‹ Un fils uniqueChapitre 120 sur 185 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

depuis son dîner, il se mit en route pour sa grande entreprise. Avant de partir, il dit à son père de lui confier une certaine somme en or, pour le cas où, tout étant décidé avec Léonie, il la lui remettrait comme engagement.

— Combien veux-tu? demanda le père.

— Donne-moi mille francs.

— Mais, Augustin, mille francs! Tu n'y songes pas? Ce serait une folie. La moitié de cette somme serait déjà plus du double de ce que l'usage autorise en pareil cas * .

— Donne-moi toujours mille francs. Je verrai bien ce qu'il faut faire. Peut-être sera-t-il nécessaire de frapper un grand coup. Je ne veux pas agir en imprudent.

Plus ou moins rassuré par ces paroles, le père donna le rouleau d'or.

Le chemin qu'on prend pour se rendre des Ballandes au moulin de l'Etoile, fait une quantité de détours. Tantôt il emprunte la grande route, tantôt il s'enfile entre deux haies et zigzague à travers champs. La voie en est alors gazonneuse, coupée de profondes ornières, ou bien pierreuse à donner une entorse, même à un bon marcheur. Dans la saison des pluies, on se trouve parfois en présence d'une longue flaque d'un pied de profondeur. Il faut, dans ces cas-là, percer la haie voisine et chercher le sec sur les terrains plus élevés. Une fois sorti de ces fondrières (qui, du

* Excepté dans de rares occasions, cet usage n'existe plus aujourd'hui.

reste, sont aujourd'hui beaucoup moins nombreuses qu'au temps dont nous parlons), le chemin devient praticable, uni, même très joli sur d'assez longs espaces. On arrive enfin vers une rivière qu'on traverse sur un pont construit il n'y a pas longtemps. Le moulin est de l'autre côté, tout près. Cette petite usine emprunte au ruisseau le cours d'eau qui fait tourner ses roues. Jusqu'au pont, le lit principal de la rivière est large, direct, et coule avec une certaine rapidité; mais à partir du pont il se resserre, fait des contours et s'engrave parfois à tel point que, l'eau ne pouvant plus y être contenue, elle s'échappe, tantôt à droite, tantôt à gauche, et inonde les prairies avoisinantes, où elle se creuse des lits provisoires, en attendant que le sien véritable soit désobstrué. Le moulin de l'Etoile est un des plus anciens du pays ; son toit est encore couvert de tuiles creuses. La maison est bâtie sur une pente qui s'appuie à la chute d'eau. Ses abords sont tristes; un jardin enfoncé, que menace la crue de la rivière; peu ou pas d'arbres; aucune vue. Mais une eau toujours abondante, et quatre ou cinq villages à fournir de farine toute l'année. Le plus rapproché de ces villages est à vingt minutes; le plus éloigné, à trois quarts de lieue du moulin. Le frère et la sœur Verdier l'habitaient avec un jeune domestique, chargé de cultiver le terrain et de rendre des services dans la maison.

Augustin y arriva par un joli temps, vers les trois heures de l'après-midi. La rivière était assez grande, mais pas trouble. L'eau coulait gaiement sur un lit de

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