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CHAPITRE XXIV

de mûrir en tas, dans leurs chatons épineux. Les pommes avaient fait leur pourrie; elles jaunissaient maintenant sur les étagères des fruitiers où elles passent l'hiver à l'abri des gelées. Heureux les enfants qui, partant pour l'école, reçoivent chacun deux de ces belles pommes parfumées ! Elles font rebondir les poches des garçons, et les filles savent bien aussi où cacher les leurs, avant d'y mordre à belles dents entre les leçons.

Le pauvre Nicolas Schwartz ne mangeait pas des pommes crues, hélas non! C'était tout au plus s'il pouvait digérer celles que M"^^ Lacroix lui envoyait par Evodie, bien cuites et sucrées. Nicolas s'en allait mourir, usé par l'asthme pulmonaire et le travail du métier. Au lieu de tisser des toiles souvent grossières, enfermé dans une espèce de cave dont l'humidité était nécessaire à la souplesse du fil, Nicolas aurait dû être jardinier, cultiver des Heurs et vivre au grand air. Mais chacun ne peut choisir le genre de travail qui convient à sa santé ou qu'il aime; et Nicolas moins que personne. Mort jeune de la même maladie, son père avait été tisserand comme lui; c'était sous sa direction qu'il avait appris à lancer la navette. Sans l'arrivée de Peter, on ne sait trop ce qu'aurait été la fin de sa vie. Peter eut soin de son corps et de son âme, et Nicolas s'en alla en paix vers Celui qu'il avait appris tardivement à connaître et à aimer comme son Sauveur.

Un soir, il dit à son compagnon :

— Peter, j'ai une fantaisie; mais si c'est pas bien.

tu me la feras pas. Je voudrais boire un verre de vin chaud; tu sais comment on le fait?

— Oui.

— Ecoute. Va demander à M""^ Lacroix une chopine de vin rouge. As-tu du sucre?

— J'ai tout ce qu'il faut; même le vin. Mademoiselle Evodie en a apporté ce matin. Je vais préparer ce que tu demandes.

— Oui, mais c'est à une condition.

— Laquelle?

— Faut faire aussi un bon verre pour toi, afin que nous trinque encore une fois ensemble.

Un quart d'heure après, le désir bien modeste du malade était exaucé. Peter lui versait la liqueur chaude, sucrée et aromatisée. Lui-même en prit une quantité égale. Les deux amis choquèrent leurs verres, Nicolas étant assis, appuyé à des coussins, et Peter se tenant debout près du lit, dans un profond recueillement. Il se disait sans doute que ce petit festin fraternel était le dernier qu'il ferait avec Nicolas.

— Merci , Peter : le vin était bien bon. — A présent, je veux essayer de dormir un moment, pendant que je tousse pas. Tu me ferais plaisir, si tu chantais un cantique, mais en allemand.

Peter chanta doucement un de ces cantiques simples, harmonieux et graves, bien plus beaux que les nôtres en français; il le chanta les yeux fermés, le cœur en prière. Quand il eut fini, Nicolas avait aussi fini de respirer. — Tous les hommes des Ballandes accompagnèrent son convoi.

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