LE PARLEMENT A TROYES ! L ARRIVEE
La translation du Parlement était, en Tespèce, une mesure maladroite. Venue trop tard, comme toutes les résolutions que la force des choses arrachait à ce gouvernement faible et incertain, elle ne résolvait aucune difficulté. Elle n'empêcha même point les manifestations à la procession du vœu de Louis XIIL « Pendant la marche, les poissardes ont jonché de fleurs la ligne par où aurait dû passer le Parlement, et tout ce détail, rapporté à la cour, l'a extrêmement mortifiée (1). » Au contraire, l'effervescence s'accrut. Les murs de la capitale, de Versailles, les arbres des routes, même les couloirs du palais se couvrirent de placards c< affreux », dit Bachaumont, et « spécialement dirigés contre la reine (2) ». En dehors même de
(1) Bachaumont, XXXV, 16 août.
2) Bachaumont, XXXV, 15 août.
celle exaltation populaire, la translation rappela au peuple un despotisme suranné, contre lequel justement l'opinion tendait à s'élever depuis longtemps. Beaucoup de gens, modérés et de bonne foi, qui avaient jusque-là désapprouvé le Parlement, ou qui étaient hostiles par principe à ses prétentions, prirent parti pour lui. Mirabeau, dans une lettre du 2 septembre 1787, adressée à M. de Mauvillon, écrivait, lui qui détestait le Parlement : « Il n'est point exilé ; il a seulement ordre de rendre la Justice à Troyes ; c'est une absurde horreur (1). »
Pour ceux d'ailleurs qui réfléchissaient froidement aux conséquences directes de la mesure, dans l'ordre judiciaire, l'effet en était déplorable pour les justiciables. Augeard, secrétaire des Commandements de la reine, prétend avoir dit à Lamoignon (2) : « Vous laissez sans justice deux ressorts immenses, et comment voulez-vous en bonne foi transporter les avocats, les procureurs, les greffiers, la chancellerie à 40 lieues de la capitale? Comment voulez-vous forcer tous ces officiers^ et surtout les justiciables à des transports et frais de voyage aussi coûteux? Prenez-y garde, ce n'est plus une guerre parlemen-
(1) Cf. Mirabeau, Mémoires, t. IV, p. 445 :Le « Ministre... s'entoura de l'appareil aussi inconséquent qu'odieux des formes du despotisme. »
(2) Augeard, Mémoires secrets. — Le second ressort dont il s'agit est Bordeaux dont le Parlement tut transféré à Libourne.
taire que vous allumez, c^esl une guerre nationale. » Tous les magistrats se tirent une obligation de protester de leur solidarité avec le Parlement de Paris. Joly de Fleury reproduit une lettre par laquelle un Conseiller à la Table de Marbre lui demande, dès le 14 août, de lui taire parvenir les arrêtés, pour que les amirautés puissent « partager avec le reste de la magistrature la gloire de consigner sur leurs registres les sages maximes du Parlement (1) ». Les Cours de Province redoublèrent, comme nous aurons à le voir plus loin, leurs protestations déjà formulées : 8 sur 13 protestèrent contre l'exil de « Messieurs de Paris. » Rien ne parvint à émouvoir Brienne. Enclin aux petits moyens, parce que d'esprit peu élevé, il n'avait qu'un but : obtenir du Parlement Tenregistrement des édits qui lui apporteraient de nouvelles ressources. Et il se flattait que l'exil et l'ennui amèneraient les conseillers à résipiscence. Mais il paraît avoir regretté sa décision presque aussitôt après l'avoir prise. « A peine le Parlement fut-il arrivé à Troies », dit Marmontel (2) « que Brienne, en conférant avec le Garde des Sceaux, se souvint, comme par hasard, que la présence de cette Cour lui serait nécessaire pour ses emprunts du mois de novembre. « Si j'y avais pensé plus tôt, s*écria-t-ii, je ne l'aurais pas exilé ; il faut le
(1) Joly de Fleury, f« 192.
(2) Marmontel, Mémoires, l. IV, p. 8. Marmonlel ajoute : « C'est du garde des sceaux que je tiens ces détails. »
rappeler bien vite. y> Et aussitôt ses émissaires furent mis en activité )iî. Pareille étourderie, pareille versatilité sont vraiment inouïes, en telle circonstance.
D'un autre côté l'Archevêque de Toulouse crut calmer l'exaspération de l'opinion et gagner sa confiance en publiant deux édits, dont l'un réunissait la poste aux chevaux à la poste aux lettres, et l'autre portait renonciation de la reine et des frères du roi à la franchise de leurs plis. Et l'on annonçait triomphalement que ces deux « économies » avaient fait consentir au fermier des postes une augmentation de bail de 120.000 livres !
D'aussi petits remèdes à un déficit qu'on criait être être énorme, s'ils ne passaient pas totalement inaperçus, ne pouvaient que sembler ridicules.
Cependant, le Parlement se rassemblait à Troyes. Deux jours après les titulaires, les conseillers honoraires qui avaient assisté aux assemblées reçurent eux aussi des lettres de cachet leur enjoignant de rejoindre les premiers (1). Ces lettres étaient différentes, et plus sévères en ce sens qu'elles « donnaient en quelque sorte la ville pour prison », avec défense de « désemparer (2) ». D'autre partîtes arrivées furent forcément échelonnées et retardées par le manque de
(1) Bachaumont, XXXV, 25 août.
(2) Bachaumont, XXXV, 30 août.
chevaux que l'improviste da départ n'avait pas permis de rassembler. Le Procureur Général arriva un des derniers (1). Un état des logements imprimé àTroyes, et mentionné par Bachaumont à la date du 30 août constate la présence de: 9 présidents, y compris le premier, 36 conseillers, 1 conseiller d'honneur (2), et 11 conseillers honoraires (3).
Les « pères conscrits », comme on les appelait (4), furent reçus dans leur nouvelle résidence avec un enthousiasme indescriptible. Ce fut le 16, vers 7 heures du matin, que la nouvelle arriva dans la ville, de la translation du Parlement (5). Immédiatement, les officiers municipaux se réunirent pour chercher des logements aux magistrats. Mais les habitants, désireux de manifester leur sympathie aux magistrats exilés, mirent d'eux-mêmes leurs appartements à la disposition des échevins. De sorte qu'il y en eut plus
(1) Bachaumont, XXXV, 24 août. Il arriva le 20, à 8 heures du soir : il invoque <( la difficulté d'avoir des chevaux ». Joly de Fleury, P 225.
(2) C'était M. Barillon de Morangi qui, quoique les conseillers d'honneur n'eussent pas reçu de lettre de cachet, avait tenu à honneur d'aller à Troyes.
(3) Bachaumont, XXXV, 30 août. « 11 est à observer, ajoutet-il, que le douzième (conseiller honoraire), M. de la Guiilaumie minor, a fait toutes sortes de bassesses pour ne point aller à Troyes, a objecté, quoique se portant très bien, qu'il était très «naïade, et a obtenu de rester dans un appartement qu'il occupe au château de Madrid. »
(4) Correspondance secrète, II, 175.
(5) Voy. A. Babeau, op. cit.
qu'il n'était même nécessaire ; 132 avaient été trouvés le premier jour, dans la matinée, dès 10 heures et demie. Des artisans proposèrent de céder leurs chambres aux employés et commis, en disant : « nous dormirons sur des chaises ». Les tapissiers n'étant point suffisamment pourvus de meubles, les citoyens qui n'avaicHt pu disposer de leur logement offrirent leur mobilier. Le palais de Justice, ancien palais des Comtes de Champagne; fut mis à la disposition du Parlement, pour ses audiences, par le bailliage et les autres juridictions qui l'occupaient.
Dès lors, toutes les séances furent occupées par la réception de députations de toutes sortes, qui venaient apporter, dans de pompeuses harangues, leurs félicitations et leurs vœux. Il était du reste impossible de rendre la justice, et on ne la rendait pas. A toutes les audiences, on appelait les causes pendantes. Mais pas un avocat, pas un procureur ne se présentant, on était obligé de renvoyer et de se lever sans qu'il eût été plaidé (1).
En revanche, les adresses, les discours pleuvaient, et le défilé des orateurs à la barre semblait ne devoir jamais s'interrompre. Le maire de Troyes se présenta, le 22, à la première séance, accompagné de ses échevins et louangea les vertus des Conseillers : « Plus heureux que nos pères », dit-il, « nous avons aujour-
(1) Besenval. III, 280.
d'hui le bonheur de voir la première Cour du royaume réunie tout entière dans nos murs... Témoin des vertus de ces Magistrats, cette ville sera affermie par leurs grands exemples dans la pureté des sentiments et des mœurs (l)... » Outre le Chàtelet, la Chambre des Comptes, la Cour des Aides, le Parlement de Toulouse, l'Université, qui envoyèrent des adresses, les bailliages voisins, et même d'autres assez éloignés du ressort, tinrent à faire leur manifestation en faveur des victimes de Brienne, soit en envoyant des députations, soit en expédiant des adresses. Il en vint d'Auxerre, de Château-Thierry, de Reims, de Joinville, etc. Le lieutenant-général de Sens, à la tète des députés de cette ville, déclara adhérer entièrement à la doctrine formulée par le Parlement en matière d'impôt. Les orateurs de Langres et de Provins tinrent le môme langage. Ceux de la prévôté de Bar-sur- Aube, félicitèrent les magistrats d'avoir « plaidé la cause du peuple ».
En ville, ce n'étaient que repas et réceptions. Les meilleures maisons se disputaient l'honneur de traiter Présidents et Conseillers. M. de Barrai, évèque de Troyes, revint exprès dans cette ville, et tant que le Parlement y demeura, il donna chaque soir en son honneur, un dîner de quarante couverts. La population tout entière était surchauffée, ne cessant d'ac-
(1) Bachaumonl, XXXV, l"" septembre.
clamer dans les rues ceux de ses hôtes qu'elle y reconnaissait.
De leur côte, les Présidents tenaient à honneur de se montrer splendides : ils lançaient à leur tour des invitations. Les Conseillers les imitaient pour rendre leur politesse aux habitants qui les avaient invités : ce fut une période telle qu'on faillit manquer, de bois et que, longtemps après, les vieilles gens de Trôyes disaient que, depuis le séjour du Parlement, il n'y avait plus de grosses écrevisses (1). Le soir, on illuminait les maisons en leur honneur. On écrivit sur la porte d'un ancien membre du Parlement Maupeou, chez lequel personne n'avait voulu descendre, cette phrase du Psalmiste : Cor coniritum et humiliatum non despicies. Le gouvernement finit par s'inquiéter de l'effervescence qui régnait dans la petite ville : plusieurs régiments reçurent, dit-on, l'ordre de se tenir prêts à l'aller occuper (2).
Vivant dans un tel milieu, après les événements qui venaient de le frapper, le Parlement attendait impatiemment l'occasion d'élever à nouveau la voix. Les nouvelles qu'il reçut de Paris durent exalter encore cette impatience.
(1) Babeau, Le Parlement de Paris à Troyes en il 81, p. 79.
(2) Lameth, Histoire de V Assemblée Constituante, Introducduction, p. Lxxiii.