‹ Un faux classique, Nicolas BoileauChapitre 64 sur 66 · Comme ceux de l'épitre XII · texte numérisé non relu

Comme ceux de l'épitre XII

Dans (les termes presque identiques à ceux dont il se servait, dans sa lettre à Brossette, pour désavouer la Rrponse rjénéralej Boileau se défendait auprès du père Thoulier d'avoir écrit d'autres vers qui couraient dans Paris et dont on lui attribuait la paternité :

« Je vous avoue, mon très révérend père, que je suis scandalisé qu'il me faille une attestation par écrit pour désabuser le public et surtout d'aussi bons connaisseurs que les révérends pères Jésuites, que jaie fait un ouvrage aussi impertinent que la fade épître en vers dont vous me parlez. Je m'en vais pourtant vous donner cette attestation puisque vous le voulez, dans ce billet où je vous déclare qu'il ne s'est jamais rien fait de plus mauvais, ni de plus sottement injurieux que cette grossière boutade de quelque cuistre de l'Université et que si je l'avais faite je me mettrais moi-même audessous des Coras, des Pelletiers, et des Cotins. J'ajouterai à cette déclaration que je n'aurai jamais aucune estime pour ceux qui, ayant lu mes ouvrages, ont pu me soupçonner d'avoir fait cette puérile pièce, fussent-ils des Jésuites. » (Paris, 13 août 1709.)

L'épître qui avait si fort irrité les Jésuites se terminait par ces vers :

Peins dans Toulouse en pleurs les vierges outragées, Dans Brest contre l'autel les cohortes rangées, Dis-nous par quels démons cent prêtais abusés Sous rhabit de pasteurs sont des loups déguisés. Mets ce beau dogme en vers; on peut pour une pomme (Henriquez le soutient^ assassiîier un homme, Et dussent de Sanchez les comiques écrits Faire même rougir les Phrynés, les Laïs, Dis-nous comme Sanchez dans ces pages impures, Exprima d'Aretin les infâmes postures; Dis-nous si sans salir son esprit et son cœur, Marconville pourrait lire un si gras auteur, Et si des Flagellants les histoires critiques Égalent de Sanchez les remarques lubriques. Suspens pour quelque temps ton glorieux emploi, Venge un frère attaqué, venge Arnauld, venge-loi I

Dans la satire sur l'Équivoque, qui n'est guère moins brutale et agressive, on trouve deux vers identiques à ceux qui sont loués dans cette pièce :

C'est alors que l'on sut qu'on peut pour une pomme Sans blesser la justice assassiner un homme.

On voit que Boileau, qui avait eu tant à se louer des Jésuites, qui dans un autre billet au père ïhoulier, qualifie le morceau incriminé : « le plus plat et

le plus monstrueux libelle qui ait jamais été fait », possédait lui aussi

L'art de mentir tout haut en disant vrai tout bas.

Ce vers de la satire sur V Equivoque qualifie parfaitement sa conduite, en cette circonstance, il est fort probable d'ailleurs, pour ne pas dire certain, que le texte de la satire qu'il voulut faire paraître de son vivant, différait notablement de la version qui a été publiée après sa mort.

D'un pinceau délicat rartifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable.

Agréable et aimable, mauvaises rimes. L'a peu près poétique de Boileau ne rend pas exactement la pensée d'Aristotc : x Des objets que dans la réalité nous verrions avec peine, par exemple les bétes les plus hideuses, les cadavres, nous en contemplons avec plaisir les représentations les plus exactes. »

Contempler avec plaisir, oui, mais non pas faire d'un objet affreux un* objet aimable.

Voltaire dit bien à tort, à notre avis : « On oserait présumer que l'art poétique de Boileau est supérieur à celui d'Horace. La méthode est certainement une beauté dans un poème didactique. Horace n'en a point. Nous ne lui en faisons pas un reproche puisque

son poème est une épître familière aux Pisons et non pas un ouvrage régulier comme les Georgiques, mais c'est un mérite de plus dans Boileau, mérite dont les philosophes doivent lui tenir compte... L'art poétique latin ne paraît pas à beaucoup près si travaillé que le framjais. »

uo. Et versate diu quid ferre récusent,

Ouid valeant humeri.

Eo. Et consultez longtemps votre esprit et vos forces.

Dans le latin l'image est suivie. Elle ne Test pas dans le français; consultez votre esprit est vague.

U(j. Omne supervacuum piano de pectore manat. BO. Ce que Ton dit de trop est fade et rebutant, L'esprit rassasié le rejette à Tinstant.

Deux vers français pour le vers unique d'Horace ; le mot rebutant est pour la rime.

n<>. In vitium ducit culpae fuga si caret arte.

Bn. Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire.

J'aurais dit : nous jette dans un pire. Le mot mal est bien plus vague que les deux mots vitium et culpae.

iiu- Brevis esse laboro

Obscurus fio.

BO. J'évite d'être long et je deviens obscur.

Brevis esse laboro est alTaibli dans les termes : f évite d'être long. J'aurais dit :

\ ous lâchez d'être bref et devenez obscur.

"0. Sectantem levia nervi

Dcficiunt animique.

BO. Un vers était trop faible et vous le rendez dur.

Sectantem Icvia nervi de/iciunt est autrement expressif qu'to; vers était trop faible; le sens d'Horace, dans sa forme inverse, se suit mieux que celui de Boileau.

iio- Professus grandia turget,

Serpit humi tutus nimium timidusque procellae, Aut dum vitat humum nubes et inania captât. L'un n'est point trop fardé, mais sa muse est trop nue.

BO

Ce mot run est vague et prosaïque, on est toujours trop fardé; et la muse ne doit pas être nue du tout ou ne le sera pas trop.

L'autre a peur de ramper et se perd dans la nue.

Nue et nue, rimes trop riches, désagréables à l'oreille, elles semblent entrer l'une dans Tautre.

Vautre a peur de ramper est prosaïque. La brièveté de la traduction française est loin de rendre le charme et les nuances poétiques de l'original.

HO. Omne tulitpunctum qui miscuit utile dulci.

Bu. Heureux qui dans ses vers sait, d'une voix légère, Passer du grave au doux, du plaisant au sévère.

Omne tulit punctum n"est rendu (|ue dans les vers suivants :

Son livre aimé du ciel et chéri des lecteurs, Est souvent chez Barbin entouré d'acheteurs.

Quatre vers français pour un seul vers latin. Utile dulci n'a pas son équivalent dans grave et doux, plaisant Qi sévère] d'une voix légère, remplissage pour rimer avec sévère.

Hu. Scribendi recte sapere est et principium et fons. BO. Avant donc que d'écrire apprenez à penser.

On napprend pas à penser. Boileau a voulu dire : pensez avant d'écrire, he recte scribendi n'est pas rendu et le principiwn et fans ne lest guère.

no. Verbaque provisam rem non invita sequentur. BO. Ce que Ton conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots, pour le dire, arrivent aisément.

L'original est à la fois plus bref et plus poétique que la traduction.

HO. Poeta meum qui pectus inaniter angit Irritât, mulcet, falsis terroribusimplet In majus.

Bo. Que dans tous vos discours la passion émue Aille chercher le cœur, l'échaufTe et le remue.

Comparez la force et la verve de l'original et le style vague et flasque de l'imitation dans ces mots : tous

vos discours.

iio. Convertis studiis aetas animusque virilis Ouaerit opes etamicitias, inservit honori, Commisisse cavet quae moxmutare laboret.

BO. L'âge viril plus mûr inspire un air plus sage,

Se pousse auprès des grands, s'intrigue, se ménage, Contre les coups du sort songe à se maintenir Et loin dans le présent regarde l'avenir.

Le français égale le latin cette fois et môme le dernier vers de Boileau n'a pas son pareil dans Horace, mais il est pris de Régnier.

no. Multa circumveniunt incommoda vel quod

Ouaerit et inventis miser abstinet ac timet uli, Vel quod res omnes, timide gelideque ministrat Dilator, spe longus, iners, avidus que futuri, Difficilis, querulus laudator temporis acti, Se puero, censor, castigator que minorum.

BO. La vieillesse chagrine incessamment amasse,

Garde, non pas pour soi, les trésors qu'elle entasse, Marche en tous ses desseins d'un pas lent et glacé, Toujours plaint le présent et vante le passé,

Inhabile aux plaisirs dont la jeunesse abuse, Blâme en eux les douceurs que l'âge lui refuse.

Le texte latiii est justement célèbre. La traduction n'a pas même le mérite d'être complète et fidèle. A7nasse et entasse, rimes mauvaises et redondantes. Garde non pas pour soi, archiprosaïque. Plaint le présent est ici au lieu de critique. Miser abstinet n'est pas rendu par inhabile aux plaisirs, terme impropre pour impuissant; dilator n'est pas traduit, ni spe iongus, ni mers, ni avidus fuiuri. Boileau n'a jamais mieux prouvé son infériorité que dans ce passage oi^i il n'avait cependant qu'à rendre des lieux communs, genre d'exercice où il excelle d'habitude.

no. Mediocribus esse poetis

Non homines, non Di, non concessere columnae.

Bo. Mais dans l'art dangereux de rimer et d'écrire Il n'est point de degré du médiocre au pire.

Et d'écrire pour rimer avec pire; comparez Ténergique relief du modèle à la plate correction de la copie.

lio. Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci, Lectorem delectando pariterque monendo.

BO. Qu'en savantes leçons votre muse fertile Partout joigne au plaisant le solide et l'utile.

La traduction n'est pas mauvaise, mais je n'y retrouve pas la plénitude de sens de l'original.

Carmen reprelienclite quod non Milita dies et multa litura coercuit, atqiie Pracsectum decies non casligavit ad iinguem. D. Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, Polissez-le sans cesse et le repolissez.

Les vers français sont imités de Régnier ou de Vauquelin. Dans le latin, le geste du travail de l'artiste est marqué en traits plus expressifs que dans la traduction.

Primo ne médium, medio ne discrepet imum, Denique sit quodvis simplex duntaxat et unum. ). Que d'un art délicat les pièces assorties

N y forment qu'un seul tout de diverses parties.

Ces vers sont imités de Saint-Amant et je les trouve supérieurs à l'original latin.

). At qui legitimum cupiet fecisse poema

Cum tabulis animum censoris sumet honesti. Soyez-vous à vous-même un sévère critique.

Il serait trop cruel pour Boileau d'insister sur le mérite comparé des deux versions.

Clamabit enim, pulchre, bene, recte, Pallescat super his, etiam stillabit amicis Ex oculis rorem, saliet, tundet pede terram. Un flatteur aussitôt cherche à se recrier, Chaque vers qu'il entend le fait extasier,

Tout est charmant, divin, aucun mot ne le blesse, Il trépigne de joie, il pleure de tendresse, Il vous comble partout d'éloges fastueux...

Quelle vivacité dans l'original et quelle gradation savante! Dans la traduction les vers sont froidement alignés. Cherche à se récrier, fait extasier termes lourds, à peine français. Aucun mot ne le blesse, faible et ajouté pour la rime ; la progression n'est pas observée et après divin cette expression manque de force et paraît terne. // vous comble partout, etc., est une répétition oiseuse des vers précédents.

Un. Vir bonus et prudens versus reprehendet inertes, Culpabit duros, incomptis allinet atrum Transverso calamo signum, ambitiosa recidet Ornamenta. parum claris lucem dare coget, Arguet ambiguë dictum. mutanda notabit.

BO. Un sage ami, toujours rigoureux, inflexible.

[Bien.) ^ur vos fautes jamais ne vous laisse paisible. Il ne pardonne point les endroits négligés.

(Faible.) il renvoie en leurs lieux les mots mal arrangés.

[Prosaïque et vague.) Il réprime des mots l'ambitieuse emphase Ici le sens le choque et plus bas c'est la phrase. [Prosaïque.)

Votre construction semble un peu s'obscurcir.

[Prosaïque.)

Ce terme est équivoque il le faut éclaircir.

Ce n'est pas de la poésie, mais de la mauvaise prose. Ambitieuse emphase ne traduit pas bien amhitiosa ornamcnta; le transverso calamo a disparu; l'élégance, la justesse aisée et continue de l'original ne se retrouvent à aucun degré dans la copie qui se traîne si péniblement.

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