‹ Un fils uniqueChapitre 132 sur 185 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Dès lors, Peter continua de travailler dans le même petit logement. Nicolas lui donnait son métier et ses meubles, tout ce qu'il possédait. Chétif héritage, sans doute; mais les biens auxquels aspirait le tisserand évangéliste étaient dans le ciel.

Depuis la secousse qui brisa sa volonté et, on peut le dire aussi, qui brisa sa vie, Augustin avait beaucoup souffert. Cette passion subite, ce feu dévorant qu'il croyait venir du ciel, l'avait consumé; et tout le bonheur qu'il s'en promettait s'était changé en la plus amère tristesse. Son soleil n'était plus qu'un globe louche et ténébreux. De la part d'un caractère tel que celui d'Augustin Rock, cela ne doit pas nous étonner. Une inflexibilité absolue était sa doctrine favorite. Chez Augustin , la disposition dont nous parlons était une maladie de l'esprit, beaucoup plus qu'une qualité ; en même temps elle coïncidait avec un mal physique déjà grave avant la crise, mal qui, de ce moment-là, s'accrut rapidement. Atteint d'une hypertrophie du cœur, peut-être compliquée d'anévrismes , Augustin déclina visiblement durant le reste de l'été et tout l'automne. Il essayait de travailler pour se distraire; mais, au bout de peu de temps, il laissait tomber son outil et allait s'asseoir, haletant, couvert de sueur, sur le premier objet à sa portée. La nuit, son père et sa mère l'entendaient parfois se promener dans sa chambre, pour ne pas étouffer dans son lit. Jamais il ne voulut consentir à se laisser examiner par un médecin.

— Je sais aussi bien qu'un docteur ce que j'ai, di-

sait-il. Si je peux guérir, cela se fera tout seul; sinon je partirai quand l'heure aura sonné pour moi. Tout ce que je vous demande (à son père et à sa mère), c'est de ne pas vous inquiéter, et de me laisser tranquille.

Voyant que la contradiction augmentait son mal, les parents n'insistèrent plus. Ils se cachaient l'un à l'autre leurs larmes, et ils les cachaient surtout à Augustin. Cependant, le père se rendit un jour chez un médecin, auquel il raconta ce qui était arrivé à son fils, et son état actuel. Le docteur dit que le cas était grave; que le jeune homme, refusant tout secours de la Faculté, pouvait vivre néanmoins longtemps encore, même bien des années, mais qu'une crise subite pouvait aussi se produire et l'emmener.

— Croyez-vous, monsieur le docteur, que mon fils pût se marier, s'il allait mieux?

— Oui, s'il le désire lui-même. Je comprends que, n'ayant pas d'autre enfant, vous seriez heureux de lui voir une petite famille.

— C'est bien naturel de notre part.

— Si votre fils se trouve mieux au printemps, il faudra l'encourager à se marier. — Je vais vous prescrire quelques remèdes.

— S'il vous plaît, monsieur; mais je doute qu'il consente à les prendre.

— Vous pourrez les mettre à son insu, dans sa soupe, ou dans une tasse de bouillon.

Antoine Rock apporta des gouttes^ que sa femme ajoutait à la nourriture d'Augustin.

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