CHAPITRE XXVI
lemy avait renoncé aux danses ; il ne sortait presque plus de la maison le dimanche. Lui autrefois si gai, si plein d'entrain pour tout ce qu'il faisait, il n'avait maintenant de goût à rien, lorsque son travail était terminé. Prenait-il un livre, on le voyait, au bout d'un moment, le regard songeur, penser à tout autre chose qu'à sa lecture. — Cela faisait une vive peine à ses parents et à sa sœur, mais aucun d'eux n'osait le questionner sur la cause de sa tristesse, bien que tous les trois en supposassent le motif. Celui qui souffrait le plus de l'état moral de Barthélémy était son père avec qui le jeune homme était précédemment très lié. Autrefois, il lui disait tout; maintenant, il ne lui montrait aucune confiance, en dehors de ce qui se rapportait à leurs travaux. Que de fois Etienne Lacroix s'humilia devant Dieu, dans la pensée que lui aussi avait péché en considérant avec un orgueil paternel ce fils si bien doué, si pur dans sa conduite et d'un si aimable caractère ! Maintes fois il s'était dit que Dieu l'avait bien favorisé, quand il comparait Barthélémy aux autres garçons qu'il connaissait, à Augustin, par exemple. Et puis, voilà que ce fils si tendrement aimé ne lui témoignait plus la même affection et paraissait, au contraire, éviter de causer avec lui dans l'intimité. Ah ! l'amour d'un père ressent à l'instant la moindre blessure, et il en souffre plus que son enfant ne peut se le représenter. Et s'il en est ainsi pour des sujets qui laissent l'honneur intact, la moralité à l'abri de toute atteinte, qu'en est-il, on se le demande, pour de malheureux parents dont la conduite indigne de fils
OU de filles, rejaillit sur eux et leur brûle le sang?
Dans la famille Lacroix, une telle situation ne pouvait durer plus longtemps. Après en avoir causé avec sa femme et sa fille, le père se décida à rompre la glace. Il ne voulait pas que l'année se terminât pour eux sans que, si possible, la confiance ne fût rentrée dans les rapports de tous avec Barthélémy, dût-il pour cela se résoudre à souffrir davantage encore. Il craignait d'ailleurs que son fils ne tombât tout de bon malade, comme Augustin. Ce fut un samedi au soir qu'il prit cette décision, peu de jours avant Noël. Le dimanche, dans l'après-midi, il proposa à Barthélémy de faire avec lui une promenade jusqu'à Bonmont, où il voulait visiter un malade qu'il connaissait. Barthélémy accepta, se doutant bien que son père avait quelque chose de particulier à lui dire.
Une fois en route et seuls en chemin, Etienne Lacroix lui adressa cette question :
— J'ai besoin de causer un peu avec toi, et c'est pour cela que je t'ai demandé de m'accompagner. Dismoi franchement si, depuis trois mois et demi, je t'ai fait quelque peine ?
— Aucune. Jamais tu ne m'as causé le moindre chagrin.
— Alors, pourquoi nous en fais-tu depuis si longtemps, à ta mère, à ta sœur et à moi, en ne nous montrant plus la même confiance?
— Hélas ! je n'en sais rien, mon cher père; mais je t'assure que j'en ai un vif regret.
— Ne peux- tu pas me dire le sujet de ta tristesse?