‹ Un fils uniqueChapitre 102 sur 185 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

par elle-même que sa fille serait bien traitée et qu'elle pourrait apprendre facilement le français. La chambre qu'on destinait à Baebeli plut à la mère ; elle communiquait avec celle de M"°6 Rock et se trouvait à l'étage, assez élevé comme on s'en souvient. La nourriture aussi lui parut très bonne ; on avait du vin tous les jours au dîner, chose absolument impossible à Bruckseilergut. Avant de s'en retourner, la mère de Bsebeli recommanda sa fille aux trois membres de la famille, et dit qu'il fallait seulement la faire bien travailler, soit dans la maison, soit aux champs. On sait que, dans la Suisse allemande, les filles de paysans sont habituées à faire de gros ouvrages et à manier des outils pesants, tandis que cela ne se voit pas dans les cantons romands. Baebeli était blonde, d'un blond très clair, un beau teint laiteux et les traits agréables; la taille courte, et toute sa personne plutôt forte que miace. Elle avait dix-neuf ans. Mais la jeune fille ne brillait pas par une intelligence remarquable; sauf pour son ouvrage qu'elle faisait bien, elle avait la tête dure, l'esprit peu développé. Elle savait pourtant le français de manière à pouvoir se faire comprendre, tant bien que mal. Augustin la jugea tout de suite une bonne fille, mais bornée, et ne pouvant absolument pas personnifier son idéal. Quand il la voyait dans l'embarras pour expliquer quelque chose, il souriait malicieusement au lieu de l'aider ; puis il finissait par trancher d'un mot la difficulté.

— Pourquoi pas dire tout de suite, cousin Gustin? faisait-elle un peu fâchée. Ça embête moi, comme ça

chercher longtemps français. Vous non plus savez pas allemand.

— Je ne me moque pas mal de ton allemand de Berne, répondait-il en la tutoyant; ce n'est qu'un patois.

— Allemand bernois, répliquait Baebeli, meilleur que français vaudois peut-être.

— Va toujours, et tâche de nous faire demain une meilleure soupe.

— Celle-ci pas bonne?

— Non ; pas assez cuite.

— Cuira mieux demain, cousin Gustin.

Elisabeth Deverne continuait à jouer de la cornemuse avec les tuyaux de courge et causait tant et plus avec Barthélémy quand elle en trouvait l'occasion, sans s'inquiéter le moins du monde des pensées secrètes du jeune homme. Elle était à cent lieues de les supposer. Un soir, elle vint chez les Lacroix, au coucher du soleil, et demanda s'il était possible d'aller sur la Dole et d'en revenir le même jour.

— Tout ce qu'il y a de plus possible, dit Barthélémy, si vous pouvez marcher pendant sept ou huit heures dans des chemins de montagne. La route, du reste, est fort belle jusqu'au Bauloz, qui est aux deux tiers de la montée.

— Je marcherai très bien. Evodie, voulez- vous venir avec moi et Sophie ? Je demanderai à maman de nous laisser aller demain, — si toutefois votre frère peut nous conduire.

— Barthélémy peut aller, dit le père Lacroix.

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