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CHAPITRE XII

LES REPERCUSSIONS DE LA CRISE SUR LES PARLEMENTS DE PROVINCE ET l'oPINION PUBLIQUE

Dans le même temps où le Parlement de Paris protestait contre le Timbre et la Subvention Territoriale, d'autres Cours, en province, résistaient de leur côté à l'autorité royale, soit qu'elles entrassent en lutte avec elle à l'occasion des mesures prises contre Paris, soit qu'elles aient des querelles particulières. En tous cas toutes, à un moment donné, se retrouvèrent sur le même terrain : protestations contre les dilapidations financières et les impôts nouveaux, affirmation de la nécessité du consentement de l'impôt, et réclamation des Etats-Généraux.

L'Edit sur les Assemblées Provinciales, qui avait été enregistré à Paris sans opposition, rencontra dans d'autres ressorts de vives résistances. Le Parlement de Grenoble protesta contre l'application de la ré-

forme au Dauphiné, et demanda qu'on y rétablît les anciens Etats. Le Parlement de Besançon fit entendre les mêmes récriminations pour la Franche-Comté.

Mais c'est à Bordeaux que la lutte fut la plus vive. Là, la Cour chercha par tous les moyens à enipécher l'application de l'Edit dejuin, qui avait pour elle le tort impardonnable d'attenter aux privilèges des deux premiers ordres. Par arrêté du 2 août, elle interdit une réunion préliminaire de l'Assemblée Provinciale, convoquée par le roi. Et cet arrêté, ayant été cassé par arrêt du Conseil du 12, fut renouvelé le 18. Le roi signa alors des lettres-patentes transférant le Parlement à Libourne. Mais la Cour refusa d'enregistrer ces lettres, et de ce moment commença entre elle et le ministère une lutte identique à celle qui se poursuivait en même temps à Troyes ; et le sud-ouest s'émut autant que le ressort de Paris. Le Parlement de Bordeaux critiqua successivement tous les Edits, toutes les décisions du gouvernement, protesta contre les ministres et l'absolutisme, et finit par conclure à la nécessité des Etats-Généraux. Son langage fut peutêtre encore plus hardi que celui du Parlement de Paris. Dans un de ses arrêtés, il s'exprime ainsi : « Le voile mystérieux qui dérobe aux yeux du public les canaux détournés par ou les finances de la nation passent et disparaissent^ les réclamations des Cours méprisées, la liberté des enregistrements violée, la fidélité des Parlements punie de l'exil, V autorité royale Meyniel 11

elle-même afjaihlie par V extension d'un pouvoir sans bornes, le vœu de tous les ordres de l'Etat, le cri général de la nation, la misère du peuple, tout enfin prouve la nécessité de revenir à V ancienne constitua tion (1). »

C'est à peu près vers la même époque que se produisirent les dénonciations contre Galonné. Le Parlement de Grenoble reprit les accusations de Duport, en les aggravant encore (2). Le Parlement de Toulouse vint à la rescousse. Et ces accusations enflammées contre une administration à qui l'on imputait la dilapidation de 4 milliards en 3 ans, ces réquisitions contre une gestion financière qu'on qualifiait de criminelle, passaient par-dessus la tête du « commis », pour atteindre le roi lui-même, responsable d'avoir choisi un tel ministre et d'avoir toléré ses agissements.

Le Parlement de Rennes entra peu après dans la mêlée. La brochure intitulée : Observations d'un avocat sur r arrêté du Parlement de Paris du 13 août 1787 lui ayant été dénoncée, il la jugea et en condamna l'auteur. L'arrêt réfutait longuement le libelle en affirmant toutes les théories émises par la Cour de Paris et combattues par Tautorité royale.

Enfin, quand le Parlement de Paris fut transféré à Troyes, 8 Cours de province (sur 13) protestèrent avec

(1) Cité par Chérest. La Chute de V Ancien Régime.'^. 302.

(2) Cf. plus haut, p. 69.

véhémence et redemandèrent la convocation des Etats-Généraux : les arrêtés de Rennes i^l 8 et 22 août), de Besançon (30 août), de Rouen (22), de Pau (3i), de Grenoble (21), de Bordeaux et de Toulouse (27) portèrent aux quatre coins de la France les théories nouvelles et l'opposition au Gouvernement. Celui de Besançon exprime ces sentiments avec une hardiesse qui dépasse de loin tout ce que l'on avait entendu : «... La nation opprimée », dit-il, « se trouve réduite au nom et diu simulacre de la liberté et de la propriété.,. Les coups d'autorité.., la contrainte et les rigueurs mises à la place de la justice, étonnent un siècle éclairé, blessent une nation idolâtre de ses rois, mais libre et fière, glacent les cœurs, et pourraient rompre les liens qui attachent le Souverain au sujet et les sujets au Souverain. »

Bien entendu, toutes ces remontrances, tous ces arrêtés étaient imprimés, vendus et lus partout, créant dans chaque province une agitation réformiste. Les idées des philosophes, les conceptions nouvelles prenaient corps par ces manifestations faites en leur honneur et sous leur influence. Le public, à son tour, les commentait avec fougue : il félicitait les corps judiciaires qui soutenaient le « parti de la nation », et témoignait bruyamment son enthousiasme pour les magistrats, non moins que son aversion pour le ministère.

A Paris, l'influence de la crise parlementaire sur

l'opinion fut plus particulièrement active, et bientôt, par une réaction inévitable, l'opinion elle-même influença et dirigea les magistrats. Il s'était établi entre la Cour et le public un frottement continu. Tout un parti s'était formé, composé principalement déjeunes avocats, d'étudiants en droit, de clercs de basoche surtout, qui était continuellement sur pied pour suivre les séances du Parlement. Au début, c'étaient seulement, à la sortie, des acclamations triomphales pour les magistrats de l'opposition (1) ; des huées suivirent bientôt à l'adresse de ceux que l'on supposait favorables au ministère. Peu à peu le désordre augmenta. La foule s'accrut de toute cette multitude, qui sort on ne sait d'où, et qui est toujours portée aux endroits où il peut y avoir du tumulte. Pendant les séances, la salle se remplissait de curieux : ils ne ménageaient point, durant la discussion, leurs acclamations à certains orateurs, leurs vociférations à d'autres. Des groupes nombreux attendaient l'issue des audiences à la porte de la Grand'Chambre, dans les couloirs et sur la place. Et lorsque les conseillers sortaient, des louanges ou des insultes, des félicitations ou des outrages les attendaient, suivant qu'ils étaient ou non « patriotes ». Les jeunes conseillers des enquêtes, fougueux dans leur opposition, goûtaient avec joie les ivresses du triomphe, et se montraient pleins de complaisance

(1) Lacretellc, Histoire de France pendant le xvi i^ siècle, t. Vf, p. 180.

pour leurs adorateurs, dont l'ardeur redoublait d'autant.

Les choses allèrent plus loin encore, a. Les magistrats, oubliant que le secret des délibérations était pour eux un devoir, avaient habitué le public à connaître leurs arrêtés aussitôt qu*ils étaient rendus. Les choses en étaient même venues au point que cette multitude regardait cette communication comme un droit dont elle n'eût pas supporté la privation (1). » L'archevêque de Paris, qui voulut un jour opposer à dcb questions indiscrètes « la religion de son serment », fut grossièrement insulté et presque frappé (2). D'Epréménil, au contraire^ fut obligé, le 7 août; de sortir par une porte dérobée pour se soustraire au triomphe qui l'attendait (3).

L'écho de ses manifestations était vite répandu dans toute la ville, et Paris entier vibrait de l'agitation du Palais. C'est ce mouvement populaire, qui donne au sage Malesherbes, dès avant le lit de justice, les craintes les plus vives. Dans son Mémoire sur les économies, il envisage la rébellion comme possible et, évoquant les souvenirs de Hollande et d'Amérique, il écrit que « les effets du mécontentement public sont incalculables». L'agent autrichien MercyArgenteau dénonce, dans une lettre de la même époque, « l'esprit de li-

(1) Sallier, 93-94.

(2) Sallier, 94.

(3) Bachaumont, XXXV, 7 août.

cence et d'indépendance », qui gagne au point qu'il deviendra très difficile d*y remédier... Petit à petit, l'agitation a gagné toutes les classes delà société... On ne saurait croire avec quelle audace on s'exprime, même dans les endroits publics, sur le Roi, les Princes et les Ministres... La fièvre est devenue si générale que, quand bien même on mettrait les gens en prison par milliers, on n'aurait point raison du mal ; mais la colère du peuple serait portée au plus haut degré et l'émeute éclaterait : c'est ce que dit la police (1). »

L'agitation grandit peu à peu, d'abord parce qu'elle prend de plus en plus conscience de la faiblesse du gouvernement, ensuite parce qu'elle croit à proportion de la gravité des événements. Nous avons vu les manifestations contre le comte d'Artois au lit de Justice de la Cour des Aides, le 17 août. C'est à partir de ce moment, après l'exil du Parlement, que les troubles devinrent graves. Des bandes organisées couraient les rues sous prétexte de châtier les « mouches » ou espions de police. On fouettait des femmes, on rossait le guet. Un page du comte d'Artois fut poursuivi et harcelé, à grand renfort de propos injurieux pour son maître. Les clubs s'agitaient, le peuple parlait couramment de guerre civile (2). Les scènes de désordre devinrent journalières. Le 18, eut lieu la manifestation en faveur de la Cour des Aides.

(1) Correspondance avec Joseph 11^ II, 102.

(2) Target, Un avocat au xviii* siècle, p. 49.

Le 20, on brûla solennellement les édits et divers écrits favorables à Brienne. La boutique d'un sieur Vinot, marchand de vins, qu'on supposait être espion de police, lut pillée et saccagée : on voulait massacrer le propriétaire. Heureusement, le guet arriva à temps et arrêta deux mutins. Mais la Coule accourut fit relâcher les prisonniers en menaçant de mettre le feu chez le commissaire. Puis, comme on refusait de lui livrer le pauvre Vinot, elle cassa toute la porcelaine, les vitres et les glaces du commissaire (1). Devant ces excès et Timpuissance du lieutenant du bailliage, Brienne fit occuper Paris militairement ; le commandement des forces fut confié au maréchal de Biron.

Les publications, les brochures, d'un côté, les clubs de l'autre aidaient encore à la surexcitation de l'opinion. Les remontrances du Parlement et ses arrêtés étaient à peine adoptés, qu'on les imprimait et qu'on les colportait dans tout Paris. Le public s'arrachait les feuillets dont l'encre était encore humide. Les protestations des autres cours de justice étaient pareillement publiées. Dans les cafés, sur les promenades, on les lisait et on les commentait, avec d'autant plus d'ardeur que les théories des magistrats répondaient aux désirs de la société, travaillée depuis le début du siècle par les idées réformatrices. Le consentement de l'impôt, les Etats-Généraux, les lois

(1) Bachaumont, XXXV, 21 août.

constitutionnelles de la monarchie, la critique de l'absolutisme, qui faisaient le fond de toute la discussion, et qui jusque-là n'étaient connues que de l'élite, pénétraient Je peuple qui s'enthousiasmait : « La résistance des Parlements, quoique purement passive,» écrit Bachaumont (1), « est très capable d'embarrasser la cour, et par la demande des Etats-Généraux, réveille la nation sur ses droits. »

Parmi les brochures, une des premières fut le discours de Sémonville à la séance du 16 juillet : il était intitulé : De la nécessité d' assembler les Etats-Généraux dans les circonstances actuelles, et de V admisiion du Timbre. Le sujet fut traité plus à fond dans une seconde publication, anonyme, qui parut vers la même époque : Conférence entre un Ministre d'Etat et un Conseiller du Parlement. On y développait cette thèse que le Parlement n'avait point l'autorité de consentir les impôts, et que si, l'on pouvait inférer des délibérations des Etats-Généraux de Blois, en 1579, que la nation lui en avait délégué le pouvoir, ce n'était tout au plus qu'en cas de nécessité urgente, invasion on guerre malheureuse, qui ne laisserait point le temps matériel d'assembler les Etats. Une autre libelle portait ce^titre caractéristique : le jurisconsulte national, ou principes sur la nécessité du consentement de la nation, pour accorder ou proroger les impôts (2).

(1) Bachaumont, XXXV, 12 août.

(2) Bachaumont, XXXVI, 14 décembre.

Peu à peu, un conflit s'était donc aftirmé et nettement précisé, entre les droits de la nation et la tradition absolutiste. Dans cette dispute passionnée, disparut bien vite ce qui seul faisait encore la force de la monarchie, le respect religieux dont on entourait jadis le roi et la famille royale. Les chansons, les quatrains, les placards et la caricature s'en donnèrent à cœur joie, une fois lancés. En présence de la révolte ouverte de la magistrature, gardienne des lois de l'Etat, le peuple ne crut plus devoir se modérer.

Les gens perspicaces, les agents des gouvernements étrangers sentirent toute la gravité des symptômes. Mercy écrit, après le lit de Justice du 6 août : « Il est certain que le prestige du roi est profondément ébranlé et qu'il ne pourra être relevé sans beaucoup de peine et de temps (l). » Et Staël-Holstein^ le 19, dans une lettre à Gustave Ilf^ dont il est l'ambassadeur : « Il est impossible de se faire une idée de tout ce que l'on dit contre le roi et la reine (2). »

Les incidents se multiplient. Un jeune homme se fait arrêter dans un café pour avoir demandé la monnaie d'un louis en chantant : c< Changez-moi cette tète (3). »

C'est surtout à la reine qu'on en veut. On dit qu'elle est la cause principale de la ruine financière, on cri-

(1) Correspondance avec Joseph 11, II, 102.

(2) Staël-Holstein, Correspondance diplomatique, 66.

(3) Correspondance secrète, II, 168.

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tique ses dépenses, ses favoris, et on l'accuse d'avoir soutenu Galonné. Bachaumont écrit, le 12 août: « La haine qu'on inspire contre cette Majesté est si forte que le lieutenant général de police a cru devoir avertir le ministre de Paris qu'il ne croyait pas prudent qu'elle s'y montrât durant les troubles actuels ; celuici, n'osant donner lui-même cet avis à la reine, en a rendu compte au roi. Le roi est passé sur-le-champ chez son auguste compagne, et lui a dit: « JMadame, je vous défends d'aller dans la capitale jusqu'à nouvel ordre (1). » C'est contre elle que sont spécialement dirigés les placards extrêmement violents qu'on affiche partout, sur les arbres même, à Paris et à Versailles, lors de la translation du Parlement. Au Palais, il y en a plus de dix. On appelle couramment déjà Marie- Antoinette « Madame Déficit (2) ».

Deux caricatures, lancées vers la fin août, sont particulièrement irrespectueuses. La première représente, par allusion au siège de Troie, « un cheval que monte la reine de France ; d'une des oreilles passe l'édit de l'impôt territorial, de l'autre, la déclaration du Timbre ; le garde des sceaux tient la bride, l'abbé de Vermont l'étrier de la droite, et la duchesse Jules [de Polignac] l'étrier de la gauche. De la bouche du quadrupède sort l'archevêque de Toulouse et du côté opposé le baron de Breteuil. Au bas on lit cette ins-

(1) Bachaumont, XXXV, 42 août.

(2) Target, Un avocat au xviii* sièclCf 49.

cription : « Troyens, rassurez-vous, ces gens-là ne sont pas des Grecs (1). » La seconde est bien pire encore. On y voit le roi et la reine à table, le roi le verre en main, la reine portant un mets à sa bouche. Autour d'eux, une foule nombreuse, la bouche ouverte. Et audessous cette phrase : « Le roi boit, la reine mange, le peuple crie (2). »

Le 17 août, quand les frères du roi vont procéder à l'enregistrement des édits à la Cour des Aides et à la Chambre des Comptes, on trouve ces deux vers affichés :

Louis XVI interdit, Antoinette au couvent D'Artois à Saint-Lazare et Provence régent (3).

A la rentrée du Parlement, on lit sur plusieurs murs de la ville ce quatrain grossier :

Le Parlement est fou, je pense.

Car il y perdra son latin, De vouloir régler la dépense D'un ivrogne et d'une p

(1) Bachaumont, XXXV, 27 août.

(2) Bachaumont, XXXV, 27 août.

(3) Mallet du Pan, Mémoires, l. I, 17 août 1787,

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