Clure, tenue par un Ecossais. Le lendemain, je louai une voiture pour me rendre au Grand Canon de l'Arkansas. A huit heures du matin , l'attelage m'attendait à la porte : c'était un léger cabriolet à deux roues, attelé de deux chevaux blancs. Un guide prend place à côté de moi , et nous voilà lancés sur une route poudreuse, soulevant autour de nous des nuages de poussière. ' |
Le pays a un aspect tout partictilï«iM«^<^»^^ croirait^ en Orient, dans quelque vallée du Liban. Partout desll motïtaglfiës nues et pelées : leur silhouette sévère se dé-»l S tache avec une netteté extraordinaire sur un ciel d'un II bleu intense. Un large torrent, presque desséché, coule tristement au milieu de la vallée sur un lit argileux, d'une teinte rougeâtre. Le long du chemin croissent une infinité de cactus arborescents , de deux ou trois pieds de hauteur : leur fleur est d'un rouge vermillon. Des cactus nains, à fleur jaune, se traînent à terre, dans les endroits les plus stériles, même dans le sable. Cette végétation toute méridionale m'annonce le voisinage du Nouveau-Mexique, auquel confine cette partie du Co-
lorado. Mais ce qui me rappelle surtout les contrées tropicales, c'est la chaleur impitoyable que ne tempère pas un souffle de vent. A minuit on grelotte, à midi on grille, sous ce ciel brûlant où tout est extrême.
A quelque distance de Canon, nous nous arrêtons à une source d'eau minérale riche en sulfate et en carbonate de soude, d'un goût assez agréable. Cette eau est mise en bouteilles, et les gens du pays la consomment de préférence à l'eau de Seltz artificielle.
Après avoir dépassé un amphithéâtre de roches que sa forme étrange a fait appeler la « Porte du Diable « {DeviTs Gaie) y nous pénétrâmes dans une superbe vallée nommée Eight Mile Park, apparemment parce qu'elle est à huit milles de Canon. Les cactus y abondent. Le sol, recouvert d'une belle herbe d'iin vert pâle, produit une infinité de pins à têtes rondes , qu'on désigne sous le nom espagnol de pinon.
D'Eight Mile Park, on jouit d'une vue très-remarquable sur les sommets neigeux de la Sierra-Madre : tailladés en scie , ils découpent vivement leur large profil sur le ciel ardent. Pour la première fois , j'aperçois les colosses de la chaîne centrale. Parmi ces pics dont la hauteur ne le cède pas à celle des Alpes, il en est un qui se fait remarquer par sa forme particuHère, les reflets dorés de ses neiges, et par cette sorte d'auréole à laquelle on reconnaît les plus hautes cimes de la terre. Les Espagnols lui ont donné le nom de Uncumpahgre. C'est peut-être le plus haut sommet du Colorado.
En quittant la vallée d'Eight Mile Park, on gravit
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pendant deux heures des pentes extrêmement ardues; le chemin, qui n'est plus qu'un mauvais sentier raboteux, suit , dans sa largeur comme dans sa longueur, rinclinaison de la montagne. Les chevaux, accablés de fatigue, semblent demander grâce. Je mets pied à terre pour les soulager, mais au bout de cinq minutes je suis exténué et en nage. Dans les contrées les plus chaudes de l'Europe, je n'avais pas subi encore semblable température.
Vers midi, nous atteignons un haut plateau couvert de pins, à l'ombre desquels nous abritons nos chevaux des rayons presque perpendiculaires du soleil au zénith. Pendant que le guide leur distribue la provision d'eau emportée de Canon-City, je m'avance jusqu'à l'extrémité du plateau. Tout à coup, sans avoir eu le temps de m'en douter, je me vis au bord d'un abîme qui s'ouvrait à pic sous mes pieds.
Cette apparition fut tellement inattendue, que je ne pus réprimer un sentiment d'épouvante. Je ressentais une émotion semblable à celle que j'éprouvai lorsque, du haut de la terrasse du Marboré, je vis se déployer d'une façon tout aussi inattendue l'immense entonnoir du cirque de Gavarnie. Mais ici, ce n'est plus une enceinte d'une lieue de pourtour, c'est un trou béant, une crevasse de deux mille pieds de profondeur, au fond de laquelle se tord dans un lit étroit la rivière Arkansas qui va grossir le Mississipi à cinq cents lieues de là. L'Arkansas n'est encore ici qu'un torrent trouble et impétueux; mais ce torrent s'est ouvert un chemin à
travers le roc; c'est lui qui, toujours en activité depuis des siècles, a pratiqué cette énorme déchirure entre les murailles verticales qui encaissent son cours. Le prodigieux travail ! Jamais je n'ai vu de témoignage plus frappant de la puissance de l'eau.
Je ne puis sans effroi sonder du regard ce gouffre épouvantable. Les mugissements caverneux du torrent . qui roule à un demi-mille au-dessous de moi n'arrivent à l'oreille que comme un murmure étouffé. Les quartiers de rocher que je précipite dans l'abîme sont broyés avant d'en atteindre le fond; couché sur le sol, je suis de l'œil leurs vertigineuses sarabandes : ils tombent dans le vide pendant sept secondes, se brisent en mille éclats à mi-chemin de leur course, et continuent à faire entendre comme un bruit de mousqueterie pendant vingt secondes encore.
Nul homme n'a foulé le fond de la gorge de l'Arkansas. Les deux parois se penchent l'une vers l'autre , gigantesques , effrayantes , défiant toute tentative de descente ou d'escalade. La lumière du soleil n'éclaire jamais les profondeurs de ce gouffre insondable.
Il n'est peut-être pas dans toute l'Amérique un site d'une beauté plus sauvage, et il n'en est certes pas qui soit capable d'inspirer à un pareil degré ce sentiment djs stupeur et d'effroi que cause la vue des grandes convulsions de la nature * .
^ Un voyageur américain, M. Grâce Greenwood, qui a visité la célèbre vallée de la Yosemite, en Californie, donne la palme au Grand Canon de l'Arkansas.
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