‹ Un faux classique, Nicolas BoileauChapitre 65 sur 66 · Que leurs tendres écrits par les grâces dictés · texte numérisé non relu

Que leurs tendres écrits par les grâces dictés

Ne quittent point vos mains, jour et nuit feuilletés.

Traduction assez heureuse, mais l'original est meilleur, on y voit la main qui tourne les feuillets.

1. Si canimus sylvas, sylvae sint consule dignae. iO. Et par quel art encor l'églogue quelquefois Rend dignes du consul la campagne et les bois.

Dans le latin de Virgile, consule dignae attirent bien l'attention à la fin du vers; la pensée est exprimée avec netteté et concision.

En français, et par quel art encor sonne mal, encor est du remplissage, quelquefois est une bourre pour

3o4 BOILEAU TRADUCTEUR.

rimer avec le médiocre pléonasme la campagne et les bois.

Revenons à Horace.

HO. Dum flagranlia delorquet ad oscula

Cervicem aut facili saevitia negat

Ouae poscente magis gaudeat eripi.

BO. Vante un baiser cueilli sur la lèvre d'Iris,

Oui mollement résiste et par un doux caprice

Quelquefois le refuse afin qu'on le ravisse.

Une traduction, même réussie, aura toujours moins de mérite qu'une agréable invention. Les vers de Boileau ont plus de grâce qu'on ne pouvait l'attendre d'un poète si sec, mais ne rendent pas l'accent voluptueux de l'original.

HO. Archiloquum proprio rabies armavit iambo. BO. Arma la vérité des vers de la satire.

Bien faible imitation.

HO. Ficta voluptatis causa sint proxima veris. BO. Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable, Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Ce dernier vers paraît plutôt emprunté à Scudéry. L'idée d'Horace n'est rendue que par à peu près et, à notre avis, faussée.

. Scgnius irritant animos demissa per aurcs Ouam (juae sunt oculis subjccta fulelibiis et quae Ipse sibi Iradit spectator. Non tamen intus Digna gcri promes in scenam multaque lolles Ex oculis quac mox narret facundia presens. BO. Ce qu'on ne doit point voir qu'un récit nous l'expose. Les yeux en le voyant saisiraient mieux la chose, Mais il est des objets ({ue l'art judicieux Doit otTrir à l'oreille et reculer des yeux.

Saisiraient mieux la chose, prosaïque, pour rimer avec expose.

Le ipse tradit spectator, le facundia praesens manquent à la traduction qui d'ailleurs n'est pas mauvaise.

110. Carminé qui tragico vilem certavit ob hircum. BO. Du plus habile chantre un bouc était le prix.

Le vers français est plus prosaïque et moins précis que celui d'Horace, et aussi moins énergique. Vilem n'est pas rendu.

HO. Post hune personae pallaeque repertor honeslae Eschylus et modicis intravit pulpila tignis, Et docuit magnumque loqui nitique cothurno.

BO. Eschyle dans le chœur jeta les personnages, D'un masque plus honnête habilla les visages, Sur les ais d'un théâtre en public exhaussé Fit paraître l'acteur d'un brodequin chaussé.

3o6 BOILEAU TRADUCTEUR.

Le second vers français est bon; l'expression en public exhaussé est louche. D'un brodequin chaussé, terme prosaïque et de plus inexact, on ne voit pas pourquoi Boileau n"a pas employé le mot cothurne qu'il fallait ici. Ronsard avait dit, avec justesse : Le vieil cothurne d'Euripide. Il eût bien ri du brodequin tragique de Boileau.

Le magnum loqui de l'original n'est pas rendu. Il complète cependant l'idée, sur une scène rehaussée, la pensée, elle aussi, s'élève et grandit.

HO. Honoratum si forte reponis Achillem Impiger, iracundus, inexorabilis, acer, lura neget sibi nala, nihil non arroget armis.

BO. Achille déplairait moins bouillant et moins prompt. J'aime à lui voir verser des pleurs pour un affront. A ces petits défauts, marqués dans sa peinture, L'esprit avec plaisir reconnaît la nature.

La traduction est faible et l'original ne paraît pas bien compris. Achille n'a pas de petits défauts. Il est au contraire excessif en tout et c'est ce que marque Horace avec une singulière vigueur.

HO. Si quid inexpertum scenae commilis et audes Personam formare novam, serveturad imum, Oualis ab incepto processerit et sibi constet.

BO. D'un nouveau personnage inventez-vous l'idée,

QUELQUES EXEMPLES. 3oT

Ou'en tout avec soi-même il se montre d'accord, Et ({u'il soit jusqu'au bout tel qu'on Ta vu d'abord.

La traduction est rendue en vers assez nets et fidèles. Le mot audes n'est pas rendu et a cependant son importance.

uo. Projicit ampullas et sesquipedalia verba Si curât cor spectantis tetigisse querela.

Si vis me flere, dolendum est Primum ipsi tibi.

BO. Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez, Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez.

Très mauvaise traduction. Il n'est pas nécessaire de s'abaisser dans la douleur, de pleurer pour me faire pleurer. L'original dit seulement qu'il ne faut pas déclamer froidement, qu'il faut être sincèrement ému soi-même pour émouvoir le spectateur ou le lecteur. Le premier précepte a été méconnu par Racine dans le récit de Théramène, comme l'a si justement observé La Motte et si victorieusement, contre les sophismes de Boileau.

Le sens du second vers pourrait se traduire ainsi : Soyez vous-même ému pour m'arracher des larmes.

uo. Nec sic incipies ut scriptor cyclicus olim : Fortunam Priami cantabo et nobile bellum.

•:io8 BOILEAL' TRADUCTEUR.

Ouid dignum tanto feret hic promissor hiatu? Parluriunt montes, nascetur ridiculus mus. BO. N'allez pas dès Tabord, sur Pégase monté, Crier à vos lecteurs d'une voix de tonnerre : « Je chante les vainqueurs des vainqueurs de la terre ». Que produira fauteur après tous ces grands cris? La montagne en travail enfante une souris.

Les premiers vers sont assez bien imités avec des traits modernes. Les deux derniers, qui sont une traduction à peu près littérale, n'ont rien du pittoresque de l'original. Tanto hiaiu n'est pas rendu par tous ces grands cris. Et le ridiculus mus, ce long mot suivi à la fin du vers par un tout petit, après la suspension parturiunt montes qui laisse Tesprit dans l'attente, toutes ces beautés du modèle latin s'évanouissent dans une traduction à la fois lourde et sans relief.

HO. Xon fumum ex fulgore sed ex fumo dare lucem

Cogitât.

Bo. Sa muse en arrivant ne met pas tout en feu,

Et pour donner beaucoup ne nous promet que peu.

Je n'aime pas beaucoup la métaphore d'Horace, mais cette muse qui, en arrivant, ne met pas tout en feu, ne ressemble guère à une muse, et l'image de ce premier vers ne se continue pas dans le second; c'est bien cette fumée après le feu dont le poète se moque avec raison.

iio. Semper ad eventum festinat.

BO. Chaque mot, chaque vers court à révénemenl.

(Bien.) no. Aut tineas pasces taciturnus inertes. BO. Combattent tristement les vers et la poussière.

Tacliurnus vaut mieux que tristement.

HO. Aetatis cujusque notandi sunt tibi mores, -Mobilibusque décor naturis dandus et annis.

BO. Le temps qui change tout change aussi nos humeurs, Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs.

Le second vers d'Horace, si poétique, ne se retrouve pas dans la traduction avec son élégance et ses grâces.

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