CHAPITRE XXII
mais il vient de partir pour la Ferme-au-bois, où il conduit la farine d'une mouture pour M. Chevroud. Peut-être connaissez- vous M. Chevroud?
— Oui; sa fille aînée doit épouser un de nos voisins, le fils de la veuve Grince.
— Justement; celle qui se nomme Erida. — Mais laissez-moi vous servir un verre de vin.
— Merci, mademoiselle; je n'ai besoin de rien, si ce n'est de vous voir, de vous entendre et de vous parler.
— Monsieur Rock, reprit la jeune meunière en riant à moitié, mais sans trace d'émotion, je vous connais déjà un peu et je sais que vous aimez à faire des compliments. Sur la Dole, vous m'aviez prise pour une créature descendue du ciel : c'était vraiment drôle, ce que vous me disiez là-haut.
— Peut-être, mademoiselle; cependant, c'était la pure vérité. Je vais bien vous en dire davantage, car depuis notre rencontre à la montagne, je n'ai pas été une heure sans penser à vous. Votre souvenir et vos traits se sont gravés dans mon cœur d'une manière ineffaçable. Je suis venu pour vous l'avouer en toute sincérité.
A mesure qu'Augustin faisait cette déclaration très catégorique, sans doute un peu trop enthousiaste, Léonie changea de couleur. Elle pâlit visiblement, elle qui avait un teint superbe ; mais elle s'abstint de répondre, voyant qu'Augustin désirait continuer.
— Oui, reprit-il, je suis demeuré convaincu de l'intervention partie uhère de la Providence, dans le fait
de notre première rencontre. J'y ai vu la main de Dieu, et comme je désire me marier....
— Monsieur Rock ! interrompit Léonie avec une exclamation, n'ajoutez rien, je vous en supplie. Le nom de Dieu ne doit pas être mêlé à notre rencontre, à moins que ce ne soit comme on peut le mettre atout dans la vie. — Je comprends très bien que vous désiriez vous marier, puisque vous êtes fils unique et riche; mais il ne faut pas penser à moi; c'est impossible, absolument impossible.
A ces derniers mots, prononcés avec émotion, Augustin fut sur le point de prendre mal. Il chancela sur sa chaise et allait tomber à la renverse, lorsque Léonie lui prit la main, et, le retenant :
— Mon cher monsieur, lui dit-elle, est-ce que vous veniez réellement me proposer un mariage?
— Oui, oui, oui, dit-il trois fois en portant cette main à ses lèvres, bien qu'elle eût encore le gros gant de peau. Oui, Léonie, je suis venu vous dire que je vous aime, que je ne puis vivre sans vous et qu'il faut me prendre tel que je suis, c'est-à-dire encore bien mal élevé peut-être, mais ayant la ferme volonté de vous rendre heureuse. Nous avons la fortune, je puis même dire une grande fortune pour des paysans ; je suis seul enfant; j'ai le consentement de mes parents, et pour preuve, voilà mille francs en or que mon père vous prie d'accepter, si vous voulez dire oui^ un simple oui.
Toujours debout, Léonie dégagea sa main droite de celle d'Augustin, ôta le gant de sa main gauche, et lui montrant un anneau d'or au troisième doigt :