‹ Un fils uniqueChapitre 128 sur 185 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

moque pas mal d'être riche, s'il me faut vivre tout seul ou me calciner comme nous l'avons fait jusqu'ici pour amasser de l'argent. Quel profit avez-vous aujourd'hui de tout votre travail? Etes-vous heureux? Ma foi non; pas plus que moi. Ce n'est pas la vue de vos papiers et de vos sacs d'écus qui vous donnera jamais le bonheur. Et moi, comment m'a-t-on élevé? Comme une bête. On m'a donné à boire et à manger, on m'a appris à travailler, voilà tout. Comme on le fait aux bœufs ! Pour le reste, tire-toi d'affaire comme tu pourras. Et puis, quand j'ai trouvé une fille selon mon goût, on m'empêche d'aller la voir, de la demander tout de suite, et elle passe à un autre. C'est consolant, ça!

— Tu te plains qu'on ne t'a pas donné de l'éducation, dit la mère : souviens-toi pourtant que tu as refusé d'aller chez nous pour y apprendre l'allemand. Si tu avais voulu, tu saurais aujourd'hui cette langue.

— Je préfère ne pas la savoir; j'ai assez d'instruction pour moi.

— Eh bien, de quoi te plains-tu? reprit le père.

— Je me plains de tout. La vie m'est à charge; je me sens malade et je crois que je n'en ai pas pour longtemps. Si j'avais rencontré en chemin le fiancé de Léonie, je l'aurais peut-être assommé, et après je me serais noyé.

'— Tais-toi, malheureux, dit le père en se levant, et avec une autorité qui ferma la bouche à son fils. La passion t'aveugle, et tu me fais honte.

Augustin ne dit plus mot de toute la soirée, et il

alla ensuite se coucher, sans avoir pris aucune nourriture depuis le milieu du jour.

Quand il fut parti, ainsi que son père, sa mère appela Bsebeli, qui s'empressa de venir auprès d'elle.

— Peut-être, lui dit-elle, as-tu entendu quelques mots de notre conversation avec Augustin. Ton cousin a bien du chagrin. Il avait l'intention d'épouser une fille qui lui plaisait beaucoup, et voilà qu'elle est promise à un autre.

— Ah ! c'est bien triste !

— Oui, sûrement, que c'est triste. Aussi, je t'engage à être amicale avec lui, et à lui faire plaisir toutes les fois que tu le pourras. Il a besoin de consolations.

— J'ai bien pensé que c'était quelque chose comme ça, quand jette ses bottes par la cuisine. Mais quand j'ai voulu lui dire un mot d'amitié, il a dit me mêler de mes affaires. C'est pas facile, causer avec Gustin.

— Fais toujours du mieux que tu pourras. C'est notre seul enfant.

— Je sais bien, vous n'avez point d'autre.

Pour Barthélémy, la journée avait été aussi bien triste. A deux heures de l'après-midi, il avait vu partir les dames Deverne et Sophie. Jusqu'au dernier moment, il tâcha de se rendre utile, soit en aidant à placer les effets dans la voiture, soit autrement. Madame Deverne qui aimait tant l'ordre, la ponctualité et la propreté, rema-rquait avec satisfaction combien ce beau jeune homme était toujours soigné dans sa mise si simple, et sans aucune tache à ses habits. Sophie lui découvrait bien d'autres qualités, mais aussi

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