CHAPITRE XXVII
relations des deux familles sont les mêmes, en sorte que, sur ce sujet toujours assez difficile, les choses s'arrangent aussi très bien. Les jeunes mariés seront chez eux, rue des Chanoines, où M. Kabell a déjà loué un appartement. Je continuerai à rester ici avec Sophie, dont j'apprécie toujours plus les qualités solides et le charmant caractère. Je la voudrais un peu plus gaie ; mais elle est orpheline, et, si vous l'avez remarqué, monsieur Lacroix, les orphelins conservent toujours une ombre de tristesse. Ils se sentent isolés au milieu du monde. Donnez-moi maintenant des nouvelles de tous les vôtres.
Etienne Lacroix déféra au désir de M""® Deverne, qui lui parla ensuite d'Augustin : elle avait appris qu'il était malade.
— Notre jeune voisin est, en effet, sérieusement atteint dans sa santé, répondit Etienne. C'est une maladie de cœur qui a pris en peu de temps un développement menaçant. Il paraît qu'elle existe depuis longtemps, et qu'elle influait sur le caractère d'Augustin Rock.
— Ce garçon aura eu un chagrin d'amour, ne pensez-vous pas? Un chagrin pareil peut mettre un homme à deux doigts du tombeau, quand le cœur est déjà malade.
— On dit bien que c'est ce qui a augmenté son mal, répondit Lacroix tout en pensant à son fils.
— Ah ! mon cher monsieur Lacroix, ces passions-là sont pernicieuses. Aussi ai-je tenu à ce que ma fille fasse avant tout un mariage de raison. Ce senties plus
heureux. Sans doute, mademoiselle Elisabeth aime bien son fiancé ; mais, des deux parts, c'est une affection sage et réglée. Ma fille a fait bien des progrès en sagesse depuis qu'il a été question de son établissement; M. Kabell est aussi un jeune homme très sensé et très posé. Il a vingt-neuf ans. Le voici justement ; on a sonné.
Un instant après et donnant le bras à sa fiancée, qui était allée le recevoir en l'absence de Sophie, M. Fernand Kabell fit son entrée au salon. Pas grand, mince, très brun, moustache noire et visage maigre, le regard inteJligent, l'air déjà d'un homme d'affaires qui chaque jour écoute de nombreux clients, médite et raisonne ses réponses; tenue irréprochable en noir, des pieds à la tête, et même par-dessus noir et gants noirs : — tel était l'extérieur de M. Fernand Kabell.
]\Inie Deverne lui présenta M. Lacroix, comme le mari de leur ancienne bonne, un propriétaire aux Ballandes. Le jeune homme s'inclina, puis il dit que mademoiselle Elisabeth lui avait parlé de la jolie habitation de la famille Lacroix.
— J'espère, monsieur, que nous aurons le plaisir de votre visite, dans la belle saison, lui répondit l'honnête et hospitalier cultivateur.
— Certainement, si nous le pouvons, je serai charmé d'aller voir la maison où ces dames ont passé une partie de l'été.
Sophie vint dire que madame était servie, et le dîner de M. Lacroix prêt. M. Kabell offrit son bras à ^jme Deverne, et celle-ci dit à Etienne Lacroix :