ANGÉLIQUE, NOURRISSON
ANGÉLIQUE, entrant par la gauche.
En vérité, Joseph, vous êtes insupportable, et je n’ai jamais vu de domestique plus négligent.
NOURRISSON, tendrement.
Moi, Mademoiselle, aurais-je pu vous déplaire, et ne seriezvous pas satisfaite de mon zèle, de mon dévouement?
ANGÉLIQUE
Mais certainement non ! Je ne trouve jamais d’eau dans mon pot à l’eau le matin, et vous avez oublié de m’acheter la paire de caoutchoucs dont j’ai besoin.
NOURRISSON, accablé.
Un pot à l’eau! des caoutchoucs!
ANGÉLIQUE
Et il faut à l’instant!...
NOURRISSON
Oh! mademoiselle Angélique, je vous le demande à genoux, ne m’infligez pas un pareil supplice, et ne condamnez pas mon dévouement à remplir un pot à l’eau et à acheter des caoutchoucs! Ordonnez-moi de courir à la mort et je volerai! ordonnez-moi de descendre dans l’arène, à la manière des lutteurs antiques, et je descendrai! Mais un pot à l'eau!.., mais des caoutchoucs!...
ANGÉLIQUE
Êtes-vous fou, monsieur Joseph ?
NOURRISSON, avee explosion.
Eh bien! oui!... oui!...
Air du Matelot (Madame Dccuambge).
Écoutez-moi ! femme, je vous adore !
Oui, l'amour m’ouvre un avenir nouveau !
Je suis Pétrarque, et vous ôtes ma Laure...
Ne venez plus me parler pot à l’eau !
aefeirt! tv.
D’un froid dédain ce langage est la marque.
D’autres accents mon amour est jaloux ;
Laure, jamais tu n’as dit à Pétrarque :
« Va m’acheter, mdn cher, des caoutchouc»! »
ANGÉLIQUE, le regardant avec étonnement.
Ah çà! monsieur Joseph, jouez-vous la comédie?
NOURRISSON
Si je joue la comédie ?
ANGÉLIQUE
C’est que je ne comprends nullement...
NOURRI6SON
C’est juste, et je comprends que vous ne compreniez pas! C’est que vous ne savez pas ce que vous allez savoir. Je ne suis pas Joseph ! je ne suis pas un domestique ! je suis une créature libre et indépendante! Je vous adore! je veux vous épouser! Ce costume est un travestissement. Je suis riche! Je vous demande eu mariage! Je ferai votre bonheur. Je suis monsieur...
, ANGÉLIQUE
Mais relevez-vous! (Riant.) Ahî'ah! ah!... Ah! que c’est amusant! (Se reprenant.) Non, Monsieur, je voulais dire : Ah!, que c’est horrible !
nourrisson.
M’aimerez-vous, Mademoiselle?
ANGELIQUE
Je ne sais pas, Monsieur, je demanderai la permission à papa.
NOURRISSON
Votre père! il doit me détester, me haïr, car je suis... Charles Nourrisson.
ANGÉLIQUE, effrayée.
Oh !... taisez- vous! si mon père savait qui vous êtes, il vous tuerait !
GANACRARD, en dehors.
Vous entrerez ! vous entrerez !
ANGÉLIQUE
Oh! mon père!... (Elle sort vivement par la gauche.) ,
NOURRISSON, tremblant.
Il me tuerait! il me tuerait! (U monte sur le marchepied. — Entre par le fond Ganacbard amenant Joseph presque de force. Nourrisson nettoye les carreaux et ne regarde pas.) ,