CHAPITRE XX
cherchait pas, — il s'écoulerait sans doute bien du temps.
Il arriva dans le vallon de la Dole sans avoir vu personne en chemin. Les vaches paissaient, rassemblées en un grand troupeau de cent- cinquante, sur les pentes gazonneuses les plus élevées du pâturage, non loin de la Barrillette, alpage encore plus haut placé. Les mugissements d'un taureau étaient renvoyés dans tout le vaste cirque, par l'écho sonore des parois de la roche, dressée presque à pic devant lui; ces mugissements allaient ensuite se perdre dans les forêts de sapins qui encadrent à l'orient et au sud ce paysage austère et froid en toute saison. Augustin alla visiter le troupeau, où il reconnut bientôt leurs bêtes en bon état ; de là, il vint au chalet, mangea du sere avec son pain sec et but du lait de beurre mélangé de petit-lait cru. Repas frugal s'il en fut, pour un garçon aussi riche.
Il monta ensuite sur le rocher, non par le sentier ordinaire qui le côtoie à droite, mais par celui de gauche, ne craignant pas même de grimper en ligne directe, pour arriver plus tôt sur la croupe. Quand il fut là-haut, la vue de la plaine et du lac était masquée par des nuages qui, passant à mi-hauteur, la voilaient complètement. Mais les Alpes brillaient au-dessus dans toute leur gloire. Augustin fut frappé d'un tel spectacle. Il lui fallait les grandes choses pour l'émouvoir, et en cela il était un peu romain, comme pour l'histoire. Les Alpes chevauchant dans les airs et ceignant
le front de la terre comme d'une couronne, le soleil l'inondant de sa lumière et de sa chaleur, le nombre infini des étoiles, voilà ce qui lui parlait du Créateur éternel et universel.
Fatigué de sa marche rapide et de son ascension rocailleuse, ne remarquant aucun touriste aux environs, il avisa une place à l'ombre, celle où Sophie avait fait sa petite station solitaire, et il s'y endormit paisiblement.
Dans son rêve, il vit la femme qu'il cherchait en son esprit; elle lui parlait; il lui répondait, et il trouvait à cette conversation une douceur infinie. Au bout d'une demi-heure, il se réveilla.
Quel ne fut pas son étonnement de voir devant lui et le regardant, celle qui lui était apparue pendant son sommeil ! Il fut sur le point de se croire dans le pays des trépassés et ne put s'empêcher de s'écrier :
— Eh ! mon Dieu !
— Etes-vous malade? lui demanda l'inconnue d'une voix qui lui parut venir du ciel.
— Non, répondit-il tout effaré, mais je viens de rêver, et...
— Oui, j'ai bien vu que vous étiez agité; c'est pour cela que je suis restée un moment à vous regarder.
— Je vous en prie, madame ou mademoiselle, qui êtes-vous et que faites-vous ici?
L'inconnue sourit, puis elle dit simplement :
— Je ne suis ni une dame ni une demoiselle; je suis la fille du meunier de l'Etoile, et je suis venue sur la Dole avec mon frère, qui est allé chercher de