UOILEAU ET LA FONTAINE
B(»iLEAU ET La Fontaine.
Commentaire de Brosse t le.
Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe
(( Il était difficile de faire un vers qui rimât avec celui-ci. Cela parut même impossible à La Fontaine, à Molière et à tous les amis que notre poète consulta. Cependant il trouva le vers qu'il cherchait,
En transposant cent fois et le nom et le verbe.
« Quand il le dit à La Fontaine : « Ah! le voilà! « s'écria celui-ci en l'interrompant; vous êtes bien « heureux, je donnerais le plus beau de mes contes « pour avoir trouvé cela. »
« M. Despreaux faisait ordinairement le second vers avant le premier. C'est un des plus beaux secrets de la poésie pour donner aux vers beaucoup de sens et de force. »
Doile.vu et Racine.
« Nous avons parlé de la Champmeslé, fameuse comédienne. M. Racine, avant que d'être marié, en avait été fort amoureux, mais quand il épousa
Mademoiselle Romanet, il rompit entièrement avec sa maîtresse.
« Mademoiselle Romanet n'avait ni son père, ni sa mère. Elle était nièce de M. Le Mazier, avocat, dont parle M. Despréaux, et cet avocat ne passait pas pour être fort honnête homme. Mademoiselle était sous la tutelle d'un autre oncle, frère de ce même Le Mazier. Pour laChampmeslé, avant que M. Racine lui eut appris à déclamer, c'était une actrice fort médiocre.
(( Ce fut Molière qui en^a^rea M. Racine à faire des tragédies: Boyer avait fait la Thébaïde qui était très mauvaise. Molière dit à Racine que s'il voulait rajuster lAnligone de Rotrou, elle effacerait la Thébaïde de Boyer.
« Racine y travailla. Il apprit en ce temps-là que M. Despréaux, qui était fort jeune aussi bien que lui, et qu'il ne connaissait pas, passait pour un critique judicieux, et quoiqu'il n'eut fait encore aucun ouvraire, jugeait fort bien des ouvrages d'esprit. Il lui fit présenter sa pièce par un abbé nommé Levasseur. M. Despréaux fît des corrections et Racine les approuva. Il eut une forte envie de faire connaissance avec M. Despréaux et La Fontaine, que Racine connaissait, le mena chez M. Despréaux. Depuis ce temps-là ils ont toujours été bons amis.
« M. Racine en travaillant sur la pièce de Rotrou avait conservé le récit que le poète fait de la mort de M. Despréaux n'approuva pas cela et encouragea M. Racine à faire lui-même le récit. M. Racine le fit et c'est le plus bel endroit de la Thébaïde.
« M. Despreaux invita M. Racine à suivre une autre route que Corneille qui n'avait mis sur le théâtre que les héros romains. « Prenez, lui dit M. Despreaux, « les héros de la Grèce. » Il lui indiqua Alexandre le Grand qui fut le sujet de sa seconde tragédie. M. Racine avait une facilité prodigieuse à faire des vers, mais c'était le moyen de n'y jeter pas beaucoup de force. M. Despreaux m'a dit qu'il avait appris à M. Racine à faire les vers difficilement. »
Ce passage est extrait des commentaires de Brossette. On voit comment Boilcau savait dicter imperceptiblement sa propre apologie, même au détriment de ses amis. Racine est le seul d'entre eux dont il ait pris toujours la défense en public et cette con stance dans ses sentiments nous fait plaisir alors même qu'il cherche, dans sa discussion avec La Motte, à justifier le ton pompeux du récit de Theramène, bien déplacé dans la bouche du vieux serviteur qui annonce à un père la mort de son fils. Pourquoi faut-il que Boileau ait écrit à M. Delorme de Montchenay, à propos de la Comédie et des Comédiens :
«Du reste, je vous abandonne le Comédien et la plupart de nos poètes et même M. Racine en plusieurs de ses pièces. » Cette palinodie finale du critique devenu morose, en ses dernières années, est vraiment attristante; Racine dut en tressaillir dans sa tombe.
Pour connaître l'origine et apprécier la valeur des commentaires de Brossette, il faut lire dans les notes manuscrites de ce dernier, publiées par Laverdet (Techener, éd. 1858), le passage suivant : « Du jeudi 26 octobre 1702. Aujourd'hui j'ai été chez M. Despreaux à cinq heures du soir et j'y ai demeuré jusqu'à huit heures et demie. Nous avons commencé ensemble la lecture de mes anciennes observations sur ses œuvres et il a paru content du style dont je me suis servi pour écrire mes observations. Il a promis de les retoucher dans les endroits qui avaient besoin d'être rectifiés et la lecture que nous avons faite aujourd'hui n'est que pour repasser sur les faits que j'ai marqués. y>
BOILEAU ET ARNALLD. 3.31
BOILEAU ET ArNAULD.
On voit dans la célèbre lettre d'Arnauld sur Boileaii, que le grand janséniste avait pour Ronsard une véritable aversion. Ce moraliste rigide était peu fait pour goûter les grâces voluptueuses du vieux poète et son ton toujours un peu libertin, même dans les discours sur les Misères du temps-, et il est fort vraisemblable que les controverses religieuses d'un écrivain si profane cboquaient sa foi ardente et un peu étroite.
Voici le passage auquel nous faisons allusion : « Que fait autre chose M. Despréaux à Fégard de tous les poètes qu'il a nommés dans ses satires, Chapelain, Cotin, Pradon, Coras et autres, sinon d'en dire son jugement et d'avertir le public que ce ne sont pas des modèles à imiter, ce qui peut être de quelque utilité pour éviter leurs défauts et pour contribuer même à la gloire de la nation à qui les ouvrages d'esprit font honneur quand ils sont bien faits, comme au contraire ça été un déshonneur à la France d'avoir fait tant d'estime des pitoyables poésies de Ronsard. » (Lettre de mai 1694.)
Rappelons aux critiques qui prétendent que Boileau navait pas lu les œuvres de Ronsard, cette note de Brossette : « M. Despréaux citait ce vers
de Ronsard qui est à la fin du sonnet 68 comme un exemple de son affectation ridicule de parler grec et français : Il dit à sa maîtresse :
Ètes-voiis pas ma seule Entelechie?
« Et ceux qui sont au commencement du tombeau ou de Fépitaphe de Mar^ruerite de France et de François, page 1098 de l'édition in-folio :
Al] I que je suis marri que la muse frauçoise Ne peut dire ces mots comme fait la Grégeoise : Ocymore, dyspotme, oligochronien, Certes, je les dirais du sang valesien. »
Quelle méprise'. Dans ces vers mêmes, qu'on allègue contre lui, Ronsard reconnaît que certains mots, même les plus harmonieux de la langue grecque, ne peuvent être transplantés dans notre vocabulaire poétique.
BOILEAU ET PaTBU.
« Feu M. Patru. mon illustre ami, était non seulement un critique très habile, mais un très violent hypercritique et en réputation de si grande rigidité qu'il me souvient que lorsque M. Racine me faisait sur des endroits de mes ouvrages quelque observa-
nOlLEAU ET PATRU. 333
tion un peu trop subtile, comme cela arrivait quelquefois, au lieu de lui dire le proverbe latin, ne sis patruus mihi, n'ayez point pour moi la sévérité d'un oncle, je lui disais : ne sis Patru mihi, n'ayez point pour moi la sévérité de Patru. » (Boileau, lettre à Brossette.)
On sait que Boileau avança généreusement à Patru, comme plus tard Catherine à Diderot, le prix de sa bibliothèque, dont il lui laissait la jouissance jusqu'à sa mort. Le souvenir de ce prêt dut rassurer sa conscience, lorsqu'il fit plus tard à l'œuvre de son cher critique quelques emprunts avantageux et de bon aloi. Il s'en dédommagea aussi par l'épigrammo suivante qu'on aimerait à retrancher du recueil d'ailleurs assez pauvre de ses poésies diverses :
Le débiteur reconnnhsanl.
Je l'assistai dans rindigence,
Il ne me rendit jamais rien;
Mais quoiqu'il me dût tout son bien,
Sans peine il soutirait ma présence,
0 la rare reconnaissance!
« Boileau, nous dit Brossette, déboursa environ 4 000 livres, et il n'avait pas encore les successions qu'il a recueillies dans la suite. Cette épigramme
n'a été faite qu'après la mort de M. Patru arrivée en janvier 1681. » Quoi qu'il en soit, Boileau appelait Patru le Quintilius de son siècle et il reconnaît que ce dernier lui avait rendu le service de revoir exactement toute sa poétique. (Lettre à Brossette, 3 juillet 1703.)
Dans une lettre du 2o janvier 1707, Brossette écrit à Boileau :
a On me prêta hier pour une heure seulement un livre nouveau dans lequel vous faites un grand rôle, car vous en êtes le héros. Ce livre est intitulé : Boileau aux prises avec les jésuites, et l'on y décrit toute Thistoire du dernier démêlé que vous avez eu avec eux, au sujet des journaux de Trévoux, Toutes les pièces de part et d'autre y sont rapportées et l'on finit par une épître satirique de cinquante ou soixante vers qui vous est attribuée, mais qui est bien indigne de vous. J'avais déjà vu tout cela, excepté cette dernière pièce dans laquelle ils ne sont pas ménagés non plus que dans le reste du livre. Comme je ne doute pas que vous ne l'ayez lu, je ne m'étendrai pas davantage sur cet article ; mais je vous prie de
me mander ce que vous en savez, ut, qiiod auctore te coepi, adjutore persequar, comme dit Ciceron à son cher Atticus, 1. Y, Ep. o. »
Boileau répond le 12 mars :
« Si l'ouvrage dont vous me parlez, qui a été fait à l'occasion de mon démeslé avec MM. de Trévoux, est celui qu'on m'a montré, et où l'on met en jeu mon frère avec moi, c'est bien le plus sot, le plus impertinent et le plus ridicule ouvrage qui ait jamais été fait, et qui ne saurait sortir que de la main de quelque misérable cuistre de collège qui ne nous connaît ni l'un ni l'autre. Le misérable m'y attribue une satire où il me fait rimer épargner avec dernier. Il nous donne à l'un et à l'autre pour confident un M. de Marconville qui ne nous a pas seulement vus, je crois, passer dans les rues. En un mot, le diable y est. »
Je ne sais si je me trompe, mais il y a dans le ton du désaveu de Boileau un je ne sais Cjuoi qui éveille la défiance. Ces mots, le diable y est, l'affectation avec laquelle il signale les rimes des deux derniers vers, dont la singularité peut être intentionnelle, la violence même des épithètes dont il se sert pour qualifier la satire, autant de petits indices qui laissent planer un certain doute sur la sincérité de ses déclarations.
Voici d'ailleurs le morceau en question : il est intitulé, Réponse générale de M. Despréaux aux R. R. P. P. Jésuites.
Grands et fameux auteurs dont la docte critique Se donne sur mes vers un pouvoir despotique, Vous tremblez que lassé de suivre Juvenal Je ne devienne enfin le singe de Pascal; Non, sur un tel sujet, ne craignez rien, mes pères, Mes veilles désormais me sont un peu trop chères Pour les perdre à montrer aux peuples abusés Sous des peaux de brebis vos tigres déguisés. Assez de votre estime on revient de soi-même. Jadis à votre égard notre erreur fut extrême. Mais on n'ignore plus les discours effrontés Qu'à Sancliez Belsebuth en personne a dictés. Que Chatel, Ravaillac, gens dévoués aux crimes, Avaient puisé chez vous ces damnables maximes, Qu'à qui veut simplement perdre ses ennemis, Tout, hormis la vengeance, est louable et permis. Mais pourquoi recourir aux ouvrages antiques? Nos jours n'offrent-ils pas mille faits tyranniques? Dans rhonneur, dans leurs biens des docteurs outragés. Les Chinois dans Terreur par vous seuls replongés. De Brest, par vos fureurs, l'Église profanée, De prêtres une troupe, éperdue, étonnée. D'une plainte frivole attendant le succès, Et victime à la fin d'un trop juste procès.
Dans leurs pieux desseins des vierges traversées,
De leurs propres foyers comme infâmes chassées;
Arnauld toujours en butte à votre ardent courroux,
Tout cela dans mes vers parle trop contre vous.
Sur un si beau sujet pour écrire avec grâce
Ma muse n'a besoin de Pascal, ni d'Horace.
Et pour vous décrier chez la postérité,
Un auteur n'a besoin que de sincérité.
De la mienne déjà Ton commence à se plaindre,
Mais vous la connaissiez et vous deviez la craindre.
Sans me forcer à rompre un silence obstiné
Où par discrétion je m'étais condamné.
Que de lâches auteurs craignent vos injustices,
A couvert de ma foi, je ris de vos caprices,
Et sous ce boulevard où j'ai su me placer.
Vos traits empoisonnés ne sauraient me percer.
Profitez, s'il se peut, d'un exemple fidèle.
Vous devez avoir su l'aventure d'Entelle,
Plus sages désormais, songez à m'épargner,
Ou sinon, rira bien qui rira le dernier.
Si cette pièce, où se retrouve le faire de Boileau et où Ton peut remarquer nombre de ses expressions favorites, est un simple pastiche, il faut reconnaître que la copie vaut bien l'original. Il est utile d'ailleurs d'y relever certaines analogies de termes et d'idées avec la satire XII sur l équivoque
qui ne parut pas du vivant de Boileau. Par exemple ces vers :
Et crut pour venger Dieu de ses fiers ennemis, Tout ce que Dieu défend légitime et permis... De la plus dangereuse et terrible morale Que Lucifer assis dans sa chaire infernale Vomissant contre Dieu ses monstrueux sermons Ait jamais enseignée aux novices démons... Tous ces dogmes fameux d'anathèmes frappés...
Mais sur ce seul projet soudain puis-je ignorer A quels nombreux combats il faut me préparer; J'entends déjà d'ici tes docteurs frénétiques Hautement me compter au rang des hérétiques, M'appeler scélérat, traître, fourbe, imposteur, Froid plaisant, froid bouffon, vrai calomniateur, De Pascal, de Wendroch copiste misérable, Et pour tout dire enfin janséniste exécrable... Pour tirer Thomme enfin de ce désordre extrême... De son mortel poison tout courut s'abreuver. Mais à quoi bon ici du profond des enfers, Nouvel historien de tant de maux soufferts. Rappeler Arius, Valenlin et Pelage, Et tous ces fiers démons que toujours d'âge en âge, Dieu, pour faire éclaircir à fond ses vérités, A permis qu'aux chrétiens l'enfer ait suscités!
Laissons hurler là-bas tous ces damnés antiques, Et bornons nos regards aux troubles fanatiques Que ton horrible fille ici sut émouvoir... Ce fut surtout à faire ignorer la justice... Oui crois rendre innocent les discours imposteurs... Tu sais bien que jamais chez toi, dans mes discours, Je n'ai d'un faux brillant emprunté le secours... Chez les mortels restants S encor tout éperdus... Que tyranniques rois censés grands pohtiques... Et pour comble de maux à tes raisons frivoles... Et Torthodoxe même aveugle en sa fureur... Veux-je d'un pape illustre armé contre tes crimes... Que sans peur débitant tes distinctions folles, L'erreur encor pourtant maintient dans tes écoles.
Ces vers chargés d'imprécations etd'épithètes violentes- sont bien d'un mauvais disciple de Pascal, d'un lecteur fanatique des Provinciales et des Pensées, qui veut imiter en ses poésies Faccent passionné des controverses et de la prédication religieuses.
A notre avis, la Réponse générale de M. Despréaux devrait figurer dans toutes les œuvres complètes du satirique; s'il n'en est pas le seul auteur, il a du s'y amuser avec ses amis, et v mettre la main.
1. Nous croyons volontiers que Boilcau, quand il déclamait à ses amis ce beau vers, s'arrêtait, pour la clarté du discours, sur le mot restants.