CHAPITRE XXIII
main de Léonie ; et comme elle faisait cette course de montagne seule avec son frère, rien n'avait pu lui faire supposer qu'elle avait une connaissance^ comme on dit au village. D'ailleurs, lors même qu'il aurait eu la certitude du contraire, cela ne l'aurait pas empêché de se présenter résolument. Une position de fils unique, telle que la sienne, pouvait bien faire pencher la balance de son côté. Cela se voit trop souvent à la campagne, et aussi ailleurs, pour qu'Augustin ne le sût pas et ne voulût, au besoin, user de ce moyen très puissant de persuasion.
Pour la première fois de sa vie, et sur un sujet qui le dominait entièrement, il voyait sa volonté brisée. Tout son bonheur, au moins ce qu'il s'était représenté comme devant être son bonheur, venait de s'évanouir en peu d'instants. Mal conseillé par son père, qui lui avait demandé dix jours de réflexion, au lieu de l'encourager à voir les choses de près dès le lendemain, il éprouvait à son égard un sentiment d'amertume condamnable sans doute, mais qui se comprend dans un caractère tel que le sien. Doué d'une dose formidable d'entêtement, volontaire au premier chef, élevé on ne sait comment et tout en vue d'intérêts matériels, Augustin Rock ne ressemblait à aucun garçon de son âge. Son père et sa mère aussi étaient des originaux très particuliers, ne vivant guère comme personne aux environs. — Ce qu'Augustin avait au moins de bon, c'était son honnêteté, sa parfaite droiture; puis, il aimait à secourir les pauvres, lorsque ceux-ci lui plaisaient. Une éducation plus intelligente
et chrétienne, eût pu l'amener à des sentiments très différents de ceux dont il s'était nourri jusqu'à présent.
Quand il eut jeté le rouleau d'or sur la table et prononcé la parole amère que nous connaissons, il monta dans sa chambre pour changer de vêtements. Gela fait, il redescendit à la cuisine, portant ses bottes neuves à la main et marchant sur ses bas. Son père et sa mère n'étaient plus là, mais oui bien Bsebeli, qui s'empressa de donner à Augustin les souliers qu'il mettait à l'ordinaire. Celui-ci lança les bottes jusqu'à l'autre bout de l'appartement. Bsebeli les alla ramasser pour les soigner, puis elle vint vers Augustin et le regarda de nouveau sans rien dire, pendant qu'il attachait sa chaussure. Quand il releva la tète, elle lui posa une main sur l'épaule et lui dit amicalement :
— Pauvre cousin Gustin, je crois vous avez du chagrin; ça me fait bien la peine.
— Mêle-toi de tes affaires, lui répondit brutalement le garçon, et garde tes câlineries pour un autre.
— Qu'est c'est ça, des câlineries? Je comprends pas ce mot. Ça veut dire quoi?
— Ça veut dire que tu n'as pas besoin de tenir ta main sur mon épaule.
— Hoho ! pauvre cousin Gustin : je ne voulais pas augmenter votre chagrin.
Retirant sa main à l'instant même, Baebeli se rendit à son ouvrage autour de la maison, mais non sans se permettre quelques réflexions sur le charmant caractère de son cousin.